Vienne la noirceur

Dans un éditorial du Devoir, Marie-Andrée Chouinard qualifie la grève étudiante de l’UQAM de « faux-pas » parce qu’elle viserait la mauvaise cible et se déroulerait dans l’indifférence généralisée.

Par Eric Martin

Sur le premier point, on ne saurait être d’accord : parce qu’elle cherche à redorer sa crédibilité, l’administration de l’UQAM s’est faite complice d’une logique de dénaturation de l’institution. Sur le deuxième, on ne saurait contester que les élites économiques préfèreraient que la mise au pas gestionnaire de l’UQAM se déroule sans que cela ne se remarque. Hélas, le Devoir, en appelant à la cessation de toute contestation étudiante, ajoute sa voix toute « indépendante » à ce concert d’appels à rentrer dans le rang.

Depuis des années, l’UQAM peine à jouer sur deux tableaux : le statut d’université publique et celui d’université technoscientifique de pointe. Elle doit, avec un financement incomparable aux McGill et Harvard avec qui on la somme de « compétitionner », assurer à la fois sa mission de base et le développement de nouvelles infrastructures et technologies susceptibles d’augementer sa cote sur le « marché international » de « l’économie du savoir ».

Résultat, une part sans cesse croissante des ressources de l’université sont accaparées par les secteurs techniques, quitte à faire des PPP pour tenter de rentabiliser l’affaire, puisque l’UQAM, avec le peu qu’elle reçoit de l’État, n’est pas en mesure de soutenir seule cette « course à l’armement » des universités. L’UQAM n’aurait jamais dû participer à une telle folie, elle ne pouvait qu’échouer et s’y dénaturer au passage. L’élastique casse, et c’est tout le pendant fondateur de l’université qu’on s’apprête à passer à la trappe sous couvert de discipline gestionnaire.

De sorte que le fiasco financier et immobilier de l’UQAM est utilisé pour soumettre l’UQAM à une discipline gestionnaire et aux recettes des « experts-conseils » des firmes comptables. Ceux-ci n’ont qu’une chose en tête : la « réingénierie » de l’université qui fera entrer l’UQAM « dans le Xxième siècle » pour jouer du coude avec les universités managériales anglo-américaines…en autant qu’elle laisse sa substance au portillon.

L’administration de l’UQAM aurait dû refuser de se soumettre à ce régime de transformation « nouveau look » minceur et, solidaire de ses étudiants et professeurs, exiger de l’État qu’il prenne ses responsabilités pour remettre l’éducation nationale sur ses rails. En réinvestissant, peut-être, mais surtout en réorientant la mission des universités pour éviter qu’elles ne deviennent toutes des émules du HEC et de la Polytechnique, en larguant la philosophie, les arts, l’histoire comme le font de plus en plus leurs homologues britanniques.

En quête de crédibilité gestionnaire et médiatique, le recteur Claude Corbo a préféré user de la manière forte pour faire taire le peu de gens qui ont osé élever la voix dans la noirceur montante pour refuser qu’on soumette ce qu’il reste de l’université publique à la moulinette de la pensée de chambre de commerce. S’il faut mettre les étudiants sous injonction judiciaire pour permettre à l’UQAM de se « redresser » et de se « relooker » à la sauce technico-économique, et bien soit!

Avec lui, des pans entiers des mouvements sociaux, de la population, des intellectuels, des travailleuses, des artistes qui laissent faire ce grand bond en arrière sans piper mot, comme si nous étions retournés dans notre sommeil d’avant soixante. Et des éditorialistes qui s’étonnent d’un côté que la grève se déroule dans la plus totale indifférence et qui, de l’autre, du moins quand ils daignent en parler, appellent au plus vite à ce que « les choses rentrent dans l’ordre »…et l’UQAM avec.

Les étudiants et étudiantes de l’UQAM ont tout à fait raison de bloquer provisoirement les affaires courantes de l’université pour dénoncer l’État québécois et l’administration de l’UQAM qui travaillent de pair à intégrer l’université publique à une logique qui ne peut que lui nuire. L’isolement et le mépris dont ils sont victimes, lui, laisse voir l’état pathétique de notre classe intellectuelle, qui semble avoir irrémédiablement intégré l’idée que les lois de l’économie capitaliste savent mieux mener le Québec que nous ne le pourrions nous-mêmes. Quand les journaux jouent les éteignoirs, qui se surprendra qu’il fasse de plus en plus noir?