Du renouvellement de la classe ouvrière comme force sociale

Par Mis en ligne le 23 décembre 2009

Bien des mili­tants et de mili­tantes hésitent à s’identifier à la « classe ouvrière », concept qui, dans leur esprit, repré­sente des syn­di­cats bureau­cra­ti­sés créés pour repré­sen­ter des sou­tiens de familles mâles et blanches qui tra­vaillent dans des entre­prises indus­trielles. Il y a éga­le­ment le soup­çon que le terme « classe » cherche à enle­ver quelque chose aux autres formes d’oppression et d’identité, ou encore qu’il veut se les subor­don­ner.

Traduction de David Mandel

Cependant, la majo­rité des membres des syn­di­cats sont aujourd’hui des femmes et les syn­di­cats ont été un lieu cen­tral de luttes – et de vic­toires – de socia­listes, de femmes, de tra­vailleurs et de tra­vailleuses de cou­leur. De plus, les mises à pied mas­sives aux E-U dans le sec­teur de l’automobile ont touché des tra­vailleurs noirs, tra­vailleuses noires dont la part de la main-d’œuvre de ce sec­teur dépasse de loin le poids de ces groupes dans la popu­la­tion géné­rale. Lorsque les métal­los de Toronto ont réuni 75 délé­gués syn­di­caux pour dis­cu­ter des emplois verts et des occu­pa­tions d’usine en Argentine, deux choses ont immé­dia­te­ment frappé : ils étaient loin d’être pri­vi­lé­giés, ayant été tous vic­times de fer­me­tures d’entreprise ; et 80% étaient des gens de cou­leur. Il est évident que la notion de « pri­vi­lège » est loin de reflé­ter la réa­lité du monde syn­di­cal contem­po­rain.

En ce qui concerne le terme « classe », les craintes des mili­tantEs devant les ten­ta­tives gros­sières de réduire toutes les oppres­sions à celle de classe n’ont pas été sans fon­de­ment. Mais l’accent mis sur « classe » cherche à rendre clair un rap­port social commun au sein du capi­ta­lisme qui par­ti­cipe aux autres oppres­sions et qui peut poten­tiel­le­ment créer des ponts entre elles. Ce concept embrasse tous ceux et toute celles qui ne pos­sèdent pas suf­fi­sam­ment du capi­tal pour leur four­nir la sub­sis­tance – et non pas seule­ment ceux et celle qui ont (au moins pour le moment) un emploi, mais aussi ceux et celles qui sont au chô­mage, qui tra­vaillent à temps par­tiel, ou qui ne peuvent tra­vailler parce qu’ils ou elles ont la garde de petits enfants ou parce qu’une inca­pa­cité les rend « non-concur­ren­tiellEs » dans un monde basé sur la recherche du profit.

Le concept « classe ouvrière » englobe tous ces gens et leurs familles, et il le fait sans jamais pou­voir mettre fin aux dif­fé­rences de race et de sexe. L’idée d’une classe ouvrière homo­gène a de toute manière tou­jours été une abs­trac­tion. Ce que nous appe­lons « classe ouvrière » est par sa nature même diverse, en muta­tion constante de la manière dont elle se conçoit et de ses rap­ports avec les autres groupes au sein de la classe. Le défi n’est pas d’effacer cette diver­sité (qui embrasse des his­toires et des expé­riences qui peuvent se tra­duire en forces) ou bien d’attendre patiem­ment que ces par­ties fusionnent dans une classe cohé­sive. Le défi est de construire acti­ve­ment une force sociale effi­cace à partir des ces frag­ments, de ces divi­sions et de ces incer­ti­tudes – de faire une classe ouvrière consciente d’elle-même.

