De la misère en milieu étudiant

considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier

Par Mis en ligne le 06 avril 2012

De la misère en milieu étudiantDans le contexte actuel, il nous semble per­ti­nent de redif­fu­ser De la misère en milieu étu­diant, texte scan­dale publié un an et demi avant mai 1968, à l’Université de Strasbourg par l’Association des étu­diants de Strasbourg (AFGES) et l’Internationale situa­tio­niste (IS). Cette bro­chure eut une grande réper­cus­sion lors des évé­ne­ments de Mai 68. Et les évé­ne­ments de mai 68, en France, eurent au Québec une influence impor­tante notam­ment lors du mou­ve­ment d’occupation des cégeps à l’automne 1969, ainsi que sur la crise poli­tique d’Octobre 70′.  [NDLR — André Vincent]

Rendre la honte plus honteuse encore en la livrant à la publicité

Nous pou­vons affir­mer, sans grand risque de nous trom­per, que l’étudiant en France est, après le poli­cier et le prêtre, l’être le plus uni­ver­sel­le­ment méprisé. Si les rai­sons pour les­quelles on le méprise sont sou­vent de fausses rai­sons qui relèvent de l’idéologie domi­nante, les rai­sons pour les­quelles il est effec­ti­ve­ment mépri­sable et méprisé du point de vue de la cri­tique révo­lu­tion­naire sont refou­lées et inavouées. Les tenants de la fausse contes­ta­tion savent pour­tant les recon­naître, et s’y recon­naître. Ils inversent ce vrai mépris en une admi­ra­tion com­plai­sante. Ainsi l’impuissante intel­li­gent­sia de gauche (des Temps Modernes à L’Express) se pâme devant la pré­ten­due « montée des étu­diants », et les orga­ni­sa­tions bureau­cra­tiques effec­ti­ve­ment décli­nantes (du parti dit com­mu­niste à l’U.N.E.F.) se dis­putent jalou­se­ment son appui « moral et maté­riel ». Nous mon­tre­rons les rai­sons de cet inté­rêt pour les étu­diants, et com­ment elles par­ti­cipent posi­ti­ve­ment à la réa­lité domi­nante du capi­ta­lisme sur­dé­ve­loppé, et nous emploie­rons cette bro­chure à les dénon­cer une à une : la désa­lié­na­tion ne suit pas d’autre chemin que celui de l’aliénation.

Toutes les ana­lyses et études entre­prises sur le milieu étu­diant ont, jusqu’ici, négligé l’essentiel. Jamais elles ne dépassent le point de vue des spé­cia­li­sa­tions uni­ver­si­taires (psy­cho­lo­gie, socio­lo­gie, éco­no­mie), et demeurent donc : fon­da­men­ta­le­ment erro­nées. Toutes, elles com­mettent ce que Fourier appe­lait déjà une étour­de­rie métho­dique « puisqu’elle porte régu­liè­re­ment sur les ques­tions pri­mor­diales », en igno­rant le point de vue total de la société moderne. Le féti­chisme des faits masque la caté­go­rie essen­tielle, et les détails font oublier la tota­lité. On dit tout de cette société, sauf ce qu’elle est effec­ti­ve­ment : mar­chande etspec­ta­cu­laire. Les socio­logues Bourderon et Passedieu, dans leur enquête Les Héritiers : les étu­diants et la culture res­tent désar­més devant les quelques véri­tés par­tielles qu’ils ont fini par prou­ver. Et, malgré toute leur volonté bonne, ils retombent dans la morale des pro­fes­seurs, l’inévitable éthique kan­tienne d’une démo­cra­ti­sa­tion réelle par une ratio­na­li­sa­tion réelle du sys­tème d’enseignement, c’est-à-dire de l’enseignement du sys­tème. Tandis que leurs dis­ciples, les Kravetz [1] se croient des mil­liers à se réveiller, com­pen­sant leur amer­tume petite-bureau­crate par le fatras d’une phra­séo­lo­gie révo­lu­tion­naire désuète.

La mise en spec­tacle [2] de la réi­fi­ca­tion sous le capi­ta­lisme moderne impose à chacun un rôle dans la pas­si­vité géné­ra­li­sée. L’étudiant n’échappe pas à cette loi. Il est un rôle pro­vi­soire, qui le pré­pare au rôle défi­ni­tif qu’il assu­mera, en élé­ment posi­tif et conser­va­teur, dans le fonc­tion­ne­ment du sys­tème mar­chand. Rien d’autre qu’une ini­tia­tion.

Cette ini­tia­tion retrouve, magi­que­ment, toutes les carac­té­ris­tiques de l’initiation mythique. Elle reste tota­le­ment coupée de la réa­lité his­to­rique, indi­vi­duelle et sociale. L’étudiant est un être par­tagé entre un statut pré­sent et un statut futur net­te­ment tran­chés, et dont la limite va être méca­ni­que­ment fran­chie. Sa conscience schi­zo­phré­nique lui permet de s’isoler dans une « société d’initiation », mécon­naît son avenir et s’enchante de l’unité mys­tique que lui offre un pré­sent à l’abri de l’histoire. Le res­sort du ren­ver­se­ment de la vérité offi­cielle, c’est-à-dire éco­no­mique, est tel­le­ment simple à démas­quer : la réa­lité étu­diante est dure à regar­der en face. Dans une « société d’abondance », le statut actuel de l’étudiant est l’extrême pau­vreté. Originaires à plus de 80 % des couches dont le revenu est supé­rieur à celui d’un ouvrier, 90% d’entre eux dis­posent d’un revenu infé­rieur à celui du plus simple sala­rié. La misère de l’étudiant reste en deçà de la misère de la société du spec­tacle, de la nou­velle misère du nou­veau pro­lé­ta­riat. En un temps où une partie crois­sante de la jeu­nesse s’affranchit de plus en plus des pré­ju­gés moraux et de l’autorité fami­liale pour entrer au plus tôt dans les rela­tions d’exploitation ouverte, l’étudiant se main­tient à tous les niveaux dans une « mino­rité pro­lon­gée », irres­pon­sable et docile. Si sa crise juvé­nile tar­dive s’oppose quelque peu à sa famille, il accepte sans mal d’être traité en enfant dans les diverses ins­ti­tu­tions qui régissent sa vie quo­ti­dienne [3].

La colo­ni­sa­tion des divers sec­teurs de la pra­tique sociale ne fait que trou­ver dans le monde étu­diant son expres­sion la plus criante Le trans­fert sur les étu­diants de toute la mau­vaise conscience sociale masque la misère et la ser­vi­tude de tous.

Mais les rai­sons qui fondent notre mépris pour l’étudiant sont d’un tout autre ordre. Elles ne concernent pas seule­ment sa misère réelle mais sa com­plai­sance envers toutes les misères, sa pro­pen­sion mal­saine à consom­mer béa­te­ment de l’aliénation, dans l’espoir, devant le manque d’intérêt géné­ral, d’intéresser à son manque par­ti­cu­lier Les exi­gences du capi­ta­lisme moderne font que la majeure partie des étu­diants seront tout sim­ple­ment depetits cadres (c’est-à-dire l’équivalent de ce qu’était au XIXe siècle la fonc­tion d’ouvrier qua­li­fié [4]). Devant le carac­tère misé­rable, facile à pres­sen­tir, de cet avenir plus ou moins proche qui le « dédom­ma­gera » de la hon­teuse misère du pré­sent, l’étudiant pré­fère se tour­ner vers son pré­sent et le déco­rer de pres­tiges illu­soires. La com­pen­sa­tion même est trop lamen­table pour qu’on s’y attache ; les len­de­mains ne chan­te­ront pas et bai­gne­ront fata­le­ment dans la médio­crité C’est pour­quoi il se réfu­gie dans un pré­sent irréel­le­ment vécu.

Esclave stoï­cien, l’étudiant se croit d’autant plus libre que toutes les chaînes de l’autorité le lient. Comme sa nou­velle famille, l’Université, il se prend pour l’être social le plus « auto­nome » alors qu’il relève direc­te­ment et conjoin­te­ment des deux sys­tèmes les plus puis­sants de l’autorité sociale : la famille et l’Etat. Il est leur enfant rangé et recon­nais­sant. Suivant la même logique de l’enfant soumis, il par­ti­cipe à toutes les valeurs et mys­ti­fi­ca­tions du sys­tème, et les concentre en lui. Ce qui était illu­sions impo­sées aux employés devient idéo­lo­gie inté­rio­ri­sée et véhi­cu­lée par la masse des futurs petits cadres.

Si la misère sociale ancienne a pro­duit les sys­tèmes de com­pen­sa­tion les plus gran­dioses de l’histoire (les reli­gions), la misère mar­gi­nale étu­diante n’a trouvé de conso­la­tion que dans les images les plus écu­lées de la société domi­nante la répé­ti­tion bur­lesque de tous ses pro­duits alié­nés.

L’étudiant fran­çais, en sa qua­lité d’être idéo­lo­gique, arrive trop tard à tout. Toutes les valeurs et illu­sions qui font la fierté de son monde fermé sont déjà condam­nées en tant qu’illusions insou­te­nables, depuis long­temps ridi­cu­li­sées par l’histoire.

Récoltant un peu du pres­tige en miettes de l’Université, l’étudiant est encore content d’être étu­diant. Trop tard. L’enseignement méca­nique et spé­cia­lisé qu’il reçoit est aussi pro­fon­dé­ment dégradé (par rap­port à l’ancien niveau de la culture géné­rale bour­geoise [5]) que son propre niveau intel­lec­tuel au moment où il y accède, du seul fait que la réa­lité qui domine tout cela, le sys­tème éco­no­mique, réclame une fabri­ca­tion mas­sive d’étudiants incultes et inca­pables de penser. Que l’Université soit deve­nue une orga­ni­sa­tion – ins­ti­tu­tion­nelle – de l’ignorance, que la « haute culture » elle-même se dis­solve au rythme de la pro­duc­tion en série des pro­fes­seurs, que tous ces pro­fes­seurs soient des cré­tins dont la plu­part pro­vo­que­raient le chahut de n’importe quel public de lycée – l’étudiant l’ignore ; et il conti­nue d’écouter res­pec­tueu­se­ment ses maîtres, avec la volonté consciente de perdre tout esprit cri­tique afin de mieux com­mu­nier dans l’illusion mys­tique d’être devenu un « étu­diant », quelqu’un qui s’occupe sérieu­se­ment à apprendre un savoir sérieux, dans l’espoir qu’on lui confiera les véri­tés der­nières. C’est une méno­pause de l’esprit Tout ce qui se passe aujourd’hui dans les amphi­théâtres des écoles et des facul­tés sera condamné dans la future société révo­lu­tion­naire comme bruit, socia­le­ment nocif. D’ores et déjà, l’étudiant fait rire.

