Copenhague : déroute au sommet, victoire à la base

Par Mis en ligne le 24 décembre 2009

On savait que le sommet des Nations Unies à Copenhague ne débou­che­rait pas sur un nou­veau traité inter­na­tio­nal mais sur une simple décla­ra­tion d’intention – une de plus. Mais le texte adopté au terme de la ren­contre est pire que tout ce qu’on pou­vait ima­gi­ner : pas d’objectifs chif­frés de réduc­tion des émis­sions, pas d’année de réfé­rence pour les mesu­rer, pas d’échéance, pas de date ! Le texte com­porte une vague pro­messe de cent mil­liards de dol­lars par an pour l’adaptation dans les pays en déve­lop­pe­ment, mais les for­mules uti­li­sées et divers com­men­taires font craindre des prêts admi­nis­trés par les grandes ins­ti­tu­tions finan­cières plutôt que de vraies répa­ra­tions payées par les res­pon­sables du gâchis.

L’incohérence du docu­ment est totale. Les chefs d’Etat et de gou­ver­ne­ment recon­naissent que « le chan­ge­ment cli­ma­tique consti­tue un des plus grands défis de notre époque » mais, à l’issue de la quin­zième confé­rence de ce type, ils sont tou­jours inca­pables de prendre la moindre mesure concrète pour y faire face. Ils admettent – c’est une pre­mière ! – la néces­sité de rester « au-des­sous de 2°C » de hausse de la tem­pé­ra­ture, donc la néces­sité de « réduc­tions dras­tiques » (deep cuts) des émis­sions « confor­mé­ment au qua­trième rap­port du GIEC», mais sont inca­pables d’endosser les conclu­sions chif­frées par les cli­ma­to­logues : au moins 40% de réduc­tion en 2020 et 95% de réduc­tion en 2050 dans les pays déve­lop­pés. Ils sou­lignent avec emphase leur « forte volonté poli­tique » de « col­la­bo­rer à la réa­li­sa­tion de cet objec­tif » (moins de 2°C de hausse de la tem­pé­ra­ture), mais n’ont rien d’autre à pro­po­ser qu’une auberge espa­gnole où chaque pays, d’ici le 1er février 2010, com­mu­ni­quera aux autres ce qu’il compte faire.

Piégés par l’hyper-médiatisation qu’ils ont eux-mêmes orches­trée, les grands de ce monde se sont retrou­vés sous les feux de la rampe, sans rien d’autre à mon­trer que leurs riva­li­tés sor­dides. Alors, les repré­sen­tants de 26 grands pays ont viré les ONG, écarté les petits Etats et pondu en catas­trophe un texte dont le but prin­ci­pal est de faire croire qu’il y a un pilote poli­tique dans l’avion. Mais il n’y a pas de pilote. Ou plutôt, le seul pilote est auto­ma­tique : c’est la course au profit des groupes capi­ta­listes lancés dans la guerre de concur­rence pour les mar­chés mon­diaux. Le can­di­dat Obama et l’Union Européenne avaient juré leurs grands dieux que les entre­prises devraient payer leurs droits d’émissions. Bernique : en fin de compte, la plu­part d’entre elles les ont reçu gra­tui­te­ment et font du profit avec, en les reven­dant et en les fac­tu­rant au consom­ma­teur ! Tout le reste est à l’avenant. Touche pas au grisbi, telle est la consigne.

