Défendre l’éducation et le bien commun

Manifester le dissensus

Par Mis en ligne le 20 mars 2012

L’économie et la poli­tique qué­bé­coises sont aujourd’hui entre les mains d’une oli­gar­chie qui détourne et acca­pare les richesses col­lec­tives à son seul profit. Nos impôts sub­ven­tionnent la com­pé­ti­tion qu’elle livre à d’autres oli­gar­chies, ailleurs dans le monde, et les béné­fices colos­saux qu’elle en retire s’envolent, s’exilent dans les para­dis fis­caux. L’État, com­plice de cette folie, doit alors s’endetter pour finan­cer des pro­jets publics, et faire payer à la popu­la­tion l’usage des biens et des res­sources qui devraient lui reve­nir de droit. Ainsi nous débour­sons dou­ble­ment, comme contri­buables pour finan­cer le jeu de la concur­rence inter­na­tio­nale, et comme « usa­gers » pour accé­der à la santé, à l’énergie, aux trans­ports ou aux res­sources natu­relles. C’est dans cette logique que s’inscrit la hausse des frais de sco­la­rité, qui demande aux étu­diants et à leurs familles de porter le poids de leur édu­ca­tion. Aussi importe-t-il, pour tous ceux qui croient en une société ayant l’intérêt commun pour objec­tif réel, de se lever et de sou­te­nir les étu­diants dans leur lutte. Le texte qui suit fait la cri­tique de la rhé­to­rique néo­li­bé­rale et des argu­ments que l’on entend pour jus­ti­fier cette hausse. Il défend aussi la néces­sité d’affirmer sans conces­sion l’ensemble du modèle social qui sous-tend notre idée d’un droit incon­di­tion­nel à l’éducation.

La pénétration insidieuse de l’idéologie néolibérale

Je suis un pro­fes­seur, un parent et un citoyen sou­lagé. Partout, les étu­diants votent pour une recon­duc­tion de la grève. Un ins­tant, j’ai cru que le retour à l’ordre, le prag­ma­tisme rési­gné et le sens uti­li­taire du devoir pré­vau­draient sur l’indignation, la colère et la révolte face à l’injustice et à l’insulte qui leur est faite. Heureusement, je sous-esti­mais leur déter­mi­na­tion et leur orgueil.

Je suis fier d’eux et sou­lagé, donc, mais pas tota­le­ment rassuré.

En effet, lors des moments où j’ai pu dis­cu­ter avec eux de la hausse des frais de sco­la­rité, c’est tout à fait sidéré que j’ai entendu cer­tains de leurs argu­ments. Certes, ils sont majo­ri­tai­re­ment contre une telle hausse, qu’ils jugent trop forte, trop sou­daine, mal jus­ti­fiée, et ce d’autant plus quand au sein des uni­ver­si­tés les res­sources déjà dis­po­nibles sont clai­re­ment mal admi­nis­trées. En revanche, tous sont loin d’être contre le prin­cipe d’une hausse, qu’ils consi­dèrent comme logique dans un contexte où tous les prix aug­mentent, même ceux pra­ti­qués par des ser­vices publics.

Aussi, lorsque je leur ai parlé de gra­tuité sco­laire, c’est le rire que j’ai sus­cité, comme si j’avais conté une bonne blague. « Nos impôts sont suf­fi­sam­ment élevés comme ça, vous ne croyez pas?! » Plus éton­nant encore, le fait que le gou­ver­ne­ment Charest trouve des mil­liards de dol­lars à injec­ter dans son Plan Nord, qui plus est au profit de cor­po­ra­tions qui ne rever­se­ront qua­si­ment rien en termes de taxes, ne les gênait pas plus que cela. « C’est pour le bien de notre éco­no­mie. Pour la com­pé­ti­ti­vité. » Enfin, quand je leur disais que le Québec dis­pose de suf­fi­sam­ment de moyens pour offrir non seule­ment l’éducation gra­tuite, ils répon­daient alors que tari­fer les études permet de res­pon­sa­bi­li­ser les étu­diants qui les entre­prennent. « Avoir à payer nos études, et donc avoir à tra­vailler ou à nous endet­ter, nous force à nous orga­ni­ser, à gérer notre argent, notre temps et nos prio­ri­tés. C’est impor­tant dans la vie ! »

De fait, un monde où l’éducation est gra­tuite est pour eux un monde de tire-aux-flancs qui étu­dient à vie et para­sitent les hon­nêtes tra­vailleurs ayant eu, eux, la décence et l’altruisme de sacri­fier leur bon­heur indi­vi­duel au profit de la pro­duc­tion de richesses et de l’utilité générale.

