Pablo Stefanoni : « Evo morales reste perçu comme le porteur du changement face au vieux régime »

Par Mis en ligne le 22 décembre 2009

Le 6 décembre der­nier, Evo Morales était réélu à la pré­si­dence de la Bolivie. Victoire nette et sans bavure (64%), pour­tant sou­vent regar­dée de haut, défor­mée. Loin de tout mani­chéisme, Pablo Stefanoni, direc­teur de l’édition boli­vienne du Monde Diplomatiquerevient en détail sur les signi­fi­ca­tions de cette vic­toire et sur les défis qui se pro­filent à l’orée de ce second mandat. Salutaire.

Tellement de conne­ries ont été dites depuis la réélec­tion d’Evo Morales à la pré­si­dence boli­vienne, il y a envi­ron deux semaines, que trou­ver une voix mesu­rée, pon­dé­rée et infor­mée sur la ques­tion semble par­fois rele­ver de la gageure. Comme d’habitude avec l’Amérique latine, le mani­chéisme est de rigueur : d’un côté, les ravis de la crèche qui s’enthousiasment pour la révo­lu­tion en col­lant une rosette gue­va­riste (ou assi­mi­lée) sur le plas­tron d’Evo Morales ; de l’autre, les nom­breux tar­tuffes média­tiques qui s’ingénient labo­rieu­se­ment à dépeindre l’expérience boli­vienne comme un fiasco teinté de pou­voir per­son­nel, cha­visme caché, super­che­rie démo­cra­tique et pho­to­gé­nique zoo andin (à ce sujet, voir ce très ins­truc­tif article d’Acrimed, ici).

Pour tenter d’y voir plus clair, on s’est adressé au jour­na­liste argen­tin Pablo Stefanoni, actuel direc­teur de la ver­sion boli­vienne du Monde Diplomatique et co-auteur (avec Hervé Do Alto) d’un livre recom­mandé sur le pre­mier pré­sident indi­gène de Bolivie : Nous serons des mil­lions : Evo Morales et la gauche au pou­voir en Bolivie (édi­tions Raisons d’agir, 2008). Depuis La Paz, où il est ins­tallé de longue date, il nous a gen­ti­ment et lon­gue­ment répondu en espa­gnol [1], dis­sé­quant – sans angé­lisme ni pes­si­misme – les carac­té­ris­tiques poli­tiques du sys­tème actuel et inter­ro­geant les défis à venir de ce deuxième mandat. Une néces­saire mise au point.


Il existe un cer­tain scep­ti­cisme quant à l’ampleur de la « révo­lu­tion sociale et cultu­relle » pro­mise en décembre 2005. Vous-même avez déclaré que « les doutes sont plus nom­breux que les cer­ti­tudes » concer­nant Morales. De quoi pro­viennent ces doutes ?

En réa­lité, je ne suis pas convaincu que la popu­la­tion se montre de plus en plus scep­tique quant à l’ampleur des chan­ge­ments, en tout cas pas de manière glo­bale. Le scep­ti­cisme radi­cal pro­vient en grande partie des sec­teurs libé­raux mino­ri­taires – com­pre­nant des répu­bli­cains hon­nêtes comme des pseudo-répu­bli­cains oppor­tu­nistes. Lesquels sec­teurs pro­fessent sou­vent des posi­tions ethno-pho­biques, par exemple « en Bolivie, nous sommes tous métis », ou bien « l’indianité a été inven­tée à des fins de déma­go­gie poli­tico-élec­to­rale ». À l’image – loin de Bolivie – du boli­via­niste fran­çais Jean-Pierre Lavaud, qui a un jour com­paré l’ex-leader aymara Felipe Quispe à Jean-Marie le Pen et s’est opposé au fait que le recen­se­ment com­porte des variables eth­niques.

« Le scepticisme radical provient en grande partie des secteurs libéraux minoritaires. »

Cela dit, je crois qu’il existe beau­coup d’expectatives plus ou moins infor­mées à l’égard du pro­ces­sus boli­vien au sein de l’opinion publique et de la gauche inter­na­tio­nale. Ce sou­tien plus ou moins diffus est basé sur la sym­pa­thie qu’inspire le pre­mier pré­sident indi­gène de Bolivie, sur cer­tains cli­chés concer­nant les Indiens et sur le carac­tère réac­tion­naire, plus ou moins raciste – et avec de forts relents d’ancien régime – d’une oppo­si­tion qui a essayé de désta­bi­li­ser Evo Morales en 2008 par un coup civil.
Le pro­blème est que cette sym­pa­thie pro­gres­siste – et par­fois poli­ti­que­ment cor­recte – qui a des racines réelles (la Bolivie vit un véri­table pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion de la citoyen­neté et de renou­vel­le­ment des élites) peut deve­nir presque déli­rant quand il attri­bue au pro­ces­sus de chan­ge­ment boli­vien une série d’attributs rele­vant du fan­tasme absolu.

La réélec­tion his­to­rique, inédite et indis­cu­table d’Evo Morales, avec 64% des suf­frages, encou­rage encore davan­tage ce type d’analyses. À l’instar de celles de l’intellectuelle mexi­caine Ana Esther Ceceña, qui se demande dans un récent article : « Est-ce en Bolivie que se joue un nou­veau sys­tème d’organisation de la vie pla­né­taire ? La Bolivie nous offre-t-elle la clé pour com­men­cer cette nou­velle ère de l’humanité, l’ère du vivre bien dans le non-capi­ta­lisme ? [2] » D’autres ana­lystes, comme le poli­to­logue argen­tin Atilio Borón, affirment que la Bolivie est en train de s’orienter vers le socia­lisme : ils uti­lisent des phrases toute faites d’Evo Morales sans aucun rap­port avec le débat popu­laire, ni avec les poli­tiques publiques offi­cielles.

