Écologie politique et mondialisation

Mis en ligne le 24 septembre 2007

Longtemps, les choses ont été simples. Il y avait les pays domi­nants et les pays domi­nés. Les pre­miers asser­vis­saient, colo­ni­saient les seconds. C’est-à-dire que les pre­miers trai­taient les habi­tants des seconds non en citoyens mais en sujets, privés de droits poli­tiques, et qu’ils exploi­taient à leur profit les richesses de leurs ter­ri­toires. Être de gauche signi­fiait d’abord, dans les pays domi­nés, conqué­rir la citoyen­neté à tra­vers l’indépendance poli­tique, puis se battre contre le « néo-colo­nia­lisme », pour la récu­pé­ra­tion de ses richesses natu­relles. Dans les pays domi­nants comme la France, être de gauche, c’était à la fois sou­te­nir les luttes des peuples domi­nés (d’abord par la France), et refu­ser le « pillage du tiers-monde » : ce qu’on appe­lait l’internationalisme.


Par Alain Lipietz *

Implicitement, le but du combat de gauche était de construire des Etats poli­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment indé­pen­dants, orga­ni­sant la redis­tri­bu­tion à l’intérieur de leurs fron­tières, et nour­ris­sant entre eux des rap­ports poli­tiques et fra­ter­nels, com­mer­çant pour leurs avan­tages réci­proques. Le natio­na­lisme était donc de gauche, à condi­tion qu’il ne soit pas bel­li­ciste.

Aujourd’hui, les choses sont beau­coup plus com­plexes. Elles le sont pour les héri­tiers des vieilles gauches socia­listes ou natio­na­listes. Est-il de gauche, quand on vit dans un pays dominé, de se battre pour l’accès aux mar­chés des pays domi­nants de pro­duits expor­tés à un coût social et éco­lo­gique sou­vent ter­rible ? Est-il de gauche, pour un pays domi­nant, de fermer ses mar­chés aux pro­duits des pays émer­gents sous pré­texte que, pro­duits dans des condi­tions sociales et éco­lo­giques déplo­rables, ils viennent détruire les conquêtes sociales natio­nales ? Est-il de gauche, socia­liste ou éco­lo­giste, de vou­loir impo­ser à des pays sou­ve­rains les règles supra­na­tio­nales décou­lant d’une logique ou d’un devoir supra­na­tio­nal ?

Il est tout à fait clair que pour la vieille gauche socia­liste et sur­tout com­mu­niste, en France, dans les années 1970 – 1980, il fal­lait refu­ser une mon­dia­li­sa­tion qui vio­le­rait la « sou­ve­rai­neté natio­nale ». Pouvait-on dès lors se dire « anti­mon­dia­liste », après avoir été inter­na­tio­na­liste ? Sentant la dif­fi­culté (qui éclata lors de la mani­fes­ta­tion accom­pa­gnant le Sommet de Nice [décembre 2000] de l’Union euro­péenne, les adver­saires de la « mon­dia­li­sa­tion libé­rale » se pro­cla­mèrent désor­mais alter­mon­dia­listes. Un autre monde était pos­sible ? Mais devait-il tou­jours être basé sur le concert des Nations ? Telle est la grande ques­tion.
Pour les éco­lo­gistes, cette ques­tion avait été tran­chée beau­coup plus tôt. Enfants de la pla­nète, ils savaient que la pol­lu­tion n’a pas de fron­tières. Rejoignant par là une tra­di­tion socia­liste pour qui « les pro­lé­taires n’ont pas de patrie », ils avaient accepté d’emblée le prin­cipe de penser glo­ba­le­ment et d’agir loca­le­ment pour sauver la pla­nète… voire même d’« agir glo­ba­le­ment » : lutter pour des lois, des droits et des obli­ga­tions trans­na­tio­nales.
Mais pour agir ensemble sur des bases mieux assu­rées, il nous faut d’abord com­prendre ce qui a véri­ta­ble­ment changé avec ce qu’on appelle mon­dia­li­sa­tion ou glo­ba­li­sa­tion.

I) La pre­mière glo­ba­li­sa­tion.