L’étudiant ne se rend même pas compte que l’histoire altère aussi son déri­soire monde « fermé ». La fameuse « Crise de l’Université », détail d’une crise plus géné­rale du capi­ta­lisme moderne, reste l’objet d’un dia­logue de sourds entre dif­fé­rents spé­cia­listes. Elle tra­duit tout sim­ple­ment les dif­fi­cul­tés d’un ajus­te­ment tardif de ce sec­teur spé­cial de la pro­duc­tion à une trans­for­ma­tion d’ensemble de l’appareil pro­duc­tif. Les rési­dus de la vieille idéo­lo­gie de l’Université libé­rale bour­geoise se bana­lisent au moment où sa base sociale dis­pa­raît. L’Université a pu se prendre pour une puis­sance auto­nome à l’époque du capi­ta­lisme de libre-échange et de son Etat libé­ral, qui lui lais­sait une cer­taine liberté mar­gi­nale. Elle dépen­dait, en fait, étroi­te­ment des besoins de ce type de société : donner à la mino­rité pri­vi­lé­giée, qui fai­sait des études, la culture géné­rale adé­quate, avant qu’elle ne rejoigne les rangs de la classe diri­geante dont elle était à peine sortie. D’où le ridi­cule de ces pro­fes­seurs nos­tal­giques [6], aigris d’avoir perdu leur ancienne fonc­tion de chiens de garde des futurs maîtres pour celle, beau­coup moins noble, de chiens de berger condui­sant, sui­vant les besoins pla­ni­fiés du sys­tème éco­no­mique, les four­nées de « cols blancs » vers leurs usines et bureaux res­pec­tifs. Ce sont eux qui opposent leurs archaïsmes à la tech­no­cra­ti­sa­tion de l’Université, et conti­nuent imper­tur­ba­ble­ment à débi­ter les bribes d’une culture dite géné­rale à de futurs spé­cia­listes qui ne sau­ront qu’en faire.

Plus sérieux, et donc plus dan­ge­reux, sont les moder­nistes de la gauche et ceux de l’U.N.E.F. menés par les « ultras » de la F.G.E.L., qui reven­diquent une « réforme de struc­ture de l’Université », une « réin­ser­tion de l’Université dans la vie sociale et éco­no­mique », c’est-à-dire son adap­ta­tion aux besoins du capi­ta­lisme moderne. De dis­pen­sa­trices de la « culture géné­rale » à l’usage des classes diri­geantes, les diverses facul­tés et écoles, encore parées de pres­tiges ana­chro­niques, sont trans­for­mées en usines d’élevage hâtif de petits cadres et de cadres moyens. Loin de contes­ter ce pro­ces­sus his­to­rique qui subor­donne direc­te­ment un des der­niers sec­teurs rela­ti­ve­ment auto­nomes de la vie sociale aux exi­gences du sys­tème mar­chand, nos pro­gres­sistes pro­testent contre les retards et défaillances que subit sa réa­li­sa­tion. Ils sont les tenants de la future Université cyber­né­ti­sée qui s’annonce déjà çà et là [7]. Le sys­tème mar­chand et ses ser­vi­teurs modernes, voila l’ennemi.

Mais il est normal que tout ce débat passe par-dessus la tête de l’étudiant, dans le ciel de ses maîtres et lui échappe tota­le­ment : l’ensemble de sa vie, et a for­tiori de la vie, lui échappe.

De par sa situa­tion éco­no­mique d’extrême pau­vreté, l’étudiant est condamné à un cer­tain mode de survie très peu enviable. Mais tou­jours content de son être, il érige sa tri­viale misère en « style de vie » ori­gi­nal : le misé­ra­bi­lisme et la bohème. Or, la « bohème », déjà loin d’être une solu­tion ori­gi­nale, n’est jamais authen­ti­que­ment vécue qu’après une rup­ture com­plète et irré­ver­sible avec le milieu uni­ver­si­taire. Ses par­ti­sans parmi les étu­diants (et tous se targuent de l’être un peu) ne font donc que s’accrocher à une ver­sion fac­tice et dégra­dée de ce qui n’est, dans le meilleur des cas, qu’une médiocre solu­tion indi­vi­duelle. Ils méritent jusqu’au mépris des vieilles dames de la cam­pagne. Ces « ori­gi­naux » conti­nuent, trente ans après W. Reich [8], cet excellent édu­ca­teur de la jeu­nesse, à avoir les com­por­te­ments éro­tiques-amou­reux les plus tra­di­tion­nels, repro­dui­sant les rap­ports géné­raux de la société de classes dans leurs rap­ports inter-sexuels. L’aptitude de l’étudiant à faire un mili­tant de tout acabit en dit long sur son impuis­sance. Dans la marge de liberté indi­vi­duelle per­mise par le spec­tacle tota­li­taire, et malgré son emploi du temps plus ou moins lâche, l’étudiant ignore encore l’aventure et lui pré­fère un espace-temps quo­ti­dien étri­qué, amé­nagé à son inten­tion par les garde-fous du même spec­tacle.

Sans y être contraint, il sépare de lui-même tra­vail et loi­sirs, tout en pro­cla­mant un hypo­crite mépris pour les « bos­seurs » et les « bêtes à concours ». Il enté­rine toutes les sépa­ra­tions et va ensuite gémir dans divers « cercles » reli­gieux, spor­tifs, poli­tiques ou syn­di­caux, sur la non-com­mu­ni­ca­tion. Il est si bête et si mal­heu­reux qu’il va même jusqu’à se confier spon­ta­né­ment et en masse au contrôle para­po­li­cier des psy­chiatres et psy­cho­logues, mis en place à son usage par l’avant-garde de l’oppression moderne, et donc applaudi par ses « repré­sen­tants » qui voient natu­rel­le­ment dans ces Bureaux d’Aide Psychologique Universitaire (B.A.P.U.) une conquête indis­pen­sable et méri­tée [9].

Mais la misère réelle de la vie quo­ti­dienne étu­diante trouve sa com­pen­sa­tion immé­diate, fan­tas­tique, dans son prin­ci­pal opium : la mar­chan­dise cultu­relle. Dans le spec­tacle cultu­rel, l’étudiant retrouve natu­rel­le­ment sa place de dis­ciple res­pec­tueux. Proche du lieu de pro­duc­tion sans jamais y accé­der – le Sanctuaire lui reste inter­dit – l’étudiant découvre la « culture moderne » en spec­ta­teur admi­ra­tif. A une époque où l’art est mort, il reste le prin­ci­pal fidèle des théâtres et des ciné-clubs, et le plus avide consom­ma­teur de son cadavre congelé et dif­fusé sous cel­lo­phane dans les super­mar­chés pour les ména­gères de l’abondance. II y par­ti­cipe sans réserve, sans arrière-pensée et sans dis­tance. C’est son élé­ment natu­rel. Si les « mai­sons de la culture » n’existaient pas, l’étudiant les aurait inven­tées. Il véri­fie par­fai­te­ment les ana­lyses les plus banales de la socio­lo­gie amé­ri­caine du mar­ke­ting : consom­ma­tion osten­ta­toire, éta­blis­se­ment d’une dif­fé­ren­cia­tion publi­ci­taire entre pro­duits iden­tiques dans la nul­lité (Pérec ou Robbe-Grillet ; Godard ou Lelouch).

Et, des que les « dieux » qui pro­duisent ou orga­nisent son spec­tacle cultu­rel s’incarnent sur scène, il est leur prin­ci­pal public, leur fidèle rêvé. Ainsi assiste-t-il en masse à leurs démons­tra­tions les plus obs­cènes ; qui d’autre que lui peu­ple­rait les salles quand, par exemple, les curés des dif­fé­rentes églises viennent expo­ser publi­que­ment leurs dia­logues sans rivages (semaines de la pensée dite mar­xiste, réunions d’intellectuels catho­liques) ou quand les débris de la lit­té­ra­ture viennent consta­ter leur impuis­sance (cinq mille étu­diants à « Que peut la lit­té­ra­ture ? »).

Incapable de pas­sions réelles, il fait ses délices des polé­miques sans pas­sion entre les vedettes de l’Inintelligence, sur de faux pro­blèmes dont la fonc­tion est de mas­quer les vrais : Althusser – Garaudy – Sartre – Barthes – Picard – Lefebvre – Levi-Strauss – Hallyday – Chatelet – Antoine. Humanisme – Existentialisme – Structuralisme – Scientisme – Nouveau Criticisme – Dialecto-natu­ra­lisme – Cybernétisme – Planétisme – Métaphilosophisme.

Dans son appli­ca­tion, il se croit d’avant-garde parce qu’il a vu le der­nier Godard, acheté le der­nier livre argu­men­tiste [10], par­ti­cipé au der­nier hap­pe­ning de Lapassade, ce con. Cet igno­rant prend pour des nou­veau­tés « révo­lu­tion­naires », garan­ties par label, les plus pâles ersatz d’anciennes recherches effec­ti­ve­ment impor­tantes en leur temps, édul­co­rées à l’intention du marché. La ques­tion est de tou­jours pré­ser­ver son stan­ding cultu­rel. L’étudiant est fier d’acheter, comme tout le monde, les réédi­tions en livre de poche d’une série de textes impor­tants et dif­fi­ciles que la « culture de masse » répand à une cadence accé­lé­rée [11]. Seulement, il ne sait pas lire. Il se contente de les consom­mer du regard.