Ramener « la classe »

Le pro­blème du mou­ve­ment ouvrier syn­di­qué n’est pas d’avoir mis trop d’accent sur « la classe », mais l’absence d’une pers­pec­tive large et enga­gée de classe. Les syn­di­cats ne doivent pas être cri­ti­qués pour avoir gagné une mesure de sécu­rité et de bien-être maté­riel pour leurs membres (ils doivent en être fiers !), ni même de ne pas avoir fait assez d’attention à la diver­sité gran­dis­sante au sein de classe ouvrière (ils l’ont fait). Ils méritent d’être cri­ti­qués pour leur inca­pa­cité d’organiser encore et encore de tra­vailleurs et de tra­vailleuses et de le faire d’une manière qui dépasse la repré­sen­ta­tion étroite des inté­rêts par­ti­cu­liers de chaque groupe de sala­riéEs dans leurs rap­ports avec leur employeur. En d’autres termes, ils n’ont pu repré­sen­ter la classe dans sa tota­lité. Cela a contri­bué à l’isolement des syn­di­cats et à leur vul­né­ra­bi­lité face à l’offensive des patrons et des gou­ver­ne­ments.

L’importance d’une com­pré­hen­sion large de « classe » est appa­rente dans le tra­vail concret qui vise à syn­di­quer de nou­veaux groupes de tra­vailleurs et de tra­vailleuses. À cause de chan­ge­ments qui ont eu lieu dans l’économie et de l’agressivité des patrons, la syn­di­ca­li­sa­tion est deve­nue plus dif­fi­cile. Mais quand les syn­di­cats cessent de la consi­dé­rer sim­ple­ment comme l’ajout de coti­sa­tions sup­plé­men­taires ou la défense des membres déjà syn­di­qués et la conçoivent comme fai­sant partie de la construc­tion de la classe ouvrière et son pou­voir, alors ils sont plus aptes à géné­rer l’énergie, les res­sources, l’engagement, et la créa­ti­vité néces­saires pour au succès et à l’organisation de tra­vailleurs et de tra­vailleuses dans des syn­di­cats qui font vrai­ment une dif­fé­rence.

Un exemple sou­vent cité de l’esprit de clo­cher des syn­di­cats est leur désir de pro­té­ger les emplois locaux contre la com­pé­ti­tion étran­gère. On asso­cie cela sou­vent au natio­na­lisme et à la xéno­pho­bie. Mais il y a une dis­tinc­tion impor­tante à faire. Lorsque les tra­vailleurs et les tra­vailleuses for­mulent ces reven­di­ca­tions dans le sens d’obliger les entre­prises à rem­plir leurs enga­ge­ments envers la com­mu­nauté, comme une lutte contre la liberté des entre­prises de refou­ler à pied la liberté des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et de leurs com­mu­nau­tés – c’est-à-dire, en termes de « classe » – alors la lutte est moins sus­cep­tible de se dégra­der en attaques contre les tra­vailleurs mexi­cains, tra­vailleuses mexi­caines, ou asia­tiques. C’est quand il manque une pers­pec­tive de classe, quand les syn­di­cats s’identifient aux inté­rêts de « leurs » entre­prises, quand l’ennemi n’est pas le capi­tal mais d’autres tra­vailleurs et tra­vailleuses, que des ten­dances racistes sont ren­for­cées.

Il est évi­dem­ment impor­tant que les syn­di­cats luttent pour la plus grande éga­lité entre les tra­vailleurs et les tra­vailleuses s’ils veulent que la soli­da­rité ouvrière ait un véri­table sens. Mais il ne faut pas oublier que l’égalité, même au sein de la seule classe ouvrière, est impos­sible dans une société basée sur les mar­chés, la recherche du profit, et la com­pé­ti­tion. Pour cette raison il faut un enga­ge­ment envers la lutte contre les inéga­li­tés de classe en géné­ral. On avance le mieux la cause de l’égalité au sein de la classe ouvrière quand on se prend sérieu­se­ment à bâtir l’unité néces­saire pour ren­ver­ser l’ensemble du sys­tème de classe sur lequel la société capi­ta­liste repose.

De manière paral­lèle, il est impor­tant d’étendre l’accent sur « la classe » au-delà des seuls rap­ports de tra­vail à tous les aspects de notre vie. Lorsqu’on com­prend com­ment « la classe » pénètre dans la vie quo­ti­dienne, on cesse de consi­dé­rer les mou­ve­ments sociaux comme « autrui » pour les voir comme l’expression de diverses dimen­sions de la vie des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, comme la mani­fes­ta­tion de divers lieux de lutte qui ont leur source dans les divers pro­blèmes qui affrontent l’ensemble de la classe : pro­blèmes de migrants et de migrantes ame­néEs ici pour tra­vailler sans leur confé­rer les pleins droits de citoyen­neté ; pro­blèmes d’abus commis par l’État et par les patrons qui assument sou­vent les formes de sexisme et de racisme ; pro­blèmes de ser­vices de santé, d’éducation, de garde d’enfants ; pro­blèmes d’assurance chô­mage, de loge­ment, d’environnement.