Si par « mon­dia­li­sa­tion » on entend que les êtres humains échangent entre eux, par­fois à de très longues dis­tances et par-delà les fron­tières, alors la mon­dia­li­sa­tion est aussi vieille que l’humanité. Les routes de l’étain et de la soie exis­taient dès l’antiquité. Partons du grand mou­ve­ment de glo­ba­li­sa­tion qui s’enclenche avec les « bour­geois conqué­rants », à la fin du XVe siècle. À cette époque, les bour­geoi­sies mari­times se lancent à la décou­verte du monde, dans la pour­suite de voies nou­velles pour le grand com­merce de biens exo­tiques qui jusqu’alors par­ve­naient au compte-gouttes (épices, soie, etc.). Ils s’implantent sur les côtes de l’Afrique, en Inde, découvrent et conquièrent l’Amérique. La bour­geoi­sie fran­çaise orga­nise un com­merce tri­an­gu­laire, ache­tant des esclaves aux royaumes afri­cains contre de la bim­be­lo­te­rie, reven­dant ces esclaves, et des tissus, et des machines, contre du sucre ou de l’or aux colo­nies des Amériques
Ainsi se met en place ce qui sera la « pre­mière divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail ». Aux pre­mières puis­sances capi­ta­listes indus­trielles (Pays-Bas, Angleterre, France, Belgique, Allemagne), la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière, qu’elles sont seules à maî­tri­ser. Aux ter­ri­toires domi­nés (rare­ment consi­dé­rés comme des pays), les pro­duc­tions de matières pre­mières minières et agri­coles qui – par les hasards du climat et de la géo­lo­gie – sont impos­sibles dans les pays du nord. Comme on le voit, cette divi­sion du tra­vail can­tonne le mou­ve­ment ouvrier anti capi­ta­liste aux régions indus­trielles de l’Europe, puis des Etats-Unis.

Pour les peuples du sud, la lutte contre les relais locaux de ce colo­nia­lisme est en fait plutôt anti­féo­dale. Mais elle est dès l’origine mar­quée par un cer­tain rap­port à la nature, puisque ce sont les « béné­dic­tions » de leur sous-sol, de leur climat, qui déter­minent leur inser­tion dans les réseaux du com­merce inter­na­tio­nal. C’est dans ce cadre que s’établît le lien entre pro­gres­sisme, natio­na­lisme et pro­duc­ti­visme (« notre nature est à nous, on en fait ce qu’on veut.»)
Cela n’allait pas de soit : pour Marx par exemple, les dif­fé­rences géo­gra­phiques devaient s’estomper avec le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, l’implantation des che­mins de fer ferait de l’Inde un pays comme la Grande-Bretagne, des­tiné au même type de révo­lu­tion. Dès le début du XXe siècle, une telle sim­pli­fi­ca­tion n’est plus de mise : les révo­lu­tions contre la pre­mière divi­sion du tra­vail se déclenchent d’abord à la péri­phé­rie du capi­ta­lisme indus­triel, avec la révo­lu­tion mexi­caine, puis la révo­lu­tion russe. Elles incluent très vite une dimen­sion de construc­tion du marché inté­rieur (et donc de pro­tec­tion contre la main mise du négoce inter­na­tio­nal) et une reprise en main, au profit de la Nation, de l’exploitation de ses propres richesses.

Cette entrée en scène de thèmes essen­tiel­le­ment ter­ri­to­riaux (construire des Etats-Nations poli­ti­que­ment indé­pen­dants et sou­ve­rains sur leurs richesses natu­relles) coïn­cide, dans les pays domi­nants, avec une crise de l’internationalisme pro­lé­ta­rien tel qu’il avait été rêvé par les pre­miers socia­listes. Jaurès est assas­siné, et avec lui le rêve d’Etats-Unis d’Europe : les pro­lé­taires se révèlent avoir eux aussi une patrie, prêts à en découdre contre la patrie du voisin, et contre leurs frères ouvriers.

La révo­lu­tion sovié­tique, en subor­don­nant les dif­fé­rents com­mu­nismes natio­naux à ses objec­tifs, n’arrangera évi­dem­ment pas les choses. Pour tout le XXe siècle, l’idée de gauche est doré­na­vant atta­chée à l’idée de Nation et de natio­na­lisme (qu’on appel­lera patrio­tisme).

