À l’abordage !

De l’utilité des lois en tempête politique

Par Mis en ligne le 06 avril 2012

« On dit qu’un pirate pro­nonça ces paroles devant Alexandre le Grand : com­ment j’ose mal­me­ner le monde entier ? Je ne le fais qu’avec un petit bateau, voilà pour­quoi on me traite de voleur : vous qui le faites à l’aide d’une immense flotte, on vous appelle empe­reur. »
— Augustin, La Cité de Dieu

Le mou­ve­ment social des étu­diants se trouve désor­mais en eaux pro­fondes. La vague, imper­cep­tible, puise dans un cycle de plus en plus fati­guant et exi­geant. Tous sentent que la « marée » du 22 mars est loin du bord. Le mou­ve­ment doit res­ser­rer les rangs car le gou­ver­ne­ment est prêt à tout pour main­te­nir le cap sur sa hausse, y com­pris de noyer de jeunes mate­lots en recou­rant aux lois. Les tri­bu­naux écoutent les requêtes sin­gu­lières et tous devront s’y plier.

Le temps s’est contracté – « the time is out of joint » – et l’orage n’en peut plus d’attendre : cer­taines asso­cia­tions étu­diantes, prêtes à sacri­fier une saison d’études, se sont radi­ca­li­sées encore et luttent désor­mais pour la survie de leur mou­ve­ment, alors que, du côté de l’armateur libé­ral, les der­nières actions sont inter­pré­tées comme un affront, sinon un abor­dage du navire du gou­ver­ne­ment. Ce der­nier prend désor­mais tou­jours un peu plus la pos­ture de l’empereur face à de petits groupes de voleurs.

Les vents sont forts et le temps s’est obs­curci, on ne voit plus très bien devant. Les rafales cau­se­ront de dom­mages sous peu, voilà pour­quoi la ministre fera une annonce aujourd’hui, en ce jeudi de Pâques, afin de se ral­lier la popu­la­tion. Le gou­ver­ne­ment voudra amé­lio­rer le sou­tien finan­cier accordé aux étu­diants qué­bé­cois, tout en main­te­nant sa hausse. Sans doute entrons-nous, l’ambiance en témoigne, dans la phase la plus dan­ge­reuse du prin­temps intem­pes­tif des étu­diants qué­bé­cois, c’est-à-dire le temps de la « tem­pête poli­tique ». Tout peut arri­ver. Écueils comme retour­ne­ments.

Le navire en pleine tem­pête poli­tique

La ministre de l’Éducation, qua­li­fiant d’ouverte la porte de sa cabine, ne peut plus user de menaces pour convaincre les marins de reprendre leurs études. Et cela se com­prend, car elle se trouve en pleine tem­pête. Ses ordres se voient dis­cu­tés sur tous les ponts, le navire perd de la vitesse, le calen­drier risque d’être bou­le­versé et l’arrivée à bon port mena­cée. Les poli­ciers inter­viennent de plus en plus et les médias rap­portent les arres­ta­tions dans les jour­naux et aux bul­le­tins de début de soirée. Fatiguée des effets de la houle, Line Beauchamp a dû appe­ler son capi­taine à la res­cousse ainsi que son argen­tier. Voilà pour­quoi Jean Charest pre­nait la parole récem­ment pour rap­pe­ler tous les membres de l’équipage à l’ordre. Au-dessus de la mêlée, il a joué l’amiral en contrôle, l’empereur. Sauf que 200 000 étu­diants n’acceptent plus le dis­cours libé­ral. Que peut-il se passer désor­mais ? Que feront les étu­diants face à un gou­ver­ne­ment qui main­tient sa hausse ? Se divi­se­ront-ils en raison de la fatigue ? Auront-ils peur ? Utiliseront-ils la loi à leur tour ? Personne ne peut le dire avec cer­ti­tude, car nous sommes en mer.

Comment sauver sa peau avant le nau­frage ? Les injonc­tions

Mais ce qui est clair, c’est que l’État, comme d’habitude, en appel­lera à la peur et fera inter­ve­nir la loi pour forcer le retour en poste de ses mari­niers. Ce n’est donc pas un hasard si cer­tains étu­diants, flai­rant la pos­si­bi­lité de l’exception, se retrouvent devant les tri­bu­naux pour deman­der des injonc­tions de toutes natures. L’idée est assez simple : tenter de sauver leur peau avant le nau­frage. Autrement dit, ils demandent ouver­te­ment qu’un tiers, du côté du pou­voir, sauve leurs inté­rêts per­son­nels. Vivre dans un État de droit moderne sup­pose, on le sait, le recours conti­nuel aux tri­bu­naux, avec ou sans raison.