Ses lec­tures pré­fé­rées res­tent la presse spé­cia­li­sée qui orchestre la consom­ma­tion déli­rante des gad­gets cultu­rels ; doci­le­ment, il accepte ses oukases publi­ci­taires et en fait la réfé­rence-stan­dard de ses goûts. Il fait encore ses délices de L’Express et de L’Observateur, ou bien il croit que Le Monde, dont le style est déjà trop dif­fi­cile pour lui, est vrai­ment un jour­nal « objec­tif » qui reflète l’actualité Pour appro­fon­dir ses connais­sances géné­rales, il s’abreuve de Planète, la revue magique qui enlève les rides et les points noirs des vieilles idées. C’est avec de tels guides qu’il croit par­ti­ci­per au monde moderne et s’initier à la poli­tique.

Car l’étudiant, plus que par­tout ailleurs, est content d’être poli­tisé. Seulement, il ignore qu’il y par­ti­cipe à tra­vers le même spec­tacle. Ainsi se réap­pro­prie-t-il tous les restes en lam­beaux ridi­cules d’une gauche qui fut anéan­tie voilà plus de qua­rante ans, par le réfor­misme « socia­liste » et par la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne. Cela, il l’ignore encore, alors que le Pouvoir le sait clai­re­ment, et les ouvriers d’une façon confuse. Il par­ti­cipe, avec une fierté débile, aux mani­fes­ta­tions les plus déri­soires qui n’attirent que lui. La fausse conscience poli­tique se trouve chez lui à l’état pur, et l’étudiant consti­tue la base idéale pour les mani­pu­la­tions des bureau­crates fan­to­ma­tiques des orga­ni­sa­tions mou­rantes (du Parti dit Communiste à l’U.N.E.F.). Celles-ci pro­gramment tota­li­tai­re­ment ses options poli­tiques ; tout écart ou vel­léité d’« indé­pen­dance » rentre doci­le­ment, après une paro­die de résis­tance, dans un ordre qui n’a jamais été un ins­tant mis en ques­tion [12]. Quand il croit aller outre, comme ces gens qui se nomment, par une véri­table mala­die de l’inversion publi­ci­taire, J.C.R., alors qu’ils ne sont ni jeunes, ni com­mu­nistes, ni révo­lu­tion­naires, c’est pour se ral­lier gaie­ment au mot d’ordre pon­ti­fi­cal : Paix au Viet-Nam.

L’étudiant est fier de s’opposer aux « archaïsmes » d’un de Gaulle, mais ne com­prend pas qu’il le fait au nom d’erreurs du passé, de crimes refroi­dis (comme le sta­li­nisme à l’époque de Togliatti – Garaudy – Krouchtchev – Mao) et qu’ainsi sa jeu­nesse est encore plus archaïque que le pou­voir qui, lui, dis­pose effec­ti­ve­ment de tout ce qu’il faut pour admi­nis­trer une société moderne.

Mais l’étudiant n’en est pas à un archaïsme près. Il se croit tenu d’avoir des idées géné­rales sur tout, des concep­tions cohé­rentes du monde, qui donnent un sens à son besoin d’agitation et de pro­mis­cuité asexuée. C’est pour­quoi, joué par les der­nières fébri­li­tés des églises, il se rue sur la vieille­rie des vieille­ries pour adorer la cha­rogne puante de Dieu et s’attacher aux débris décom­po­sés des reli­gions pré­his­to­riques, qu’il croit dignes de lui et de son temps On ose à peine le sou­li­gner, le milieu étu­diant est, avec celui des vieilles femmes de pro­vince, le sec­teur où se main­tient la plus forte dose de reli­gion pro­fes­sée, et reste encore la meilleure « terre de mis­sions » (alors que, dans toutes les autres, on a déjà mangé ou chassé les curés), où des prêtres-étu­diants conti­nuent à sodo­mi­ser, sans se cacher, des mil­liers d’étudiants dans leurs chiottes spi­ri­tuelles.

Certes, il existe tout de même, parmi les étu­diants, des gens d’un niveau intel­lec­tuel suf­fi­sant. Ceux-là dominent sans fatigue les misé­rables contrôles de capa­cité prévus pour les médiocres, et ils les dominent jus­te­ment parce qu’ils ont com­pris le sys­tème, parce qu’ils le méprisent et se savent ses enne­mis. Ils prennent dans le sys­tème des études ce qu’il a de meilleur : les bourses. Profitant des failles du contrôle, que sa logique propre oblige actuel­le­ment et ici à garder un petit sec­teur pure­ment intel­lec­tuel, la « recherche », ils vont tran­quille­ment porter le trouble au plus haut niveau : leur mépris ouvert à l’égard du sys­tème va de pair avec la luci­dité qui leur permet jus­te­ment d’être plus forts que les valets du sys­tème, et tout d’abord intel­lec­tuel­le­ment. Les gens dont nous par­lons figurent en fait déjà parmi les théo­ri­ciens du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire qui vient, et se flattent d’être aussi connus que lui quand on va com­men­cer à en parler. Ils ne cachent à per­sonne que ce qu’ils prennent si aisé­ment au « sys­tème des études » est uti­lisé pour sa des­truc­tion. Car l’étudiant ne peut se révol­ter contre rien sans se révol­ter contre ses études, et la néces­sité de cette révolte se fait sentir moins natu­rel­le­ment que chez l’ouvrier, qui se révolte spon­ta­né­ment contre sa condi­tion. Mais l’étudiant est un pro­duit de la société moderne, au même titre que Godard et le Coca-Cola. Son extrême alié­na­tion ne peut être contes­tée que par la contes­ta­tion de la société tout entière. En aucune façon cette cri­tique ne peut se faire sur le ter­rain étu­diant : l’étudiant, comme tel, s’arroge une pseudo-valeur, qui lui inter­dit de prendre conscience de sa dépos­ses­sion réelle et, de ce fait, il demeure au comble de la fausse conscience. Mais, par­tout où la société moderne com­mence à être contes­tée, il y a révolte de la jeu­nesse, qui cor­res­pond immé­dia­te­ment à une cri­tique totale du com­por­te­ment étu­diant.

Il ne suffit pas que la pensée recherche sa réalisation, il faut que la réalité recherche la pensée

Après une longue période de som­meil léthar­gique et de contre-révo­lu­tion per­ma­nente, s’esquisse, depuis quelques années, une nou­velle période de contes­ta­tion dont la jeu­nesse semble être la por­teuse. Mais la société du spec­tacle, dans la repré­sen­ta­tion qu’elle se fait d’elle-même et de ses enne­mis, impose ses caté­go­ries idéo­lo­giques pour la com­pré­hen­sion du monde et de l’histoire. Elle ramène tout ce qui s’y passe à l’ordre natu­rel des choses, et enferme les véri­tables nou­veau­tés qui annoncent son dépas­se­ment dans le cadre res­treint de son illu­soire nou­veauté. La révolte de la jeu­nesse contre le mode de vie qu’on lui impose n’est, en réa­lité, que le signe avant-cou­reur d’une sub­ver­sion plus vaste qui englo­bera l’ensemble de ceux qui éprouvent de plus en plus l’impossibilité de vivre, le pré­lude à la pro­chaine époque révo­lu­tion­naire. Seulement, l’idéologie domi­nante et ses organes quo­ti­diens, selon des méca­nismes éprou­vés d’inversion de la réa­lité, ne peuvent que réduire ce mou­ve­ment his­to­rique réel à une pseudo-caté­go­rie socio-natu­relle : l’Idée de la Jeunesse (dont il serait dans l’essence d’être révol­tée). Ainsi ramène-t-on une nou­velle jeu­nesse de la révolte à l’éternelle révolte de la jeu­nesse, renais­sant à chaque géné­ra­tion pour s’estomper quand le « le jeune homme est pris par le sérieux de la pro­duc­tion et par l’activité en vue des fins concrètes et véri­tables ». La « révolte des jeunes » a été et est encore l’objet d’une véri­table infla­tion jour­na­lis­tique qui en fait le spec­tacle d’une « révolte » pos­sible donnée à contem­pler pour empê­cher qu’on la vive, la sphère aber­rante – déjà inté­grée – néces­saire au fonc­tion­ne­ment du sys­tème social ; cette révolte contre la société ras­sure la société parce qu’elle est censée rester par­tielle, dans l’apar­theid des « pro­blèmes » de la jeu­nesse – comme il y aurait des pro­blèmes de la femme, ou un pro­blème noir – et ne durer qu’une partie de la vie. En réa­lité, s’il y a un pro­blème de la « jeu­nesse » dans la société moderne, c’est que la crise pro­fonde de cette société est res­sen­tie avec le plus d’acuité par la jeu­nesse [13]. Produit par excel­lence de cette société moderne, elle est elle-même moderne, soit pour s’y inté­grer sans réserves, soit pour la refu­ser radi­ca­le­ment. Ce qui doit sur­prendre, ce n’est pas tant que la jeu­nesse soit révol­tée, mais que les « adultes » soient si rési­gnés. Ceci n’a pas une expli­ca­tion mytho­lo­gique, mais his­to­rique : la géné­ra­tion pré­cé­dente a connu toutes les défaites et consommé tous les men­songes de la période de désa­gré­ga­tion hon­teuse du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire.

Considérée en elle même, la « Jeunesse » est un mythe publi­ci­taire déjà pro­fon­dé­ment lié au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, comme expres­sion de son dyna­misme. Cette illu­soire pri­mauté de la jeu­nesse est deve­nue pos­sible avec le redé­mar­rage de l’économie, après la Deuxième Guerre mon­diale, par suite de l’entrée en masse sur le marché de toute une caté­go­rie de consom­ma­teurs plus mal­léables, un rôle qui assure un brevet d’intégration à la société du spec­tacle. Mais l’explication domi­nante du monde se trouve de nou­veau en contra­dic­tion avec la réa­lité socio-éco­no­mique (car en retard sur elle) et c’est jus­te­ment la jeu­nesse qui, la pre­mière, affirme une irré­sis­tible fureur de vivre et s’insurge spon­ta­né­ment contre l’ennui quo­ti­dien et le temps mort que le vieux monde conti­nue à secré­ter à tra­vers ses dif­fé­rentes moder­ni­sa­tions. La frac­tion révol­tée de la jeu­nesse exprime le pur refus sans la conscience d’une pers­pec­tive de dépas­se­ment, son refus nihi­liste. Cette pers­pec­tive se cherche et se consti­tue par­tout dans le monde. Il lui faut atteindre la cohé­rence de la cri­tique théo­rique et l’organisation pra­tique de cette cohé­rence.

