Disparaître avec l’UQAM ?

Mis en ligne le 27 mars 2008

La crise de l’UQAM reflète la crise du projet collectif québécois

Les rap­ports comp­tables sont fermes : à moins d’un réin­ves­tis­se­ment éta­tique, la survie même de l’UQAM se trouve mena­cée. La dis­pa­ri­tion de ce qui devait être à l’origine « l’université du peuple » serait une véri­table tra­gé­die. Il faut voir dans sa pré­ca­ri­sa­tion encore un signe de cet aban­don géné­ra­lisé qui se des­sine aujourd’hui dans plu­sieurs sec­teurs : celui du projet qui avait animé la « Révolution tran­quille », c’est-à-dire la prise en charge des Québécois et Québécoises par eux-mêmes au sein d’une com­mu­nauté poli­tique et cultu­relle autonome.

Eric Martin, doc­to­rant en pensée poli­tique à l’Université d’Ottawa
Remi De Villeneuve, doc­teur en socio­lo­gie, UQAM
Jonas Slowanski

La créa­tion d’une uni­ver­sité publique comme l’UQAM par­ti­ci­pait d’un projet plus large, soit celui de l’émergence d’une com­mu­nauté poli­tique moderne dotée de ses propres ins­ti­tu­tions et capable de pré­si­der de manière auto­nome à sa des­ti­née, en dehors des ornières dog­ma­tiques du clé­rico-natio­na­lisme. Bien sûr, à ce moment, le projet était aussi animé par des inté­rêts éco­no­miques, mais force est de consta­ter que cet aspect inté­ressé coha­bi­tait avec une dimen­sion éman­ci­pa­toire irré­duc­tible liée au projet d’autonomie poli­tique et cultu­relle d’un peuple.

Le réseau post­se­con­daire qué­bé­cois se vou­lait à l’origine public et gra­tuit à tous les degrés, comme le sti­pu­lait le pro­gramme du gou­ver­ne­ment Lesage. Il devait per­mettre à tous et toutes, sans égard à leur classe sociale d’origine, d’accéder à l’éducation et de par­ti­ci­per à la vie démo­cra­tique d’un pays en deve­nir. Or, le main­tien d’un tel réseau impli­quait que l’État assure le finan­ce­ment com­plet des ins­ti­tu­tions, ce qui sup­po­sait l’existence d’une fis­ca­lité redis­tri­bu­tive et progressive.

A contra­rio, l’histoire récente du sys­tème d’éducation au Québec s’inscrit dans un aban­don pro­gres­sif de l’idéal poli­tique et cultu­rel qui le sou­te­nait, désor­mais sup­planté par la seule idée du « déve­lop­pe­ment éco­no­mique », qui est, lui, indif­fé­rent à l’histoire et à la culture des peuples, consi­dé­rés de manière abs­traite comme des « res­sources humaines » interchangeables.

En effet, pour notre classe entre­pre­neu­riale, la réfé­rence à l’idée « Québec » ou à celle du « nous » est deve­nue tout au plus cos­mé­tique, tant celui-ci n’est plus consi­déré que comme l’un des innom­brables maillons sériels de cette chaîne de pro­duc­tion de valeur ajou­tée qui tisse son réseau entre les méga­lo­poles du monde.

Pour elle, l’éducation n’est plus vue comme un lieu de trans­mis­sion de la culture et de la pensée, qu’elles mais essen­tiel­le­ment comme un lieu de for­ma­tion de main-d’oeuvre de « haut niveau » tech­nique per­met­tant d’améliorer la per­for­mance glo­bale des pro­duc­teurs regrou­pés dans l’unité de pro­duc­tion « Québec », un signi­fiant vide qui pour­rait tout aussi bien être un numéro.

Voici aujourd’hui que le Québec est sommé de se lais­ser englou­tir par l’intégration conti­nen­tale et de s’adapter entiè­re­ment au capi­ta­lisme éta­su­nien, de sorte que l’existence isolée d’un modèle d’inspiration répu­bli­caine et uni­ver­sa­liste appa­raît de plus en plus incon­grue au milieu d’une Amérique hos­tile à l’intervention de l’État dans l’économie. Toute la classe poli­tique appelle à abolir pro­gres­si­ve­ment les méca­nismes modernes de redis­tri­bu­tion de la richesse, his­toire de deve­nir « concur­ren­tiels » dans l’arène éco­no­mique glo­ba­li­sée. De sorte que les uni­ver­si­tés, sys­té­ma­ti­que­ment sous-finan­cées, entrent actuel­le­ment toutes en défi­cit ou en crise.

Le Québec s’apprête à se dépar­tir des ins­ti­tu­tions qui lui avait permis d’exister et à retour­ner, si rien n’est fait, dans la grande noir­ceur dont il aspi­rait pour­tant à sortir en 1960, à l’époque où il avait la plus faible fré­quen­ta­tion sco­laire du Canada. Les Québécois avaient alors choisi de se prendre en charge et ont, pour y arri­ver, mis le cap sur la gra­tuité sco­laire et l’accès uni­ver­sel à l’éducation.

L’UQAM était alors la tête de pont d’un réseau post­se­con­daire qui devait incar­ner ce projet et socia­li­ser l’éducation. Des décen­nies plus tard, à quoi assiste-t-on sinon au sacri­fice de ce que nous vou­lions être sur l’autel de la comp­ta­bi­lité vul­gaire et de la concur­rence funeste des socié­tés entre elles, au seul béné­fice de l’accumulation du capital ?

Au moment précis où la société doit reprendre de manière urgente le contrôle d’une éco­no­mie des­truc­trice de la nature, l’éducation se trouve de plus en plus inac­ces­sible et réduite à un lieu de for­ma­tion indi­vi­dua­li­sée. Comment penser qu’une com­mu­nauté poli­tique puisse pré­si­der à son propre destin si elle se réduit à une somme des tech­ni­ciens soumis aux demandes du marché ? Comment pour­rait-elle pro­té­ger son envi­ron­ne­ment si c’est ulti­me­ment les orga­ni­sa­tions éco­no­miques et les mar­chés qui dictent la marche à suivre ? Il appa­raît de plus en plus qu’il nous faille choi­sir entre le main­tien du sys­tème éco­no­mique actuel et notre propre existence.

L’État qué­bé­cois doit rapi­de­ment réin­ves­tir dans le réseau des uni­ver­si­tés publiques et celles-ci doivent reve­nir à leur mis­sion fon­da­trice, qui n’est pas l’innovation tech­nique ou la « créa­tion de richesse », mais la trans­mis­sion de la connais­sance et la for­ma­tion de citoyens et citoyennes éclai­rées enga­gées dans la construc­tion de leur deve­nir col­lec­tif. Cela impli­que­rait que l’on arrête de réduire la taille de l’État et de défis­ca­li­ser au seul profit des inves­tis­seurs étran­gers, ce qui nous prive des moyens d’entretenir les pro­grammes publics. Quelle autre alter­na­tive avons-nous ? L’UQAM en com­pé­ti­tion dans le même marché avec Harvard ? Ce n’est pas sérieux. Elle serait vouée à dis­pa­raître, et nous avec.

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