Débat La crise, moteur du capitalisme

Mis en ligne le 22 avril 2010

par André Orléan

LE MONDE | 29.03.10 | 14h44 • Mis à jour le 29.03.10 | 14h44

L’histoire du capi­ta­lisme se confond avec l’histoire de ses crises. Sur la période 1970-2007, on ne compte pas moins de 124 crises ban­caires, 208 crises de change et 63 crises de la dette sou­ve­raine ! Même si la plu­part d’entre elles res­tent limi­tées à des pays péri­phé­riques, cela n’en demeure pas moins un constat très impres­sion­nant.

Devant de tels chiffres, l’idée d’une auto­ré­gu­la­tion par les mar­chés appa­raît comme insuf­fi­sante. Pour com­prendre com­ment le capi­ta­lisme gère ses excès, il semble que l’hypothèse alter­na­tive d’une régu­la­tion par les crises ne manque pas d’arguments. Pour s’en convaincre, il n’est que de consi­dé­rer ce qu’on nomme les « grandes crises » ou crises struc­tu­relles. Parce qu’elles sont des périodes de pro­fonde muta­tion, leur rôle dans l’évolution his­to­rique du capi­ta­lisme est cru­cial. La plus célèbre d’entre elles est la Grande Dépression (1929-1939).

Il s’agit de crises pro­fondes, non seule­ment quan­ti­ta­ti­ve­ment par leur inten­sité, mais éga­le­ment qua­li­ta­ti­ve­ment par l’ampleur des trans­for­ma­tions ins­ti­tu­tion­nelles qu’elles ini­tient. Ces crises ont pour ori­gine l’épuisement d’un modèle de crois­sance qui ne réus­sit plus à conte­nir ses dés­équi­libres. Pour repar­tir, le sys­tème éco­no­mique a besoin de nou­velles règles du jeu, de nou­velles ins­ti­tu­tions, de nou­veaux com­pro­mis. Tel est l’enjeu des grandes crises : réin­ven­ter un nou­veau modèle de crois­sance.

Ainsi, au cours de la période 1929-1945, le capi­ta­lisme a-t-il dû se trans­for­mer en pro­po­sant un projet ori­gi­nal, fondé non plus sur la concur­rence à tout-va, mais sur une adé­qua­tion per­ma­nente, cen­trée sur la grande entre­prise indus­trielle, entre aug­men­ta­tions du salaire réel, gains de pro­duc­ti­vité et crois­sance. Pour dési­gner ce modèle qui émerge au sortir de la seconde guerre mon­diale, on parle de « régu­la­tion for­dienne », par réfé­rence à Henry Ford, qui avait com­pris que, pour pou­voir vendre ses auto­mo­biles et faire des pro­fits, ses ouvriers devaient être bien payés.

Après avoir conduit à une excep­tion­nelle pros­pé­rité, connue sous le nom des « trente glo­rieuses » (1945-1973), le régime for­dien entre, à son tour, en crise. C’est la stag­fla­tion des années 1970 (1973-1982), qui mêle d’une manière inédite infla­tion et crois­sance faible. Si cette grande crise dif­fère de celle de 1929, sa signi­fi­ca­tion reste iden­tique : la fin d’une époque et l’avènement d’une nou­velle forme de capi­ta­lisme. En consé­quence, après la stag­fla­tion, au début des années 1980, émerge le capi­ta­lisme finan­cia­risé, encore appelé « capi­ta­lisme patri­mo­nial » ou « capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ».

La rup­ture avec le régime anté­rieur est pro­di­gieuse, par­ti­cu­liè­re­ment par l’ampleur que connaît la déré­gu­la­tion finan­cière. On assiste au déman­tè­le­ment pro­gres­sif du cadre régle­men­taire qui, fait notable, avait conduit à l’élimination de toute crise ban­caire durant la période for­dienne, entre 1945 et 1970. Politiquement, c’est l’arrivée au pou­voir des gou­ver­ne­ments libé­raux de Margaret Thatcher au Royaume-Uni (mai 1979) et de Ronald Reagan aux Etats-Unis (jan­vier 1981) qui marque le début de cette nou­velle phase. Mais, du point de vue de la régu­la­tion éco­no­mique, l’origine de ce nou­veau capi­ta­lisme est à trou­ver dans la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire que connaît la poli­tique moné­taire. Désormais, l’inflation devient la cible prio­ri­taire.