Réponse aux objections et pourquoi l’éducation doit être considérée comme une richesse collective

Le pré­sent mou­ve­ment s’inscrit en faux contre ces argu­ments et ces pré­sup­po­sés. Non, l’éducation d’une popu­la­tion n’est pas seule­ment à envi­sa­ger comme un coût. Et l’éducation d’un indi­vidu n’est pas uni­que­ment à conce­voir comme une entre­prise per­son­nelle dont il doit être le seul à porter la charge.

Les connais­sances trans­mises lors d’un cursus sco­laire sont un bien commun, un patri­moine uni­ver­sel qui n’appartient à per­sonne en propre, et qui est le fruit des échanges et du tra­vail col­lec­tif de l’humanité depuis des décen­nies, des cen­te­naires, des mil­lé­naires. N’appartenant à per­sonne en propre, tous les indi­vi­dus qui le sou­haitent doivent pou­voir avoir accès à ce réser­voir. Et ce, dans les meilleures condi­tions pos­sibles, c’est à dire dans des ins­ti­tu­tions sérieuses et bien dotées, sous le suivi de spé­cia­listes qua­li­fiés qui ont défri­ché pour eux la jungle foi­son­nante de ce dans quoi ils pei­ne­raient à trou­ver leur chemin s’ils étaient seuls dans une biblio­thèque ou devant leur écran d’ordinateur, et sur­tout, en ayant le plus de temps et de liberté intel­lec­tuelle à y consa­crer, c’est à dire sans avoir à tra­vailler à-côté.

Ainsi trans­mises, les connais­sances se déve­loppent, s’incarnent, s’actualisent dans la col­lec­ti­vité. La richesse qui en émane est immense et incal­cu­lable à la fois, elle est imma­té­rielle et quo­ti­dien­ne­ment à l’œuvre : elle consti­tue le socle du lien social, elle fonde le rap­port de la société au monde qui l’environne.

Quant à croire que la gra­tuité sco­laire mène­rait au je-m’en-foutisme, c’est avoir en tête une vision bien pes­si­miste de l’être humain, irréa­liste même (car qui peut se per­mettre d’étudier pen­dant des années sans ter­mi­ner aucun cursus, alors qu’il faut par ailleurs vivre, c’est à dire payer son loyer, sa nour­ri­ture, ses trans­ports, etc.?). C’est éga­le­ment faire preuve de très peu d’imagination pour lutter contre les échecs à répé­ti­tion ou le papillon­nage d’un cursus à l’autre. Si contre-inci­ta­tif finan­cier il doit y avoir (et nous répé­tons que c’est la solu­tion la moins créa­tive), celui-ci ne devrait inter­ve­nir qu’une fois l’excès commis, et uni­que­ment pour ceux qui le com­mettent : non pour tous d’entrée de jeu.

En fait, dans tout ce débat, on omet que la gra­tuité crée à l’égard de la com­mu­nauté une rela­tion de gra­ti­tude et de dette. Pas une dette éco­no­mique, qui enri­chit les banques et hypo­thèque la vie des diplô­més pour des dizaines d’années : une dette morale, par laquelle on est recon­nais­sant et dési­reux à son tour, une fois ses études ter­mi­nées, de faire sa part pour les géné­ra­tions sui­vantes. À l’inverse, l’idée que mes études sont mon inves­tis­se­ment a pour effet de faire penser à chacun que son salaire est son argent à soi tout seul, et que l’on ne doit rien à la col­lec­ti­vité. On cherche alors à s’engager socia­le­ment le moins pos­sible, et l’on par­ti­cipe à la créa­tion d’une société ato­mi­sée et indi­vi­dua­liste, mais aussi d’un État pauvre qui est forcé de s’endetter auprès des fonds privés pour avoir les moyens de faire les inves­tis­se­ments que seul lui peut faire, et notam­ment, ceux pour les­quels les pro­fits sont nuls, minimes ou non immédiats.

Les étudiants, de nouveaux bourgeois ?

