États-Unis : la percée de la gauche

Donald Cuccioletta, Presse-toi-à-gauche !, 18 janvier 2021

La classe capitaliste américaine a voulu et a soutenu Joe Biden en 2020, et elle a délogé Donald Trump, tout en permettant une victoire des démocrates pour les deux postes de sénateurs en Géorgie. La classe capitaliste américaine a parlé, et la classe ouvrière américaine doit maintenant se préparer pour affronter les programmes néolibéraux d’austérité de Joe Biden et compagnie. Mais assez sur la classe capitaliste, et les démocrates et républicains, qui sont du pareil au même. La vraie victoire pour la classe ouvrière est la percée de la gauche socialiste aux élections du 3 novembre.

Les États-Unis, qui devront affronter les nombreuses crises qui se préparent pour 2021, sont un pays profondément polarisé et divisé entre les riches et les pauvres. C’est la raison pour laquelle il faut pleinement comprendre l’importance et surtout l’impact de la victoire des socialistes et des progressistes à tous les niveaux de gouvernement de ce pays fracturé. Nous avons, dans un blogue antérieur, expliqué les différents niveaux de gouvernement dans ce pays, et nous avons expliqué aussi pourquoi les luttes électorales au niveau municipal sont aussi importantes qu’au niveau fédéral et dans les États. Nous devons également garder à l’esprit que le processus électoral américain comporte plusieurs avenues, comme des résolutions et des référendums, et différents postes qui permettent de manœuvrer une victoire pour un(e) troisième candidat(e) indépendant(e) ou même pour un troisième parti au niveau municipal et dans les États.

L’implication électorale des socialistes vient évidemment avec son lot de contradictions. Ces contradictions sont inévitables lorsque nous luttons pour des réformes permettant d’améliorer les conditions de vie du peuple au sein du système en place, tout en nous dirigeant vers le but ultime de détruire le capitalisme et de le remplacer par l’écosocialisme.

Dans l’État de la Floride, qui a voté massivement pour la réélection de Donald Trump, la population a néanmoins voté pour une résolution visant à augmenter le salaire minimum à 15 $ de l’heure. Cette lutte avait déjà commencé dans la Ville de Seattle avec une victoire menée par la conseillère socialiste Kshama Sawant. Dans une veine similaire, l’État de l’Arizona, qui n’est pas particulièrement reconnu pour son progressisme, a voté une augmentation d’impôt d’un milliard de dollars pour financier les écoles les plus démunies dans l’État. La ville de Portland au Maine, que les Québécois et Québécoises francophones connaissent très bien, a voté pour un « Green New Deal » municipal.

L’État de l’Oregon a voté pour un impôt sur les riches afin de financer les garderies en déficit. Le Dakota du Sud, le Montana, l’Arizona et le New Jersey ont voté pour légaliser la marihuana, tandis que l’État du Mississippi (l’État avec la plus longue histoire de racisme systémique) a voté pour légaliser la marihuana à des fins médicales. Le Mississippi a aussi voté en faveur d’un nouveau drapeau pour l’État, qui n’inclura pas le drapeau de la Confédération du Sud (le fameux « Stars and Bars ») et qui comprendra plutôt une fleur de magnolia.

Dans plusieurs villes comme St-Louis, Corpus Christi (Texas), Orlando, Ann Arbor (Michigan) et Los Angeles, la population a voté pour des procureur(e)s favorables à des réformes progressistes. La gauche socialiste est aussi parvenue à élire plusieurs candidats et candidates dans différents conseils municipaux. Il ne faut pas oublier que la politique est locale aux États-Unis, et que la population se préoccupe davantage de la politique dans les États et dans les villes et municipalités que de la politique fédérale.

Évidemment, Mme Ocasio-Cortez a été réélue à la Chambre des représentants, comme Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib, avec de nouvelles recrues comme Pramila Jayal (élue sur la base d’un programme de santé universel) et Ed Markey, qui est favorable à un « Green New Deal ». Plusieurs de ces élu(e)s se sont présenté(e)s comme des socialistes soutenu(e)s par le DSA (Democratic Socialist of America), avec plusieurs progressistes aussi soutenu(e)s par le DSA.

Il y plusieurs leçons à retenir de ces victoires. Il faut d’abord reconnaître que la réélection de Ilhan Omar, Ocasio-Cortez, Ayanna Pressley et Rasihda Tlaib a démontré qu’elles sont bien enracinées dans leurs districts fédéraux respectifs et dans différents États. Les démocrates à la Chambre des représentants, avec Mme Pelosi en tête, ont tout essayé pour les déloger, avec des candidats et candidates soi-disant progressistes soutenus par un financement généreux. Non seulement elles ont été réélues, mais elles ont en plus été rejointes par d’autres progressistes à la Chambre des représentants.

Les victoires dans l’appareil municipal pour le poste de procureur vont aider la lutte que mène Black Lives Matter pour réduire les budgets des forces policières, ainsi que d’autres réformes du système de justice pénale qui seront bénéfiques pour la communauté afro-américaine, qui est la première à subir les injustices liées à ce système.

Les gains dans les conseils municipaux élargiront aussi le pouvoir des citoyens et citoyennes dans certaines grandes villes des États-Unis. Les villes américaines sont complètement indépendantes, avec des pouvoirs de taxation, des mesures environnementales, etc., contrairement à nos villes ici au Québec et au Canada. Ces victoires vont donc consolider la présence des socialistes et des progressistes et permettre de changer la politique municipale dans certaines grandes villes comme New York, Austin et Los Angeles.

Tous ces développements vont encourager les débats autour de l’idée du socialisme au sein de la classe ouvrière, dans les syndicats et parmi les étudiant(e)s, les progressistes et tous ceux et celles qui sont désenchanté(e)s des deux partis (démocrate et républicain) qui contrôlent les élections et le gouvernement du pays. En plus, cette situation va alimenter le mouvement socialiste d’est en ouest, du nord au sud, qui pourra agir comme un tremplin pour créer un véritable parti écosocialiste américain.

Une victoire certes, qui permettra de motiver les militants et les militantes afin de poursuivre la lutte. Une victoire encourageante, surtout pour les jeunes qui en sont à leurs débuts dans cette longue lutte qu’est la lutte des classes.

L’autre leçon qu’il faut tirer de ces victoires est l’importance de maintenir un équilibre entre l’obtention de réformes bénéfiques pour les travailleurs et les travailleuses et la stratégie à long terme de détruire le capitalisme et d’instaurer l’écosocialisme. Comme Antonio Gramsci l’a dit, « Le vieux se meurt, mais le nouveau n’est pas encore né ». Le nouveau va naître avec une stratégie écosocialiste soutenue par des tactiques conjoncturelles, comme l’a très bien expliqué Rosa Luxembourg dans « Réforme et révolution ».