Discours d’inauguration officielle de l’îlot Voyageur

Mesdames, Messieurs, Étudiants, Écoliers, Citoyens, Québécoises, Québécois,

Bienvenue.

Merci de prendre part à cette grande fête, à cette inauguration officielle de l’îlot Voyageur. Soyons fiers, soyons heureux, admirons ce site enchanteur, cet endroit bucolique, cette structure colossale ; extasions-nous devant sa beauté et sa grandeur, contemplons-le, aimons l’îlot : il est le reflet de tout ce qu’on a rêvé pour nous, des bons soins de notre gouvernement, de tout ce que le ministère de l’Éducation entrevoit pour les générations futures. N’y voyez-vous pas l’incarnation même de l’administration de notre système d’éducation : une structure monumentale, fissurée de toutes parts, corrompue par la rouille et les scandales, l’errance et la bêtise ? N’y voyez-vous pas la complicité d’un gouvernement qui aimerait nous voir plier l’échine ? Jean Charest s’est trompé quand il nous a parlé du Plan Nord ; il est ici, le chantier d’une génération !

C’est en toute bienveillance, nous a-t-on dit, qu’on l’a imaginé pour nous, notre îlot. C’était notre espoir, notre définition du progrès, notre perspective sur le monde, notre orgueil. C’était un rêve, un projet porteur, la matérialisation de tout ce que nous sommes, nos plus grandes aspirations cristallisées dans cette utilisation on ne peut plus judicieuse de l’espace et des fonds publics. C’était, réunis dans une même enceinte, des résidences universitaires luxueuses, une tour à bureaux de 16 étages, des commerces, un stationnement de 800 places, une station centrale d’autobus… ah ! j’oubliais, quelques pauvres salles de classe. La prospérité comme seul impératif, on l’a voulu beau et propre, notre îlot. Exit les itinérants et la plèbe, vive le béton ! N’allons pas croire qu’il s’agit d’un désastre, voyons plutôt l’envergure de l’îlot. Peut-on reprocher à nos gestionnaires chevronnés d’avoir vu trop grand ? Réjouissons-nous de ces idées de grandeur, apprécions l’outrecuidance néolibérale dans toute sa splendeur, glorifions-en le triomphe !

Non seulement a-t-on voulu le faire à notre image, mais il est à nous, l’îlot Voyageur. Plus de 500 millions de dollars puisés à même nos poches se trouvent incrustés dans sa structure, dans ses fissures, dans sa précarité. Ce gouffre financier frappé par la décrépitude avant même la fin de sa construction, ce rejeton de la gestion éclairée des fonds publics qui s’affaisse avant même d’avoir pu envisager un avenir, nous l’avons tous financé. Nous ne saurons peut-être jamais dans quelle mesure, puisque la logique administrative néolibérale dans sa connivence avec le privé sait étouffer les scandales, recouvrir l’abjection, maquiller les erreurs, prétendre une saine gestion, comme si le camouflage éhonté accordait d’emblée l’impunité. Affublons-le d’un énorme carré rouge, faites comme chez vous, approprions-nous cet espace. Mes amis, célébrons l’indigence et la supercherie, prenons part à cette fête au chevet de ce grand malade que nous maintenons en vie artificiellement à coups de millions de dollars. Gargarisons-nous de cette métaphore de la valorisation du savoir dans notre belle province. Mais, au fait, a-t-on un jour souhaité promouvoir la connaissance avant l’immobilisation, voire l’immobilisme, dans nos institutions d’enseignement sous le gouvernement Charest ? La magie du PPP n’a-t-elle pas opéré ? La gourmandise capitaliste n’a-t.elle pas tout dévoré ?

On nous voudrait serviles, ilotes du naufrage de l’éducation, assujettis au pouvoir. Mais le naufrage, c’est celui de la logique de l’entreprise privée appliquée à la gestion du bien public. On ne nous fera pas porter ces bavures. Si le gâchis que nous contemplons incarne l’engourdissement de nos mémoires, les efforts envisagés pour en cacher la souillure ne sauraient atrophier entièrement nos consciences à l’heure où le gouvernement voudrait nous faire avaler une des mesures les plus à droite de son histoire récente. Parce que le peuple québécois a su mener les luttes qui font que nous parlons encore français en cette terre du Québec, parce que nous nous souvenons des générations précédentes qui se sont battues pour notre fierté, pour tendre vers l’égalité et la justice sociale. Nous sommes ici debout, et devant la grandeur de la bêtise, nous resterons debout.