Mais ici, il faut encore insis­ter un peu. Car cer­tains de ces argu­ments sont une variante de l’idée rebat­tue selon laquelle les étu­diants peuvent payer cette hausse dans la mesure où ils trouvent par ailleurs de l’argent pour s’offrir des bibe­lots élec­tro­niques, des abon­ne­ments télé­pho­niques, des voi­tures, des vête­ments de mode ou encore des vacances au ski ou dans le Sud…

Dans toute cette argu­men­ta­tion, on ne peut qu’admirer le retour­ne­ment dia­lec­tique qui consiste, pour des néo­li­bé­raux, à reprendre en charge (Ô comble du toupet) la cri­tique que les mar­xistes font à l’endroit de la bour­geoi­sie : la bour­geoi­sie, cette mino­rité de pri­vi­lé­giés qui exploitent les tra­vailleurs qui sont à leur ser­vice. Dans ce cas précis, les bour­geois sont les étu­diants qui embrassent les pro­messes de la société de consom­ma­tion, et qui, pour pou­voir satis­faire leurs petits plai­sirs nar­cis­siques, exploi­te­raient tous ceux qui tra­vaillent et paient des impôts.

On voit bien com­ment ce rai­son­ne­ment crée de toute pièce deux classes à l’intérieur de ce qui dans les faits n’en est qu’une seule : on oppose arti­fi­ciel­le­ment le tra­vailleur qui paie des impôts et l’étudiant qui est un futur tra­vailleur. Or dans les faits, ceux qui tra­vaillent paient pour leurs enfants qui étu­dient et pour leurs aînés qui sont à la retraite, et ainsi de suite, géné­ra­tion après géné­ra­tion… Ces caté­go­ries ne sont pas des groupes anta­go­nistes aux inté­rêts diver­gents : c’est le même groupe, pris à trois moments spé­ci­fiques de son exis­tence sociale.

Diviser pour régner, la règle est ici par­fai­te­ment bien appli­quée. Or, la vraie divi­sion de classe, celle que dis­si­mule cette mani­pu­la­tion sophis­tique, est ailleurs : entre les tra­vailleurs, qu’ils soient anciens, pré­sents ou futurs, et ceux qui les exploitent véri­ta­ble­ment, c’est à dire les action­naires qui pos­sèdent les entre­prises dans les­quelles ils tra­vaillent, les uni­ver­si­tés dans les­quelles ils étu­dient et les fonds de pen­sion dans les­quels ils ont patiem­ment épargné.

Par contre, on peut effec­ti­ve­ment déplo­rer que le peu d’argent qu’ils ont, nos étu­diants l’utilisent pour faire tour­ner l’économie mar­chande et la société de consom­ma­tion. Mais que faut-il y voir sinon un manque d’éducation cri­tique ? Et donc, la néces­sité d’aug­men­ter l’accès aux études, à des connais­sances géné­ra­listes, non limi­tées à l’optique d’arrimage au marché qui est l’obsession de nos gou­ver­ne­ments et des repré­sen­tants du patronat.

Encore une fois, ceux qui for­mulent cette attaque font preuve d’une mau­vaise foi sans ver­gogne, puisqu’ils cri­tiquent les com­por­te­ments qu’ils contri­buent à engen­drer par la mise à sac des sec­teurs non-mar­chands et par le minage sys­té­ma­tique de la culture du désintéressement.

Des idées néolibérales qui trottent dans l’esprit de notre jeunesse et notre rôle à cet égard

Revenons à nos étu­diants et au dis­cours néo­li­bé­ral qui émane de leur bouche, par­fois même de la bouche de ceux qui prônent la grève… Je crois que de ce point de vue, nous avons la jeu­nesse que nous méritons.

Car au Québec, nous sommes fiers de nos jeunes qui tra­vaillent pour finan­cer leurs études, leur loyer et leurs biens de consom­ma­tion per­son­nels, qui sont mûrs et adultes, qui volent de leurs propres ailes en étant au fait de la « réa­lité concrète » du monde. Mais au pas­sage, on oublie que le monde du tra­vail laisse son empreinte dans leurs esprits, en leur incul­quant les valeurs de la com­pé­ti­tion, de la pro­priété privée et du « plus vaut plus » : un monde où chaque inter­ven­tion éta­tique qui ne va pas dans le sens d’une déré­gle­men­ta­tion ou d’une sub­ven­tion à l’initiative entre­pre­neu­riale est vécue comme une intru­sion, comme un vol.

L’idéologie du tra­vail, où chacun sacri­fie son temps de vie propre à l’autel de la pro­duc­ti­vité et de l’enrichissement per­son­nel, est ainsi érigée par eux en totem absolu, et c’est un véri­table res­sen­ti­ment qu’ils éprouvent à l’égard de ceux qui n’ont pas fait, comme eux, le choix de la souf­france et de l’aliénation. Leur vision de la société ? Un marché, où chacun doit se battre, s’ajuster, inves­tir en soi-même, et où la fra­gi­lité est à mettre sur le dos seul de celui qui en est le por­teur ; pas de soli­da­rité, pas de mutua­li­sa­tion des risques et des coûts, tout au plus de la pitié pour ceux qui échouent alors qu’ils font preuve de volon­ta­risme. Leur vision de la poli­tique ? Une farce où quelques pan­tins méga­lo­manes s’agitent cyni­que­ment devant une masse de pan­tins cré­dules et sans pouvoir.

