Du renouvellement de la classe ouvrière comme force sociale

Bien des militants et de militantes hésitent à s’identifier à la « classe ouvrière », concept qui, dans leur esprit, représente des syndicats bureaucratisés créés pour représenter des soutiens de familles mâles et blanches qui travaillent dans des entreprises industrielles. Il y a également le soupçon que le terme « classe » cherche à enlever quelque chose aux autres formes d’oppression et d’identité, ou encore qu’il veut se les subordonner.

Traduction de David Mandel

Cependant, la majorité des membres des syndicats sont aujourd’hui des femmes et les syndicats ont été un lieu central de luttes – et de victoires – de socialistes, de femmes, de travailleurs et de travailleuses de couleur. De plus, les mises à pied massives aux E-U dans le secteur de l’automobile ont touché des travailleurs noirs, travailleuses noires dont la part de la main-d’œuvre de ce secteur dépasse de loin le poids de ces groupes dans la population générale. Lorsque les métallos de Toronto ont réuni 75 délégués syndicaux pour discuter des emplois verts et des occupations d’usine en Argentine, deux choses ont immédiatement frappé : ils étaient loin d’être privilégiés, ayant été tous victimes de fermetures d’entreprise ; et 80% étaient des gens de couleur. Il est évident que la notion de « privilège » est loin de refléter la réalité du monde syndical contemporain.

En ce qui concerne le terme « classe », les craintes des militantEs devant les tentatives grossières de réduire toutes les oppressions à celle de classe n’ont pas été sans fondement. Mais l’accent mis sur « classe » cherche à rendre clair un rapport social commun au sein du capitalisme qui participe aux autres oppressions et qui peut potentiellement créer des ponts entre elles. Ce concept embrasse tous ceux et toute celles qui ne possèdent pas suffisamment du capital pour leur fournir la subsistance – et non pas seulement ceux et celle qui ont (au moins pour le moment) un emploi, mais aussi ceux et celles qui sont au chômage, qui travaillent à temps partiel, ou qui ne peuvent travailler parce qu’ils ou elles ont la garde de petits enfants ou parce qu’une incapacité les rend « non-concurrentiellEs » dans un monde basé sur la recherche du profit.

Le concept « classe ouvrière » englobe tous ces gens et leurs familles, et il le fait sans jamais pouvoir mettre fin aux différences de race et de sexe. L’idée d’une classe ouvrière homogène a de toute manière toujours été une abstraction. Ce que nous appelons « classe ouvrière » est par sa nature même diverse, en mutation constante de la manière dont elle se conçoit et de ses rapports avec les autres groupes au sein de la classe. Le défi n’est pas d’effacer cette diversité (qui embrasse des histoires et des expériences qui peuvent se traduire en forces) ou bien d’attendre patiemment que ces parties fusionnent dans une classe cohésive. Le défi est de construire activement une force sociale efficace à partir des ces fragments, de ces divisions et de ces incertitudes – de faire une classe ouvrière consciente d’elle-même.

Ramener « la classe »

Le problème du mouvement ouvrier syndiqué n’est pas d’avoir mis trop d’accent sur « la classe », mais l’absence d’une perspective large et engagée de classe. Les syndicats ne doivent pas être critiqués pour avoir gagné une mesure de sécurité et de bien-être matériel pour leurs membres (ils doivent en être fiers !), ni même de ne pas avoir fait assez d’attention à la diversité grandissante au sein de classe ouvrière (ils l’ont fait). Ils méritent d’être critiqués pour leur incapacité d’organiser encore et encore de travailleurs et de travailleuses et de le faire d’une manière qui dépasse la représentation étroite des intérêts particuliers de chaque groupe de salariéEs dans leurs rapports avec leur employeur. En d’autres termes, ils n’ont pu représenter la classe dans sa totalité. Cela a contribué à l’isolement des syndicats et à leur vulnérabilité face à l’offensive des patrons et des gouvernements.

L’importance d’une compréhension large de « classe » est apparente dans le travail concret qui vise à syndiquer de nouveaux groupes de travailleurs et de travailleuses. À cause de changements qui ont eu lieu dans l’économie et de l’agressivité des patrons, la syndicalisation est devenue plus difficile. Mais quand les syndicats cessent de la considérer simplement comme l’ajout de cotisations supplémentaires ou la défense des membres déjà syndiqués et la conçoivent comme faisant partie de la construction de la classe ouvrière et son pouvoir, alors ils sont plus aptes à générer l’énergie, les ressources, l’engagement, et la créativité nécessaires pour au succès et à l’organisation de travailleurs et de travailleuses dans des syndicats qui font vraiment une différence.