Entre l’ « indio­phi­lie » et « l’indiophobie » idéo­lo­giques, il semble exis­ter un vaste espace dans lequel déve­lop­per une ana­lyse socio­lo­gico-poli­tique qui, si elle n’est pas basée sur l’analyse de ter­rain, doit au moins repo­ser sur des infor­ma­tions empi­riques allant plus loin que ce que les acteurs eux-mêmes – indi­gènes ou pas – disent. À mon sens, cette approche permet de cerner le natio­na­lisme popu­laire comme noyau uni­fi­ca­teur du pro­ces­sus. Un natio­na­lisme qui, s’il se pré­sente avec un vernis plus indi­gène que dans les années 1950, a récu­péré qua­si­ment dans sa tota­lité l’imaginaire moder­niste, indus­triel et déve­lop­pe­men­ta­liste de la révo­lu­tion natio­nale de 1952, en sus des axes de l’intégration eth­nique et sociale, et de l’État pro­vi­dence.

Dans un contexte mon­dial dif­fi­cile pour les gauches, où la crise éco­no­mique ne semble pas lais­ser place à de grands mou­ve­ments contre le sys­tème, l’image de l’Indien (tou­jours) insurgé est convo­quée comme la « grande alter­na­tive » au capi­ta­lisme et à la moder­nité. Cela n’a pas grand chose à voir avec l’insertion éco­no­mique des popu­la­tions indi­gènes – qui ont y com­pris des liens avec le marché mon­dial –, ainsi qu’avec leurs aspi­ra­tions à une moder­nité qui les inclue et à un État qui les recon­naisse plei­ne­ment comme des citoyens, avec cer­taines doses de mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

« L’image de l’Indien (toujours) insurgé est convoquée comme la « grande alternative » au capitalisme et à la modernité. »

Concernant la phrase que vous men­tion­nez, je dois dire que les doutes expri­més dans l’article cité [3] se réfé­raient expli­ci­te­ment à l’affirmation selon laquelle le gou­ver­ne­ment d’Evo Morales serait un gou­ver­ne­ment des mou­ve­ments sociaux. Cet article ouvrait un éven­tail d’interrogations lié aux aspects cor­po­ra­tistes des orga­ni­sa­tions popu­laires boli­viennes, à la pos­si­bi­lité d’élaborer un projet éman­ci­pa­teur au-delà des dif­fé­rences et à la per­sis­tance d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion des mobi­li­sa­tions sociales par l’État. Mais le jour­na­liste Paulo Paranagua cite cette phrase de manière isolée dans Le Monde, hors de son contexte, afin de jus­ti­fier le titre de son article : « Peu de chan­ge­ments chez Morales [4] ». Article qui ne recon­naît aucun des aspects pro­gres­sistes de l’administration du pré­sident boli­vien.

« La révo­lu­tion sociale et cultu­relle » annon­cée par le gou­ver­ne­ment Morales serait affaire de dis­cours et d’annonces plutôt que de mesures concrètes ?

Il ne s’agit pas de dépré­cier le carac­tère for­ma­teur des dis­cours d’émancipation dans un contexte de colo­nia­lisme interne comme celui qui est à l’œuvre en Bolivie. Via ce dis­cours, on pro­cède à un pro­ces­sus essen­tiel d’inversion des stig­mates et de consti­tu­tion de nou­velles élites.
Par ailleurs, le gou­ver­ne­ment d’Evo Morales a mis en place une poli­tique active de recons­truc­tion de l’État. Ce der­nier inter­vient aujourd’hui dans le domaine des hydro­car­bures, de la pro­duc­tion des ali­ments, du sec­teur minier ou finan­cier, et a récu­péré le rôle pro­duc­tif et régu­la­teur perdu durant les années 1990, sous les coups de bou­toir des réformes struc­tu­relles néo­li­be­rales. Le vice-pré­sident Alvaro Garcia Linera l’a ainsi défini comme un « État-pro­vi­dence pro­duc­ti­viste [5] ».
L’assemblée consti­tuante a aussi des­siné un nou­veau modèle consti­tu­tion­nel (plu­ri­na­tio­nal et auto­nome) et a dressé une liste non moins ambi­tieuse de droits indi­vi­duels et col­lec­tifs, à l’instar du sys­tème de sécu­rité sociale uni­ver­selle.

[6]