Je vou­drais éla­bo­rer un peu sur la ques­tion de l’environnement, qui est si sou­vent pré­senté comme un pro­blème humain uni­ver­sel, au-delà des divi­sions sociales. En l’absence d’une pers­pec­tive qui inclut les rap­ports de pou­voir et les divi­sions de classe, la réponse à la crise éco­lo­gique tend vers des solu­tions mar­chandes (ins­pi­rées – que dieux nous en sauve ! – d’innovations du sec­teur finan­cier) qui aggra­ve­raient les inéga­li­tés et qui ne peuvent offrir aucune solu­tion réelle aux pro­blèmes. Ce qui est plus, ces « solu­tions » ouvrent la voie à la créa­tion d’un « com­plexe envi­ron­ne­men­tal-indus­triel » – des par­te­na­riats publics-privés, qui consi­dèrent l’environnement comme une nou­velle source de pro­fits et de légi­ti­mité.

La crise envi­ron­ne­men­tale est insé­pa­rable des struc­tures et des rap­ports de pou­voir de la société capi­ta­liste et des ques­tions les plus fon­da­men­tales de la jus­tice sociale ici et à l’étranger. Si nous ne posons pas le pro­blème en terme de classe, de pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, de qui paie et de qui pro­fite, de quelle société nous sou­hai­tons, alors nous contour­nons le vrai pro­blème.

De la classe à l’organisation

Lorsque nous pen­sons en termes plus larges à « la classe » et à l’oppression de classe, il devient clair qu’il nous faut une vision indé­pen­dante — indé­pen­dante de la logique du capi­tal. Sans cela, le seul terme « classe » ne peut four­nir la cohé­rence néces­saire. Mais même une pers­pec­tive de classe et une vision indé­pen­dante ne suf­fisent pas. Il faut aussi une expres­sion orga­ni­sa­tion­nelle. Il s’agit de ren­for­cer le rôle pro­gres­siste des syn­di­cats, mais aussi d’aller au-delà du syn­di­ca­lisme.

Le renou­veau syn­di­cal devra s’inspirer des maints exemples de construc­tion orga­ni­sa­tion­nelle et de luttes popu­laires effi­caces à l’extérieur du mou­ve­ment syn­di­cal. Et l’incorporation de cette expé­rience dans le mou­ve­ment syn­di­cal devra venir prin­ci­pa­le­ment « d’en bas ». Mais il ne faut pas se faire des illu­sions quant à la trans­for­ma­tion à la pièce des unités syn­di­cales par la base. IsoléEs même des tra­vailleurs des tra­vailleuses des autres entre­prises dans le même sec­teur et sans les res­sources néces­saires pour affron­ter les struc­tures syn­di­cales de pou­voir, de telles stra­té­gies locales se sont trop sou­vent soldés par des défaites. Il faut des inno­va­tions orga­ni­sa­tion­nelles en vue de créer des réseaux qui lie­raient les dif­fé­rents lieux de tra­vail et qui repré­sen­te­raient des inté­rêts larges des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et les besoins de leurs com­mu­nau­tés.

Mais il y a aussi des limites inhé­rentes aux syn­di­cats en tant qu’organisations de classe. Même à leur mieux, il y a des limites à la capa­cité des syn­di­cats d’aller au-delà de la repré­sen­ta­tion d’un groupe par­ti­cu­lier de sala­riéEs. On peut, il est vrai, les pous­ser de l’intérieur ou par des exemples venant de l’extérieur à penser et à agir en termes plus larges de classe. Mais leur forme orga­ni­sa­tion­nelle – ils négo­cient des conven­tions pour des groupes précis de tra­vailleurs et de tra­vailleuses – leur impose des limites. Ils sont struc­tu­rés pour repré­sen­ter des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, et non pas la classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Cela a tou­jours été un pro­blème, mais il a été ren­forcé par le néo­li­bé­ra­lisme et la frag­men­ta­tion pous­sée du tra­vail et de la com­mu­nauté – une frag­men­ta­tion à la quelle les mou­ve­ments sociaux, avec leur foca­li­sa­tion sur des causes uniques ou sur une base sociale par­ti­cu­lière, n’échappent pas non plus.

