Chili

Dernier discours de Salvador Allende

à la radio nationale le 11 septembre 1973

Mis en ligne le 12 septembre 2010

Je paie­rai de ma vie la défense des prin­cipes qui sont chers à cette patrie. La honte tom­bera sur ceux qui ont trahi leurs convic­tions, manqué à leur propre parole et se sont tour­nés vers la doc­trine des forces armées.

Le Peuple doit être vigi­lant, il ne doit pas se lais­ser pro­vo­quer, ni mas­sa­crer, mais il doit défendre ses acquis. Il doit défendre le droit de construire avec son propre tra­vail une vie digne et meilleure. À propos de ceux qui ont soi-disant « auto­pro­clamé » la démo­cra­tie, ils ont incité la révolte, et ont d’une façon insen­sée et dou­teuse mené le Chili dans le gouffre. Dans l’intérêt suprême du Peuple, au nom de la patrie, je vous exhorte à garder l’espoir. L’Histoire ne s’arrête pas, ni avec la répres­sion, ni avec le crime. C’est une étape à fran­chir, un moment dif­fi­cile. Il est pos­sible qu’ils nous écrasent, mais l’avenir appar­tien­dra au Peuple, aux tra­vailleurs. L’humanité avance vers la conquête d’une vie meilleure.

Compatriotes, il est pos­sible de faire taire les radios, et je pren­drai congés de vous. En ce moment des avions sont en train de passer, ils pour­raient nous bom­bar­der. Mais sachez que nous sommes là pour mon­trer que dans ce pays, il y a des hommes qui rem­plissent leurs fonc­tions jusqu’au bout. Moi, je le ferai, man­daté par le Peuple et en tant que pré­sident conscient de la dignité de ce dont je suis chargé.

C’est cer­tai­ne­ment la der­nière occa­sion que j’ai de vous parler. Les forces armées aériennes ont bom­bardé les antennes de radio. Mes paroles ne sont pas amères mais déçues. Elles sont la puni­tion morale pour ceux qui ont trahi le ser­ment qu’ils ont prêté. Soldat du Chili, Commandant en chef, asso­cié de l’Amiral Merino, et du géné­ral Mendosa, qui hier avait mani­festé sa soli­da­rité et sa loyauté au gou­ver­ne­ment, et aujourd’hui s’est nommé Commandant Général des armées.

Face à ces évè­ne­ments, je peux dire aux tra­vailleurs que je ne renon­ce­rai pas. Dans cette étape his­to­rique, je paie­rai par ma vie ma loyauté au Peuple. Je vous dis que j’ai la cer­ti­tude que la graine que l’on a confiée au Peuple chi­lien ne pourra pas être détruite défi­ni­ti­ve­ment. Ils ont la force, ils pour­ront nous asser­vir, ils mais n’éviteront pas les procès sociaux, ni avec le crime, ni avec la force.

L’Histoire est à nous, c’est le Peuple qui la fait.

Travailleurs de ma patrie, je veux vous remer­cier pour la loyauté dont vous avez tou­jours fait preuve, de la confiance que vous avez accordé à un homme qui fut le seul inter­prète du grand désir de jus­tice, qui jure avoir res­pecté la consti­tu­tion et la loi. En ce moment cru­cial, la der­nière chose que je vou­drais vous dire, c’est que la leçon sera rete­nue.

Le capi­tal étran­ger, l’impérialisme, ont créé le climat qui a cassé les tra­di­tions : celles que montrent Scheider et qu’aurait réaf­firmé le com­man­dant Araya. C’est de chez lui, avec l’aide étran­gère, que celui-ci espé­rera recon­qué­rir le pou­voir afin de conti­nuer à défendre ses pro­prié­tés et ses pri­vi­lèges.

Je vou­drais m’adresser à la femme simple de notre terre, à la pay­sanne qui a cru en nous, à l’ouvrière qui a tra­vaillé dur et à la mère qui a tou­jours bien soigné ses enfants. Je m’adresse aux fonc­tion­naires, à ceux qui depuis des jours tra­vaillent contre le coup d’État, contre ceux qui ne défendent que les avan­tages d’une société capi­ta­liste. Je m’adresse à la jeu­nesse, à ceux qui ont chanté et ont trans­mis leur gaieté et leur esprit de lutte. Je m’adresse aux Chiliens, ouvriers, pay­sans, intel­lec­tuels, à tous ceux qui seront per­sé­cu­tés parce que dans notre pays le fas­cisme est pré­sent déjà depuis un moment. Les atten­tats ter­ro­ristes fai­sant sauter des ponts, cou­pant les voies fer­rées, détrui­sant les oléo­ducs et gazo­ducs, face au silence de ceux qui avaient l’obligation d’intervenir. L’Histoire les jugera.

Ils vont sûre­ment faire taire radio Magallanes et vous ne pour­rez plus entendre le son métal­lique de ma voix tran­quille. Peu importe, vous conti­nue­rez à m’écouter, je serai tou­jours près de vous, vous aurez au moins le sou­ve­nir d’un homme digne qui fut loyal avec la patrie. Le Peuple doit se défendre et non pas se sacri­fier, il ne doit pas se lais­ser exter­mi­ner et se lais­ser humi­lier. Travailleurs : j’ai confiance dans le Chili et dans son destin. D’autres hommes espèrent plutôt le moment gris et amer où la tra­hi­son s’imposerait. Allez de l’avant sachant que bien­tôt s’ouvriront de grandes ave­nues où pas­sera l’homme libre pour construire une société meilleure.

Vive le Chili, vive le Peuple, vive les tra­vailleurs ! Ce sont mes der­nières paroles, j’ai la cer­ti­tude que le sacri­fice ne sera pas vain et qu’au moins sur­vien­dra une puni­tion morale pour la lâcheté et la tra­hi­son. »

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