Ce soi-disant accord sue l’impuissance par tous les pores. Rester au-des­sous de 2°C, cela ne se décrète pas. Pour peu que ce soit encore pos­sible, il y a des condi­tions dras­tiques à rem­plir. Elles impliquent en défi­ni­tive de consom­mer moins d’énergie, donc de trans­for­mer et de trans­por­ter moins de matière. Il faut pro­duire moins pour la demande sol­vable et satis­faire en même temps les besoins humains, notam­ment dans les pays pauvres. Comment faire ? C’est la ques­tion clé. Elle n’est pas si dif­fi­cile à résoudre. On pour­rait sup­pri­mer la pro­duc­tion d’armes, abolir les dépenses de publi­cité, renon­cer à quan­tité de fabri­ca­tions, d’activités et de trans­ports inutiles. Mais cela irait à l’encontre du pro­duc­ti­visme capi­ta­liste, de la course au profit qui néces­site la crois­sance. Sacrilège ! Tabou ! Résultat des courses ? Alors que les émis­sions mon­diales doivent dimi­nuer de 80% au moins d’ici 2050, alors que les pays déve­lop­pés sont res­pon­sables de plus de 70% du réchauf­fe­ment, la seule mesure concrète épin­glée dans l’accord est l’arrêt de la défo­res­ta­tion… qui ne concerne que le Sud et repré­sente 17% des émis­sions. Avancée éco­lo­gique ? Que nenni ! « Protéger » les forêts tro­pi­cales (en chas­sant les popu­la­tions qui y vivent !) est pour les pol­lueurs le moyen le moins cher d’acheter le droit de conti­nuer à pro­duire (des armes, de la publi­cité, etc) et à pol­luer … donc de conti­nuer à détruire les forêts par le réchauf­fe­ment. C’est ainsi que la loi du profit pour­rit tout ce qu’elle touche et trans­forme tout en son contraire.

Heureusement, face à la déroute au sommet, Copenhague est une magni­fique vic­toire à la base. La mani­fes­ta­tion inter­na­tio­nale du samedi 12 décembre a ras­sem­blé quelque 100.000 per­sonnes. Le seul pré­cé­dent de mobi­li­sa­tion aussi mas­sive sur cette thé­ma­tique est celui des cor­tèges qui ont regroupé 200.000 citoyens aus­tra­liens dans plu­sieurs villes simul­ta­né­ment, en novembre 2007. Mais il s’agissait d’une mobi­li­sa­tion natio­nale et l’Australie subit de plein fouet les impacts du réchauf­fe­ment : ce n’est (encore) pas le cas des pays euro­péens d’où sont venus la plu­part des mani­fes­tants qui, en dépit d’une répres­sion poli­cière féroce, ont investi la capi­tale nor­dique au cri de « Planet first, people first ». Face à l’incapacité totale des gou­ver­ne­ments, face aux lob­bies éco­no­miques qui empêchent de prendre les mesures pour sta­bi­li­ser le climat dans la jus­tice sociale, de plus en plus d’habitants de la pla­nète com­prennent que les catas­trophes annon­cées par les spé­cia­listes ne pour­ront être évi­tées qu’en chan­geant radi­ca­le­ment de politique.

Copenhague sym­bo­lise cette prise de conscience. Elle s’exprime par la par­ti­ci­pa­tion d’acteurs sociaux qui, il y a peu encore, se tenaient à l’écart des ques­tions éco­lo­giques, voire les envi­sa­geaient avec méfiance : orga­ni­sa­tions de femmes, mou­ve­ments pay­sans, syn­di­cats, asso­cia­tions de soli­da­rité Nord-Sud, mou­ve­ment de la paix, grou­pe­ments alter­mon­dia­listes, etc. Un rôle clé est joué par les peuples indi­gènes qui, en lut­tant contre la des­truc­tion des forêts (dans un rap­port de forces digne de David affron­tant Goliath !), sym­bo­lisent à la fois la résis­tance à la dic­ta­ture du profit et la pos­si­bi­lité d’une autre rela­tion entre l’humanité et la nature. Or, ces forces ont en commun de miser davan­tage sur l’action col­lec­tive que sur le lob­bying, cher aux grandes asso­cia­tions envi­ron­ne­men­tales. Leur entrée en scène déplace radi­ca­le­ment le centre de gra­vité. Désormais, la lutte pour un traité inter­na­tio­nal éco­lo­gi­que­ment effi­cace et socia­le­ment juste se jouera dans la rue – plus dans les cou­loirs des som­mets – et ce sera une bataille sociale – plus un débat entre experts.