Le gou­ver­ne­ment a éga­le­ment mis en place une série de poli­tiques sociales qui, bien qu’elles n’aient pas mis fin à la pau­vreté – et encore moins à l’extrême pau­vreté – , incluent des trans­ferts directs de res­sources à des sec­teurs qui n’en béné­fi­ciaient tra­di­tion­nel­le­ment pas (allo­ca­tions fami­liales, exten­sion du revenu mini­mum garanti aux per­sonnes âgées, assu­rances pour les femmes enceintes, etc…). Des cen­taines de méde­cins cubains ont apporté une aide sani­taire à des popu­la­tions qui n’avaient jusque-là pas accès au moindre soin. Sans oublier ces 15 mil­lions d’hectares de terres qui ont été offi­ciel­le­ment recon­nus comme pro­priété des indi­gènes et des pay­sans. Cela fait écho au modèle clas­sique de natio­na­lisme popu­laire latino-amé­ri­cain, dans lequel l’accent était mis sur l’intégration de nations tra­di­tion­nel­le­ment déstruc­tu­rées du point de vue phy­sique (absence d’infrastructures) et social (exclu­sion de classe et eth­nico-cultu­relles). À l’évidence, il s’agit bien d’un pro­ces­sus de réformes et pas d’une révo­lu­tion stricto sensu, cer­taines de ces réformes s’inscrivant même dans une matrice key­né­sienne ou social démo­crate molle – comme l’a fait remar­quer le conseiller pré­si­den­tiel bré­si­lien Marco Aurelio Garcia – , même si les par­ti­sans du gou­ver­ne­ment et l’opposition croient qu’il y a réel­le­ment une révo­lu­tion. Là où le chan­ge­ment est peut-être le plus visible, c’est dans l’émergence de nou­velles élites qui ne jouent pas leur capi­tal social au club de golf, dans les cafés fashion ou les fêtes pri­vées. Cela génère un fort sen­ti­ment d’insécurité dans les classes moyennes qui se sentent aujourd’hui vic­times d’un racisme à l’envers, plus ima­gi­naire que réel dans la plu­part des cas.

« À l’évidence, il s’agit bien d’un processus de réformes et pas d’une révolution stricto sensu. »

Mais il est cer­tain que les ser­mons indus­tria­listes n’ont pas réussi à faire sur­mon­ter (et nous ne savons pas s’ils le feront) la dépen­dance de la rente issue des res­sources natu­relles d’une Bolivie qui ne sou­haite pas stag­ner dans un passé et un pré­sent de retard et de pau­vreté. Aujourd’hui la pros­pé­rité éco­no­mique boli­vienne reste dépen­dante du gaz et de l’industrie minière. Ce n’est pas par hasard si l’un des slo­gans offi­ciels est « la Bolivie rede­vient une puis­sance minière » (après la crise de 1985) et si des res­sources telles que le lithium appa­raissent à nou­veau comme sal­va­trices pour le déve­lop­pe­ment natio­nal. Cela signi­fie qu’il existe une véri­table ten­sion entre le dis­cours « déve­lop­pe­men­tiste » et la réa­lité ren­tière, ten­sion qui cherche à se résor­ber grâce aux pro­messes d’un « grand bond indus­triel » à la base du pro­gramme élec­to­ral d’Evo Morales. Ce pro­gramme incluait l’acquisition future d’un satel­lite de télé­com­mu­ni­ca­tions chi­nois – bap­tisé Tupac Katari en l’honneur du chef Aymara qui s’est rebellé contre les espa­gnols au 18e siècle – afin que la Bolivie entre dans « l’ère spa­tiale des com­mu­ni­ca­tions ».

Reste qu’entre les illu­sions déve­lop­pe­men­ta­listes pré­do­mi­nantes et les illu­sions com­mu­nau­ta­ristes péri­phé­riques – mais bien réelles – , il manque aujourd’hui dans le gou­ver­ne­ment un véri­table débat sur le modèle de déve­lop­pe­ment le plus adapté à la réa­lité boli­vienne du 21e siècle.

La Bolivie semble être deve­nue un bon élève du FMI, qui l’a récem­ment féli­cité pour son bilan éco­no­mique. La poli­tique éco­no­mique de Morales serait plus ortho­doxe et libé­rale qu’on ne le pense ?

L’échec de la gauche dans les années 1980, en grande partie causé par l’hyper-inflation et par le chaos éco­no­mique et finan­cier, a très visi­ble­ment marqué Evo Morales et son gou­ver­ne­ment – ce qui s’ajoute à une cer­taine aver­sion pay­sanne pour l’endettement exces­sif. On voit donc le chef de l’état boli­vien « blin­der » le minis­tère des Finances et la Banque cen­trale, où il place un per­son­nel tech­nique ayant eu l’expérience des années 1990 et menant une poli­tique éco­no­mique assez ortho­doxe, via ce que l’économiste Brésilien Carlos Bresser Pereira appelle élo­gieu­se­ment du « popu­lisme res­pon­sable ». Grâce aux prix élevés des matières pre­mières (pétrole et mine­rais), Evo Morales béné­fi­cie de réserves inter­na­tio­nales inédites, aux alen­tours de neuf mil­liards de dol­lars (les plus éle­vées par habi­tant d’Amérique Latine), d’un excé­dent fiscal, d’une crois­sance moyenne de 5 % par an (6,2 % en 2008) et d’une infla­tion basse. Ces résul­tats – ajou­tés à de bonnes rela­tions avec les banques pri­vées – ont motivé les féli­ci­ta­tions du FMI. Lesquelles montrent, il est vrai, une cer­taine « ortho­doxie » boli­vienne en termes de pru­dence et d’équilibre fiscal – sans que cela soit un symp­tôme de libé­ra­lisme éco­no­mique –, mais reflètent aussi les chan­ge­ments post-crise et une cer­taine évo­lu­tion des dis­cours du FMI.

Le soir de sa vic­toire, Evo Morales a promis à la foule ras­sem­blée devant le palais pré­si­den­tiel « d’approfondir et d’accélérer le pro­ces­sus de chan­ge­ment ». Vous y croyez ?