Au niveau le plus som­maire, les « Blousons noirs », dans tous les pays, expriment avec le plus de vio­lence appa­rente le refus de s’intégrer. Mais le carac­tère abs­trait de leur refus ne leur laisse aucune chance d’échapper aux contra­dic­tions d’un sys­tème dont ils sont le pro­duit néga­tif spon­tané. Les « Blousons noirs » sont pro­duits par tous les côtés de l’ordreactuel : l’urbanisme des grands ensembles, la décom­po­si­tion des valeurs, l’extension des loi­sirs consom­mables de plus en plus ennuyeux, le contrôle huma­niste-poli­cier de plus en plus étendu à toute la vie quo­ti­dienne, la sur­vi­vance éco­no­mique de la cel­lule fami­liale privée de toute signi­fi­ca­tion. Ils méprisent le tra­vail mais ils acceptent les mar­chan­dises. Ils vou­draient avoir tout ce que la publi­cité leur montre, tout de suite et sans qu’ils puissent le payer. Cette contra­dic­tion fon­da­men­tale domine toute leur exis­tence, et c’est le cadre qui empri­sonne leur ten­ta­tive d’affirmation pour la recherche d’une véri­table liberté dans l’emploi du temps, l’affirmation indi­vi­duelle et la consti­tu­tion d’une sorte de com­mu­nauté. (Seulement, de telles micro-com­mu­nau­tés recom­posent, en marge de la société déve­lop­pée, un pri­mi­ti­visme où la misère recrée iné­luc­ta­ble­ment la hié­rar­chie de la bande. Cette hié­rar­chie, qui ne peut s’affirmer que dans la lutte contre d’autres bandes, isole chaque bande et, dans chaque bande, l’individu.) Pour sortir de cette contra­dic­tion, le « Blouson noir » devra fina­le­ment tra­vailler pour ache­ter des mar­chan­dises – et là tout un sec­teur de la pro­duc­tion est expres­sé­ment fabri­qué pour sa récu­pé­ra­tion en tant que consom­ma­teur (motos, gui­tares élec­triques, vête­ments, disques, etc.) – ou bien il doit s’attaquer aux lois de la mar­chan­dise, soit de façon pri­maire en la volant, soit d’une façon consciente en s’élevant à la cri­tique révo­lu­tion­naire du monde de la mar­chan­dise. La consom­ma­tion adou­cit les mœurs de ces jeunes révol­tés, et leur révolte retombe dans le pire confor­misme. Le monde des « Blousons noirs » n’a d’autre issue que la prise de conscience révo­lu­tion­naire ou l’obéissance aveugle dans les usines.

Les Provos consti­tuent la pre­mière forme de dépas­se­ment de l’expérience des « Blousons noirs », l’organisation de sa pre­mière expres­sion poli­tique. Ils sont nés à la faveur d’une ren­contre entre quelques déchets de l’art décom­posé en quête de succès et une masse de jeunes révol­tés en quête d’affirmation. Leur orga­ni­sa­tion a permis aux uns et aux autres d’avancer et d’accéder à un nou­veau type de contes­ta­tion. Les « artistes » ont apporté quelques ten­dances, encore très mys­ti­fiées, vers le jeu, dou­blées d’un fatras idéo­lo­gique ; les jeunes révol­tés n’avaient pour eux que la vio­lence de leur révolte. Dès la for­ma­tion de leur orga­ni­sa­tion, les deux ten­dances sont res­tées dis­tinctes ; la masse sans théo­rie s’est trou­vée d’emblée sous la tutelle d’une mince couche de diri­geants sus­pects qui essaient de main­te­nir leur « pou­voir » par la sécré­tion d’une idéo­lo­gie pro­vo­ta­rienne. Au lieu que la vio­lence des « Blousons noirs » passe sur le plan des idées dans une ten­ta­tive de dépas­se­ment de l’art, c’est le réfor­misme néo-artis­tique qui l’a emporté. Les Provos sont l’expression du der­nier réfor­misme pro­duit par le capi­ta­lisme moderne : celui de la vie quo­ti­dienne. Alors qu’il ne faut pas moins d’une révo­lu­tion inin­ter­rom­pue pour chan­ger la vie, la hié­rar­chie Provo croit – comme Bernstein croyait trans­for­mer le capi­ta­lisme en socia­lisme par les réformes – qu’il suffit d’apporter quelques amé­lio­ra­tions pour modi­fier la vie quo­ti­dienne. Les Provos, en optant pour le frag­men­taire, finissent par accep­ter la tota­lité. Pour se donner une base, leurs diri­geants ont inventé la ridi­cule idéo­lo­gie du Provotariat (salade artis­tico-poli­tique inno­cem­ment com­po­sée avec des restes moisis d’une fête qu’ils n’ont pas connue), des­ti­née, selon eux, à s’opposer à la pré­ten­due pas­si­vité et à l’embourgeoisement du Prolétariat, tarte à la crème de tous les cré­tins du siècle. Parce qu’ils déses­pèrent de trans­for­mer la tota­lité, ils déses­pèrent des forces qui, seules, portent l’espoir d’un dépas­se­ment pos­sible. Le Prolétariat est le moteur de la société capi­ta­liste, et donc son danger mortel : tout est fait pour le répri­mer (partis, syn­di­cats bureau­cra­tiques, police, plus sou­vent que contre les Provos, colo­ni­sa­tion de toute sa vie), car il est la seule force réel­le­ment mena­çante. Les Provos n’ont rien com­pris de cela : ainsi, ils res­tent inca­pables de faire la cri­tique du sys­tème de pro­duc­tion, et donc pri­son­niers de tout le sys­tème. Et quand, dans une émeute ouvrière anti-syn­di­cale, leur base s’est ral­liée à la vio­lence directe, les diri­geants étaient com­plè­te­ment dépas­sés par le mou­ve­ment et, dans leur affo­le­ment, ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que dénon­cer les « excès » et en appe­ler au paci­fisme, renon­çant lamen­ta­ble­ment à leur pro­gramme : pro­vo­quer les auto­ri­tés pour en mon­trer le carac­tère répres­sif (et criant qu’ils étaient pro­vo­qués par la police). Et, pour comble, ils ont appelé, de la radio, les jeunes émeu­tiers à se lais­ser édu­quer par les « Provos », c’est-à-dire par les diri­geants, qui ont lar­ge­ment montré que leur vague « anar­chisme » n’est qu’un men­songe de plus. La base révol­tée des Provos ne peut accé­der à la cri­tique révo­lu­tion­naire qu’en com­men­çant par se révol­ter contre ses chefs, ce qui veut dire ral­lier les forces révo­lu­tion­naires objec­tives du Prolétariat et se débar­ras­ser d’un Constant, l’artiste offi­ciel de la Hollande Royale, ou d’un De Vries, par­le­men­taire raté et admi­ra­teur de la police anglaise. Là, seule­ment, les Provos peuvent rejoindre la contes­ta­tion moderne authen­tique qui a déjà une base réelle chez eux. S’ils veulent réel­le­ment trans­for­mer le monde, ils n’ont que faire de ceux qui veulent se conten­ter de le peindre en blanc.

En se révol­tant contre leurs études, les étu­diants amé­ri­cains ont immé­dia­te­ment mis en ques­tion une société qui a besoin de telles études. De même que leur révolte (à Berkeley et ailleurs) contre la hié­rar­chie uni­ver­si­taire s’est d’emblée affir­mée comme révolte contre tout le sys­tème social basé sur la hié­rar­chie et la dic­ta­ture de l’économie et de l’Etat. En refu­sant d’inté­grer les entre­prises, aux­quelles les des­ti­naient tout natu­rel­le­ment leurs études spé­cia­li­sées, ils mettent pro­fon­dé­ment en ques­tion un sys­tème de pro­duc­tion où toutes les acti­vi­tés et leur pro­duit échappent tota­le­ment à leurs auteurs. Ainsi, à tra­vers des tâton­ne­ments et une confu­sion encore très impor­tante, la jeu­nesse amé­ri­caine en révolte en vient-elle à cher­cher, dans la « société d’abondance », une alter­na­tive révo­lu­tion­naire cohé­rente. Elle reste lar­ge­ment atta­chée aux deux aspects rela­ti­ve­ment acci­den­tels de la crise amé­ri­caine : les Noirs et le Viet-Nam ; et les petites orga­ni­sa­tions qui consti­tuent « la Nouvelle Gauche » s’en res­sentent lour­de­ment. Si, dans leur forme, une authen­tique exi­gence de démo­cra­tie se fait sentir, la fai­blesse de leur contenu sub­ver­sif les fait retom­ber dans des contra­dic­tions dan­ge­reuses. L’hostilité à la poli­tique tra­di­tion­nelle des vieilles orga­ni­sa­tions est faci­le­ment récu­pé­rée par l’ignorance du monde poli­tique, qui se tra­duit par un grand manque d’informations, et des illu­sions sur ce qui se passe effec­ti­ve­ment dans le monde. L’hostilitéabs­traite à leur société les conduit à l’admiration ou à l’appui de ses enne­mis les plus appa­rents : les bureau­cra­ties dites socia­listes, la Chine ou Cuba. Ainsi trouve-t-on dans un groupe comme « Resurgence Youth Movement », et en même temps une condam­na­tion à mort de l’Etat et un éloge de la « Révolution Culturelle » menée par la bureau­cra­tie la plus gigan­tesque des temps modernes : la Chine de Mao. De même que leur orga­ni­sa­tion semi-liber­taire et non direc­tive risque, à tout moment, par le manque mani­feste de contenu, de retom­ber dans l’idéologie de la « dyna­mique des groupes » ou dans le monde fermé de la Secte. La consom­ma­tion en masse de la drogue est l’expression d’une misère réelle et la pro­tes­ta­tion contre cette misère réelle : elle est la fal­la­cieuse recherche de liberté dans un monde sans liberté, la cri­tique reli­gieuse d’un monde qui a lui-même dépassé la reli­gion. Ce n’est pas par hasard qu’on la trouve sur­tout dans les milieux beat­niks (cette droite des jeunes révol­tés), foyers du refus idéo­lo­gique et de l’acceptation des super­sti­tions les plus fan­tas­tiques (Zen, spi­ri­tisme, mys­ti­cisme de la « New Church » et autres pour­ri­tures comme le Gandhisme ou l’Humanisme…). A tra­vers leur recherche d’un pro­gramme révo­lu­tion­naire, les étu­diants amé­ri­cains com­mettent la même erreur que les « Provos » et se pro­clament « la classe la plus exploi­tée de la société » ; ils doivent, dès à pré­sent, com­prendre qu’ils n’ont pas d’intérêts dis­tincts de tous ceux qui subissent l’oppression géné­ra­li­sée et l’esclavage mar­chand.