Tandis que le sommet offi­ciel accou­chait d’un chif­fon de papier, la mobi­li­sa­tion sociale et le sommet alter­na­tif ont jeté les bases poli­tiques de l’action à mener à la base dans les pro­chains mois : « Change the system, not the cli­mate», « Planet not profit», « bla bla bla Act Now», « Nature doesn’t com­pro­mise», ««Change the Politics, not the cli­mate», « There is no PLANet B ». En dépit de ses limites (concer­nant le rôle des Nations Unies, notam­ment) la décla­ra­tion du Klimaforum09 est un bon docu­ment, qui rejette le marché du car­bone, le néo­co­lo­nia­lisme cli­ma­tique et la com­pen­sa­tion («off­set­ting») des émis­sions par des plan­ta­tions d’arbres, ou d’autres tech­niques bidon. De plus en plus de gens le com­prennent : la dégra­da­tion du climat n’est pas le fait de « l’activité humaine » en géné­ral mais bien d’un mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion insou­te­nable. Et ils en tirent la conclu­sion logique : le sau­ve­tage du climat ne sau­rait décou­ler seule­ment d’une modi­fi­ca­tion des com­por­te­ments indi­vi­duels, il requiert au contraire des chan­ge­ments struc­tu­rels pro­fonds. Il s’agit de mettre en accu­sa­tion la course au profit, car celle-ci entraîne fata­le­ment la crois­sance expo­nen­tielle de la pro­duc­tion, du gas­pillage et du trans­port de matière, donc des émissions.

Catastrophe, l’échec du sommet ? Excellente nou­velle au contraire. Excellente nou­velle car il est temps que s’arrête ce chan­tage qui impose que, en échange de moins d’émissions, il fau­drait plus de néo­li­bé­ra­lisme, plus de marché. Excellente nou­velle car le traité que les gou­ver­ne­ments pour­raient conclure aujourd’hui serait éco­lo­gi­que­ment insuf­fi­sant, socia­le­ment cri­mi­nel et tech­no­lo­gi­que­ment dan­ge­reux : il impli­que­rait une hausse de tem­pé­ra­ture entre 3,2 et 4,9°C, une montée du niveau des océans de 60cm à 2,9 mètres (au moins), et une fuite en avant dans des tech­no­lo­gies d’apprenti-sorcier (nucléaire, agro­car­bu­rants, OGM et « char­bon propre » avec sto­ckage géo­lo­gique de mil­liards de tonnes de CO2). Des cen­taines de mil­lions de pauvres en seraient les prin­ci­pales vic­times. . Excellente nou­velle car cet échec dis­sipe l’illusion que la « société civile mon­diale » pour­rait, par « la bonne gou­ver­nance», en asso­ciant tous les « sta­ke­hol­ders», trou­ver un consen­sus cli­ma­tique entre des inté­rêts sociaux anta­go­niques. Il est grand temps de voir qu’il n’y a, pour sortir des com­bus­tibles fos­siles, que deux logiques tota­le­ment oppo­sées : celle d’une tran­si­tion pilo­tée à l’aveugle par le profit et la concur­rence, qui nous mène droit dans le mur ; et celle d’une tran­si­tion pla­ni­fiée consciem­ment et démo­cra­ti­que­ment en fonc­tion des besoins sociaux et éco­lo­giques, indé­pen­dam­ment des coûts, donc en recou­rant au sec­teur public et en par­ta­geant les richesses. Cette voie alter­na­tive est la seule qui per­mette d’éviter la catastrophe.

Le roi est nu. Le sys­tème est inca­pable de répondre au gigan­tesque pro­blème qu’il a créé autre­ment qu’en infli­geant des dégâts irré­pa­rables à l’humanité et à la nature. Pour l’éviter, l’heure est à la mobi­li­sa­tion la plus large. Nous sommes toutes et tous concerné(e)s. Le réchauf­fe­ment de la pla­nète est bien plus qu’une ques­tion « envi­ron­ne­men­tale » : une énorme menace sociale, éco­no­mique, humaine et éco­lo­gique, qui néces­site objec­ti­ve­ment une alter­na­tive éco­so­cia­liste. Le fond de l’affaire : le capi­ta­lisme, en tant que sys­tème, a dépassé ses limites. Sa capa­cité de des­truc­tion sociale et éco­lo­gique l’emporte clai­re­ment sur son poten­tiel de pro­grès. Puisse ce constat aider à faire conver­ger les com­bats en faveur d’une autre société. Les mani­fes­tants de Copenhague ont ouvert la voie. Ils nous invitent à les rejoindre dans l’action : « Act now. Planet, not profit. Nature doesn’t compromise ».

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