La radi­ca­li­sa­tion pos­sible – et ses moda­li­tés – du gou­ver­ne­ment d’Evo Morales fait partie inté­grante du débat poli­tique actuel en Bolivie, à la lumière du pou­voir sans contre­poids issu du vote du 6 décembre. Il ne fait aucun doute que le gou­ver­ne­ment cherche à appro­fon­dir les réformes de diverses manières : redis­tri­bu­tion des terres non pro­duc­tives, sécu­rité sani­taire, chan­ge­ments dans la jus­tice, loi d’investigation des for­tunes mal acquises et appli­ca­tion de la nou­velle consti­tu­tion font partie de l’agenda offi­ciel. Mais prendre au pied de la lettre les décla­ra­tions anti­ca­pi­ta­listes ou socia­listes d’Evo Morales peut porter à confu­sion. Les véri­tables bases du MAS sont consti­tuées de petits pro­duc­teurs, ruraux et urbains, recher­chant la mobi­lité sociale qui leur a été jusqu’ici refu­sée et, comme à d’autres moments dans l’histoire, inves­tis par des mou­ve­ments natio­nal-popu­laires. « [Avec ces résul­tats] Notre hori­zon s’éclaircit : le grand bond indus­triel, l’État-providence social et le déploie­ment de la déco­lo­ni­sa­tion et de l’autonomie, se feront ainsi de manière plus rapide, plus convain­cante et plus déci­dée », expli­quait récem­ment le vice-pré­sident Alvaro Garcia Linera, mon­trant par-là même sa pleine conscience des por­tées et des limites d’une pos­sible « radi­ca­li­sa­tion » post-élec­to­rale. La radi­ca­li­sa­tion n’ira pas non plus, comme le montre clai­re­ment cette cita­tion, sur la voie d’un éco-com­mu­nau­ta­risme certes utile pour géné­rer des sym­pa­thies dans les som­mets inter­na­tio­naux, mais loin de consti­tuer le noyau dur du projet offi­ciel.

Dans ce cadre, les ten­ta­tives pour sépa­rer un « évisme » socia­liste d’un « alva­risme » (pour Alvaro Garcia Linera) andino-capi­ta­liste – qui émerge dans cer­taines ana­lyses – ne nous donnent aucune piste d’analyse sérieuse et gênent même, au contraire, une com­pré­hen­sion d’ensemble des ten­dances actuelles du chan­ge­ment : plus que les bio­gra­phies, les sen­si­bi­li­tés poli­tiques ou idéo­lo­giques et les appuis per­son­nels, c’est le natio­na­lisme popu­laire ou le post-néo­li­bé­ra­lisme plus ou moins diffus qui les unit en tout, qu’ils parlent de socia­lisme, de capi­ta­lisme andin ou de com­mu­nau­ta­risme urbain.

L’intellectuel de gauche Raul Prada a déclaré qu’ « aux ten­sions entre le gou­ver­ne­ment et l’opposition, qui ont carac­té­risé le pre­mier mandat d’Evo Morales, pour­raient suc­cé­der les tiraille­ments au sein de sa propre majo­rité ». Morales est-il de plus en plus cri­ti­qué par ses propres alliés ?

L’histoire a montré qu’un parti hégé­mo­nique reflète géné­ra­le­ment en son sein les ten­sions de la société dans son entier. Sans une oppo­si­tion (un « ennemi à sur­veiller ») en vue, on peut pré­voir une hausse de reven­di­ca­tions diverses à la base du MAS. Il y a déjà eu des ten­sions en 2006 avec les coopé­ra­tives de mineurs, qui sou­tiennent désor­mais à nou­veau le gou­ver­ne­ment.
Mais ceci est de la théo­rie, une induc­tion his­to­rique se réfé­rant notam­ment à l’usure interne de la révo­lu­tion de 1952. Il faut attendre pour en savoir plus. Pour le moment, davan­tage qu’une cri­tique des alliés, il y a un élar­gis­se­ment de la base poli­tique et sociale du MAS, entre­tenu par l’idée qu’il faut accep­ter la par­ti­ci­pa­tion des « égarés » d’hier sou­te­nant aujourd’hui le gou­ver­ne­ment (comme les hommes de main d’Oriente Petrolero y Blooming qui, en 2008, s’attaquaient aux ins­ti­tu­tions et sont aujourd’hui des mili­tants enthou­siastes du pro­ces­sus de chan­ge­ment) et que seules les forces anti-natio­nales sont étran­gères à la révo­lu­tion. Ce schéma d’inclusion et d’exclusion, aux fron­tières plutôt mobiles, est assez proche de celui du pre­mier péro­nisme en Argentine.

Actuellement, il est plutôt dif­fi­cile pour les sec­teurs pro­gres­sistes d’être éloi­gné du MAS. Il n’y a qu’à voir l’expérience du Movimiento Sin Medio du maire de La Paz, Juan del Granado, allié natio­nal du gou­ver­ne­ment qui ira pour­tant tout seul aux élec­tions d’avril 2010 (maires et gou­ver­neurs) ; et ce même s’il n’a pas cri­ti­qué ouver­te­ment Evo Morales et se pré­sente comme allié du « chan­ge­ment ».

Issu des mou­ve­ments sociaux, Morales incar­nait à son arri­vée au pou­voir un cer­tain idéal poli­tique, celui d’un pré­sident dévoué aux luttes sociales et opposé aux com­pro­mis­sions poli­tique. Est-ce tou­jours le cas ?

