Critiquer les médias ?

« Sans doute, le concept critique de « spectacle » peut être vulgarisé en une quelconque formule creuse de rhétorique socio-politique pour expliquer et dénoncer abstraitement tout, et ainsi servir à la défense du système spectaculaire. »

— Guy Debord

Mis en ligne le 08 avril 2010

par Danielle FollettSylvia Zappi et Pierre Zarka

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Les démo­cra­ties occi­den­tales vivent un drôle de para­doxe. Jamais le constat de Guy Debord selon lequel « le spec­ta­cu­laire diffus », cette « idéo­lo­gie par excel­lence », « accom­pagne l’abondance des mar­chan­dises »[1] n’a, semble-t-il, été aussi vrai. Dans le même temps, la cri­tique de la nature ultra-média­tique de la société et la dénon­cia­tion du spec­tacle comme obs­tacle sinon à l’émancipation du moins à la démo­cra­tie, semble elle aussi s’être dif­fu­sée par­tout. Les formes sous les­quelles cette cri­tique cir­cule sont certes diverses et relèvent, bien sou­vent, d’enjeux dif­fé­rents, mais il n’en demeure pas moins que la méfiance vis-à-vis des médias, nour­rie d’analyses plus ou moins pré­cises, est quasi omni­pré­sente sous des formes dis­per­sées. Florilège :

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Entendu dans un café à Saint-Denis, en novembre 2009 : « les médias, ce n’est pas com­pli­qué, ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, ils créent des pro­blèmes ima­gi­naires et après on s’étonne que les gens s’énervent. La ban­lieue, ce n’est pas la jungle, on n’est pas des ani­maux et eux, ils parlent de nous comme si on était au zoo ».

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Entendu récem­ment dans la bouche d’un homme poli­tique à la radio : « Je me demande pour­quoi les médias tiennent tant à créer des que­relles ima­gi­naires. Votre res­pon­sa­bi­lité dans la décré­di­bi­li­sa­tion de la poli­tique est impor­tante ».

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Lu sur un blog, un au hasard parmi les cen­taines de ceux qui appa­raissent si l’on cherche « cri­tique des médias » sur Google :

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« Nous pour­rions repro­cher les dérives sui­vantes à cer­tains jour­na­listes ; l’usage de leur rhé­to­rique au détri­ment de la vérité et l’ancrage dans une logique éco­no­mique (accom­pa­gné notam­ment d’une mons­tra­tion du san­glant). À cela, il faut ajou­ter la pro­blé­ma­tique de la cen­sure, qui à mes yeux est double : d’abord, il y a la cen­sure que j’appellerai « externe ». (…) Et, il y a une cen­sure « interne », ali­men­tée par les jour­na­listes eux-mêmes, qui choi­sissent l’information, et occultent cer­taines par­ties de la réalité[2] ».

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On pour­rait pour­suivre l’exercice long­temps. Les exemples ici cités valent d’abord par leur diver­sité. Mais sur­tout, ils des­sinent dans leur plu­ra­lité et leur dis­per­sion un cadre géné­ral qui invite à lire autre­ment l’importante masse d’essais, plus ou moins jour­na­lis­tiques, qui par ailleurs entendent dévoi­ler les des­sous de la mani­pu­la­tion média­tique. Ainsi que le notait, Bénédicte Delorme-Montini, qui s’est livrée en 2006 à une étude de cette lit­té­ra­ture très par­ti­cu­lière : « il n’y a plus, depuis des années, de ren­trée lit­té­raire sans son flot de livres sur les médias, géné­ra­le­ment écrits par des gens des médias qui béné­fi­cient d’une large cou­ver­ture médiatique[3] ». Pris ensemble, ces dis­cours sociaux dis­sé­mi­nés et cette pro­duc­tion impor­tante de com­men­taires et d’essais qui se veulent tous cri­tiques, engagent à recon­si­dé­rer le statut et le rôle de la « cri­tique des médias » plus aca­dé­mique ou plus mili­tante. Notamment parce que le contexte créé par la cir­cu­la­tion de ce dis­cours social de cri­tique rend la tâche dif­fi­cile, tant en termes de pos­ture que de pra­tique, à la « cri­tique des médias » radi­cale qui sou­haite œuvrer à la trans­for­ma­tion du sys­tème média­tique et à l’émancipation vis-à-vis de ce der­nier.