La trans­for­ma­tion des étu­diants en pirates

Une autre étape dans la réso­lu­tion du conflit consiste à modi­fier le statut des pas­sa­gers deve­nus indé­si­rables. Le gou­ver­ne­ment, à l’aide de cer­tains médias acteurs, ten­tera de trans­for­mer les étu­diants témé­raires et créa­tifs, qui étaient des « pro­tes­ta­taires » et des « mani­fes­tants » il y a deux semaines à peine, en pirates afin de faire inter­ve­nir la loi. Autrement dit, on lan­cera plus de poli­ciers dans les actions afin que la popu­la­tion du navire découvre à son bord des jeunes mas­qués, des ban­dits, des hors-la-loi, bref des risques appré­hen­dés pour la navi­ga­tion en groupe. Une fois les étu­diants trans­for­més en pirates, le jeu des gou­ver­nants sera un peu plus facile : il s’agira alors de créer des oppo­si­tions dans le mou­ve­ment des étu­diants, c’est-à-dire de déci­der qui, sur le navire, est fré­quen­table ou non. On voudra nour­rir les requins. L’objectif est bien connu, et il est aussi vieux qu’Alexandre le Grand : fabri­quer de la peur, de la ter­reur pour mieux sacri­fier des oppo­sants et légi­ti­mer le pou­voir poli­tique.

Apprendre la poli­tique en pra­ti­quant l’apnée durant les mani­fes­ta­tions

Dans une tem­pête, cer­tains mate­lots, formés à l’école d’autres mani­fes­ta­tions, auront appris à res­pi­rer sans air. Ils auront appris à rece­voir sur la tête des bombes et à fuir des gaz lancés pour leur bien par les forces de l’ordre. Ils auront appris à sur­vivre en temps de crise, sans radeau. C’est que la poli­tique reste un appren­tis­sage de l’aérien, un voyage impré­vi­sible sur l’élément fluide, une école de l’apnée, c’est-à-dire une plon­gée dans le noir, l’abysse, le pro­fond, le dan­ge­reux pour sa vie. Être mani­fes­tant, c’est expri­mer une cri­tique sociale. Être mani­fes­tant, au moins depuis Augustin, ce sera encore vrai en 1905 en Russie, avec ou sans Marx, en 1837 avec les Patriotes, et sur­tout en 1970 au Québec, c’est passer pour un insa­tis­fait, un révolté, un élé­ment per­tur­ba­teur, un révo­lu­tion­naire, un ter­ro­riste poten­tiel, c’est-à-dire vivre dans les nuées en attente de l’isolement, la prison, de la noyade ou de la mort.

Mutinerie, noyades et arres­ta­tions en temps de révo­lu­tion

La cri­tique sociale a tou­jours besoin d’un contexte. Notre situa­tion, habi­tuelle sur les navires à la dérive, nous ren­voie au cui­rassé Potemkine et au temps de la révo­lu­tion. Les révo­lu­tion­naires ren­contrent tou­jours sur leur chemin étroit des tsars, des empe­reurs. Le prin­temps des étu­diants se com­pren­dra mieux si on l’interprète à partir d’un film dont la conclu­sion appar­tient au passé.

Voici le scé­na­rio du Potemkine revu en avril 2012.

On recon­naît que les jeunes marins qué­bé­cois quittent les classes et pro­testent contre le fait de manger de la viande pour­rie. Les jeunes mate­lots et leurs chefs se révoltent. Ces der­niers risquent de mourir assas­si­nés. Ils sont tués dans une mani­fes­ta­tion. Les corps sont portés par la foule, ou le peuple, venue accla­mer les marins comme des héros. Les poli­ciers, aujourd’hui, on aurait dit les sol­dats de la garde tsa­riste, mas­sacrent les mani­fes­tants et la popu­la­tion civile dans un esca­lier qui paraît inter­mi­nable. On voit l’avenir se jouer sous nos yeux. Dans le rêve le plus fou des indi­gnés : l’escadron ayant pour tâche de mater la révolte du Potemkine, c’est-à-dire la gou­ver­nance libé­rale, refuse les Ordres et rejoint les insur­gés dans la rue. Tous s’entendent et l’école est enfin gra­tuite pour tous…

Arrêt sur l’image : cela est un scé­na­rio, avis aux étu­diants, et rien de sem­blable n’arrivera chez nous. « Autre temps, autre mœurs », aurait dit Pindare.

Le scé­na­rio du cui­rassé Potemkine ne se réa­li­sera pas ce prin­temps au Québec. L’événement, qui a lieu pen­dant la Révolution russe de 1905, en jan­vier et non en mars, est sou­vent vu comme le pré­cur­seur de la révo­lu­tion d’Octobre 1917. Son seul inté­rêt réel, qui dépasse la méta­phore navale si utile à la cli­ma­to­lo­gie poli­tique, est que dans le film clas­sique de Eisenstein, tout est tourné du point de vue des mani­fes­tants, des révol­tés, des insur­gés, bref des êtres humains.