Dans ce cadre, quel est notre rôle à nous, pro­fes­seurs – pour ne pas dire notre fonc­tion ? Eh bien nous devons ral­lu­mer les réver­bères en voie d’extinction de l’imaginaire poli­tique, nous devons donner à nos étu­diants les moyens de penser d’autres topo­gra­phies, d’autres possibles.

La grève : moyen de pression et preuve d’engagement démocratique

Et en pre­mier lieu, cela implique de sou­te­nir leur grève sans réserve.

Rappelons à cet égard que la grève étu­diante consti­tue un moyen de pres­sion réel sur le gou­ver­ne­ment : contrai­re­ment à ce que pré­tend sa stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion, c’est lui qui a le plus à y perdre. En cas d’annulation, il ne s’agirait en effet pas moins que de payer une deuxième fois les pro­fes­seurs pour donner les mêmes cours aux mêmes étu­diants. Et en cas de report allant jusqu’aux vacances conven­tion­nées des pro­fes­seurs, il s’agirait de payer ceux-ci en heures sup­plé­men­taires. À cela s’ajoute toute la cohorte des nou­veaux étu­diants qui arrivent pour l’été et l’automne pro­chain… Où les placer et quels pro­fes­seurs leur attri­buer si toutes les res­sources sont déjà réqui­si­tion­nées pour les étu­diants de cette ses­sion d’hiver ?

C’est un casse-tête qui se pro­file à l’horizon des rec­teurs d’Université et des direc­tions de Cegep ! Même s’ils s’abstiennent d’en parler, à l’heure qu’il est, ils sont très cer­tai­ne­ment en train de passer des coups de fil inquiets à la ministre. Plus ils envoient de menaces et de signaux de fer­meté aux étu­diants, plus cela montre leur ner­vo­sité, et plus on peut se dire qu’ils pressent le gou­ver­ne­ment de négo­cier : plus cela signi­fie, donc, que notre cause est en train de gagner.

Et puis il y a autre chose. Être contre la hausse mais contre la grève ne fait aucun sens (du moins pas si l’on a à cœur d’aller au bout de ses idées). Seule une per­tur­ba­tion concrète de la vie éco­no­mique est apte à pro­vo­quer une trans­for­ma­tion de la donne. Voter dif­fé­rem­ment aux pro­chaines élec­tions est une bonne chose, mais mani­fes­ter aujourd’hui, et pro­fi­ter des oreilles et des tri­bunes qui s’ouvrent pour défendre un autre modèle social est encore mieux.

Rappelons ici que la démo­cra­tie est pré­ci­sé­ment fondée sur cette dyna­mique de sub­ver­sion interne et de confron­ta­tion des idées, sur l’entretien vivace de rap­ports de force. Le bon citoyen doit savoir déso­béir et intro­duire un brin de dis­sen­sus dans l’ordre des choses lorsque celui-ci tend vers l’iniquité et la néga­tion des valeurs col­lec­tives fondamentales.

Une démo­cra­tie qui serait prise pour acquise et sur laquelle on s’assoirait pour s’enrouler dans ses petites affaires pri­vées, serait une démo­cra­tie morte : elle serait en fait une tyran­nie dégui­sée, la domi­na­tion poli­tique et idéo­lo­gique d’un groupe qui aurait réussi à faire croire aux autres groupes que leurs inté­rêts sont les siens. Et c’est aussi contre cela, que nous sommes en train de nous battre.

Pourquoi il ne faut pas se limiter aux arguments comptables pour lutter contre la hausse

Dans les dis­cours pro­po­sés par cette grève, il faut tou­te­fois ne pas se conten­ter des slo­gans du type « 1625$, ça ne passe pas », qui consistent sim­ple­ment à défendre le retour au statu quo.

Faire le jeu du calcul comp­table, c’est se mettre une balle dans le pied. Parce que c’est parler le lan­gage hégé­mo­nique du sys­tème en place. C’est entrer dans une arène truf­fée de pièges et où toutes les issues, même le retrait du projet, contri­buent à l’avancée de la logique néo­li­bé­rale et des dis­cours qui la portent.