Un exemple souvent cité de l’esprit de clocher des syndicats est leur désir de protéger les emplois locaux contre la compétition étrangère. On associe cela souvent au nationalisme et à la xénophobie. Mais il y a une distinction importante à faire. Lorsque les travailleurs et les travailleuses formulent ces revendications dans le sens d’obliger les entreprises à remplir leurs engagements envers la communauté, comme une lutte contre la liberté des entreprises de refouler à pied la liberté des travailleurs et des travailleuses et de leurs communautés – c’est-à-dire, en termes de « classe » – alors la lutte est moins susceptible de se dégrader en attaques contre les travailleurs mexicains, travailleuses mexicaines, ou asiatiques. C’est quand il manque une perspective de classe, quand les syndicats s’identifient aux intérêts de « leurs » entreprises, quand l’ennemi n’est pas le capital mais d’autres travailleurs et travailleuses, que des tendances racistes sont renforcées.

Il est évidemment important que les syndicats luttent pour la plus grande égalité entre les travailleurs et les travailleuses s’ils veulent que la solidarité ouvrière ait un véritable sens. Mais il ne faut pas oublier que l’égalité, même au sein de la seule classe ouvrière, est impossible dans une société basée sur les marchés, la recherche du profit, et la compétition. Pour cette raison il faut un engagement envers la lutte contre les inégalités de classe en général. On avance le mieux la cause de l’égalité au sein de la classe ouvrière quand on se prend sérieusement à bâtir l’unité nécessaire pour renverser l’ensemble du système de classe sur lequel la société capitaliste repose.

De manière parallèle, il est important d’étendre l’accent sur « la classe » au-delà des seuls rapports de travail à tous les aspects de notre vie. Lorsqu’on comprend comment « la classe » pénètre dans la vie quotidienne, on cesse de considérer les mouvements sociaux comme « autrui » pour les voir comme l’expression de diverses dimensions de la vie des travailleurs et des travailleuses, comme la manifestation de divers lieux de lutte qui ont leur source dans les divers problèmes qui affrontent l’ensemble de la classe : problèmes de migrants et de migrantes amenéEs ici pour travailler sans leur conférer les pleins droits de citoyenneté ; problèmes d’abus commis par l’État et par les patrons qui assument souvent les formes de sexisme et de racisme ; problèmes de services de santé, d’éducation, de garde d’enfants ; problèmes d’assurance chômage, de logement, d’environnement.

Je voudrais élaborer un peu sur la question de l’environnement, qui est si souvent présenté comme un problème humain universel, au-delà des divisions sociales. En l’absence d’une perspective qui inclut les rapports de pouvoir et les divisions de classe, la réponse à la crise écologique tend vers des solutions marchandes (inspirées – que dieux nous en sauve ! – d’innovations du secteur financier) qui aggraveraient les inégalités et qui ne peuvent offrir aucune solution réelle aux problèmes. Ce qui est plus, ces « solutions » ouvrent la voie à la création d’un « complexe environnemental-industriel » – des partenariats publics-privés, qui considèrent l’environnement comme une nouvelle source de profits et de légitimité.

La crise environnementale est inséparable des structures et des rapports de pouvoir de la société capitaliste et des questions les plus fondamentales de la justice sociale ici et à l’étranger. Si nous ne posons pas le problème en terme de classe, de planification démocratique, de qui paie et de qui profite, de quelle société nous souhaitons, alors nous contournons le vrai problème.

De la classe à l’organisation

Lorsque nous pensons en termes plus larges à « la classe » et à l’oppression de classe, il devient clair qu’il nous faut une vision indépendante — indépendante de la logique du capital. Sans cela, le seul terme « classe » ne peut fournir la cohérence nécessaire. Mais même une perspective de classe et une vision indépendante ne suffisent pas. Il faut aussi une expression organisationnelle. Il s’agit de renforcer le rôle progressiste des syndicats, mais aussi d’aller au-delà du syndicalisme.