A l’Est, le tota­li­ta­risme bureau­cra­tique com­mence à pro­duire ses forces néga­tives. La révolte des jeunes y est par­ti­cu­liè­re­ment viru­lente, et n’est connue qu’à tra­vers les dénon­cia­tions qu’en font les dif­fé­rents organes de l’appareil ou les mesures poli­cières qu’il prend pour les conte­nir. Nous appre­nons ainsi qu’une partie de la jeu­nesse ne « res­pecte » plus l’ordre moral et fami­lial (tel qu’il existe sous sa forme bour­geoise la plus détes­table), s’adonne à la « débauche », méprise le tra­vail et n’obéit plus à la police du parti. Et, en U.R.S.S., on nomme un ministre expres­sé­ment pour com­battre le hoo­li­ga­nisme. Mais, paral­lè­le­ment à cette révolte dif­fuse, une contes­ta­tion plus éla­bo­rée tente de s’affirmer, et les groupes ou petites revues clan­des­tines appa­raissent et dis­pa­raissent selon les fluc­tua­tions de la répres­sion poli­cière. Le fait le plus impor­tant a été la publi­ca­tion par les jeunes PolonaisKuron et Modzelewski de leur « Lettre ouverte au Parti Ouvrier Polonais ». Dans ce texte, ils affirment expres­sé­ment « la néces­sité de l’abolition des rap­ports de pro­duc­tion et des rela­tions sociales actuelles » et voient qu’à cette fin « la révo­lu­tion est iné­luc­table ». L’intelligentsia des pays de l’Est cherche actuel­le­ment à rendre conscientes et à for­mu­ler clai­re­ment les rai­sons de cette cri­tique que les ouvriers ont concré­ti­sée à Berlin-Est, à Varsovie et à Budapest, la cri­tique pro­lé­ta­rienne du pou­voir de classe bureau­cra­tique. Cette révolte souffre pro­fon­dé­ment du désa­van­tage de poser d’emblée les pro­blèmes réels, et leur solu­tion. Si, dans les autres pays, le mou­ve­ment est pos­sible, mais le but reste mys­ti­fié, dans les bureau­cra­ties de l’Est, la contes­ta­tion est sans illu­sion, et ses buts connus. Il s’agit pour elle d’inventer les formes de leur réa­li­sa­tion, de s’ouvrir le chemin qui y mène.

Quant à la révolte des jeunes Anglais, elle a trouvé sa pre­mière expres­sion orga­ni­sée dans le mou­ve­ment anti-ato­mique. Cette lutte par­tielle, ral­liée autour du vague pro­gramme duComité des Cent – qui a pu ras­sem­bler jusqu’à 300 000 mani­fes­tants – a accom­pli son plus beau geste au prin­temps 1963 avec le scan­dale R.S.G. 6 [14]. Elle ne pou­vait que retom­ber, faute de pers­pec­tives, récu­pé­rée par les belles âmes paci­fistes. L’archaïsme du contrôle dans la vie quo­ti­dienne, carac­té­ris­tique de l’Angleterre, n’a pu résis­ter à l’assaut du monde moderne, et la décom­po­si­tion accé­lé­rée des valeurs sécu­laires engendre des ten­dances pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naires dans la cri­tique de tous les aspects du mode de vie [15]. Il faut que les exi­gences de cette jeu­nesse rejoignent la résis­tance d’une classe ouvrière qui compte parmi les plus com­ba­tives du monde, celle des shop-ste­wards et des grèves sau­vages, et la vic­toire de leurs luttes ne peut être recher­chée que dans des pers­pec­tives com­munes. L’écroulement de la social-démo­cra­tie au pou­voir ne fait que donner une chance sup­plé­men­taire à leur ren­contre. Les explo­sions qu’occasionnera une telle ren­contre seront autre­ment plus for­mi­dables que tout ce qu’on a vu à Amsterdam. L’émeute pro­vo­ta­rienne ne sera, devant elles, qu’un jeu d’enfants. De là seule­ment peut naître un véri­table mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, où les besoins pra­tiques auront trouvé leur réponse.

Le Japon est le seul parmi les pays indus­triel­le­ment avan­cés où cette fusion de la jeu­nesse étu­diante et des ouvriers d’avant-garde soit déjà réa­li­sée.

Zengakuren, la fameuse orga­ni­sa­tion des Etudiants révo­lu­tion­naires et la Ligue des jeunes tra­vailleurs mar­xistes sont les deux impor­tantes orga­ni­sa­tions for­mées sur l’orientation com­mune de la Ligue Communiste Révolutionnaire [16]. Cette for­ma­tion en est déjà à se poser le pro­blème de l’organisation révo­lu­tion­naire. Elle combat simul­ta­né­ment, et sans illu­sions, le Capitalisme à l’Ouest et la Bureaucratie des pays dits socia­listes. Elle groupe déjà quelques mil­liers d’étudiants et d’ouvriers orga­ni­sés sur une base démo­cra­tique et anti-hié­rar­chique, sur la par­ti­ci­pa­tion de tous les membres à toutes les acti­vi­tés de l’organisation. Ainsi les révo­lu­tion­naires japo­nais sont-ils les pre­miers dans le monde à mener déjà de grandes luttes orga­ni­sées, se réfé­rant à un pro­gramme avancé, avec une large par­ti­ci­pa­tion des masses. Sans arrêt, des mil­liers d’ouvriers et d’étudiants des­cendent dans la rue et affrontent vio­lem­ment la police japo­naise. Cependant, la L.C.R., bien qu’elle les com­batte fer­me­ment, n’explique pas com­plè­te­ment et concrè­te­ment les deux sys­tèmes. Elle cherche encore à défi­nir pré­ci­sé­ment l’exploitation bureau­cra­tique, de même qu’elle n’est pas encore arri­vée à for­mu­ler expli­ci­te­ment les carac­tères du Capitalisme moderne, la cri­tique de la vie quo­ti­dienne et la cri­tique du spec­tacle. La Ligue Communiste Révolutionnaire reste fon­da­men­ta­le­ment une orga­ni­sa­tion pro­lé­ta­rienne clas­sique. Elle est actuel­le­ment la plus impor­tante for­ma­tion révo­lu­tion­naire du monde, et doit être, d’ores et déjà, un des pôles de dis­cus­sion et de ras­sem­ble­ment pour la nou­velle cri­tique révo­lu­tion­naire pro­lé­ta­rienne dans le monde.

Créer enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière

« Etre d’avant-garde, c’est mar­cher au pas de la réa­lité [17]. » La cri­tique radi­cale du monde moderne doit avoir main­te­nant pour objet et pour objec­tif la tota­lité. Elle doit porter indis­so­lu­ble­ment sur son passé réel, sur ce qu’il est effec­ti­ve­ment et sur les pers­pec­tives de sa trans­for­ma­tion. C’est que, pour pou­voir dire toute la vérité du monde actuel et, a for­tiori, pour for­mu­ler le projet de sa sub­ver­sion totale, il faut être capable de révé­ler toute sonhis­toire cachée, c’est-à-dire regar­der d’une façon tota­le­ment démys­ti­fiée et fon­da­men­ta­le­ment cri­tique, l’histoire de tout le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire inter­na­tio­nal, inau­gu­rée voilà plus d’un siècle par le pro­lé­ta­riat des pays d’Occident, ses « échecs » et ses « vic­toires ». « Ce mou­ve­ment contre l’ensemble de l’organisation du vieux monde est depuis long­temps fini [18] » et a échoué. Sa der­nière mani­fes­ta­tion his­to­rique étant la défaite de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne en Espagne (à Barcelone, en mai 1937). Cependant, ses « échecs » offi­ciels, comme ses « vic­toires » offi­cielles, doivent être jugés à la lumière de leurs pro­lon­ge­ments, et leurs véri­tés réta­blies. Ainsi, nous pou­vons affir­mer qu’« il y a des défaites qui sont des vic­toires et des vic­toires plus hon­teuses que des défaites » (Karl Liebknecht à la veille de son assas­si­nat). La pre­mière grande « défaite » du pou­voir pro­lé­ta­rien, la Commune de Paris, est en réa­lité sa pre­mière grande vic­toire car, pour la pre­mière fois, le Prolétariat pri­mi­tif a affirmé sa capa­cité his­to­rique de diri­ger d’une façon libre tous les aspects de la vie sociale. De même que sa pre­mière grande « vic­toire », la révo­lu­tion bol­ché­vique, n’est en défi­ni­tive que sa défaite la plus lourde de consé­quences. Le triomphe de l’ordre bol­che­vik coïn­cide avec le mou­ve­ment de contre-révo­lu­tion inter­na­tio­nale qui com­mença avec l’écrasement des Spartakistes par la « Social-démo­cra­tie » alle­mande. Leur triomphe commun était plus pro­fond que leur oppo­si­tion appa­rente, et cet ordre bol­che­vik n’était, en défi­ni­tive, qu’un dégui­se­ment nou­veau et une figure par­ti­cu­lière de l’ordre ancien. Les résul­tats de la contre-révo­lu­tion russe furent, à l’intérieur, l’établissement et le déve­lop­pe­ment d’un nou­veau mode d’exploitation, le capi­ta­lisme bureau­cra­tique d’Etat et, à l’extérieur, la mul­ti­pli­ca­tion des sec­tions de l’Internationale dite com­mu­niste, suc­cur­sales des­ti­nées à le défendre et à répandre son modèle. Le capi­ta­lisme, sous ses dif­fé­rentes variantes bureau­cra­tiques et bour­geoises, flo­ris­sait de nou­veau sur les cadavres des marins de Kronstadt et des pay­sans d’Ukraine, des ouvriers de Berlin, Kiel, Turin, Shanghaï, et plus tard de Barcelone.