Pour la com­battre, Paul Volcker mis à la tête de la Réserve fédé­rale amé­ri­caine (Fed) en 1979 pro­cède à une aug­men­ta­tion éton­nante du taux d’intérêt à court terme, jusqu’à atteindre 20 % en juin 1981. Cette poli­tique engendre une muta­tion com­plète et défi­ni­tive du rap­port de forces entre débi­teurs et créan­ciers au profit de ces der­niers. Désormais, les pos­ses­seurs d’actifs finan­ciers ne risquent plus de voir leur ren­ta­bi­lité rongée par l’inflation. Ils ont le champ libre. C’est le début d’une période de vingt-cinq ans qui a pour carac­té­ris­tique cen­trale de placer la finance de marché au centre de la régu­la­tion, bien au-delà de la seule ques­tion tech­nique du finan­ce­ment. Pour le dire sim­ple­ment, ce sont les mar­chés finan­ciers qui contrôlent désor­mais les droits de pro­priété, ce qu’on n’avait jamais connu aupa­ra­vant.

Dans les capi­ta­lismes anté­rieurs, la pro­priété du capi­tal s’exerçait sous la forme du contrôle majo­ri­taire au sein de struc­tures spé­ci­fiques hors marché, à l’exemple de la Hausbank alle­mande (« banque maison ») ou du contrôle fami­lial. Le repré­sen­tant emblé­ma­tique du capi­ta­lisme patri­mo­nial est l’investisseur ins­ti­tu­tion­nel. Il est por­teur d’une nou­velle gou­ver­nance des entre­prises, cen­trée sur la « valeur action­na­riale ».

La crise qui débute en août 2007 doit, selon nous, être com­prise comme mar­quant l’arrivée aux limites du capi­ta­lisme patri­mo­nial et son entrée en grande crise. Comme les capi­ta­lismes pré­cé­dents, il suc­combe lorsque le prin­cipe même de son dyna­misme se retourne contre lui pour deve­nir source de dés­équi­libres. En l’occurrence, c’est la ques­tion finan­cière qui s’avère déter­mi­nante. Le capi­ta­lisme patri­mo­nial ne réus­sit plus à contrô­ler l’extension de son sec­teur finan­cier, dont le poids devient han­di­ca­pant à partir d’un cer­tain seuil.

Pour le voir, consi­dé­rons l’endettement total des Etats-Unis, tous sec­teurs confon­dus. Entre 1952 et 1981, durant la période for­diste, sa crois­sance reste modé­rée : de 126 % à 168 % du PNB. Pendant la phase néo­li­bé­rale, ce même ratio explose, pour atteindre 349 % en 2008 ! De même pour le total des actifs finan­ciers des Etats-Unis. Il reste stable de 1952 à 1981, entre 4 et 5 fois le PNB, pour se mettre ensuite à croître jusqu’à plus de 10 fois le PNB en 2007. Au niveau mon­dial, l’observation est iden­tique : le total des actifs finan­ciers, qui vaut 110 % du PNB mon­dial en 1980, atteint 346 % en 2006.

Si, dans un pre­mier temps, l’expansion finan­cière a par­ti­cipé acti­ve­ment à la for­ma­tion de la crois­sance néo­li­bé­rale, il appa­raît qu’aujourd’hui elle est deve­nue dis­pro­por­tion­née. Pensons que ce sec­teur s’approprie 40 % des pro­fits totaux amé­ri­cains en 2007, contre 10 % en 1980, alors qu’il ne repré­sente que 5 % de l’emploi sala­rié. La déme­sure est extrême. Elle pèse sur l’ensemble de l’économie par de nom­breux canaux. D’abord au tra­vers des exi­gences de ren­ta­bi­lité. La mon­dia­li­sa­tion finan­cière des droits de pro­priété a donné aux action­naires relayés par les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels une puis­sance inédite. Elle a permis l’émergence d’une norme de ren­de­ment aux alen­tours de 15 % pour les socié­tés cotées. Cette exi­gence de ren­ta­bi­lité est inte­nable à long terme. Trop peu d’activités indus­trielles offrent des ren­de­ments aussi élevés.