Ce natio­na­lisme de gauche n’est pas dénué de fon­de­ments sociaux. Dès les années 1930, face à la grande crise du capi­ta­lisme libé­ral, l’Etat, c’est-à-dire l’organisation poli­tique de ter­ri­toires se recon­nais­sant comme Nation, s’affirme comme un outil de sta­bi­li­sa­tion éco­no­mique et de pro­mo­tion des inté­rêts des tra­vailleurs . Il s’agit là de l’officialisation d’un mou­ve­ment qui remonte en fait au XIXe siècle, et résulte de l’articulation entre le poli­tique et l’économique dans la démo­cra­tie libé­rale. Depuis la Révolution fran­çaise, on admet que la pro­priété privée peut être subor­don­née à l’intérêt géné­ral. Le capi­ta­lisme étant fondé juri­di­que­ment sur la pro­priété privée, l’intérêt géné­ral – y com­pris la défense des droits des tra­vailleurs, des enfants, des mères, et même de l’environnement – se trouve déporté du côté du poli­tique. La légis­la­tion sociale se construit selon cette dyna­mique : les ouvriers, constatent qu’une grève gagnée dans une usine met en péril la com­pé­ti­ti­vité de l’entreprise par rap­port à l’usine voi­sine, obtiennent des conven­tions col­lec­tives à l’échelle locale, puis exigent que ces conquêtes soient conso­li­dées au niveau de la loi natio­nale.

Cette dyna­mique, iden­ti­fiant l’intérêt des tra­vailleurs à la pro­gres­sion de la régu­la­tion publique (que l’on appel­lera key­né­sienne, for­diste, sociale-démo­crate), et même, sur­tout en France et en Italie, de la pro­priété publique natio­nale, s’accélère donc à partir de la crise des années 30 et de la seconde guerre mon­diale. Mais il faut se sou­ve­nir que, dans les années 1950 encore, en France, la légis­la­tion sociale (salaire mini­mum, conven­tions col­lec­tives) reste lar­ge­ment dépar­te­men­tale. Les mineurs qui vont cher­cher le char­bon du sous-sol du Puy de Dôme des­cendent par des puits creu­sés en Haute Loire, et sont payés au salaire de la Haute Loire, où les conven­tions col­lec­tives sont moins favo­rables. Il faudra attendre 1968 pour que s’achève l’identification de l’espace poli­tique « France » et de la loi sociale fran­çaise A cette date, les vieilles com­po­santes anar­chistes ou mar­xistes anti-éta­tiques semblent ainsi défi­ni­ti­ve­ment enter­rées, dans les cou­rants prin­ci­paux du mou­ve­ment socia­liste.

C’est pour­tant à cette même date que la contes­ta­tion de Mai 68 com­mence à ébran­ler le dogme « éta­tisme = natio­na­lisme = de gauche ». Elle l’ébranle comme Etat auto­ri­taire, elle va bien­tôt l’ébranler comme Etat pro­duc­ti­viste irres­pon­sable (avec les deux grandes catas­trophes éco­lo­giques de la fin du siècle : Tchernobyl et la Mer d’Aral, et en France la contes­ta­tion des Etats dans l’Etat comme EDF). Et por­tant, ce n’est pas la contes­ta­tion éco­lo­giste anti-auto­ri­taire qui aura raison de la gauche natio­nale-éta­tiste mais la glo­ba­li­sa­tion libé­rale.

II) La nou­velle glo­ba­li­sa­tion

Dès la fin des années 1960, et tout au long des années 1970, le capi­ta­lisme réagit au corset de l’Etat régu­la­tio­niste, voire pro­prié­taire, d’abord en accé­lé­rant sa ten­dance à pro­duire pour des mar­chés de plus en plus éten­dus, sur les­quels il déploie ses cir­cuits de pro­duc­tion. Puis, il relo­ca­lise les seg­ments pro­duc­tifs deman­dant le moins de qua­li­fi­ca­tion vers des Etats plus faibles, du point de leur légis­la­tion fis­cale, sociale ou envi­ron­ne­men­tale. Mais en géné­ral encore plus auto­ri­taires face aux mou­ve­ments de contes­ta­tion ! Se mettent alors en place les germes de ce qui devien­dra à la fin du siècle la « nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail » : aux pays domi­nants, la pro­duc­tion qua­li­fiée et les fonc­tions ter­tiaires de concep­tion et d’intermédiation finan­cière (ingé­nie­rie, banque, assu­rance etc.), aux pays péri­phé­riques, la pro­duc­tion et le mon­tage manu­fac­tu­riers peu qua­li­fiés.

