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Derrière la confrontation entre les États-Unis et la Russie

Des discussions ont eu lieu ce 10 janvier lieu entre Moscou et Washington au sujet des tensions qui existent à la frontière entre l’Ukraine et la Russie. On a conclu de ne pas conclure, car l’écart entre les positions affichées reste grand. Pour les États-Unis, cette crise illustre les ambitions impériales de la Russie et de son chef suprême, Vladimir Poutine. En réalité selon le politicologue Michel Roche, cet épisode révèle des fractures plus profondes. Les politiques mises en place par Washington contribuent à aggraver ces crises en essayant par divers moyens d’affaiblir la Russie et de l’encercler par le dispositif de l’OTAN. Qu’est-ce qui se passe sur le terrain ? Est-ce qu’il y a un réel danger de transformer la nouvelle guerre froide actuelle en un conflit militaire ? C’est ce que nous avons abordé avec le professeur Roche.

Est-ce que la Russie est en crise ? On a l’impression que ça craque de toutes parts, avec les dissidences sociales, les problèmes économiques, le chaos qui semble sévir dans les ex-républiques de l’URSS comme la Biélorussie et le Kazakhstan. Est-ce que Poutine est en train de perdre le contrôle ?

La Russie est un État fragile, voire vulnérable. La population a recommencé à diminuer depuis 2019 et les prévisions démographiques font état d’une perte moyenne de 900 000 personnes par année d’ici 2050. Ce qui évidemment mine toute possibilité d’un véritable redressement. Une fois dit cela, c’est un pays qui dispose encore de puissants actifs, notamment en ce qui concerne les matières premières, ses capacités militaires et ses technologies spatiales. Sous la gouverne de Poutine, il y a eu une tentative de redressement qui n’a cependant pas atteint tous ses objectifs, à commencer par la diversification de l’économie pour réduire sa dépendance des exportations d’hydrocarbures.

Comment expliquer cette chute démographique ?

Dans les années 1980, l’URSS s’est enlisée, dans l’incapacité d’organiser des réformes en profondeur, comme l’a fait la Chine et comme l’espérait Michail Gorbatchev. Les nouveaux dirigeants, avec Boris Eltsine et Egor Gaïdar, ont accepté volontiers la « solution » élaborée dans le cadre du « consensus de Washington » d’administrer une « thérapie de choc ». Pendant plusieurs années après l’implosion de l’Union soviétique, le pays a été gouverné par des adeptes du « stalinisme de marché » qui avaient accepté de liquider toute la propriété d’État, y compris l’industrie et l’agriculture. Les oligarques d’aujourd’hui, dont la fortune provient de moyens frauduleux, de la corruption de hauts fonctionnaires et parfois de la violence, se sont emparé des plus beaux morceaux de l’économie du pays. La situation de crise résultant de l’éclatement de l’économie en 15 morceaux et de la thérapie de choc néolibérale s’est traduite par un recul du PIB d’environ 50% et une détérioration dramatique des indicateurs du niveau de vie, de la santé globale, de l’espérance de vie. Les familles ont cessé de faire des enfants. Beaucoup de gens sont partis. Pendant un certain temps, la crise démographique a été compensée par l’immigration des Russes en provenance des autres républiques de l’ex-URSS, notamment de l’Asie centrale. Mais ce réservoir est épuisé. Aujourd’hui, après une légère remontée dans les années 2000, la population russe entreprend un nouveau cycle baissier.

Est-ce que Poutine a pu vraiment changer la donne ?

Quand il est arrivé sur la scène en 1999, il a remis la machine de l’État en marche et repris le contrôle de secteurs stratégiques, dont le pétrole et le gaz. Il a écrasé la rébellion tchéchène et reconstruit les capacités militaires. Il a éloigné les oligarques du pouvoir (sans les éliminer, sauf quelques-uns qui ont refusé de se soumettre à ses consignes, tel Khodorkovsky). Tout cela s’est fait avec l’appui d’une assez forte majorité de la population qui voyait bien que le pays, sous l’influence des États-Unis, allait dans la mauvaise direction. Jusqu’en 2008, Poutine a profité de la montée exceptionnelle du prix des ressources naturelles, ce dont ont profité plusieurs pays dits « émergents », notamment en Amérique latine. Avec les milliards engrangés par les exportations russes de pétrole et de gaz, il a disposé d’une certaine marge de manœuvre, mais sans rétablir un équilibre économique qui aurait signifié une relance du tissu industriel. En vérité, la Russie postsoviétique est devenue un pays dépendant. Quand le boom des ressources s’est épuisé après la crise financière de 2008, le choc a été très grand et aujourd’hui, le PIB a chuté et donc les conséquences négatives se sont fait sentir dans tout le pays.