En consé­quence, faute d’emplois ren­tables, sous la pres­sion de la valeur action­na­riale, les entre­prises ont été ame­nées à rendre le capi­tal aux action­naires sous forme de divi­dendes ou de rachats d’actions. On sait qu’aux Etats-Unis l’émission nette d’actions est néga­tive depuis une quin­zaine d’années. Autrement dit, le marché bour­sier amé­ri­cain finance les action­naires et non l’inverse. Parce qu’elle pèse sur la crois­sance des pays déve­lop­pés et nour­rit les stra­té­gies de délo­ca­li­sa­tion, cette ren­ta­bi­lité exigée conduit à une baisse impor­tante de l’emploi manu­fac­tu­rier en Europe et aux Etats-Unis.

La deuxième consé­quence se déduit immé­dia­te­ment : une forte pres­sion sur les salaires. Elle découle d’un rap­port de forces très inégal entre une repré­sen­ta­tion uni­fiée des action­naires et une extrême frag­men­ta­tion des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. En consé­quence, alors que, dans le régime for­diste, une part impor­tante des gains de pro­duc­ti­vité reve­nait aux salaires, ce qui nour­ris­sait le dyna­misme de la demande, ce n’est plus vrai dans le capi­ta­lisme patri­mo­nial. Le salaire réel stagne, ce qui consti­tue un frein per­ma­nent à la crois­sance éco­no­mique. D’où le recours à l’endettement des ménages avec les effets que l’on connaît.

Troisième consé­quence : une montée mas­sive des inéga­li­tés. En effet, une carac­té­ris­tique essen­tielle de la nou­velle gou­ver­nance d’entreprise est d’avoir fait bas­cu­ler le haut mana­ge­ment du côté des pro­prié­taires. C’est toute la ques­tion des nou­velles règles de rému­né­ra­tion visant à ali­gner les inté­rêts des diri­geants sur ceux des action­naires. Il s’en est suivi un écla­te­ment des inéga­li­tés dans les pays déve­lop­pés. L’écart entre le salaire moyen des ouvriers et le salaire des diri­geants est passé de 40 à 500 aux Etats-Unis.

Encore plus impres­sion­nant : si l’on consi­dère les 90 % des sala­riés les moins riches et qu’on com­pare leur revenu moyen au revenu moyen des 1 % les plus riches, alors que, sur la période 1933-1973, un cer­tain rat­tra­page est observé, sur la période 1973-2006 (33 ans), on constate qu’en termes réels le revenu moyen des pre­miers décroît légè­re­ment quand il est mul­ti­plié par 3,2 pour les seconds. De telles inéga­li­tés ont des effets poli­tiques autant qu’économiques. A terme, c’est l’unité du corps social qui se trouve mise en péril.

Il est frap­pant de consta­ter à quel point les mar­chés se sont mon­trés inca­pables d’infléchir ou même sim­ple­ment de modé­rer ces dés­équi­libres. C’est une leçon qu’il faut garder à l’esprit. Ainsi, selon la théo­rie de l’efficience finan­cière, la concur­rence aurait-elle dû accroître le bien-être des consom­ma­teurs, en l’occurrence les emprun­teurs hypo­thé­caires, en leur four­nis­sant des pro­duits de bonne qua­lité, capables de gérer les risques que com­porte l’accession à la pro­priété, à des coûts faibles.