La IIIe Internationale, appa­rem­ment créée par les Bolcheviks pour lutter contre les débris de la social-démo­cra­tie réfor­miste de la IIe Internationale, et grou­per l’avant-garde pro­lé­ta­rienne dans les « partis com­mu­nistes révo­lu­tion­naires », était trop liée à ses créa­teurs et à leurs inté­rêts pour pou­voir réa­li­ser, où que ce soit, la véri­table révo­lu­tion socia­liste. En fait la IIe Internationale était la vérité de la IIIe. Très tôt, le modèle russe s’imposa aux orga­ni­sa­tions ouvrières d’Occident, et leurs évo­lu­tions furent une seule et même chose. A la dic­ta­ture tota­li­taire de la Bureaucratie, nou­velle classe diri­geante, sur le pro­lé­ta­riat russe, cor­res­pon­dait au sein de ces orga­ni­sa­tions la domi­na­tion d’une couche de bureau­crates poli­tiques et syn­di­caux sur la grande masse des ouvriers, dont les inté­rêts sont deve­nus fran­che­ment contra­dic­toires avec les siens. Le monstre sta­li­nien han­tait la conscience ouvrière, tandis que le Capitalisme, en voie de bureau­cra­ti­sa­tion et de sur­dé­ve­lop­pe­ment, résol­vait ses crises internes et affir­mait tout fiè­re­ment sa nou­velle vic­toire, qu’il pré­tend per­ma­nente. Une même forme sociale, appa­rem­ment diver­gente et variée, s’empare du monde, et les prin­cipes du vieux monde conti­nuent à gou­ver­ner notre monde moderne. Les morts hantent encore les cer­veaux des vivants.

Au sein de ce monde, des orga­ni­sa­tions pré­ten­du­ment révo­lu­tion­naires ne font que le com­battre appa­rem­ment, sur son ter­rain propre, à tra­vers les plus grandes mys­ti­fi­ca­tions. Toutes se réclament d’idéo­lo­gies plus ou moins pétri­fiées, et ne font en défi­ni­tive que par­ti­ci­per à la conso­li­da­tion de l’ordre domi­nant. Les syn­di­cats et les partis poli­tiques forgés par la classe ouvrière pour sa propre éman­ci­pa­tion sont deve­nus de simples régu­la­teurs du sys­tème, pro­priété privée de diri­geants qui tra­vaillent à leur éman­ci­pa­tion par­ti­cu­lière et trouvent un statut dans la classe diri­geante d’une société qu’ils ne pensent jamais mettre en ques­tion. Le pro­gramme réel de ces syn­di­cats et partis ne fait que reprendre pla­te­ment la phra­séo­lo­gie « révo­lu­tion­naire » et appli­quer en fait les mots d’ordre du réfor­misme le plus édul­coré, puisque le capi­ta­lisme lui-même se fait offi­ciel­le­ment réfor­miste. Là où ils ont pu prendre le pou­voir – dans des pays plus arrié­rés que la Russie – ce n’était que pour repro­duire le modèle sta­li­nien du tota­li­ta­risme contre-révo­lu­tion­naire [19]. Ailleurs, ils sont le com­plé­ment sta­tique et néces­saire [20] à l’autorégulation du Capitalisme bureau­cra­tisé ; la contra­dic­tion indis­pen­sable au main­tien de son huma­nisme poli­cier. D’autre part, ils res­tent, vis-à-vis des masses ouvrières, les garants indé­fec­tibles et les défen­seurs incon­di­tion­nels de la contre-révo­lu­tion bureau­cra­tique, les ins­tru­ments dociles de sa poli­tique étran­gère. Dans un monde fon­da­men­ta­le­ment men­son­ger, ils sont les por­teurs du men­songe le plus radi­cal, et tra­vaillent à la péren­nité de la dic­ta­ture uni­ver­selle de l’Economie et de l’Etat. Comme l’affirment les situa­tion­nistes, « un modèle social uni­ver­sel­le­ment domi­nant, qui tend à l’autorégulation tota­li­taire, n’est qu’apparemment com­battu par des fausses contes­ta­tions posées en per­ma­nence sur son propre ter­rain, illu­sions qui, au contraire, ren­forcent ce modèle. Le pseudo-socia­lisme bureau­cra­tique n’est que le plus gran­diose de ces dégui­se­ments du vieux monde hié­rar­chique du tra­vail aliéné [21] ». Le syn­di­ca­lisme étu­diant n’est dans tout cela que la cari­ca­ture d’une cari­ca­ture, la répé­ti­tion bur­lesque et inutile d’un syn­di­ca­lisme dégé­néré.

La dénon­cia­tion théo­rique et pra­tique du sta­li­nisme sous toutes ses formes doit être la bana­lité de base de toutes les futures orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires. Il est clair qu’en France, par exemple, où le retard éco­no­mique recule encore la conscience de la crise, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire ne pourra renaître que sur les ruines du sta­li­nisme anéanti. La des­truc­tion du sta­li­nisme doit deve­nir le delenda Carthago de la der­nière révo­lu­tion de la pré­his­toire.

Celle-ci doit elle-même rompre défi­ni­ti­ve­ment, avec sa propre pré­his­toire, et tirer toute sa poésie de l’avenir. Les « Bolcheviks res­sus­ci­tés » qui jouent la farce du « mili­tan­tisme » dans les dif­fé­rents grou­pus­cules gau­chistes, sont des relents du passé, et en aucune manière n’annoncent l’avenir. Epaves du grand nau­frage de la « révo­lu­tion trahie », ils se pré­sentent comme les fidèles tenants de l’orthodoxie bol­che­vique : la défense de l’U.R.S.S. est leur indé­pas­sable fidé­lité et leur scan­da­leuse démis­sion.

Ils ne peuvent plus entre­te­nir d’illusions que dans les fameux pays sous-déve­lop­pés [22] où ils enté­rinent eux-mêmes le sous-déve­lop­pe­ment théo­rique. De Partisans (organe des sta­lino-trots­kismes récon­ci­liés) à toutes les ten­dances et demi-ten­dances qui se dis­putent « Trotsky » à l’intérieur et à l’extérieur de la IVe Internationale, règne une même idéo­lo­gierévo­lu­tion­naire, et une même inca­pa­cité pra­tique et théo­rique de com­prendre les pro­blèmes du monde moderne. Quarante années d’histoire contre-révo­lu­tion­naire les séparent de la Révolution. Ils ont tort parce qu’ils ne sont plus en 1920 et, en 1920, ils avaient déjà tort. La dis­so­lu­tion du groupe « ultra-gau­chiste » Socialisme ou Barbarie après sa divi­sion en deux frac­tions, « moder­niste car­da­niste » et « vieux mar­xiste » (de Pouvoir Ouvrier), prouve, s’il en était besoin, qu’il ne peut y avoir de révo­lu­tion hors du moderne, ni de pensée moderne hors de la cri­tique révo­lu­tion­naire à réin­ven­ter [23]. Elle est signi­fi­ca­tive en ce sens que toute sépa­ra­tion entre ces deux aspects retombe inévi­ta­ble­ment soit dans le musée de la Préhistoire révo­lu­tion­naire ache­vée, soit dans la moder­nité du pou­voir, c’est-à-dire dans la contre-révo­lu­tion domi­nante : Voix ouvrière ou Arguments.

Quant aux divers grou­pus­cules « anar­chistes », ensemble pri­son­niers de cette appel­la­tion, ils ne pos­sèdent rien d’autre que cette idéo­lo­gie réduite à une simple éti­quette. L’incroyable « Monde Libertaire », évi­dem­ment rédigé par des étu­diants, atteint le degré le plus fan­tas­tique de la confu­sion et de la bêtise. Ces gens-là tolèrent effec­ti­ve­ment tout, puisqu’ils se tolèrent les uns les autres.

La société domi­nante, qui se flatte de sa moder­ni­sa­tion per­ma­nente, doit main­te­nant trou­ver à qui parler, c’est-à-dire à la néga­tion moder­ni­sée qu’elle pro­duit elle-même [24] : « Laissons main­te­nant aux morts le soin d’enterrer leurs morts et de les pleu­rer. » Les démys­ti­fi­ca­tions pra­tiques du mou­ve­ment his­to­rique débar­rassent la conscience révo­lu­tion­naire des fan­tômes qui la han­taient ; la révo­lu­tion de la vie quo­ti­dienne se trouve face à face avec les tâches immenses qu’elle doit accom­plir. La révo­lu­tion, comme la vie qu’elle annonce, est à réin­ven­ter. Si le projet révo­lu­tion­naire reste fon­da­men­ta­le­ment le même : l’abolition de la société de classes, c’est que, nulle part, les condi­tions dans les­quelles il se forme n’ont été radi­ca­le­ment trans­for­mées. Il s’agit de le reprendre avec un radi­ca­lisme et une cohé­rence accrus par l’expérience de la faillite de ses anciens por­teurs, afin d’éviter que sa réa­li­sa­tion frag­men­taire n’entraîne une nou­velle divi­sion de la société.