Le schéma s’enclenche d’abord à l’intérieur même des vieux pays indus­triels (vers l’ouest-français etc.) puis vers la péri­phé­rie immé­diate (pénin­sule ibé­rique), puis vers quelques pays asia­tiques. Ceux-ci (les « pre­miers dra­gons » : Taïwan, Corée du Sud, Singapour), dénués de res­sources natu­relles expor­tables et donc mal ins­crits dans la pre­mière divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, sont les pre­miers à com­prendre le parti qu’ils peuvent tirer de la fai­blesse du salaire de leurs ouvriers. Ils inventent un nou­veau modèle de crois­sance fondé sur l’exportation manu­fac­tu­rière à des­ti­na­tion des pays cen­traux. Talonnés par une seconde vague de « dra­gons » (Thaïlande, Malaisie, et bien­tôt la Chine et l’Inde), ils com­prennent vite qu’ils ne peuvent en rester là. En inves­tis­sant mas­si­ve­ment dans la for­ma­tion et la recherche, ils gra­vissent l’échelle de la deuxième divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail et accèdent, dans cer­tains sec­teurs, au sommet de la hié­rar­chie. La Finlande devient la capi­tale du télé­phone por­table, la Corée du Sud celle des écrans plats, etc.

Cette évo­lu­tion bou­le­verse la sym­biose de la vieille gauche et du natio­na­lisme. Tous les pro­duits manu­fac­tu­rés, et bien­tôt cer­tains ser­vices expor­tables (saisie voire réécri­ture de logi­ciels), pou­vant être réa­li­sés n’importe où, une nou­velle lutte de tous contre tous s’engage, où les pays gagnants sont ceux dont les salaires sont au départ les plus bas, ou qui par­viennent à aug­men­ter la pro­duc­ti­vité de leurs tra­vailleurs plus vite que leurs salaires.

Dans cette com­pé­ti­tion géné­ra­li­sée, le consom­ma­teur oublie que pour consom­mer, il lui faut d’abord avoir un revenu, garder son emploi, et il aban­donne son natio­na­lisme presque aussi vite que les firmes ont aban­donné le leur. En France, on s’indigne de la dis­pa­ri­tion du sec­teur tex­tile ou élec­tro­mé­na­ger, mais on se rue chez Tati pour consom­mer chi­nois, on se rue chez Darty pour consom­mer coréen.

La schi­zo­phré­nie n’est pas moindre dans le mou­ve­ment syn­di­cal du Sud : l’exportation, c’est l’emploi, si hor­ribles que soient les condi­tions de pro­duc­tion. Au Nord comme au Sud, le chan­tage à l’emploi se géné­ra­lise en s’appuyant sur cette double schi­zo­phré­nie.

Dès lors, l’Etat régu­la­teur se retrouve impuis­sant. Les vieux dogmes sociaux-démo­crates ou « for­distes », selon les­quels les salaires font les emplois, et les pro­fits d’aujourd’hui les emplois de demain, s’écroulent. Car il n’y a plus aucune raison pour que le salaire dis­tri­bué dans un pays soit dépensé prio­ri­tai­re­ment en consom­mant des biens pro­duits dans ce même pays, ni engendre pro­fits et inves­tis­se­ments dans ce même pays. L’expérience en vraie gran­deur est réa­li­sée par la poli­tique de relance key­né­sienne de François Mitterrand en 1981 : toutes les aug­men­ta­tions de pou­voir d’achat s’évaporent en impor­ta­tions.

Le natio­na­lisme éco­no­mique se mue dès lors en social-libé­ra­lisme. En lan­çant en 1986 le slogan « Vive la France qui gagne », L. Fabius admet qu’il existe une France qui perde. Et gagner contre qui ? Forcément contre d’autres pays.
À ce natio­na­lisme expor­ta­teur, pour qui l’Etat n’est plus que l’auxiliaire d’entreprises conqué­rantes, et l’infirmerie des dégâts de la guerre éco­no­mique, s’oppose dès cette époque, mais seule­ment en poin­tillés, une autre réponse. Elle est elle-même le point de conver­gence de deux cou­rants théo­riques bien dis­tincts.

Il y a tout d’abord ce que l’on pour­rait appe­ler la « social-démo­cra­tie éten­due » : reprendre en l’amplifiant le rai­son­ne­ment du mou­ve­ment ouvrier depuis le XIXe siècle. Puisque les conquêtes ouvrières sont réab­sor­bées par la concur­rence venue d’ailleurs, il faut les conso­li­der par un espace poli­tique au moins aussi large que l’espace éco­no­mique où s’exerce cette concur­rence. De même qu’on est passé des conven­tions dépar­te­men­tales aux conven­tions col­lec­tives et aux légis­la­tions natio­nales, il faut passer à des conven­tions col­lec­tives et à des légis­la­tions trans­na­tio­nales. Or, la réa­lité de l’internationalisation s’exerce quand même à l’échelle de conti­nents plutôt que direc­te­ment à l’échelle du globe. Si l’on consi­dère par exemple l’Europe comme un tout, elle n’a pas cessé de s’autocentrer, pro­dui­sant de plus en plus ce qu’elle consomme, et consom­mant de plus en plus ce qu’elle pro­duit. Une légis­la­tion sociale et fis­cale qui serait la même pour toute l’Europe aurait, à l’intérieur de l’Europe, les mêmes effets béné­fiques que l’Etat pro­tec­teur natio­nal.