Il a aussi échoué à démocratiser le pays …

En cette matière, Poutine est le continuateur direct de Boris Eltsine. C’est ce dernier qui a profité d’un conflit avec le Congrès des députés du peuple pour éliminer le parlementarisme en 1993. Le parlement actuel, la Douma, est très faible. La constitution eltsinienne concentre l’essentiel des pouvoirs entre les mains du président. Depuis, Poutine n’a fait que renforcer les traits autoritaires du régime. Par ailleurs, pour la majorité des Russes, ce régime autoritaire a eu l’avantage apparent d’arrêter le pillage et la destruction qui sévissaient avant son intronisation. L’État russe dispose d’une indépendance plus grande par rapport aux classes dominantes que ce que l’on retrouve chez nous. De ce point de vue, on peut penser à Louis-Napoléon Bonaparte… Certes, les aspirations de la population vont dans le sens d’une démocratisation. Poutine dans un sens a détourné cette volonté vers la défense d’un État menacé, et où tout le monde aurait été perdant.

Habituellement cet autoritarisme carbure bien avec un certain discours nationaliste …

Effectivement, mais il faut rappeler qu’en Union Soviétique, la population a vécu la terrible occupation nazie qui a mené à la mort de plus de 27 millions de citoyens. Durant la Guerre froide entre 1948 et 1989, les féroces affrontements avec les États-Unis ont menacé de déraper vers la guerre nucléaire. Ce n’était pas rien. Après la disparition de l’URSS, les États-Unis avaient promis de ne pas menacer l’intégrité du territoire russe, ce qui voulait dire de ne pas intégrer l’Europe de l’Est dans la structure de l’OTAN, Mais cette promesse a été brisée et aujourd’hui, l’OTAN se trouve à quelques centaines de kilomètres des grandes métropoles russes. Il ne fallait pas être d’étroits nationalistes pour voir dans tout cela une stratégie destinée à affaiblir et à contenir la Russie. Dans ce contexte, Poutine a eu la partie facile pour ressusciter un discours « patriotique » qui justifie l’autoritarisme et l’intolérance à l’opposition interne sous prétexte de « sauver le pays ».

Venons-en à aujourd’hui. Est-ce que la Russie est en train de se mettre en mouvement pour mener des guerres, comme cela semble s’esquisser avec l’Ukraine ?

La réponse courte est non. La Russie n’a tout simplement pas les moyens d’entreprendre un grand conflit. En même temps, elle ne peut pas tolérer que l’Ukraine soit intégrée dans l’OTAN et devienne une base militaire américaine avancée à la frontière de la Russie. Cette frontière fait plus de 1580 km et est beaucoup plus stratégique que celle qui sépare la Russe de la Lettonie et de l’Estonie. À mon avis, les manœuvres actuelles comme de masser des troupes à la frontière servent à démontrer la détermination politique des dirigeants russes, et non à préparer une véritable invasion de l’Ukraine. Tant Moscou que Washington essaient maintenant de sauver la face. Ni l’un ni l’autre ne veut avoir l’air d’être le perdant.

La Russie de Poutine est cependant intervenue en Ukraine, notamment en appuyant les séparatistes de l’Est qui sont devenus pratiquement indépendants de Kiev…

Je crois que l’Ukraine est elle-même très fragile, menacée de dislocation. Elle est déchirée entre une partie de la population qui rêve d’être intégrée sous le parapluie américain et européen, et une autre partie dans l’Est industrialisé et urbain qui estime que l’avenir du pays dépend des relations de bon voisinage avec la Russie. Ce sont ces divisions au sein de l’Ukraine qui ont permis à la Russie de faire pression.

Est-ce qu’il n’y a pas une histoire compliquée derrière ce déchirement ukrainien ?

Il faut rappeler que la Russie est née en Ukraine il y a 1000 ans ! Le pays a toujours été habité par des populations russophones coexistant avec les Ukrainiens, selon des modalités qui ont varié sous le choc de la révolution, de l’occupation nazie et des énormes défis de la reconstruction après la Deuxième Guerre mondiale. Quand l’URSS s’est effondrée, les élites politiques ont choisi la voie de l’indépendance, ce qui ne voulait cependant pas dire une rupture totale avec la Russie. Cependant, une sorte de nationalisme exacerbé a pris forme dans l’ouest, avec l’appui de la vaste diaspora ukrainienne d’Amérique du Nord. Par la suite, l’Ukraine est tombée dans les mains de diverses factions qui se sont emparées des richesses du pays. Les forces de sécurité se sont disloquées. Les gouvernements ukrainiens ont été secoués par des crises à répétition jusqu’en 2014 lorsqu’un coup d’État fomenté avec l’assentiment des États-Unis a renversé le pouvoir qui cherchait à rétablir une sorte de coexistence. Depuis, le gouvernement ukrainien s’est carrément rangé derrière la stratégie américaine. La séparation de facto qui est survenue dans la partie est du pays était une réaction attendue.