La fierté nous unit ici, mais n’oublions pas, mesdames, messieurs, nos devoirs et nos obligations. Étudiants, lâches, fainéants, n’avez-vous pas honte de festoyer ainsi ? Vous devez fournir votre juste part, vous échiner au travail, compromettre votre réussite scolaire dans l’espoir de vous payer un diplôme. Nous sommes d’accord avec vous, Madame Beauchamp, Monsieur Bachand : l’éducation a un prix. Or, les priorités du ministère de l’Éducation, l’îlot Voyageur au premier chef, nous démontrent que bien plus que d’un sous-financement, c’est de l’errance administrative que souffrent nos universités. Mais… tandis que nous y sommes, pensons-y… Tout est là, dans l’îlot, je vous l’ai dit ! Les 265 millions dont on veut dépouiller les étudiants ont été plusieurs fois engloutis ici. La hausse des droits de scolarité ne représente quelques briques dans cet abîme de la gestion malsaine. Or, quel service pourrait exiger une augmentation de tarif de l’ordre de 75 %, voire de 127 % si on tient compte des dix dernières années, sans s’attirer les foudres de la population ? Cette augmentation qui ferait passer de 12 à 17 % la contribution de l’étudiant au coût de son diplôme, elle git sous ce monstre de l’avidité des administrateurs. Elle est ici, cette juste part, sous cinq cents millions de dollars de béton, de rouille et de méprise. Elle est dans la prime de départ de 173 000 $ que nous avons gracieusement offerte au recteur Roch Denis en guise de remerciement pour sa gestion exemplaire qui a mené l’UQAM au bord de la faillite. Elle est dans le salaire annuel de 350 000 $ que nous avons versé à la rectrice de l’Université Concordia, dans sa prime de départ de 703 500 $, dans toutes les primes et les salaires odieux, les cadeaux, les mensonges, dans tous les gestes par lesquels la gestion capitaliste de l’éducation détourne les enjeux de l’intérêt collectif.

Madame Beauchamp, Monsieur Bachand, vous constatez votre erreur, vous êtes tout excusés. Vous avez compris, comme Guy Rocher l’a rappelé avec beaucoup de sagesse, que la juste part n’a de sens que dans une société qui est juste, qu’elle constitue une aberration dans une logique néolibérale qui ne cesse de creuser les inégalités. Vous vous êtes aussi trompés de destinataire quand est venu le temps d’envoyer votre facture. Vous avez beaucoup à faire, on ne peut pas vous en vouloir. Envoyez le tout à mesdames et messieurs les recteurs, prenez l’îlot, on vous le laisse. Au fond, ce que vous vouliez nous dire, c’est que vous voulez RENDRE aux étudiants leur juste part, que des milliards de dollars investis par les honnêtes citoyens, dilapidés dans le béton, vous avez décidé de rendre aux étudiants ce qui leur revient de droit : un accès aux études supérieures comparable à celui dont vous avez vous-même profité. Nous ne vous demandons rien de plus. Faites vos devoirs en revoyant d’abord votre compréhension de la notion d’éducation. Ce n’est pas une marchandise à promouvoir, Madame Beauchamp, pas plus qu’un instrument mis au service de l’entreprise privée. Pourquoi prévoir de 10 à 20 % du budget pour le positionnement concurrentiel des établissements, pour la publicité ? Pourquoi tout investir dans des infrastructures, multiplier les bâtiments, les administrateurs et le personnel non enseignant sans augmenter le nombre de programmes, d’étudiants, de diplômés ? Génération construction, éducation béton ? Les étudiants sauraient quoi faire de ces fonds précieux. Autre tache à votre bulletin : le concept d’investissement vous échappe manifestement ; il inclut les infrastructures, certes, mais avant tout les choix de société. Une population éduquée n’est-elle pas synonyme de progrès ? Interrogez-vous sur la juste part de l’État dans son développement. Faites vos devoirs, Madame Beauchamp, les étudiants feront les leurs.

À l’heure où le mouvement étudiant prend une ampleur sans précédent, au moment où 200 000 étudiants en grève revendiquent haut et fort leur droit à une éducation accessible, au moment où les citoyens de tous les horizons reconnaissent leur rôle dans cette lutte, alors que nous sommes tous, au nom de la solidarité sociale, rassemblés en cet espace qui nous appartient, approprions-nous notre avenir. Insurgeons-nous devant cette société en friche. Élevons-nous devant les ruines de l’éducation. Refusons d’engluer nos enfants dans ce chantier d’une génération, d’assister à l’amputation des talents qui permettent au Québec son rayonnement international. Nous n’avons pas à devenir un peuple flageolant qui vacille entre l’ignorance et l’endettement, qui choisit des deux maux le moindre. Solidifions nos assises, comblons nos fissures. La gratuité scolaire n’est pas une utopie, un Eldorado, un îlot Voyageur. C’est le droit et le devoir qui nous anime tous. Réclamons notre juste part, portons fièrement ce carré rouge découpé à même le ruban d’inauguration officielle, carré rouge qui symbolise notre apport à la lutte pour l’éducation accessible à tous !