Malheureusement, si Jacques Delors, devenu Président de la Commission euro­péenne, accé­lère avec l’Acte unique l’unification éco­no­mique de l’Europe, en espé­rant construire l’espace poli­tique régu­la­teur coif­fant cet ensemble, il doit assez tôt déchan­ter. Les gou­ver­ne­ments, trop heu­reux de pou­voir repor­ter sur « l’Europe » l’explication de leurs dif­fi­cul­tés, et peu sou­cieux d’abandonner leurs pré­ro­ga­tives au profit d’une super­struc­ture euro­péenne, créent, avec le traité de Maastricht, la Constitution la plus libé­rale que le monde ait connue. La mon­naie y est gérée par un consen­sus de ban­quiers, les mar­chan­dises et les capi­taux cir­culent sans entra­veŠ mais le pou­voir poli­tique et régu­la­teur, et donc les règles sociales et fis­cales, res­tent dis­per­sés entre une quin­zaine de pays qui bien­tôt devien­dront 27.

Les trai­tés d’Amsterdam [octobre 1997] et de Nice aggravent encore la situa­tion. Quand une Convention d’élus pro­duit enfin un projet de Traité consti­tu­tion­nel assu­rant un peu plus de contrôle démo­cra­tique supra­na­tio­nal sur cet ensemble, il est rejeté aussi bien par les libé­raux des Pays Bas [les socia­listes radi­caux l’avaient aussi rejeté, et son succès élec­to­ral en mars 2006, par la suite, indique son impor­tance – NdR] et le Financial Times que par la vieille gauche natio­na­liste fran­çaise, alliée à la vieille droite pour la cir­cons­tance, cela au nom du carac­tère anti-social des trai­tés qu’il s’agissait de rem­pla­cer !
Espérons que ce n’est que partie remise, et que le bon sens, selon lequel les tra­vailleurs ne peuvent contrô­ler le capi­tal que par le biais d’un outil poli­tique opé­rant au moins à la même échelle géo­gra­phique que lui, triom­phera un jour, avant que l’Europe libé­rale de Maastricht Nice ait achevé d’anéantir des dizaines d’années de conquêtes sociales et de ser­vices publics. Mais une autre logique, com­plé­men­taire, mili­tait dès les années 80-90 pour des poli­tiques supra­na­tio­nales : celle des éco­lo­gistes.

III) Le mon­dia­lisme éco­lo­giste

C’est en 1992 à Rio, avec le Global forum paral­lèle à la Conférence des Nations Unies pour l’Environnement et le Développement (dit « Sommet de la Terre »), que se tient le pre­mier grand ras­sem­ble­ment mon­dial des ONG, ancêtre des Forum sociaux mon­diaux [et lors de ce sommet, une des vedettes a été le grand indus­triel hel­vé­tique, Stephan Schmidheiny, à la tête alors, du plus grande pro­duc­teur de béton au monde, après Lafague ; entre­prise – Holcim – lais­sée à son frère Thomas Schmideiny – NdR] 

Pour les éco­lo­gistes, les stra­té­gies natio­nales ont un inté­rêt rela­ti­ve­ment faible. La plu­part de leurs luttes se mènent contre une pol­lu­tion locale. Mais l’Humanité a mal­heu­reu­se­ment aujourd’hui la capa­cité de créer des pol­lu­tions à longue dis­tance qui se rient des fron­tières : pluies acides, pol­lu­tion du Rhin par la firme Suisse Sandoz ]contrô­lée par Novartis – NdR], nuage de Tchernobyl…
Face à ces pol­lu­tions trans­fron­tière, il n’y a qu’une solu­tion : des règles trans­fron­tières. C’est-à–-dire supra­na­tio­nales. Bien entendu, le mieux étant, pour les éco­lo­gistes, l’ennemi du pire, des régle­men­ta­tions d’échelles natio­nales ne sont pas à négli­ger. De fait, beau­coup de régle­men­ta­tions éco­lo­gistes, visant à pro­té­ger les corps humains contre les excès du capi­ta­lisme, sont nées au XIXe siècle, inti­me­ment liées au mou­ve­ment ouvrier, et ont visé d’emblée des légis­la­tions natio­nales : pour l’interdiction du tra­vail des enfants, pour l’éradication des taudis et des mala­dies de la pau­vreté qui vont avec (tuber­cu­lose, rachi­tisme, satur­nisme etc.). Mais en tant que mou­ve­ment poli­tique auto­nome, l’écologie se déve­loppe dans les années 1970-80, au moment même où s’érode le pou­voir régle­men­taire de l’Etat sous les coups de la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­dises et des capi­taux.