La lutte entre le pou­voir et le nou­veau pro­lé­ta­riat ne pou­vant se faire que sur la tota­lité, le futur mou­ve­ment révo­lu­tion­naire doit abolir, en son sein, tout ce qui tend à repro­duire les pro­duits alié­nés du sys­tème mar­chand [25] : il doit en être, en même temps, la cri­tique vivante et la néga­tion qui porte en elle tous les élé­ments du dépas­se­ment pos­sible. Comme l’a bien vu Lukács (mais pour l’appliquer à un objet qui n’en était pas digne : le parti bol­che­vik), l’organisation révo­lu­tion­naire est cette média­tion néces­saire entre la théo­rie et la pra­tique, entre l’homme et l’histoire, entre la masse des tra­vailleurs et le pro­lé­ta­riat consti­tué en classe. Les ten­dances et diver­gences « théo­riques » doivent immé­dia­te­ment se trans­for­mer en ques­tion d’organisation si elles veulent mon­trer la voie de leur réa­li­sa­tion. La ques­tion de l’organisation sera le juge­ment der­nier du nou­veau mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, le tri­bu­nal devant lequel sera jugée la cohé­rence de son projet essen­tiel : la réa­li­sa­tion inter­na­tio­nale du pou­voir absolu des Conseils Ouvriers, tel qu’il a été esquissé par l’expérience des révo­lu­tions pro­lé­ta­riennes de ce siècle. Une telle orga­ni­sa­tion doit mettre en avant la cri­tique radi­cale de tout ce qui fonde la société qu’elle combat, à savoir : la pro­duc­tion mar­chande, l’idéo­lo­giesous tous ses dégui­se­ments, l’Etat et les scis­sions qu’il impose.

La scis­sion entre théo­rie et pra­tique a été le roc contre lequel a buté le vieux mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. Seuls, les plus hauts moments des luttes pro­lé­ta­riennes ont dépassé cette scis­sion pour retrou­ver leur vérité. Aucune orga­ni­sa­tion n’a encore sauté ce Rhodus. L’idéo­lo­gie, si « révo­lu­tion­naire » qu’elle puisse être, est tou­jours au ser­vice des maîtres, lesignal d’alarme qui désigne l’ennemi déguisé. C’est pour­quoi la cri­tique de l’idéologie doit être, en der­nière ana­lyse, le pro­blème cen­tral de l’organisation révo­lu­tion­naire. Seul, le monde aliéné pro­duit le men­songe, et celui-ci ne sau­rait réap­pa­raître à l’intérieur de ce qui pré­tend porter la vérité sociale, sans que cette orga­ni­sa­tion ne se trans­forme elle-même en un men­songe de plus dans un monde fon­da­men­ta­le­ment men­son­ger.

L’organisation révo­lu­tion­naire qui pro­jette de réa­li­ser le pou­voir absolu des Conseils Ouvriers doit être le milieu où s’esquissent tous les aspects posi­tifs de ce pou­voir. Aussi doit-elle mener une lutte à mort contre la théo­rie léni­niste de l’organisation. La révo­lu­tion de 1905 et l’organisation spon­ta­née des tra­vailleurs russes en Soviets était déjà une cri­tique en actes [26] de cette théo­rie néfaste. Mais le mou­ve­ment bol­che­vik per­sis­tait à croire que la spon­ta­néité ouvrière ne pou­vait dépas­ser la conscience « trade-unio­niste », et était inca­pable de saisir « la tota­lité ». Ce qui reve­nait à déca­pi­ter le pro­lé­ta­riat pour per­mettre au parti de prendre la « tête » de la Révolution. On ne peut contes­ter, aussi impi­toya­ble­ment que l’a fait Lénine, la capa­cité his­to­rique du pro­lé­ta­riat de s’émanciper par lui-même, sans contes­ter sa capa­cité de gérer tota­le­ment la société future. Dans une telle pers­pec­tive, le slogan « tout le pou­voir aux Soviets » ne signi­fiait rien d’autre que la conquête des Soviets par le Parti, l’instauration de l’Etat du parti à la place de « l’Etat » dépé­ris­sant du pro­lé­ta­riat en armes.

C’est pour­tant ce slogan qu’il faut reprendre radi­ca­le­ment et en le débar­ras­sant des arrière-pen­sées bol­che­viques. Le pro­lé­ta­riat ne peut s’adonner au jeu de la révo­lu­tion que pour gagner tout un monde, autre­ment il n’est rien. La forme unique de son pou­voir, l’auto­ges­tion géné­ra­li­sée, ne peut être par­ta­gée avec aucune autre force. Parce qu’il est la dis­so­lu­tion effec­tive de tous les pou­voirs, il ne sau­rait tolé­rer aucune limi­ta­tion (géo­gra­phique ou autre) ; les com­pro­mis qu’il accepte se trans­forment immé­dia­te­ment en com­pro­mis­sions, en démis­sion. « L’autogestion doit être à la fois le moyen et la fin de la lutte actuelle. Elle est non seule­ment l’enjeu de la lutte, mais sa forme adé­quate. Elle est pour elle-même la matière qu’elle tra­vaille et sa propre pré­sup­po­si­tion [27] ».

La cri­tique uni­taire du monde est la garan­tie de la cohé­rence et de la vérité de l’organisation révo­lu­tion­naire. Tolérer l’existence des sys­tèmes d’oppression (parce qu’ils portent la défroque « révo­lu­tion­naire », par exemple), dans un point du monde, c’est recon­naître la légi­ti­mité de l’oppression. De même, si elle tolère l’aliénation dans un domaine de la vie sociale, elle recon­naît la fata­lité de toutes les réi­fi­ca­tions. Il ne suffit pas d’être pour le pou­voir abs­trait des Conseils Ouvriers, mais il faut en mon­trer la signi­fi­ca­tion concrète : la sup­pres­sion de la pro­duc­tion mar­chande et donc du pro­lé­ta­riat. La logique de la mar­chan­diseest la ratio­na­lité pre­mière et ultime des socié­tés actuelles, elle est la base de l’autorégulation tota­li­taire de ces socié­tés com­pa­rables à des puzzles dont les pièces, si dis­sem­blables en appa­rence, sont en fait équi­va­lentes. La réi­fi­ca­tion mar­chande est l’obstacle essen­tiel à une éman­ci­pa­tion totale, à la construc­tion libre de la vie. Dans le monde de la pro­duc­tion mar­chande, la praxis ne se pour­suit pas en fonc­tion d’une fin déter­mi­née de façon auto­nome, mais sous les direc­tives de puis­sances exté­rieures. Et si les lois éco­no­miques semblent deve­nir des lois natu­relles d’une espèce par­ti­cu­lière, c’est que leur puis­sance repose uni­que­ment sur « l’absence de conscience de ceux qui y ont part ».

Le prin­cipe de la pro­duc­tion mar­chande, c’est la perte de soi dans la créa­tion chao­tique et incons­ciente d’un monde qui échappe tota­le­ment à ses créa­teurs. Le noyau radi­ca­le­ment révo­lu­tion­naire de l’autogestion géné­ra­li­sée, c’est, au contraire, la direc­tion consciente par tous de l’ensemble de la vie. L’autogestion de l’aliénation mar­chande ne ferait de tous les hommes que les pro­gram­ma­teurs de leur propre survie : c’est la qua­dra­ture du cercle. La tâche des Conseils Ouvriers ne sera donc pas l’autogestion du monde exis­tant, mais sa trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive inin­ter­rom­pue : le dépas­se­ment concret de la mar­chan­dise (en tant que gigan­tesque détour de la pro­duc­tion de l’homme par lui-même).

Ce dépas­se­ment implique natu­rel­le­ment la sup­pres­sion du tra­vail et son rem­pla­ce­ment par un nou­veau type d’activité libre, donc l’abolition d’une des scis­sions fon­da­men­tales de la société moderne, entre un tra­vail de plus en plus réifié et des loi­sirs consom­més pas­si­ve­ment. Des grou­pus­cules aujourd’hui en liqué­fac­tion comme S. ou B. ou P.O. [28], pour­tant ral­liés sur le mot d’ordre moderne du Pouvoir Ouvrier, conti­nuent à suivre, sur ce point cen­tral, le vieux mou­ve­ment ouvrier sur la voie du réfor­misme du tra­vail et de son « huma­ni­sa­tion ». C’est au tra­vail lui-même qu’il faut s’en prendre. Loin d’être une « utopie », sa sup­pres­sion est la condi­tion pre­mière du dépas­se­ment effec­tif de la société mar­chande, de l’abolition – dans la vie quo­ti­dienne de chacun – de la sépa­ra­tion entre le « temps libre » et le « temps de tra­vail », sec­teurs com­plé­men­taires d’une vie alié­née, où se pro­jette indé­fi­ni­ment la contra­dic­tion interne de la mar­chan­dise entre valeur d’usage et valeur d’échange. Et c’est seule­ment au-delà de cette oppo­si­tion que les hommes pour­ront faire de leur acti­vité vitale un objet de leur volonté et de leur conscience, et se contem­pler eux-mêmes dans un monde qu’ils ont eux-mêmes créé. La démo­cra­tie des Conseils Ouvriers est l’énigme réso­lue de toutes les scis­sions actuelles. Elle rend « impos­sible tout ce qui existe en dehors des indi­vi­dus ».