C’est encore en grande partie le cas, mais à condi­tion de ne pas idéa­li­ser la « nou­velle culture poli­tique » émer­geant du mou­ve­ment indi­gène et paysan. L’idée que les mou­ve­ments sociaux se font du gou­ver­ne­ment est beau­coup plus proche d’un pacte cor­po­ra­tiste (dans le style de la coges­tion gou­ver­ne­men­tale entre l’État et la Centrale ouvrière [7] dans les années 1950) que de l’occupation éta­tique par une mul­ti­tude éthé­rée à la Toni Negri. Les ministres et vice-ministres issus des orga­ni­sa­tions sociales (qui ne sont pas nom­breux) font sou­vent preuve de fortes fidé­li­tés cor­po­ra­tistes au détri­ment de visions plus uni­ver­sa­listes. Et le MAS – une sorte de fédé­ra­tion de syn­di­cats urbains et ruraux – est consi­déré à la fois comme une ins­tance de poli­ti­sa­tion subal­terne et comme un moyen d’accéder à des emplois publics. Evo Morales a l’habitude de tenir infor­mées et de consul­ter les orga­ni­sa­tions sociales, cela débouche sur une ten­sion : d’un côté la péné­tra­tion de l’État par les « mou­ve­ments sociaux », de l’autre l’effet inverse, l’étatisation crois­sante de ces orga­ni­sa­tions et la conso­li­da­tion d’une bureau­cra­tie syn­di­cale nais­sante.

« Le MAS est considéré à la fois comme une instance de politisation subalterne et comme un moyen d’accéder à des emplois publics. »

Aujourd’hui, la légi­ti­mité du pré­sident boli­vien com­bine une double dimen­sion : l’ « evisme » (comme hori­zon iden­ti­taire) et les pactes cor­po­ra­tistes et ter­ri­to­riaux qui – comme le dit Morales – garan­tissent qu’aucun sec­teur ne se reste sans can­di­dat, des pactes qui sont cana­li­sés par le MAS.

La gauche mar­xiste ou « clas­siste » a qua­si­ment dis­paru du pay­sage poli­tique boli­vien, ce que vous sem­blez regret­ter en écri­vant : « La volonté de sou­li­gner la dimen­sion eth­nique de l’oppression a qua­si­ment fait dis­pa­raître sa dimen­sion de classe. » Le MAS se trompe de combat ?

En réa­lité, il ne s’agit pas d’un regret mais d’une consta­ta­tion. La gauche mar­xiste n’a pas sur­vécu à la crise du mou­ve­ment des ouvriers mineurs dans les années 1980. C’était la colonne ver­té­brale des sec­teurs subal­ternes, grâce à la Central Obrera Boliviana (COB) et à la pro­priété éco­no­mique éta­tique surgie de la Révolution natio­nale de 1952. Le trots­kisme, le Parti com­mu­niste, le gué­va­risme, les maoïstes et les divers cou­rants de la gauche radi­cale se sont trans­for­més en petits partis ou en sectes. Et la dia­spora mili­tante s’est soit ral­liée au néo­li­bé­ra­lisme des années 1990 – assai­sonné de sym­pa­thiques réformes mul­ti­cul­tu­relles –, ou s’est réfu­giée dans des ONG d’où elle a, en de nom­breux cas, contri­bué à for­ti­fier les mou­ve­ments indi­gènes et indiens. Mais cette gauche dis­per­sée (lais­sons ici de côté les expé­riences rele­vant du cynisme ins­ti­tu­tion­nel, comme le MIR de Jaime Paz Zamora) s’est rac­cro­chée comme à une planche de salut au nouvel ethno-natio­na­lisme qui a surgi des luttes des coca­le­ros [8] dans le Chapare. Cette orien­ta­tion fut rati­fiée par la for­ma­tion de « l’Instrument Politique [9] » des pay­sans fondé en 1995. L’identité indi­gène, à géo­mé­trie variable, a rem­placé l’ancienne iden­tité de classe des ouvriers et des mineurs comme axe de cohé­sion dans le mou­ve­ment popu­laire. Et le dis­cours anti-néo­li­bé­ral et déco­lo­ni­sa­teur s’est trans­formé, sans grandes dis­cus­sions, à tra­vers la posi­tion com­mune de cette nou­velle gauche.

[10]

De là a émergé une gauche natio­na­liste à visage indi­gène, qui a essayé de cor­ri­ger les excès « clas­sistes » des vieilles gauches qui ne par­ve­naient pas à com­prendre les dimen­sions eth­nico-cultu­relles des luttes éman­ci­pa­trices en Bolivie et qui ont sou­vent cher­ché à appli­quer méca­ni­que­ment les recettes des manuels chi­nois ou sovié­tiques. Bien que cette dimen­sion soit loin d’avoir dis­paru, de même que les luttes sociales, il est cer­tain que la lutte des classes est immer­gée dans des cli­vages natio­na­listes tels que l’antagonisme peuple/​oligarchie ou de l’antagonisme eth­nique (indi­gènes contre q’aras [blancs]). Mais le social est désor­mais sou­vent assu­jetti à une eth­ni­sa­tion plutôt roman­tique, qui empêche de per­ce­voir les dif­fé­rences sociales au sein du monde plé­béien urbain ou rural, ou l’émergence propre d’une bour­geoi­sie com­mer­çante aymara-que­chua (celle qui a pu rester dans l’organisation de l’ « Ayllu [11] » qui survit dans des régions comme le Nord de Potosi est mar­gi­nale en com­pa­rai­son des énormes et bigar­rés espaces de migra­tion « post-com­mu­nau­taires »). Ou bien assu­jetti à cer­taines carac­té­ris­tiques natio­na­listes : alliance de classes natio­nales contre l’impérialisme.