Pour limi­ter la concur­rence que se font les capi­ta­lismes natio­naux à tra­vers une sur­ex­ploi­ta­tion des humains , ou pour lutter contre les agres­sions contre la nature qu’engendre ce même déve­lop­pe­ment capi­ta­liste pro­duc­ti­viste, les conquêtes natio­nales ne sont vrai­ment utiles que si des vic­toires paral­lèles sont rem­por­tées dans d’autres pays. Contre la concur­rence du tra­vail des enfants en Inde, il ne sert à rien de faire des grèves en France. Contre l’imprudence ou l’irresponsabilité des grandes tech­no­struc­tures sovié­tiques ou des mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines res­pon­sables de Tchernobyl ou des pluies acides, il ne sert à rien de mani­fes­ter en France ou en Allemagne : il faut un pou­voir poli­tique apte à impo­ser des contraintes aux Etats-Unis comme à la Russie.

D’emblée, le mou­ve­ment Vert mon­dial s’assigne donc des objec­tifs poli­tiques supra­na­tio­naux. Pour lui, le sou­ve­rai­nisme natio­nal, c’est-à-dire le refus d’accepter des règles venues d’un cadre « exté­rieur », qu’il s’agisse de règles sociales ou envi­ron­ne­men­tales, n’est qu’une autre forme de libé­ra­lisme, du célèbre « Laisser faire, lais­ser passer » de Thiers et Disraeli. Les éco­lo­gistes, parce qu’ils ont affaire à des mou­ve­ments de matières qui ignorent les fron­tières juri­diques, doivent penser d’emblée leurs actions poli­tiques à une échelle soit locale, soit trans­na­tio­nale.

D’autant plus que l’écologie poli­tique sait qu’il n’y pas de rap­port sain de l’Humanité à la Nature sans jus­tice sociale entre les Humains eux-mêmes. Dès son ori­gine comme mou­ve­ment poli­tique dépas­sant la simple défense de l’environnement local (« pas de ça dans mon jardin ! »), elle a dû prendre en compte l’inégalité de fait entre les humains dans leur capa­cité à défendre leur envi­ron­ne­ment. C’est d’ailleurs à un agro­nome tota­le­ment engagé dans la lutte contre la faim dans le monde, René Dumont, que l’écologie poli­tique fran­çaise doit véri­ta­ble­ment sa nais­sance.

Or, défendre la capa­cité de tous les ter­ri­toires à nour­rir les humains qui en vivent ne dépend pas seule­ment de ce ter­ri­toire. René Dumont [1904-2002, ingé­nieur agro­nome, auteur de mul­tiples ouvrages fort inté­res­sants – NdR] l’avait com­pris, qui, d’abord favo­rable aux solu­tions tech­niques de la révo­lu­tion verte (engrais, méca­ni­sa­tion, grands bar­rages pour l’irrigation), s’aperçut très vite que la domi­na­tion des mar­chés par les firmes trans­na­tio­nales et par la poli­tique des Etats les plus puis­sants pou­vait com­pro­mettre la survie même des pay­san­ne­ries les plus fra­giles.

On ne peut sou­te­nir le revenu paysan pour assu­rer une ali­men­ta­tion saine et de qua­lité dans une zone ter­ri­to­riale natio­nale ou supra­na­tio­nale que si celle-ci est mise à l’abri des pro­duc­tions sub­ven­tion­nées venues d’autres pays, et là encore, on retombe sur la néces­sité de « régle­men­ter pour les autres pays », donc sur la néces­sité d’accords supra­na­tio­naux.

