Discours d’inauguration officielle de l’îlot Voyageur

Par Mis en ligne le 20 mars 2012

Mesdames, Messieurs, Étudiants, Écoliers, Citoyens, Québécoises, Québécois,

Bienvenue.

Merci de prendre part à cette grande fête, à cette inau­gu­ra­tion offi­cielle de l’îlot Voyageur. Soyons fiers, soyons heu­reux, admi­rons ce site enchan­teur, cet endroit buco­lique, cette struc­ture colos­sale ; exta­sions-nous devant sa beauté et sa gran­deur, contem­plons-le, aimons l’îlot : il est le reflet de tout ce qu’on a rêvé pour nous, des bons soins de notre gou­ver­ne­ment, de tout ce que le minis­tère de l’Éducation entre­voit pour les géné­ra­tions futures. N’y voyez-vous pas l’incarnation même de l’administration de notre sys­tème d’éducation : une struc­ture monu­men­tale, fis­su­rée de toutes parts, cor­rom­pue par la rouille et les scan­dales, l’errance et la bêtise ? N’y voyez-vous pas la com­pli­cité d’un gou­ver­ne­ment qui aime­rait nous voir plier l’échine ? Jean Charest s’est trompé quand il nous a parlé du Plan Nord ; il est ici, le chan­tier d’une génération !

C’est en toute bien­veillance, nous a-t-on dit, qu’on l’a ima­giné pour nous, notre îlot. C’était notre espoir, notre défi­ni­tion du pro­grès, notre pers­pec­tive sur le monde, notre orgueil. C’était un rêve, un projet por­teur, la maté­ria­li­sa­tion de tout ce que nous sommes, nos plus grandes aspi­ra­tions cris­tal­li­sées dans cette uti­li­sa­tion on ne peut plus judi­cieuse de l’espace et des fonds publics. C’était, réunis dans une même enceinte, des rési­dences uni­ver­si­taires luxueuses, une tour à bureaux de 16 étages, des com­merces, un sta­tion­ne­ment de 800 places, une sta­tion cen­trale d’autobus… ah ! j’oubliais, quelques pauvres salles de classe. La pros­pé­rité comme seul impé­ra­tif, on l’a voulu beau et propre, notre îlot. Exit les iti­né­rants et la plèbe, vive le béton ! N’allons pas croire qu’il s’agit d’un désastre, voyons plutôt l’envergure de l’îlot. Peut-on repro­cher à nos ges­tion­naires che­vron­nés d’avoir vu trop grand ? Réjouissons-nous de ces idées de gran­deur, appré­cions l’outrecuidance néo­li­bé­rale dans toute sa splen­deur, glo­ri­fions-en le triomphe !

Non seule­ment a-t-on voulu le faire à notre image, mais il est à nous, l’îlot Voyageur. Plus de 500 mil­lions de dol­lars puisés à même nos poches se trouvent incrus­tés dans sa struc­ture, dans ses fis­sures, dans sa pré­ca­rité. Ce gouffre finan­cier frappé par la décré­pi­tude avant même la fin de sa construc­tion, ce reje­ton de la ges­tion éclai­rée des fonds publics qui s’affaisse avant même d’avoir pu envi­sa­ger un avenir, nous l’avons tous financé. Nous ne sau­rons peut-être jamais dans quelle mesure, puisque la logique admi­nis­tra­tive néo­li­bé­rale dans sa conni­vence avec le privé sait étouf­fer les scan­dales, recou­vrir l’abjection, maquiller les erreurs, pré­tendre une saine ges­tion, comme si le camou­flage éhonté accor­dait d’emblée l’impunité. Affublons-le d’un énorme carré rouge, faites comme chez vous, appro­prions-nous cet espace. Mes amis, célé­brons l’indigence et la super­che­rie, pre­nons part à cette fête au chevet de ce grand malade que nous main­te­nons en vie arti­fi­ciel­le­ment à coups de mil­lions de dol­lars. Gargarisons-nous de cette méta­phore de la valo­ri­sa­tion du savoir dans notre belle pro­vince. Mais, au fait, a-t-on un jour sou­haité pro­mou­voir la connais­sance avant l’immobilisation, voire l’immobilisme, dans nos ins­ti­tu­tions d’enseignement sous le gou­ver­ne­ment Charest ? La magie du PPP n’a-t-elle pas opéré ? La gour­man­dise capi­ta­liste n’a-t.elle pas tout dévoré ?

On nous vou­drait ser­viles, ilotes du nau­frage de l’éducation, assu­jet­tis au pou­voir. Mais le nau­frage, c’est celui de la logique de l’entreprise privée appli­quée à la ges­tion du bien public. On ne nous fera pas porter ces bavures. Si le gâchis que nous contem­plons incarne l’engourdissement de nos mémoires, les efforts envi­sa­gés pour en cacher la souillure ne sau­raient atro­phier entiè­re­ment nos consciences à l’heure où le gou­ver­ne­ment vou­drait nous faire avaler une des mesures les plus à droite de son his­toire récente. Parce que le peuple qué­bé­cois a su mener les luttes qui font que nous par­lons encore fran­çais en cette terre du Québec, parce que nous nous sou­ve­nons des géné­ra­tions pré­cé­dentes qui se sont bat­tues pour notre fierté, pour tendre vers l’égalité et la jus­tice sociale. Nous sommes ici debout, et devant la gran­deur de la bêtise, nous res­te­rons debout.