Le défi du renou­vel­le­ment syn­di­cal et du dépas­se­ment des limites du syn­di­ca­lisme passe par la créa­tion d’autres formes d’organisation qui ont un pied dans les lieux de tra­vail et un autre dans les com­mu­nau­tés, qui tra­versent les syn­di­cats indi­vi­duels et les mou­ve­ments sociaux, qui créent de nou­veaux espaces de lutte, déve­loppent de nou­velles capa­ci­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives, qui génèrent de nou­veaux espoirs et de nou­velles pos­si­bi­li­tés.

Au-delà des alliances

Il faut pous­ser notre pensée au-delà de la for­ma­tion de nou­velles alliances entre les mou­ve­ments syn­di­caux et sociaux. Cela est impor­tant, mais cela ne suffit pas. Il faut des formes d’organisation de classe plus englo­bantes et qui s’engagent dans la construc­tion de classe plus large.

Le prix à payer de l’absence de telles orga­ni­sa­tions n’a jamais été plus clair que lors de la crise récente. Le capi­ta­lisme était dans le désar­roi, enfoncé dans sa pire crise depuis les années 1930 ; une partie impor­tante de l’élite a été dis­cré­di­tée. Malgré cela, et malgré des luttes spo­ra­diques et dis­per­sées, nous ne leur avons jamais fait peur. Nous n’avons pu exploi­ter le moment his­to­rique. Nos capa­ci­tés étaient trip maigres.

Puisque les syn­di­cats et les mou­ve­ments sociaux se sont mon­trés inca­pables de for­mu­ler, de repré­sen­ter et d’exprimer les inté­rêts de classe les plus large, nous nous trou­vons main­te­nant dans une situa­tion encore plus dan­ge­reuse. Il semble non seule­ment que le capi­ta­lisme a sur­vécu au chaos qu’il avait créé, mais — si nous pre­nons les élec­tions en Allemagne et le destin de la réforme du sys­tème de santé aux E-U comme exemples — il émerge encore plus puis­sant qu’avant. Certaines banques ont dis­paru mais d’autres les ont absor­bées, et le sec­teur est devenu encore plus concen­tré. L’État impé­rial amé­ri­cain reste au centre de la construc­tion et de la ges­tion du capi­ta­lisme global. Dans un tel contexte il est facile à devi­ner qui subira la pres­sion pour assu­mer la fac­ture de la crise. Face à notre fai­blesse expo­sée, il y a lieu à s’inquiéter de jusqu’où la droite va tenter d’aller en exploi­tant l’occasion que nous avons man­quée. La crise qui aurait du être celle de la droite a été trans­for­mée en crise de la gauche.

Pour ter­mi­ner, il y a une dimen­sion de la crise capi­ta­liste que nous devons sur­tout affron­ter. Si nous vou­lons construire un mou­ve­ment qui remet réel­le­ment en ques­tion le capi­ta­lisme, il nous faudra convaincre les gens que le capi­ta­lisme est devenu un obs­tacle au déve­lop­pe­ment humain, et cela même quand il semble fonc­tion­ner « bien ». Sans cela l’effet des crises est de sus­ci­ter de la nos­tal­gie pour le période d’avant, ce qui nour­rit la ten­ta­tion d’accepter le but limité de répa­rer la crise afin de retour­ner au statut quo ante. Quelle tra­gé­die pour nos mou­ve­ments si la crise amène seule­ment à une réduc­tion encore plus pro­fonde de nos attentes et de nos pos­si­bi­li­tés, au lieu de créer de nou­velles ouver­tures à des buts radi­ca­le­ment plus ambi­tieux !

Traduit de Relay, no 28, oct-déc. 2009
www​.socia​list​pro​ject​.ca/​relay

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