Bien qu’il soit néces­saire de recon­naître l’importance du « tra­vail direct » dans l’économie infor­melle boli­vienne, la thèse du com­mu­nau­ta­risme urbain dis­si­mule les inéga­li­tés et la pré­ca­rité du tra­vail en un vaste tissu poli­tique, éco­no­mique et social. Lequel pour­rait bien assi­mi­ler le monde plé­béien décrit par les his­to­riens de la vie quo­ti­dienne pen­dant la tran­si­tion vers le capi­ta­lisme, qui repro­duit une série d’inerties com­mu­nau­taires mais arti­cu­lées à l’économie de marché « moderne » et même au capi­ta­lisme global. La « ville aymara » d’El Alto est l’exemple para­dig­ma­tique de ce monde plé­béien, avec 47% d’ouvriers – la majo­rité dans des petits ate­liers – et 41% de tra­vailleurs à leur compte (le com­merce repré­sente 30% de l’activité éco­no­mique).
Il faut aussi noter l’émergence de fortes hybri­da­tions, qu’elles soient cultu­relles avec l’essor de la cumbia, du reggae ou du hip-hop, ou reli­gieuses avec la silen­cieuse expan­sion de l’évangélisme pen­te­cô­tiste. Ici, on parle certes d’indigènes, mais éloi­gnés des visions ances­trales, roman­tiques et essen­tia­listes qui étaient à la base de beau­coup d’analyses post-colo­niales.

[12]

Tout cela a dérivé en une quasi-absence de débat sur les pro­blé­ma­tiques liées au tra­vail (expli­cable en grande partie par la pers­pec­tive pay­sanne adop­tée par le gou­ver­ne­ment). Mais je ne dirais pas que le MAS se « trompe » de combat – aujourd’hui centré sur la lutte contre les vieilles oli­gar­chies – , plutôt que cer­taines matrices idéo­lo­giques (natio­na­listes, indi­gènes…) empêchent en partie une meilleure com­pré­hen­sion du rôle des luttes socio-éco­no­miques dans la conquête de meilleurs niveaux d’égalité et de citoyen­neté.

Manfred Reyes Villa (droite) et Samuel Doria Medina (centre), les deux prin­ci­paux adver­saires de Morales pour cette élec­tion, n’ont jamais déve­loppé un dis­cours de cam­pagne cré­dible, au point que le pré­sident Morales s’est publi­que­ment réjoui d’avoir des adver­saires dis­cré­di­tés. Est-ce que l’ampleur de la vic­toire de Morales (64% des voix) s’explique seule­ment par la fai­blesse d’une oppo­si­tion divi­sée ?

L’identification de Reyes Villa (ex-mili­taire lié à la secte Moon et ex-gou­ver­neur de Cochabamba révo­qué en 2008 par réfé­ren­dum) et de l’entrepreneur et ex-ministre Doria Medina avec la « vieille poli­tique » a nota­ble­ment joué en faveur d’Evo Morales. Mais cela n’explique que par­tiel­le­ment l’ampleur his­to­rique de sa vic­toire ; et en aucune manière la vic­toire en soi. Aucun autre can­di­dat poten­tiel de l’opposition n’aurait pu vaincre Evo Morales, dont la popu­la­rité, loin de s’épuiser durant ses quatre pre­mières années au pou­voir, a aug­menté de dix points par rap­port à celle déjà his­to­rique de 54% en 2005.

« Aucun autre candidat potentiel de l’opposition n’aurait pu vaincre Evo Morales. »

Evo morales reste perçu comme le por­teur du « chan­ge­ment » face au vieux régime. La phrase qu’il pro­nonce habi­tuel­le­ment dans les mee­tings popu­laires, « aujourd’hui ’nous’ sommes pré­si­dents », est bien plus qu’un acte de déma­go­gie poli­tique. Elle reflète un véri­table sen­ti­ment de par­ti­ci­pa­tion au pou­voir des sec­teurs tra­di­tion­nel­le­ment mar­gi­na­li­sés. À ceci s’ajoute l’impression qu’Evo « tra­vaille inlas­sa­ble­ment » pour le pays, pour lequel il est un meilleur gou­ver­nant que ses pré­dé­ces­seurs – y com­pris au regard de la grande sta­bi­lité sociale du pays – , et que les cor­rom­pus vont en prison.
Enfin, il ne faut pas négli­ger la popu­la­rité des mesures anti-impé­ria­listes comme l’expulsion de l’ambassadeur des États-Unis, Philip Goldberg, pour avoir « conspiré » contre le gou­ver­ne­ment. Ainsi que l’orgueil natio­nal né du poids crois­sant de la Bolivie sur le plan inter­na­tio­nal, par la voix d’un Evo Morales trans­formé en un véri­table leader natio­nal et popu­laire.

Les par­ti­sans de Morales pen­saient obte­nir la majo­rité dans l’ensemble des dépar­te­ments boli­viens. Mais les dépar­te­ments du Pando, du Beni et de Santa Cruz n’ont pas voté pour lui. Est-ce la preuve que le pays reste divisé ?

Bien que l’opposition ait réussi à gagner dans les dépar­te­ments de Santa Cruz, du Beni et du Pando, ce qu’on appelle la « media luna [13] » auto­no­miste se désa­grège, et est de moins en moins un pôle de résis­tance régio­na­li­sée au projet natio­nal d’Evo Morales. De même, l’opposition poli­tique et par­le­men­taire est frag­men­tée et sans lea­ders coor­di­na­teurs, et l’influence poli­tique du Mouvement vers le socia­lisme (MAS) s’étend jusqu’aux régions auto­no­mistes de l’est du pays. Il n’existe désor­mais plus deux pôles ou visions du pays en désac­cord constant. Le parti majo­ri­taire a conso­lidé une série inin­ter­rom­pue de vic­toires : 51 % à l’élection de 2006 pour l’Assemblée consti­tuante, 67 % lors du refe­ren­dum révo­ca­toire de 2008 et 62 % d’appui à la nou­velle Constitution en 2009.