Est-ce que ce conflit peut s’envenimer ?

Il existe certes des risques d’échanges de coups de feu, d’escarmouches. Mais sur le fond, la Russie ne veut pas réellement attaquer son voisin et encore moins « annexer » une partie de l’Ukraine. Trop compliqué à leurs yeux, avec de trop gros risques. Quoique puissance militaire, la Russie ne fait pas le poids devant les États-Unis (son budget équivaut à 8 % de celui de l’adversaire). De l’autre côté, les États-Unis n’ont certainement pas le goût de partir en guerre au moment où ils se relèvent de la débâcle en Afghanistan et en Irak, et plus encore, dans le contexte où leur adversaire principal est la Chine. C’est pourquoi à Washington, tout le monde sait que la confrontation actuelle est un peu théâtrale. Elle sert aussi, des deux côtés, à attiser la flamme nationaliste. On peut donc s’attendre à une sorte de désescalade attachée à un mauvais pseudo compromis. Les États-Unis vont dire publiquement qu’ils refusent les conditions russes, mais en réalité, ils vont accepter plus ou moins discrètement de ne pas intégrer l’Ukraine dans l’OTAN, tout en maintenant avec ce pays des relations commerciales et militaires. La Russie pour sa part va affirmer que leur volonté de laisser l’OTAN éloignée s’est imposée, tout en sachant que les États-Unis vont continuer de l’encercler pour la réduire. Tout cela sera grandement affecté par l’autre grande confrontation en cours entre la Chine et les États-Unis, face à laquelle la Russie est un acteur un peu secondaire bien que les armements et équipements russes soient précieux pour la Chine dans son effort de militarisation.

Est-ce qu’il y a une place pour le Canada dans cette histoire ?

Comme sur la plupart des théâtres principaux de la nouvelle guerre froide, le Canada est relégué à un rôle d’observateur et d’allié-subalterne des États-Unis. Le Canada s’aligne sur Washington dans tous les dossiers (Chine, Russie, Venezuela), presque sans nuance et avec pratiquement aucune influence. Il n’y a plus de place pour le rôle traditionnel de l’« honnête courtier » qui, tout en restant collé sur les États-Unis, faisait parfois semblant d’avoir une politique indépendante. L’autre facteur qui joue est la réalité politique que représente plus d’un million de Canadiens d’ascendance ukrainienne, dont il faut mesurer le poids, électoralement parlant, surtout dans les provinces de l’Ouest.

En 1991, le Canda a été le premier pays au monde à reconnaître l’indépendance de l’Ukraine. Par la suite, les Conservateurs au temps d’Harper ont bien joué le jeu, en accordant à l’Ukraine d’importants subsides à titre de l’« aide au développement » (alors que ce pays ne répondait pas aux critères de cette aide destinée aux pays les plus pauvres), Depuis l’élection du PLC, la vice-première ministre Chrystia Freeland (d’ascendance ukrainienne[1]) a adopté un ton assez militant par rapport à ce qu’elle identifie comme la « menace russe ». Dans le contexte actuel, c’est ce qu’on entend à Ottawa et qui est par ailleurs repris par les médias du Canada anglais.

Quelle posture pourraient adopter les progressistes au Québec ?

L’OTAN qui est l’outil de la stratégie américaine dans le monde est un organisme nuisible pour la paix. On n’a n’aucun intérêt à voir cette institution de la guerre froide prendre de l’ampleur en Europe et encercler la Russie. De l’autre côté, la Russie a ses propres ambitions comme pays capitaliste autoritaire, et on n’a rien à faire avec eux. Il ne faut pas sombrer dans le piège qui dit que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

Entrevue réalisée par Pierre Beaudet avec Michel Roche, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)


  1. La « numéro 2 » du gouvernement canadien est interdite de séjour en Russie depuis 2014. On a ressorti le fait que Freeland, bien que née au Canada, avait un grand-père maternel, Michael Chomiak, qui avait été collaborateur des Nazis pendant l’occupation de l’Ukraine dans les années 1940, un fait qu’elle a toujours refusé de reconnaître.