Souvenons-nous : en 2005, lors de la lutte pour la non-sup­pres­sion des fameux 103 mil­lions, nous avions volon­tai­re­ment évacué de nos reven­di­ca­tions toute forme de radi­ca­lité, et ce, afin de faire consen­sus et de ne pas nous mettre la popu­la­tion à dos. Grave erreur. Le résul­tat, nous l’avons aujourd’hui : le gou­ver­ne­ment du même Charest revient avec une nou­velle pro­po­si­tion, tout aussi scan­da­leuse, et entre temps, les valeurs qui guident ce projet se sont impré­gnées davan­tage dans les consciences, même celles de ses vic­times, même celles de ceux qui les com­battent. Ainsi, le fait de payer cher pour étu­dier, pour la grande majo­rité, est main­te­nant presque natu­rel, voire « juste ».

Pourquoi le monde du travail tel qu’il est aujourd’hui s’accommoderait très bien d’une hausse des frais de scolarité

Par ailleurs, être tenté par une bataille d’experts revient à sous-esti­mer la pro­po­si­tion de notre adver­saire poli­tique et le fait qu’il a par­fai­te­ment pensé son coup.

Car non, l’économie qué­bé­coise ne pâti­rait pas d’une hausse des frais de sco­la­rité : au contraire, les indices et chiffres ne s’en por­te­raient que mieux ! (Quant à savoir si les richesses ainsi déga­gées seraient répar­ties équi­ta­ble­ment, c’est évi­dem­ment une autre question…)

Pour s’en convaincre, il suffit de regar­der un peu atten­ti­ve­ment ce qu’est devenu le monde du tra­vail au cours des vingt der­nières années. Nous vou­drions que nos jeunes accèdent tous aux études et qu’ils en sortent avec le moins de dettes pos­sibles, mais avons-nous bien conscience du lieu où ils vont mettre les pieds ? Avons-nous bien à l’esprit ce qu’implique le fait d’être une éco­no­mie de ser­vices, gérée par un capi­ta­lisme action­na­rial, le tout dans un contexte de glo­ba­li­sa­tion ? Les niveaux de pro­duc­ti­vité sont tels et la pro­duc­tion est orga­ni­sée de telle façon que l’économie a besoin de tout autre chose que lors des der­nières décen­nies, où il était vital pour une nation de voir la majo­rité de sa jeu­nesse accé­der aux études supérieures.

Ainsi, avec la hausse, on sait que les classes popu­laires ne pour­ront accé­der aux études. Qu’importe ! Ce seront des tra­vailleurs pré­caires prêts à tout pour gagner de petits salaires. Au pire, ils seront chô­meurs, mais l’économie est si per­for­mante qu’elle peut très bien fonc­tion­ner sans eux. Mieux : ils for­me­ront l’armée de réserve idéale pour faire pres­sion sur les salaires et les esprits des autres tra­vailleurs. Pour consom­mer, ils s’endetteront… la machine n’est pas à court de solu­tions pour trou­ver tou­jours le moyen de tourner.

Avec la hausse, on sait aussi que les classes moyennes pour­ront rare­ment aller au-delà du niveau Bac ou Maîtrise, et encore, en tra­vaillant, c’est à dire en n’ayant pas les moyens de se consa­crer plei­ne­ment à leurs études et donc d’approfondir les connais­sances qu’ils acquer­ront. Qu’importe ! Qui a encore la naï­veté de croire qu’un employeur embau­chant le dépo­si­taire d’un diplôme en lit­té­ra­ture, en phi­lo­so­phie ou en sciences poli­tiques s’intéresse réel­le­ment à ce que celui-ci a absorbé comme conte­nus?! Avouons-le, ce qui inté­resse l’employeur, ce sont les signaux qu’un diplômé envoie : avoir un Bac ou une Maîtrise, cela signi­fie être sérieux, être capable d’obéir à des direc­tives et de faire preuve d’un mini­mum de créa­ti­vité, être apte à com­prendre des ins­truc­tions et à inté­grer des infor­ma­tions, être doté de moti­va­tion et d’un sens cer­tain de l’implication dans ce que l’on fait. Quant aux ficelles concrètes du métier, notre diplômé les appren­dra sur le tas, et son endet­te­ment ne le rendra que plus dili­gent et mal­léable, plus dési­reux de donner son éner­gie et sa recon­nais­sance à l’entreprise qui lui « accor­dera sa confiance » en l’engageant.