Mais l’élite de Santa Cruz n’est pas par­ve­nue à prendre la mesure de l’ampleur de la popu­la­rité de Morales et s’est lancée dans des actions sub­ver­sives qui se sont révé­lées sui­ci­daires. Elle a ainsi laissé l’espace néces­saire au gou­ver­ne­ment pour une série de démons­tra­tions de force, telles que la déten­tion de l’ex-préfet du Pando et can­di­dat récent à la vice-pré­si­dence, Leopoldo Fernández.
Le 6 décembre le MAS n’a pas seule­ment gagné à Tarija (qui détient plus de 80 % des réserves très stra­té­giques de gaz), alliée his­to­ri­que­ment à Santa Cruz, mais a aussi aug­menté signi­fi­ca­ti­ve­ment ses suf­frages dans cette der­nière pro­vince (avec 41 %), ainsi qu’au Béni (38 %) et au Pando (45 %). Mais ce qui est plus signi­fi­ca­tif encore que les votes, c’est la poli­tique : l’élite de Santa Cruz se montre divi­sée, affec­tée par les accu­sa­tions et dis­putes intes­tines, ainsi que par la volonté de trêve de plu­sieurs sec­teurs du patro­nat, expri­mée publi­que­ment, face aux groupes radi­caux.

Les régions conser­va­trices de la « Media Luna » sont-elles encore ten­tées par l’autonomie ? Existe-t-il un réel risque de voir se repro­duire les troubles de 2008 ?

L’autonomie est recon­nue dans la nou­velle Constitution et consti­tue un triomphe évident pour les diri­geants de Santa Cruz, qui ont réussi à faire ins­crire cette exi­gence dans l’agenda poli­tique natio­nal. Le 6 décembre der­nier, les dépar­te­ments de La Paz, Oruro, Potosi, Chuquisaca et Cochabamba sont reve­nus sur leur rejet de 2006 et ont mas­si­ve­ment voté en faveur de l’autonomie, répon­dant ainsi à la consigne du MAS, ce qui enté­rine le nouvel État auto­nome en rem­pla­ce­ment de la République cen­tra­li­sée. Les diver­gences tournent autour des com­pé­tences des gou­ver­ne­ments locaux : les attri­bu­tions et la ges­tion de la poli­tique agraire ou l’encaissement des impôts – que les élites de Santa Cruz se ver­raient bien conser­ver – res­tent des attri­bu­tions exclu­sives du pou­voir cen­tral.
Les épi­sodes vio­lents, tels que ceux de 2008, semblent bien loin aujourd’hui. L’opposition manque aujourd’hui de force pour sus­ci­ter des ten­sions et enté­ri­ner l’idée de « deux Bolivies » oppo­sées, comme cela a par­fois semblé être le cas les années pas­sées. Les ten­ta­tives d’Eduardo Rozsa Flores – un ex-com­bat­tant boli­viano-hon­grois de la guerre des bal­kans, issu du camp croate – de créer des groupes de choc et d’autodéfense a été l’ultime râle d’un délire entre­tenu par une sous-esti­ma­tion sui­ci­daire de la force d’Evo Morales et par une sur­es­ti­ma­tion de la sienne propre. De toute façon, l’opposition essayera de conser­ver cer­tains espaces ins­ti­tu­tion­nels – mai­ries et gou­ver­ne­ments dans la partie orien­tale du pays – aux élec­tions régio­nales de 2010. En plus de cela, il lui faut retrou­ver des lea­ders et cesser d’apparaître comme un contre­poids néfaste au “pro­ces­sus de chan­ge­ment” que vit le pays.

La for­ma­tion d’Evo Morales, le Mouvement vers le socia­lisme (MAS), a rem­porté les deux tiers des sièges à l’Assemblée légis­la­tive plu­ri­na­tio­nale (Parlement). Cela change-t-il beau­coup de choses pour le gou­ver­ne­ment ?

Avec ce résul­tat s’accomplit l’aspiration prin­ci­pale du parti majo­ri­taire : contrô­ler non seule­ment le gou­ver­ne­ment, mais aussi le pou­voir. Depuis 2006 il existe une ten­sion née d’une logique de chan­ge­ment radi­cal (révo­lu­tion­naire) devant s’opérer dans le cadre de la démo­cra­tie. Cela se véri­fie, plus que dans les réformes concrètes, dans la rela­tion du gou­ver­ne­ment avec les ins­ti­tu­tions, per­çues comme un frein et le bas­tion des vieilles élites. Avec cette majo­rité, le MAS peut réfor­mer la Constitution (une réforme qui devra ensuite être rati­fiée par réfé­ren­dum) et dési­gner les can­di­dats pour occu­per la Cour suprême de Justice et du Tribunal consti­tu­tion­nel, par exemple, qui seront plus tard élus par un vote popu­laire, comme le sti­pule la nou­velle Constitution. Il s’agit du pre­mier parti hégé­mo­nique depuis les années 1950. Et de la pre­mière réélec­tion depuis 1964.

Le récent scan­dale de cor­rup­tion qui a écla­boussé le MAS à tra­vers l’emprisonnement de Santo Ramírez risque-t-il d’avoir des réper­cus­sions ?