Ce que sug­gère plutôt la pro­so­po­pée des Lois…

Voyons main­te­nant ce que les étu­diants, en cinéma ou en droit entre autres, des êtres qui vivent pour l’avenir, pour­raient tirer de la « juri­di­cia­ri­sa­tion » pro­gres­sive du conflit, avec l’arrivée du congé pascal.

Les lois pré­tendent qu’elles sont du côté de la « juste part ». Qu’elles assurent le bien commun et servent la jus­tice. Les lois le répètent volon­tiers dans les médias qué­bé­cois et l’incarnent par la pré­sence des poli­ciers : « Nous sommes là pour assu­rer l’ordre et la sécu­rité ». La popu­la­tion a peur des Lois.

Dans ce contexte de droit, les étu­diants devraient deman­der aux lois elles-mêmes ce qu’il faut faire en pleine tem­pête poli­tique. Elles répon­draient peut-être, habi­tuées qu’elles sont des tri­bu­naux : « Il est triste que nous ne soyons utiles qu’en der­nier recours, lorsque le bateau est en passe de couler. Il est triste que nous soyons asso­ciées à l’exception et mobi­li­sées seule­ment par l’État et les autres. Pourquoi ne pas nous uti­li­ser dès main­te­nant pour votre cause, sur­tout si elle est juste ? Nous sommes au ser­vice de tous, du petit comme du grand, de l’étranger comme de l’habitant, du poli­ti­cien comme de l’étudiant. Et en plus : nous accor­dons assez sou­vent des déro­ga­tions spé­ciales lorsque l’exception se dit rai­son­nable »

La pro­so­po­pée des Lois qué­bé­coises ensei­gne­rait au mou­ve­ment étu­diant que le gou­ver­ne­ment écou­te­rait davan­tage si ces der­niers, se disant membres de la com­mu­nauté juive, suite à une autre mas­ca­rade ou la visite d’une syna­gogue, garaient des auto­bus un peu par­tout dans Outremont ou ne payaient plus de fac­ture d’eau. Les élus bou­ge­raient plus vite si les étu­diants orga­ni­saient une marche de la burqa ou du voile inté­gral à Québec. Le gou­ver­ne­ment serait plus ouvert si les étu­diants, au lieu de mar­cher paci­fi­que­ment, ce qu’ils font depuis six semaines déjà, se pré­sen­taient mas­si­ve­ment dans les suc­cur­sales de la SAAQ, en arbo­rant le carré rouge, pour le renou­vel­le­ment de leurs photos… La judi­ca­ri­sa­tion pour­rait aussi avoir du bon, puisqu’elle appar­tient à l’État. C’est sen­sible sans doute, peut-être trop pour une partie de la popu­la­tion, mais les étu­diants ont, eux aussi, le droit de recou­rir aux lois exis­tantes.

Dura lex, sed lex – la loi est dure mais c’est la loi

Si les étu­diants ne s’entendent pas avec la ministre Line Beauchamp et ne se divisent pas, il res­tera encore la loi. Ils devront savoir s’y plier avec ori­gi­na­lité, dans de grandes per­for­mances, car la popu­la­tion en géné­ral n’appuie pas ceux que les médias qua­li­fient de fli­bus­tiers. Le congé pascal est d’ailleurs pro­pice aux demandes de toutes sortes. Ils pour­ront en effet « abor­der » juri­di­que­ment le navire amiral en mobi­li­sant beau­coup acti­ve­ment les lois qui gou­vernent le régime qu’ils cherchent à secouer par leurs vents, leurs vagues et la marée. Qu’ils demandent par exemple des accom­mo­de­ments dit « rai­son­nables ». Ainsi par­vien­dront-ils à entrer dans la cabine étroite de la ministre et rece­voir en prime une audi­tion… Ce ne sera sans doute pas une grande « révo­lu­tion », ni « un grand pas pour l’homme », mais qu’importe : ils auront enfin un peu d’attention. Il faut bien vivre dans son temps, quel qu’il soit. Et rien n’est plus pénible croyons-nous pour un empe­reur ou un poli­ti­cien en fin de cycle que de voir un jeune pirate se récla­mer de Dieu et avoir, en sur­plus, la loi de son côté.

Les étu­diants sont désor­mais en eaux pro­fondes, ils doivent savoir navi­guer, abor­der, mais aussi nager. S’ils uti­lisent la loi à leur avan­tage, ils devien­dront un écueil pour le navire libé­ral. Mais si les lea­ders étu­diants se divisent, négo­cient sépa­ré­ment, sous la menace, dans la peur et la pré­ci­pi­ta­tion, alors les requins vien­dront dévo­rer les der­niers indi­gnés du prin­temps qué­bé­cois.

Dominic Desroches
Philosophie / Collège Ahuntsic

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