Quant aux mino­ri­taires qui pous­se­ront jusqu’au doc­to­rat et qui for­me­ront la classe des mana­gers, leur dette encore plus élevée saura pro­ba­ble­ment gommer les scru­pules qu’ils pour­raient éprou­ver dans leur « ges­tion des res­sources humaines ». Sans doute sup­por­te­ront-ils mieux la situa­tion para­doxale qui les conduira à rever­ser la pres­sion qu’ils subissent eux-mêmes des big boss aux com­mandes. Gageons qu’ils joue­ront très cer­tai­ne­ment avec plus de convic­tion la rhé­to­rique de l’ « enga­ge­ment per­son­nel », du « ser­vice client » et du « déve­lop­pe­ment de soi par le dépas­se­ment de soi » à leurs subor­don­nés qu’ils pressent comme des citrons, et ce, en sachant per­ti­nem­ment que la seule chose qui compte en bout de ligne est de faire plus avec moins pour satis­faire la soif de ren­de­ment des actionnaires.

Pourquoi revendiquer le droit à l’éducation et la gratuité scolaire ne suffisent pas non plus

C’est ça, le monde du tra­vail aujourd’hui. Ceux qui ont acquis des connais­sances ne les y uti­li­se­ront pas. Au mieux, conser­ve­ront-ils un amour pour la culture et l’intellect qui don­nera un sens à leur vie dans leurs moments de loi­sirs, ou plus tard, lorsqu’ils pren­dront leur retraite. Au pire, cela les humi­liera, et ils res­sen­ti­ront de l’amertume à l’égard de la mas­ca­rade méri­to­cra­tique et cultu­ra­liste qu’on leur aura servie à l’université.

Limiter nos reven­di­ca­tions à la défense de l’éducation comme un droit, ou à la gra­tuité sco­laire, c’est ne pas inté­grer à nos consi­dé­ra­tions l’après-études qui attend tous ces frais diplô­més que nous appe­lons de nos vœux. Un monde où les gens sont coupés de leurs aspi­ra­tions et de leur iden­tité, sous pres­sion en per­ma­nence, en com­pé­ti­tion les uns avec les autres, mais où les indices éco­no­miques et les pro­fits explosent. Un monde où, cerise sur le gâteau, la fatigue et la frus­tra­tion rendent les pions de ce jeu beau­coup plus ouverts aux dis­cours sim­plistes qui leur pré­sentent les exclus et les mar­gi­naux du sys­tème, ou les défen­seurs d’autres alter­na­tives, comme les res­pon­sables et les contri­bu­teurs de leur misère affec­tive et existentielle.

C’est pour­quoi, si nous dési­rons réel­le­ment défendre l’éducation, il faut aussi défendre l’idée d’un autre monde du tra­vail : où les déten­teurs de connais­sances ne seraient pas réduits à des ouvriers spé­cia­li­sés de l’intellect, devant méca­ni­que­ment suivre des pro­to­coles, s’ajuster opti­ma­le­ment aux direc­tives dic­tées par des sys­tèmes experts, et recon­duire sur leurs col­lègues la vio­lence sans laquelle l’obéissance à cet ordre alié­nant serait impossible.

Comment d’autres effets, dénoncés par nous comme pervers, vont aussi dans le sens du « progrès économique »

Il y avait la cerise sur le gâteau, voici main­te­nant le gla­çage, la chan­tilly, les sucres colo­rés et les petits san­tons décoratifs !

Car on sait que la hausse risque de vider en partie les uni­ver­si­tés. Tant mieux ! Cela fera moins de pro­fes­seurs et de per­son­nels à payer.

On sait éga­le­ment que la hausse engen­drera la mise en dif­fi­culté des filières non « opti­males », non adap­tées aux demandes propres du marché, comme les sciences humaines, les sciences fon­da­men­tales, la lit­té­ra­ture, l’histoire de l’art ou la phi­lo­so­phie. Pertes sèches pour la culture col­lec­tive ? Et alors?! Que diable, il faut savoir s’adapter, c’est ainsi qu’a tou­jours marché le monde ! C’est fini le confort et les pri­vi­lèges ! Ces filières seront « enfin » pous­sées à faire preuve de créa­ti­vité et trou­ver le moyen d’ « appli­quer » leurs conte­nus aux besoins du capi­tal et de la société contem­po­raine. Chaire de lit­té­ra­ture appli­quée aux blogs ? Chaire d’art appli­qué à la télé­réa­lité ? Chaire de phi­lo­so­phie appli­quée à l’éthique des affaires ? Chaire de mathé­ma­tiques pures appli­quées à la ges­tion comp­table des ren­de­ments ? Rien ne doit arrê­ter les vents du chan­ge­ment ! Même si ce sont des vents contraires au pro­grès humain, à la culture et à l’équilibre de la col­lec­ti­vité qu’ils poussent sans égard ni ménagement.