Cette logique intrin­sè­que­ment mon­dia­liste de l’écologie poli­tique allait triom­pher au tour­nant du siècle avec les tout pre­miers accords mul­ti­la­té­raux de défense de l’environnement (AME). D’abord les conven­tions contre les pluies acides, contre la dégra­da­tion de la couche d’ozone, qui ser­virent de banc d’essai à la négo­cia­tion contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. De tels accords doivent à la fois tenir compte des néces­si­tés de l’écosystème pla­né­taire (et donc limi­ter la sou­ve­rai­neté des Etats qui acceptent l’accord), et de la diver­sité des situa­tions locales, de la capa­cité dif­fé­ren­ciée des dif­fé­rentes éco­no­mies natio­nales à assu­mer le « far­deau » de tels accords. Tous les AME reposent sur le prin­cipe de la « res­pon­sa­bi­lité par­ta­gée et dif­fé­ren­ciée », c’est-à-dire qu’ils sont d’autant plus contrai­gnants que les pays sont plus riches : ils sont alors de plus gros pol­lueurs mais ils ont plus de moyens pour adop­ter des tech­niques moins pol­luantes.

L’écologie poli­tique est donc cer­tai­ne­ment beau­coup plus dis­po­sée que l’ancienne tra­di­tion socia­liste à aban­don­ner le natio­na­lisme, pour adop­ter la voie d’une mili­tance poli­tique trans­na­tio­nale en vue de conquêtes poli­tiques supra­na­tio­nales. Mais elle se heurte exac­te­ment au même adver­saire, le sou­ve­rai­nisme natio­nal qui se pare des vertus de la sou­ve­rai­neté popu­laire. Car tant que chaque Etat peut dire « Je fais ce qui me convient chez moi », il défend à la fois le libé­ra­lisme éco­no­mique et l’irresponsabilité éco­lo­gique à l’égard de ses voi­sins.
IV Un agenda alter­mon­dia­liste

Face à la mon­dia­li­sa­tion pro­duc­ti­viste du capi­tal, les éco­lo­gistes sont réso­lu­ment enga­gés dans une course à la mon­dia­li­sa­tion démo­cra­tique, qui ne s’achèvera qu’avec une sorte de répu­blique uni­ver­selle. Il s’agit d’imposer les normes d’un déve­lop­pe­ment sou­te­nable, c’est-à-dire, selon la défi­ni­tion onu­sienne, « res­pec­tant la capa­cité des géné­ra­tions pré­sentes à satis­faire leurs besoins, à com­men­cer par ceux des plus dému­nis, sans com­pro­mettre la capa­cité des géné­ra­tions futures à satis­faire les leurs » .

À l’heure actuelle, il n’existe qu’un seul ensemble poli­tique supra­na­tio­nal en voie de for­ma­tion, l’Union euro­péenne. Fragile réa­li­sa­tion, elle est en quelque sorte le banc d’essai de la pos­si­bi­lité même de sauver la pla­nète et ceux qu’elle porte. Il s’agit de passer d’une zone de libre-échange à une zone de déve­lop­pe­ment sou­te­nable, régu­lée par des poli­tiques démo­cra­ti­que­ment défi­nies. Ces poli­tiques ont pour pre­mière mis­sion d’interdire ce qui fausse une concur­rence utile aux usa­gers et à l’environnement : le dum­ping social, fiscal et éco­lo­gique décou­lant de la concur­rence entre eux d’Etats pré­ten­dant rester sou­ve­rains. Les éco­lo­gistes sont pour la sou­ve­rai­neté popu­laire, ils ne sont pas pour la sou­ve­rai­neté natio­nale dès lors que les peuples des dif­fé­rentes Nations peuvent souf­frir des poli­tiques menées dans le pays d’à côté. Autant dire que leur pre­mier objec­tif est de récu­pé­rer au moins tout ce que pro­met­tait le Traité consti­tu­tion­nel euro­péen, par exemple le contrôle des élus sur la poli­tique agri­cole com­mune, et le droit du Parlement de remettre en cause les déci­sions de la Commission euro­péenne auto­ri­sant tel ou tel OGM.

Au-delà de l’Union, la course est déjà enga­gée pour régu­ler la concur­rence trans­con­ti­nen­tale. Cela passe par deux voies à la fois : réfor­mer l’Organisation mon­diale du com­merce, recon­naître l’autorité supé­rieure des légis­la­tions supra­na­tio­nales en matière sociale, en matière de Droits de l’Homme et en matière d’environnement.
La réforme de l’OMC implique d’abord la prise en compte de la manière de pro­duire les mar­chan­dises. Une vache élevée aux hor­mones n’est pas une vache ordi­naire, un acier pro­duit en res­pec­tant l’accord de Kyoto n’est pas un acier pro­duit par un pro­ces­sus qui l’ignore. Traiter les mar­chan­dises dif­fé­rem­ment selon leur pro­ces­sus de pro­duc­tion permet alors de subor­don­ner les règles du com­merce aux accords mul­ti­la­té­raux pour l’environnement et aux règles de l’organisation inter­na­tio­nale du tra­vail.