Le renouveau syndical devra s’inspirer des maints exemples de construction organisationnelle et de luttes populaires efficaces à l’extérieur du mouvement syndical. Et l’incorporation de cette expérience dans le mouvement syndical devra venir principalement « d’en bas ». Mais il ne faut pas se faire des illusions quant à la transformation à la pièce des unités syndicales par la base. IsoléEs même des travailleurs des travailleuses des autres entreprises dans le même secteur et sans les ressources nécessaires pour affronter les structures syndicales de pouvoir, de telles stratégies locales se sont trop souvent soldés par des défaites. Il faut des innovations organisationnelles en vue de créer des réseaux qui lieraient les différents lieux de travail et qui représenteraient des intérêts larges des travailleurs et des travailleuses et les besoins de leurs communautés.

Mais il y a aussi des limites inhérentes aux syndicats en tant qu’organisations de classe. Même à leur mieux, il y a des limites à la capacité des syndicats d’aller au-delà de la représentation d’un groupe particulier de salariéEs. On peut, il est vrai, les pousser de l’intérieur ou par des exemples venant de l’extérieur à penser et à agir en termes plus larges de classe. Mais leur forme organisationnelle – ils négocient des conventions pour des groupes précis de travailleurs et de travailleuses – leur impose des limites. Ils sont structurés pour représenter des travailleurs et des travailleuses, et non pas la classe des travailleurs et des travailleuses. Cela a toujours été un problème, mais il a été renforcé par le néolibéralisme et la fragmentation poussée du travail et de la communauté – une fragmentation à la quelle les mouvements sociaux, avec leur focalisation sur des causes uniques ou sur une base sociale particulière, n’échappent pas non plus.

Le défi du renouvellement syndical et du dépassement des limites du syndicalisme passe par la création d’autres formes d’organisation qui ont un pied dans les lieux de travail et un autre dans les communautés, qui traversent les syndicats individuels et les mouvements sociaux, qui créent de nouveaux espaces de lutte, développent de nouvelles capacités individuelles et collectives, qui génèrent de nouveaux espoirs et de nouvelles possibilités.

Au-delà des alliances

Il faut pousser notre pensée au-delà de la formation de nouvelles alliances entre les mouvements syndicaux et sociaux. Cela est important, mais cela ne suffit pas. Il faut des formes d’organisation de classe plus englobantes et qui s’engagent dans la construction de classe plus large.

Le prix à payer de l’absence de telles organisations n’a jamais été plus clair que lors de la crise récente. Le capitalisme était dans le désarroi, enfoncé dans sa pire crise depuis les années 1930 ; une partie importante de l’élite a été discréditée. Malgré cela, et malgré des luttes sporadiques et dispersées, nous ne leur avons jamais fait peur. Nous n’avons pu exploiter le moment historique. Nos capacités étaient trip maigres.

Puisque les syndicats et les mouvements sociaux se sont montrés incapables de formuler, de représenter et d’exprimer les intérêts de classe les plus large, nous nous trouvons maintenant dans une situation encore plus dangereuse. Il semble non seulement que le capitalisme a survécu au chaos qu’il avait créé, mais — si nous prenons les élections en Allemagne et le destin de la réforme du système de santé aux E-U comme exemples — il émerge encore plus puissant qu’avant. Certaines banques ont disparu mais d’autres les ont absorbées, et le secteur est devenu encore plus concentré. L’État impérial américain reste au centre de la construction et de la gestion du capitalisme global. Dans un tel contexte il est facile à deviner qui subira la pression pour assumer la facture de la crise. Face à notre faiblesse exposée, il y a lieu à s’inquiéter de jusqu’où la droite va tenter d’aller en exploitant l’occasion que nous avons manquée. La crise qui aurait du être celle de la droite a été transformée en crise de la gauche.

Pour terminer, il y a une dimension de la crise capitaliste que nous devons surtout affronter. Si nous voulons construire un mouvement qui remet réellement en question le capitalisme, il nous faudra convaincre les gens que le capitalisme est devenu un obstacle au développement humain, et cela même quand il semble fonctionner « bien ». Sans cela l’effet des crises est de susciter de la nostalgie pour le période d’avant, ce qui nourrit la tentation d’accepter le but limité de réparer la crise afin de retourner au statut quo ante. Quelle tragédie pour nos mouvements si la crise amène seulement à une réduction encore plus profonde de nos attentes et de nos possibilités, au lieu de créer de nouvelles ouvertures à des buts radicalement plus ambitieux !

Traduit de Relay, no 28, oct-déc. 2009
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