On sait enfin que cette hausse désa­van­ta­gera bien des « régions », où les reve­nus sont trop bas pour que des gens puissent se per­mettre un démé­na­ge­ment vers les centres urbains en plus des frais d’études. On a déjà l’exemple avec les étu­diants en méde­cine qui, plus riches et plus cita­dins, ne vont pas exer­cer dans les cam­pagnes… De fait, ces régions devien­dront des zones sinis­trées du point de vue des savoirs, des connais­sances et des com­pé­tences qui ne s’y rever­se­ront pas : mar­gi­nales, elles le seront en tous points. Mais encore une fois, qu’importe ! Cela four­nira au gou­ver­ne­ment une excel­lente occa­sion de décré­ter des « zones franches » (sans taxe) afin d’encourager et de récom­pen­ser les entre­prises « cha­ri­tables » qui dans leur magna­ni­mité accep­te­ront de s’y installer.

Le néolibéralisme : entre rhétorique libérale et vampirisation des ressources collectives

Bienvenue dans le monde du néo­li­bé­ra­lisme, qui avance der­rière une rhé­to­rique faite de res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle, de liberté d’entreprendre et de droit à la jouis­sance de sa pro­priété privée, faite de pro­mo­tion des pro­grès tech­niques et du bon­heur col­lec­tif par la com­pé­ti­ti­vité et la consom­ma­tion. Qui parle le lan­gage du libé­ra­lisme clas­sique tel qu’il se défi­nis­sait au 18ème siècle, mais qui, dans les faits, relève davan­tage de l’oligarchie et du détour­ne­ment de fonds institutionnalisé.

Car dans le même temps, l’État et ses struc­tures demeurent, le poids de l’impôt ne dimi­nue pas pour les classes tra­vailleuses et les inter­ven­tions gou­ver­ne­men­tales se pour­suivent… Nous n’en voyons presque plus les preuves au quo­ti­dien ? C’est tout sim­ple­ment parce que tout ceci est para­sité, sous­trait à la col­lec­ti­vité pour être acca­paré par le sec­teur privé. L’État et ses moyens colos­saux (on tend à l’oublier de plus en plus à force de les voir s’éloigner de nos pré­oc­cu­pa­tions jour­na­lières) sont captés par une mino­rité de pos­sé­dants qui s’en servent pour sub­ven­tion­ner leur com­pé­ti­ti­vité et décu­pler leurs capitaux.

Les exemples sont légions. Aussi, limi­tons-nous au seul cas de l’éducation…

Aujourd’hui, qu’est-ce que la recherche uni­ver­si­taire ? Des cher­cheurs payés par le contri­buable, mais qui tra­vaillent sous l’impulsion et les orien­ta­tions du marché, qui en retour verse de déri­soires mon­tants des­ti­nés à paraître finan­cer le tout. On éco­no­mise ainsi les inves­tis­se­ments énormes qu’impliquerait le fait de faire ces recherches par soi-même. Quant aux bre­vets et aux droits d’exploitation qui leur sont liés, évi­dem­ment, le marché les empoche à la fin, cadeau du contri­buable reconnaissant !

Autre exemple, celui des prêts et bourses, qui coûte à l’État en frais ban­caires plus cher qu’un sys­tème de bourses sans contre­par­tie qu’il finan­ce­rait par lui-même. En effet, en plus de payer les inté­rêts pour l’étudiant pen­dant que celui-ci fait ses études, l’État paie encore pour les étu­diants qui ne par­viennent pas à rem­bour­ser leurs prêts. La banque, quant à elle, est dou­ble­ment gagnante, fai­sant des prêts sans risque et encais­sant des devises du côté de l’État comme du côté du diplômé qui lui sera par ailleurs acquis à vie comme client…

Hors du domaine de l’éducation, on pour­rait ana­ly­ser de la même façon les allè­ge­ments fis­caux aux entre­prises, qui font porter à la col­lec­ti­vité le poids des exter­na­li­tés néga­tives qu’elles engendrent (pol­lu­tion, épui­se­ment des res­sources natu­relles, usure des voies publiques, des­truc­tion des équi­libres éco­no­miques locaux…); ou encore le nombre crois­sant d’investissements publics qui n’ont d’autre fonc­tion que de se sub­sti­tuer aux inves­tis­se­ments que le privé devrait faire en son nom propre dans un « vrai » sys­tème libé­ral ; ou enfin les REER et autres épargnes libres d’impôts qui rem­plissent les caisses des banques tout en vidant celles de l’État par les cré­dits fis­caux qu’il octroie.