Cette idée de hié­rar­chie des normes n’a rien d’utopique. En matière sani­taire et vété­ri­naire, elle est acquise depuis les lois mari­times du XVIe siècle sur la qua­ran­taine. Aujourd’hui, si l’organisation mon­diale de la santé et la FAO constatent l’apparition de la fièvre aph­teuse dans tel pays, tous les autres pays ont le droit de se pro­té­ger contre l’importation de bétail de ce pays, et l’Organe de Règlement des Différends de l’OMC n’a rien à dire. D’ores et déjà, le pro­to­cole [en 2000, rati­fié par la Suisse en 2001] de Carthagène (déve­lop­pant la Convention sur la bio­di­ver­sité) permet à un pays de se pro­té­ger contre des orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés qu’il juge dan­ge­reux.

Mais si l’objectif n’est pas uto­pique, le chemin pour y par­ve­nir sera long. Actuellement, les puis­sances domi­nantes, com­pre­nant qu’elles n’avaient plus grand-chose à gagner avec le mul­ti­la­té­ra­lisme de l’OMC, tendent à mul­ti­plier les accords bila­té­raux de libre-échange. Nous ne pou­vons igno­rer cette réa­lité. Un agenda alter­mon­dia­liste réa­liste implique une lutte pour la qua­lité des accords d’association de l’Europe avec tel ou tel pays ou plutôt telle région du monde : à défaut de mul­ti­la­té­ra­lisme, le biré­gio­na­lisme vaut encore mieux que le bila­té­ra­lisme. Ces accords doivent com­por­ter obli­ga­toi­re­ment cinq volets : éco­no­mique, social, envi­ron­ne­men­tal, coopé­ra­tion et droits de l’Homme.

Dans cette période confuse où des zones d’accords de par­te­na­riat fondés sur des buts com­muns dépas­se­ront déjà la sou­ve­rai­neté natio­nale sans atteindre encore le niveau d’accords mul­ti­la­té­raux cou­vrant la tota­lité des pays, il faudra néces­sai­re­ment se poser la ques­tion de la pro­tec­tion des accords les plus favo­rables. Ainsi, l’Union euro­péenne ne devrait pas s’interdire d’imposer des taxes aux fron­tières vis-à-vis des biens impor­tés de pays ne s’inscrivant pas dans l’accord de Kyoto.

Qu’il s’agisse de construire en commun le sys­tème de valeurs jus­ti­fiant des accords supra­na­tio­naux par­tiels, ou qu’il s’agisse de pro­té­ger ces accords contre d’autres pays qui ne les res­pec­te­raient pas, le consen­te­ment des peuples sera essen­tiel. Une Europe plus sociale et plus éco­lo­gique ne pourra pro­gres­ser que si les orga­ni­sa­tions, asso­cia­tions, syn­di­cats, mou­ve­ments sociaux d’Europe apprennent à défi­nir ensemble leurs buts. L’intervention per­ma­nente de la Confédération Européenne des Syndicats et du « G8 envi­ron­ne­ment » (Greenpeace, Amis de la terre, etc.) dans l’élaboration du projet de TCE fut à ce titre exem­plaire y com­pris dans ses limites : leur tra­vail ne fut pas tou­jours suivi par leurs cor­res­pon­dants natio­naux.

De même, des méca­nismes de défense contre des impor­ta­tions pro­duites dans des condi­tions illé­gi­times ne seront rece­vables que s’ils sont com­pris et sou­te­nus par les tra­vailleurs des pays expor­ta­teurs. Pensons à ces syn­di­ca­listes mexi­cains, en butte à l’Accord de Libre Echange Nord Américain, qui récla­maient non seule­ment des clauses sociales mais qu’on pré­voit des sanc­tions !

Toutes les révo­lu­tions poli­tiques de naguère furent pré­cé­dées d’un bouillon­ne­ment intel­lec­tuel et cultu­rel qui dépas­sait sou­vent les fron­tières natio­nales. Il en sera de même pour le grand projet du XXIe siècle : construire un monde supra­na­tio­nal ordonné aux buts du déve­lop­pe­ment sou­te­nable.


* Alain Lipietz est député Verts fran­çais au Parlement euro­péen ; il est éco­no­miste et tra­vaille au CEPREMAP. En 2003, il a publié aux Ed. de La Découverte, Refonder l’espérance. Leçons de la majo­rité plu­rielle. De meême, il a publié une nou­velle ver­sion de son ouvrage Ecologie poli­tique (Ed. de La Découverte)

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