La fierté nous unit ici, mais n’oublions pas, mes­dames, mes­sieurs, nos devoirs et nos obli­ga­tions. Étudiants, lâches, fai­néants, n’avez-vous pas honte de fes­toyer ainsi ? Vous devez four­nir votre juste part, vous échi­ner au tra­vail, com­pro­mettre votre réus­site sco­laire dans l’espoir de vous payer un diplôme. Nous sommes d’accord avec vous, Madame Beauchamp, Monsieur Bachand : l’éducation a un prix. Or, les prio­ri­tés du minis­tère de l’Éducation, l’îlot Voyageur au pre­mier chef, nous démontrent que bien plus que d’un sous-finan­ce­ment, c’est de l’errance admi­nis­tra­tive que souffrent nos uni­ver­si­tés. Mais… tandis que nous y sommes, pen­sons-y… Tout est là, dans l’îlot, je vous l’ai dit ! Les 265 mil­lions dont on veut dépouiller les étu­diants ont été plu­sieurs fois englou­tis ici. La hausse des droits de sco­la­rité ne repré­sente quelques briques dans cet abîme de la ges­tion mal­saine. Or, quel ser­vice pour­rait exiger une aug­men­ta­tion de tarif de l’ordre de 75 %, voire de 127 % si on tient compte des dix der­nières années, sans s’attirer les foudres de la popu­la­tion ? Cette aug­men­ta­tion qui ferait passer de 12 à 17 % la contri­bu­tion de l’étudiant au coût de son diplôme, elle git sous ce monstre de l’avidité des admi­nis­tra­teurs. Elle est ici, cette juste part, sous cinq cents mil­lions de dol­lars de béton, de rouille et de méprise. Elle est dans la prime de départ de 173 000 $ que nous avons gra­cieu­se­ment offerte au rec­teur Roch Denis en guise de remer­cie­ment pour sa ges­tion exem­plaire qui a mené l’UQAM au bord de la faillite. Elle est dans le salaire annuel de 350 000 $ que nous avons versé à la rec­trice de l’Université Concordia, dans sa prime de départ de 703 500 $, dans toutes les primes et les salaires odieux, les cadeaux, les men­songes, dans tous les gestes par les­quels la ges­tion capi­ta­liste de l’éducation détourne les enjeux de l’intérêt collectif.

Madame Beauchamp, Monsieur Bachand, vous consta­tez votre erreur, vous êtes tout excu­sés. Vous avez com­pris, comme Guy Rocher l’a rap­pelé avec beau­coup de sagesse, que la juste part n’a de sens que dans une société qui est juste, qu’elle consti­tue une aber­ra­tion dans une logique néo­li­bé­rale qui ne cesse de creu­ser les inéga­li­tés. Vous vous êtes aussi trom­pés de des­ti­na­taire quand est venu le temps d’envoyer votre fac­ture. Vous avez beau­coup à faire, on ne peut pas vous en vou­loir. Envoyez le tout à mes­dames et mes­sieurs les rec­teurs, prenez l’îlot, on vous le laisse. Au fond, ce que vous vou­liez nous dire, c’est que vous voulez RENDRE aux étu­diants leur juste part, que des mil­liards de dol­lars inves­tis par les hon­nêtes citoyens, dila­pi­dés dans le béton, vous avez décidé de rendre aux étu­diants ce qui leur revient de droit : un accès aux études supé­rieures com­pa­rable à celui dont vous avez vous-même pro­fité. Nous ne vous deman­dons rien de plus. Faites vos devoirs en revoyant d’abord votre com­pré­hen­sion de la notion d’éducation. Ce n’est pas une mar­chan­dise à pro­mou­voir, Madame Beauchamp, pas plus qu’un ins­tru­ment mis au ser­vice de l’entreprise privée. Pourquoi pré­voir de 10 à 20 % du budget pour le posi­tion­ne­ment concur­ren­tiel des éta­blis­se­ments, pour la publi­cité ? Pourquoi tout inves­tir dans des infra­struc­tures, mul­ti­plier les bâti­ments, les admi­nis­tra­teurs et le per­son­nel non ensei­gnant sans aug­men­ter le nombre de pro­grammes, d’étudiants, de diplô­més ? Génération construc­tion, édu­ca­tion béton ? Les étu­diants sau­raient quoi faire de ces fonds pré­cieux. Autre tache à votre bul­le­tin : le concept d’investissement vous échappe mani­fes­te­ment ; il inclut les infra­struc­tures, certes, mais avant tout les choix de société. Une popu­la­tion édu­quée n’est-elle pas syno­nyme de pro­grès ? Interrogez-vous sur la juste part de l’État dans son déve­lop­pe­ment. Faites vos devoirs, Madame Beauchamp, les étu­diants feront les leurs.

À l’heure où le mou­ve­ment étu­diant prend une ampleur sans pré­cé­dent, au moment où 200 000 étu­diants en grève reven­diquent haut et fort leur droit à une édu­ca­tion acces­sible, au moment où les citoyens de tous les hori­zons recon­naissent leur rôle dans cette lutte, alors que nous sommes tous, au nom de la soli­da­rité sociale, ras­sem­blés en cet espace qui nous appar­tient, appro­prions-nous notre avenir. Insurgeons-nous devant cette société en friche. Élevons-nous devant les ruines de l’éducation. Refusons d’engluer nos enfants dans ce chan­tier d’une géné­ra­tion, d’assister à l’amputation des talents qui per­mettent au Québec son rayon­ne­ment inter­na­tio­nal. Nous n’avons pas à deve­nir un peuple fla­geo­lant qui vacille entre l’ignorance et l’endettement, qui choi­sit des deux maux le moindre. Solidifions nos assises, com­blons nos fis­sures. La gra­tuité sco­laire n’est pas une utopie, un Eldorado, un îlot Voyageur. C’est le droit et le devoir qui nous anime tous. Réclamons notre juste part, por­tons fiè­re­ment ce carré rouge découpé à même le ruban d’inauguration offi­cielle, carré rouge qui sym­bo­lise notre apport à la lutte pour l’éducation acces­sible à tous !

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