C’est au nom d’un tel résul­tat qu’a été jus­ti­fiée la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés. Et non pour accroître les bonus ban­caires. Il n’en a rien été. De même, atti­rés par de fortes rému­né­ra­tions, un grand nombre de nos ingé­nieurs les mieux formés migrent vers le sec­teur finan­cier. Est-ce là une situa­tion satis­fai­sante lorsqu’on songe à tous les défis tech­niques que nous aurons à affron­ter ? L’entrée en crise cor­res­pond au moment où ces dés­équi­libres prennent une ampleur telle que la cohé­rence d’ensemble se trouve remise en cause. La ques­tion d’une nou­velle régu­la­tion est alors posée.

Cependant, la crise n’offre pas de solu­tion toute prête. Loin de là, dans un pre­mier temps, elle ne fait qu’aggraver les pro­blèmes car elle accen­tue les ten­dances propres au capi­ta­lisme patri­mo­nial. Prenons la ques­tion finan­cière, dont on a vu qu’elle joue un rôle cru­cial. Durant les quinze der­nières années, le sec­teur ban­caire a évolué vers un haut degré de concen­tra­tion autour d’un tout petit nombre de très grandes banques. Cette évo­lu­tion est pro­blé­ma­tique, parce qu’elle pro­duit des géants qui, en raison de leur taille, sont por­teurs d’un risque sys­té­mique.

En consé­quence, les auto­ri­tés publiques se trouvent de facto contraintes de leur venir en aide en cas de dif­fi­cul­tés. Tous les éco­no­mistes sont d’accord pour juger qu’une telle situa­tion n’est pas accep­table. Elle conduit ces acteurs à prendre des risques exces­sifs, puisque les pro­fits leur reviennent alors que les pertes sont socia­li­sées. Or la crise et les mesures d’urgence prises par les auto­ri­tés publiques ont encore accen­tué la concen­tra­tion du sec­teur ban­caire. Bear Stearns, Lehman Brothers, Merrill Lynch, Wachovia et Washington Mutual ayant dis­paru, les banques res­tantes sont deve­nues encore plus impor­tantes.

Autrement dit, les banques déjà trop grandes pour faire faillite sont deve­nues encore plus grandes ! Dans ces condi­tions, déman­te­ler ces conglo­mé­rats énormes, par exemple en sépa­rant banque d’investissement et banque de dépôts, devrait être un objec­tif prio­ri­taire. Une banque trop grande pour faire faillite devrait éga­le­ment être trop grande pour exis­ter. Mais une telle poli­tique sup­pose une muta­tion en pro­fon­deur des esprits. Pour l’instant, elle semble bien éloi­gnée. Globalement, le G20 conti­nue à penser dans le cadre du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Cependant si notre diag­nos­tic est exact, la per­sis­tance de la crise néces­si­tera un chan­ge­ment de para­digme.

Les dif­fi­cul­tés à venir sont de deux ordres : non seule­ment le main­tien d’un chô­mage de masse dans les pays déve­lop­pés, mais éga­le­ment le déve­lop­pe­ment d’importantes dif­fi­cul­tés moné­taires. Notons que jusqu’à main­te­nant, la crise a été prin­ci­pa­le­ment de nature finan­cière et ban­caire. Les auto­ri­tés publiques ont réussi à la contrô­ler grâce au manie­ment vigou­reux de l’arme moné­taire. Pour le dire sim­ple­ment, elles ont noyé les dif­fi­cul­tés sous les liqui­di­tés avec l’aide active des banques cen­trales.

Cependant, aujourd’hui, la masse des liqui­di­tés ainsi pro­duites asso­ciée à la crois­sance ver­ti­gi­neuse des dettes publiques fait entrer la crise dans un nou­veau stade où la ques­tion de la valeur des mon­naies arrive sur le devant de la scène. En la matière, les lieux d’une pos­sible rup­ture ne manquent pas : quid de l’hégémonie du dollar, de l’unité de la zone euro, de la parité du yuan ou de la fai­blesse de la livre ster­ling ? C’est la cohé­sion inter­na­tio­nale du néo­li­bé­ra­lisme qui se trou­ve­rait alors direc­te­ment ques­tion­née.

Les forces d’ébranlement appa­rues au grand jour en août 2007 n’ont pas encore fini de faire sentir leurs effets dévas­ta­teurs.

André Orléan est éco­no­miste.

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