La domi­na­tion consciente de l’histoire par les hommes qui la font, voilà tout le projet révo­lu­tion­naire. L’histoire moderne, comme toute l’histoire passée, est le pro­duit de la praxis sociale, le résul­tat – incons­cient – de toutes les acti­vi­tés humaines. A l’époque de sa domi­na­tion tota­li­taire, le capi­ta­lisme a pro­duit sa nou­velle reli­gion : le spec­tacle. Le spec­tacleest la réa­li­sa­tion ter­restre de l’idéo­lo­gie. Jamais le monde n’a si bien marché sur la tête. « Et comme la « cri­tique de la reli­gion », la cri­tique du spec­tacle est aujourd’hui la condi­tion pre­mière de toute cri­tique [29]. »

C’est que le pro­blème de la révo­lu­tion est his­to­ri­que­ment posé à l’humanité. L’accumulation de plus en plus gran­diose des moyens maté­riels et tech­niques n’a d’égale que l’insatisfaction de plus en plus pro­fonde de tous. La bour­geoi­sie et son héri­tière à l’Est, la bureau­cra­tie, ne peuvent avoir le mode d’emploi de ce sur­dé­ve­lop­pe­ment qui sera la base de la poésie de l’avenir, jus­te­ment parce qu’elles tra­vaillent, toutes les deux, au main­tien d’un ordre ancien. Elles ont tout au plus le secret de son usage poli­cier. Elles ne font qu’accumuler le Capital et donc le pro­lé­ta­riat ; est pro­lé­taire celui qui n’a aucun pou­voir sur l’emploi de sa vie, et qui le sait. La chance his­to­rique du nou­veau pro­lé­ta­riat est d’être le seul héri­tier consé­quent de la richesse sans valeur du monde bour­geois, à trans­for­mer et à dépas­ser dans le sens de l’homme total pour­sui­vant l’appropriation totale de la nature et de sa propre nature. Cette réa­li­sa­tion de la nature de l’homme ne peut avoir de sens que par la satis­fac­tion sans bornes et la mul­ti­pli­ca­tion infi­nie des désirs réels que le spec­tacle refoule dans les zones loin­taines de l’inconscient révo­lu­tion­naire, et qu’il n’est capable de réa­li­ser que fan­tas­ti­que­ment dans le délire oni­rique de sa publi­cité. C’est que la réa­li­sa­tion effec­tive des désirs réels, c’est-à-dire l’abolition de tous les pseudo-besoins et désirs que le sys­tème crée quo­ti­dien­ne­ment pour per­pé­tuer son pou­voir, ne peut se faire sans la sup­pres­sion du spec­tacle mar­chand et son dépas­se­ment posi­tif.

L’histoire moderne ne peut être libé­rée, et ses acqui­si­tions innom­brables libre­ment uti­li­sées, que par les forces qu’elle refoule : les tra­vailleurs sans pou­voir sur les condi­tions, le sens et le pro­duit de leurs acti­vi­tés. Comme le pro­lé­ta­riat était déjà, au XIXe siècle, l’héritier de la phi­lo­so­phie, il est en plus devenu l’héritier de l’art moderne et de la pre­mière cri­tique consciente de la vie quo­ti­dienne. Il ne peut se sup­pri­mer sans réa­li­ser, en même temps, l’art et la phi­lo­so­phie. Transformer le monde et chan­ger la vie sont pour lui une seule et même chose, les mots d’ordre insé­pa­rables qui accom­pa­gne­ront sa sup­pres­sion en tant que classe, la dis­so­lu­tion de la société pré­sente en tant que règne de la néces­sité, et l’accession enfin pos­sible au règne de la liberté. La cri­tique radi­cale et la recons­truc­tion libre de toutes les conduites et valeurs impo­sées par la réa­lité alié­née sont son pro­gramme maxi­mum, et la créa­ti­vité libé­rée dans la construc­tion de tous les moments et évé­ne­ments de la vie est la seule poésie qu’il pourra recon­naître, la poésie faite par tous, le com­men­ce­ment de la fête révo­lu­tion­naire. Les révo­lu­tions pro­lé­ta­riennes seront des fêtes ou ne seront pas, car la vie qu’elles annoncent sera elle-même créée sous le signe de la fête. Le jeu est la ratio­na­lité ultime de cette fête, vivre sans temps mort et jouir sans entraves sont les seules règles qu’il pourra recon­naître.

Des membres de l’Internationale situa­tion­niste et des étu­diants de Strasbourg

P.S.

Attendu que la mau­vaise ges­tion des inté­rêts pécu­niaires de l’A.F.G.E.S. repro­chée aux défen­deurs résulte d’une façon évi­dente du fait, par eux non contesté, qu’ils ont fait impri­mer et dis­tri­buer aux frais de l’A.F.G.E.S., 10 000 bro­chures qui ont coûté près de 5 000F, et autres publi­ca­tions anté­rieu­re­ment, d’inspiration « Internationale situa­tion­niste » (…) Qu’il suffit en effet de lire ces publi­ca­tions dont les défen­deurs sont les auteurs, pour consta­ter que ces cinq étu­diants à peine sortis de l’adolescence, sans aucune expé­rience, le cer­veau encom­bré de théo­ries phi­lo­so­phiques, sociales, poli­tiques et éco­no­miques mal digé­rées, et ne sachant com­ment dis­si­per leur morne ennui quo­ti­dien, émettent la vaine, orgueilleuse et déri­soire pré­ten­tion de porter des juge­ments défi­ni­tifs sur leurs condis­ciples, leurs pro­fes­seurs, Dieu, les reli­gions, le clergé, les gou­ver­ne­ments et les sys­tèmes poli­tiques et sociaux du monde entier ; puis reje­tant toute morale et toute entrave légale, vont cyni­que­ment jusqu’à prôner le vol, la des­truc­tion des études, la sup­pres­sion du tra­vail, la sub­ver­sion totale et la révo­lu­tion mon­diale pro­lé­ta­rienne sans retour pos­sible pour « jouir sans entrave »…

Ordonnance de référé rendue le 13 décembre 1966 par le Tribunal de Grande Instance de Strasbourg, pré­sidé par le Juge Llabador.


NOTES

[1] Kravetz (Marc) connut une cer­taine noto­riété dans les milieux diri­geants de l’U.N.E.F. ; élé­gant par­le­men­taire, il commit l’erreur de se ris­quer dans la « recherche théo­rique » : en 1964, publie dans les Temps Modernes une apo­lo­gie du syn­di­ca­lisme étu­diant qu’il dénonce l’année sui­vante dans le même pério­dique. [2] Il va de soi que nous employons ces concepts de spec­tacle, rôle, etc., au sens situa­tion­niste. [3] Quand on lui chie pas dans la gueule, on lui pisse au cul. [4] Mais sans la conscience révo­lu­tion­naire ; l’ouvrier n’avait pas l’illusion de la pro­mo­tion. [5] Nous ne par­lons pas de celle de l’Ecole Normale Supérieure ou des Sorboniqueurs, mais de celle des ency­clo­pé­distes ou de Hegel. [6] N’osant pas se récla­mer du libé­ra­lisme phi­lis­tin, ils inventent des réfé­rences dans les fran­chises uni­ver­si­taires du moyen âge, époque de la « démo­cra­tie de la non-liberté ». [7] Cf. Internationale situa­tion­niste n°9. Correspondance avec un cyber­né­ti­cien et le tract situa­tion­niste La tortue dans la vitrine, contre le néo-pro­fes­seur A. Moles. [8] Voir La lutte sexuelle des jeunes et La fonc­tion de l’orgasme. [9] Avec le reste de la popu­la­tion, la cami­sole de force est néces­saire pour l’amener à com­pa­raître devant le psy­chiatre dans sa for­te­resse asi­laire. Avec l’étudiant, il suffit de faire savoir que des postes de contrôle avan­cés ont été ouverts dans le ghetto : il s’y pré­ci­pite, au point qu’il est néces­saire de dis­tri­buer des numé­ros d’ordre. [10] Sur le gang argu­men­tiste et la dis­pa­ri­tion de son organe, voir le tract Aux pou­belles de l’Histoire, dif­fusé par l’Internationale situa­tion­niste en 1963. [11] A cet effet on ne sau­rait trop recom­man­der la solu­tion, déjà pra­ti­quée par les plus intel­li­gents, qui consiste à les voler. [12] Cf. : Les der­nières aven­tures de l’U.E.C. et de leurs homo­logues chré­tiens avec leurs hié­rar­chies res­pec­tives ; elles montrent que la seule unité entre tous ces gens réside dans leur sou­mis­sion incon­di­tion­nelle à leurs maîtres. [13] En ce sens que non seule­ment la jeu­nesse la res­sent, mais veut l’exprimer. [14] Où les par­ti­sans du mou­ve­ment anti-ato­mique ont décou­vert, rendu public et ensuite envahi les abris anti-ato­miques ultra-secrets réser­vés aux membres du gou­ver­ne­ment. [15] On pense ici à l’excellente revue Heatwave dont l’évolution semble aller vers un radi­ca­lisme de plus en plus rigou­reux. [16] Kaihosha c/​o Dairyuso, 3 Nakanoekimae, Nakanoku, Tokyo, Japon. Zengakuren, Hirota Building 2-10 Kandajimbo cho, Chiyoda-Ku, Tokyo, Japon. [17Internationale situa­tion­niste n°8. [18Internationale situa­tion­niste n°7. [19] Leur réa­li­sa­tion effec­tive, c’est tendre à indus­tria­li­ser le pays par la clas­sique accu­mu­la­tion pri­mi­tive aux dépens de la pay­san­ne­rie, accé­lé­rée par la ter­reur bureau­cra­tique. [20] Depuis 45 ans, en France, le Parti dit Communiste n’a pas fait un pas vers la prise du pou­voir, il en est de même dans tous les pays avan­cés où n’est pas venue l’Armée dite rouge. [21Les luttes de classes en Algérie, in Internationale situa­tion­niste n°10. [22] Sur leur rôle en Algérie, cf. Les luttes de classes en Algérie, in Internationale situa­tion­niste n°10. [23Internationale situa­tion­niste n°9. [24Adresse aux révo­lu­tion­naires…, in Internationale situa­tion­niste n°10. [25] Défini par la pré­do­mi­nance du tra­vail-mar­chan­dise. [26] Après la cri­tique théo­rique menée par Rosa Luxemburg. [27Les luttes de classes en Algérie, in Internationale situa­tion­niste n°10. [28] Socialisme ou Barbarie, Pouvoir Ouvrier, etc. Un groupe comme I.C.O., au contraire, en s’interdisant toute orga­ni­sa­tion et une théo­rie cohé­rente, est condamné à l’inexistence. [29Internationale situa­tion­niste n°9.

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