Vienne la noirceur

Mis en ligne le 27 mars 2008

Dans un édi­to­rial du Devoir, Marie-Andrée Chouinard qua­li­fie la grève étu­diante de l’UQAM de « faux-pas » parce qu’elle vise­rait la mau­vaise cible et se dérou­le­rait dans l’indifférence géné­ra­li­sée.

Par Eric Martin

Sur le pre­mier point, on ne sau­rait être d’accord : parce qu’elle cherche à redo­rer sa cré­di­bi­lité, l’administration de l’UQAM s’est faite com­plice d’une logique de déna­tu­ra­tion de l’institution. Sur le deuxième, on ne sau­rait contes­ter que les élites éco­no­miques pré­fè­re­raient que la mise au pas ges­tion­naire de l’UQAM se déroule sans que cela ne se remarque. Hélas, le Devoir, en appe­lant à la ces­sa­tion de toute contes­ta­tion étu­diante, ajoute sa voix toute « indé­pen­dante » à ce concert d’appels à ren­trer dans le rang.

Depuis des années, l’UQAM peine à jouer sur deux tableaux : le statut d’université publique et celui d’université tech­nos­cien­ti­fique de pointe. Elle doit, avec un finan­ce­ment incom­pa­rable aux McGill et Harvard avec qui on la somme de « com­pé­ti­tion­ner », assu­rer à la fois sa mis­sion de base et le déve­lop­pe­ment de nou­velles infra­struc­tures et tech­no­lo­gies sus­cep­tibles d’augementer sa cote sur le « marché inter­na­tio­nal » de « l’économie du savoir ».

Résultat, une part sans cesse crois­sante des res­sources de l’université sont acca­pa­rées par les sec­teurs tech­niques, quitte à faire des PPP pour tenter de ren­ta­bi­li­ser l’affaire, puisque l’UQAM, avec le peu qu’elle reçoit de l’État, n’est pas en mesure de sou­te­nir seule cette « course à l’armement » des uni­ver­si­tés. L’UQAM n’aurait jamais dû par­ti­ci­per à une telle folie, elle ne pou­vait qu’échouer et s’y déna­tu­rer au pas­sage. L’élastique casse, et c’est tout le pen­dant fon­da­teur de l’université qu’on s’apprête à passer à la trappe sous cou­vert de dis­ci­pline ges­tion­naire.

De sorte que le fiasco finan­cier et immo­bi­lier de l’UQAM est uti­lisé pour sou­mettre l’UQAM à une dis­ci­pline ges­tion­naire et aux recettes des « experts-conseils » des firmes comp­tables. Ceux-ci n’ont qu’une chose en tête : la « réin­gé­nie­rie » de l’université qui fera entrer l’UQAM « dans le Xxième siècle » pour jouer du coude avec les uni­ver­si­tés mana­gé­riales anglo-américaines…en autant qu’elle laisse sa sub­stance au por­tillon.

L’administration de l’UQAM aurait dû refu­ser de se sou­mettre à ce régime de trans­for­ma­tion « nou­veau look » min­ceur et, soli­daire de ses étu­diants et pro­fes­seurs, exiger de l’État qu’il prenne ses res­pon­sa­bi­li­tés pour remettre l’éducation natio­nale sur ses rails. En réin­ves­tis­sant, peut-être, mais sur­tout en réorien­tant la mis­sion des uni­ver­si­tés pour éviter qu’elles ne deviennent toutes des émules du HEC et de la Polytechnique, en lar­guant la phi­lo­so­phie, les arts, l’histoire comme le font de plus en plus leurs homo­logues bri­tan­niques.

En quête de cré­di­bi­lité ges­tion­naire et média­tique, le rec­teur Claude Corbo a pré­féré user de la manière forte pour faire taire le peu de gens qui ont osé élever la voix dans la noir­ceur mon­tante pour refu­ser qu’on sou­mette ce qu’il reste de l’université publique à la mou­li­nette de la pensée de chambre de com­merce. S’il faut mettre les étu­diants sous injonc­tion judi­ciaire pour per­mettre à l’UQAM de se « redres­ser » et de se « reloo­ker » à la sauce tech­nico-éco­no­mique, et bien soit !

Avec lui, des pans entiers des mou­ve­ments sociaux, de la popu­la­tion, des intel­lec­tuels, des tra­vailleuses, des artistes qui laissent faire ce grand bond en arrière sans piper mot, comme si nous étions retour­nés dans notre som­meil d’avant soixante. Et des édi­to­ria­listes qui s’étonnent d’un côté que la grève se déroule dans la plus totale indif­fé­rence et qui, de l’autre, du moins quand ils daignent en parler, appellent au plus vite à ce que « les choses rentrent dans l’ordre »…et l’UQAM avec.

Les étu­diants et étu­diantes de l’UQAM ont tout à fait raison de blo­quer pro­vi­soi­re­ment les affaires cou­rantes de l’université pour dénon­cer l’État qué­bé­cois et l’administration de l’UQAM qui tra­vaillent de pair à inté­grer l’université publique à une logique qui ne peut que lui nuire. L’isolement et le mépris dont ils sont vic­times, lui, laisse voir l’état pathé­tique de notre classe intel­lec­tuelle, qui semble avoir irré­mé­dia­ble­ment inté­gré l’idée que les lois de l’économie capi­ta­liste savent mieux mener le Québec que nous ne le pour­rions nous-mêmes. Quand les jour­naux jouent les étei­gnoirs, qui se sur­pren­dra qu’il fasse de plus en plus noir ?

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