Pour le néo­li­bé­ra­lisme, rien ne doit échap­per au « par­te­na­riat public-privé », à ce mécé­nat inversé de la part de la masse indus­trieuse à l’égard de la mino­rité pos­sé­dante. La santé, l’éducation, la recherche scien­ti­fique et tech­no­lo­gique, la pro­duc­tion indus­trielle, les ser­vices, l’agriculture, l’art, l’exploitation des res­sources natu­relles, les trans­ports, l’énergie… tous les espaces où l’humain œuvre et s’engage, toutes les choses qui font du sens pour une com­mu­nauté, toutes les choses sur les­quelles reposent sa per­ma­nence, consti­tuent une mine pour le sec­teur privé et pour l’actionnariat qui en dicte les règles de jeu. Et plus ces sec­teurs sont vierges de mar­chan­di­sa­tion, plus ils sont juteux. L’État n’a plus alors qu’à dérou­ler le tapis rouge à-coups de décrets, de déré­gle­men­ta­tions, de réin­gé­nie­rie, d’allègements fis­caux ou de sub­ven­tions directes et indirectes.

Dès lors, ter­rible et tra­gique cou­ron­ne­ment, la popu­la­tion, aigrie de payer des impôts et des taxes dont elle ne voit pas la cou­leur en retour, se met de plus en plus à penser et à voter libé­ral ou conser­va­teur, c’est à dire contre cet État dont elle croit à tort que les relents sociaux la privent de la part qui lui revient. La boucle est bou­clée, le cercle (vicieux) clos.

Conclusion : Affirmer haut et fort le monde depuis lequel nous parlons

Alors il ne faut pas limi­ter cette lutte contre la hausse des frais de sco­la­rité à une bataille de chiffres ou à la simple idée du droit à la scolarité.

Sans quoi on obli­tère les valeurs plus fon­da­men­tales qui doivent nous animer. Sans quoi on manque l’occasion d’affirmer haut, fort et en toutes lettres l’intégralité des prin­cipes qui sous-tendent notre mou­ve­ment. Sans quoi on perd de vue le monde, en tout point dif­fé­rent de celui décrit plus haut, depuis lequel nous nous positionnons.

Quel est ce monde ? Quels sont ces prin­cipes ? Quelles sont ces valeurs ? Que vou­lons-nous ? Que devrions-nous vou­loir si nous vou­lons êtres cohé­rents avec nous-mêmes ?

Nous vou­lons tout d’abord un monde où l’éducation est acces­sible à tous. Et donc aussi un monde où le fait d’avoir acquis des connais­sances et des savoirs peut être vécu comme tel dans le cadre de son acti­vité pro­fes­sion­nelle. C’est à dire un monde où le tra­vail n’est pas entiè­re­ment dévoué à dégor­ger du cash pour l’oligarchie des action­naires qui pos­sède l’économie mon­diale et dicte aux gou­ver­ne­ments du globe la poli­tique qu’ils doivent mener. C’est à dire un monde tourné vers la convi­via­lité, pour reprendre le concept de l’économiste Ivan Illich : à mesure humaine, centré sur le bien-être des gens et la dura­bi­lité éco­lo­gique. Un monde enfin où les concepts de soli­da­rité, de col­lec­ti­vité et de jus­tice sociale ne passent pas pour des absur­di­tés et ne sont pas balayés comme les sou­ve­nirs bru­meux d’un âge d’or révolu auquel se cram­ponnent pathé­ti­que­ment quelques « nos­tal­giques irréalistes ».

C’est uni­que­ment en reven­di­quant un tel monde que nous nous ren­drons capables de lutter contre la ten­ta­tive de putsch idéo­lo­gique et éco­no­mique que consti­tue, parmi bien d’autres mesures, la hausse des frais de scolarité.

Il s’agit de lutter sans conces­sion, sans incon­sé­quence, sans recherche crain­tive d’un consen­sus qui ne contri­bue­rait qu’à affai­blir nos posi­tions et à effa­cer de notre regard le monde que nous devons porter au devant de la scène.

C’est en nous res­pec­tant, nous et nos convic­tions pro­fondes, que nous gagne­rons le res­pect et l’écoute des autres.

Joan Sénéchal
Professeur de phi­lo­so­phie au Collège Ahuntsic
Membre du col­lec­tif de réflexion Dissensus

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