Disparaître avec l’UQAM ?

La crise de l’UQAM reflète la crise du projet collectif québécois

Les rapports comptables sont fermes : à moins d’un réinvestissement étatique, la survie même de l’UQAM se trouve menacée. La disparition de ce qui devait être à l’origine « l’université du peuple » serait une véritable tragédie. Il faut voir dans sa précarisation encore un signe de cet abandon généralisé qui se dessine aujourd’hui dans plusieurs secteurs : celui du projet qui avait animé la « Révolution tranquille », c’est-à-dire la prise en charge des Québécois et Québécoises par eux-mêmes au sein d’une communauté politique et culturelle autonome.

Eric Martin, doctorant en pensée politique à l’Université d’Ottawa
Remi De Villeneuve, docteur en sociologie, UQAM
Jonas Slowanski

La création d’une université publique comme l’UQAM participait d’un projet plus large, soit celui de l’émergence d’une communauté politique moderne dotée de ses propres institutions et capable de présider de manière autonome à sa destinée, en dehors des ornières dogmatiques du clérico-nationalisme. Bien sûr, à ce moment, le projet était aussi animé par des intérêts économiques, mais force est de constater que cet aspect intéressé cohabitait avec une dimension émancipatoire irréductible liée au projet d’autonomie politique et culturelle d’un peuple.

Le réseau postsecondaire québécois se voulait à l’origine public et gratuit à tous les degrés, comme le stipulait le programme du gouvernement Lesage. Il devait permettre à tous et toutes, sans égard à leur classe sociale d’origine, d’accéder à l’éducation et de participer à la vie démocratique d’un pays en devenir. Or, le maintien d’un tel réseau impliquait que l’État assure le financement complet des institutions, ce qui supposait l’existence d’une fiscalité redistributive et progressive.

A contrario, l’histoire récente du système d’éducation au Québec s’inscrit dans un abandon progressif de l’idéal politique et culturel qui le soutenait, désormais supplanté par la seule idée du « développement économique », qui est, lui, indifférent à l’histoire et à la culture des peuples, considérés de manière abstraite comme des « ressources humaines » interchangeables.

En effet, pour notre classe entrepreneuriale, la référence à l’idée « Québec » ou à celle du « nous » est devenue tout au plus cosmétique, tant celui-ci n’est plus considéré que comme l’un des innombrables maillons sériels de cette chaîne de production de valeur ajoutée qui tisse son réseau entre les mégalopoles du monde.

Pour elle, l’éducation n’est plus vue comme un lieu de transmission de la culture et de la pensée, qu’elles mais essentiellement comme un lieu de formation de main-d’oeuvre de « haut niveau » technique permettant d’améliorer la performance globale des producteurs regroupés dans l’unité de production « Québec », un signifiant vide qui pourrait tout aussi bien être un numéro.

Voici aujourd’hui que le Québec est sommé de se laisser engloutir par l’intégration continentale et de s’adapter entièrement au capitalisme étasunien, de sorte que l’existence isolée d’un modèle d’inspiration républicaine et universaliste apparaît de plus en plus incongrue au milieu d’une Amérique hostile à l’intervention de l’État dans l’économie. Toute la classe politique appelle à abolir progressivement les mécanismes modernes de redistribution de la richesse, histoire de devenir « concurrentiels » dans l’arène économique globalisée. De sorte que les universités, systématiquement sous-financées, entrent actuellement toutes en déficit ou en crise.

Le Québec s’apprête à se départir des institutions qui lui avait permis d’exister et à retourner, si rien n’est fait, dans la grande noirceur dont il aspirait pourtant à sortir en 1960, à l’époque où il avait la plus faible fréquentation scolaire du Canada. Les Québécois avaient alors choisi de se prendre en charge et ont, pour y arriver, mis le cap sur la gratuité scolaire et l’accès universel à l’éducation.

L’UQAM était alors la tête de pont d’un réseau postsecondaire qui devait incarner ce projet et socialiser l’éducation. Des décennies plus tard, à quoi assiste-t-on sinon au sacrifice de ce que nous voulions être sur l’autel de la comptabilité vulgaire et de la concurrence funeste des sociétés entre elles, au seul bénéfice de l’accumulation du capital?

Au moment précis où la société doit reprendre de manière urgente le contrôle d’une économie destructrice de la nature, l’éducation se trouve de plus en plus inaccessible et réduite à un lieu de formation individualisée. Comment penser qu’une communauté politique puisse présider à son propre destin si elle se réduit à une somme des techniciens soumis aux demandes du marché ? Comment pourrait-elle protéger son environnement si c’est ultimement les organisations économiques et les marchés qui dictent la marche à suivre ? Il apparaît de plus en plus qu’il nous faille choisir entre le maintien du système économique actuel et notre propre existence.

L’État québécois doit rapidement réinvestir dans le réseau des universités publiques et celles-ci doivent revenir à leur mission fondatrice, qui n’est pas l’innovation technique ou la « création de richesse », mais la transmission de la connaissance et la formation de citoyens et citoyennes éclairées engagées dans la construction de leur devenir collectif. Cela impliquerait que l’on arrête de réduire la taille de l’État et de défiscaliser au seul profit des investisseurs étrangers, ce qui nous prive des moyens d’entretenir les programmes publics. Quelle autre alternative avons-nous? L’UQAM en compétition dans le même marché avec Harvard? Ce n’est pas sérieux. Elle serait vouée à disparaître, et nous avec.