L’affaire Santos Ramírez (ex-pré­sident de l’entreprise pétro­lière éta­tique YPFB) n’a pas affecté Evo Morales, qui a appelé à son incar­cé­ra­tion. Cela s’est réper­cuté posi­ti­ve­ment dans les sec­teurs sociaux : « Désormais, pour la pre­mière fois, le pré­sident ne pro­tège pas les cor­rom­pus, même dans son propre parti. » Il conserve un fort capi­tal éthique – qui a joué dans les 64% – et le dis­cours selon lequel il est au ser­vice de l’État et non à son propre ser­vice fait partie de « sa marque de fabrique ».
Mais cela ne doit pas occul­ter l’absence de débat sérieux sur la néces­saire réforme d’un État vu comme moyen d’ascension sociale, le tout lié à une men­ta­lité ren­tière for­te­ment enra­ci­née dans la société boli­vienne. La réforme morale et ins­ti­tu­tion­nelle reste une tâche à accom­plir.

« Evo Morales conserve un fort capital éthique. »

La nou­velle loi de ges­tion publique est un bon exemple des ambi­va­lences du gou­ver­ne­ment en ce domaine. Plusieurs membres de l’équipe de rédac­tion du projet de loi polé­miquent en affir­mant que la Bolivie est une « société com­mu­nau­taire » et que l’État devrait rendre des comptes sur cette infra­struc­ture sociale. Dans le même temps, ils demandent une col­la­bo­ra­tion de l’ENA, en France – pays qui n’a pas pré­ci­sé­ment adopté un mul­ti­cul­tu­ra­lisme radi­cal –, pour remettre sur pied une école d’administration publique. Après qua­si­ment quatre années de ges­tion, les emplois publique – consi­dé­rés comme des pri­vi­lèges dans la logique pay­sanne du MAS – res­tent sans syn­di­cats, éli­mi­nés sous le néo­li­bé­ra­lisme.

Quels sont les grands défis aux­quels Morales va devoir faire face pour ce second mandat ?

Éviter que le puis­sant mou­ve­ment poli­tique et sym­bo­lique qui s’est exprimé ne se finisse par une nou­velle frus­tra­tion, simi­laire à de pré­cé­dentes expé­riences natio­nales-popu­laires. En ce sens, une grande part de son succès dépen­dra de la construc­tion d’institutions post néo-libé­rales effi­caces, afin de dépas­ser l’ « éta­tisme sans État », le clien­té­lisme et l’inefficacité éta­tique qui ont his­to­ri­que­ment joué en défa­veur de l’économie natio­na­li­sée. À mon avis, le grand défi consiste dès lors à construire un État dif­fé­rent de celui des années 1990 – mais aussi de celui des années 1950 – et à sortir du déve­lop­pe­men­ta­lisme ingénu qui teinte cer­taines dimen­sions du grand saut indus­triel. Une partie de ces pro­blèmes s’incarnent dans la ges­tion de l’entreprise pétro­lière éta­tique YPFB et dans la baisse de son acti­vité, en partie à cause de la chute des prix inter­na­tio­naux.

Dans ce cadre, la réduc­tion de la pau­vreté, la santé gra­tuite et uni­ver­selle, une édu­ca­tion fis­cale de qua­lité dans les cam­pagnes comme dans les villes et un modèle de déve­lop­pe­ment adapté aux condi­tions boli­viennes sont les défis que le pro­ces­sus de chan­ge­ment doit rele­ver. Aujourd’hui, plus de 30 % des Boliviens conti­nuent à vivre dans l’extrême pau­vreté ; ni les poli­tiques sociales, ni la crois­sance n’ont agi suf­fi­sam­ment pour par­ve­nir à l’éliminer. Sortir du néo­li­bé­ra­lisme est plus com­pli­qué que nous ne le pen­sons par­fois. Pour les États mais aussi pour les men­ta­li­tés des gens.

Notes

[1] La tra­duc­tion de l’entretien est signée Ben & Lémi, guer­riers de l’impossible. [2] “Es el tiempo de crear el sis­tema del vivir bien y el manan­tial está en Bolivia”, heb­do­ma­daire La Epoca, La Paz, repro­duit dans Rebelión, lien ici. [3La Bolivie d’Evo : démo­cra­tique, india­niste et socia­liste ?, Sillepse- Alternative Sud, 2009. [4] Le Monde, 21-11-09, à lire ici. [5] NdT : Il se peut que la tra­duc­tion ne soit pas par­faite, l’idée d’État-providence étant plutôt fran­çaise. L’original est « Estado pro­duc­tivo social pro­tec­tor » : lit­té­ra­le­ment, « État pro­duc­tif social pro­tec­teur ». [6] Evo Morales & Alvaro Garcia Linera pré­sen­tant la nou­velle consti­tu­tion adop­tée par réfé­ren­dum en 2008. [7] NdT : COB, prin­ci­pal syn­di­cat ouvrier de l’époque. [8] NdT : Mouvement syn­di­cal des pay­sans pro­duc­teurs de coca dont est issu Morales. [9] NdT : « Instrumento Político por la Soberanía de los Pueblos » (IPSP). [10] Une des rares pho­to­gra­phies de la révo­lu­tion de 1952. [11] NdT : Modèle tra­di­tion­nel com­mu­nau­taire chez les Aymaras, très impor­tant encore dans les cam­pagnes. [12] Foule à El Alto, ville sur­plom­bant La Paz. [13] NdT : Signifie “crois­sant” ou “demi-lune”, en raison de la forme des régions auto­no­mistes et oppo­sées à Morales.

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