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C’est là l’enjeu de la ques­tion posée par ce numéro. Où en est, aujourd’hui, la cri­tique des médias comme projet poli­tique ? Où se tient-t-elle dans un espace social qui a, en quelque sorte, digéré (sou­vent mal) cer­taines de ses ana­lyses ? La ques­tion est d’autant plus vive que cette circulation/​appropriation ne change clai­re­ment rien au fait que l’espace média­tique est chaque jour plus marqué par la mar­chan­di­sa­tion de l’information et qu’il y a bien un pro­blème média­tique dans nos espaces poli­tiques. Les signes de ce qui fait pro­blème sont nom­breux, et ce n’est pas l’objet direct de ce numéro que de les explo­rer, mais il suffit de citer, par exemple l’Affaire Coupat, pour évo­quer un grand nombre d’entre eux (rap­ports de conni­vence avec le poli­tique, pra­tiques jour­na­lis­tiques indi­gentes, cadrages média­tiques dis­cu­tables etc.).

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De fait, la col­li­sion entre la bana­li­sa­tion d’une cer­taine cri­tique des médias et le ren­for­ce­ment des logiques mar­chandes dans les indus­tries média­tiques crée un climat où, d’un côté, le cynisme des entre­pre­neurs de spec­tacle peut être total (ils peuvent se per­mettre de dire très tran­quille­ment, en public, qu’ils ont pour métier de vendre « du temps de cer­veau dis­po­nible ») et, de l’autre, le mou­ve­ment social lui, se trouve mis face à un drôle de choix : « faire » ou « ne pas faire avec » un sys­tème dont ils récusent una­ni­me­ment les valeurs.

On voit com­ment une telle situa­tion sou­lève inévi­ta­ble­ment des ques­tions quant au rôle encore envi­sa­geable pour une ana­lyse cri­tique des médias, qu’elle soit éco­no­mique, dis­cur­sive, ou socio­lo­gique. Répondre à cette ques­tion impose dans un pre­mier temps un retour réflexif sur les tra­di­tions théo­riques et pra­tiques de la cri­tique des médias. À la fois, pour en com­prendre les spé­ci­fi­ci­tés mais aussi pour en extraire les outils les plus opé­rants et actuels. C’est ce que pro­pose la pre­mière partie de ce dos­sier où, entre autres, Olivier Voirol offre un regard neuf sur ce que l’École de Francfort peut four­nir comme outils poli­tiques pour aujourd’hui et où, par exemple, Henri Maler de l’Acrimed et les mili­tants du col­lec­tif « Les mots sont impor­tants » exposent le sens et la portée de leur enga­ge­ment.

Comprendre la spé­ci­fi­cité de la cri­tique radi­cale des médias et en opérer une pre­mière éva­lua­tion poli­tique néces­si­tait, en outre, de se pen­cher sur cer­taines de ces « cri­tiques média­tiques des médias » qui par­ti­cipent au contexte décrit pré­cé­dem­ment. C’est l’objet de la deuxième partie de ce dos­sier qui se demande si « les médias mains­tream » peuvent vrai­ment cri­ti­quer les médias. Car le tout n’est pas d’afficher une pos­ture. S’affirmer cri­tique ne dédouane pas de par­ti­ci­per à la « fabrique du consen­te­ment ». D’Arrêt sur images, à l’Hebdo du média­teur, en pas­sant par les cri­tiques jour­na­lis­tiques faites aux jour­na­listes hier et aujourd’hui, les papiers de cette partie ouvrent, dans leur agen­ce­ment, une inter­ro­ga­tion sur la pos­si­bi­lité d’une cri­tique des médias interne au sys­tème média­tique. À l’examen, il appa­raît qu’en la matière l’autocritique est un exer­cice dif­fi­cile. Quand cri­tique interne il y a, elle évolue dans des eaux si ora­geuses qu’il semble que la trans­for­ma­tion ne vien­dra pas sans cri­tique externe, laquelle n’est pas que de l’ordre du dis­cours. Ainsi le der­nier mor­ceau de ce dos­sier pro­pose un détour du côté de ces expé­riences fortes que sont les médias alter­na­tifs. De l’open publi­shing à la radio libre, les cri­tiques en actes des médias sont à la fois pen­sées et invi­tées à nous dire com­ment elles se pensent, ache­vant ce retour réflexif sur la cri­tique radi­cale des médias par une explo­ra­tion des dimen­sions pra­tiques, les­quelles sont riches de poten­tiels poli­tiques de trans­for­ma­tion.

  • Danielle Follett
  • Sylvia Zappi
  • Pierre Zarka

Notes

[ 1] G. Debord, La société du spec­tacle, Buchet/​Chastel, 1967. [ 2] http://​julien​.lecomte​.over​-blog​.com/​a​r​t​i​c​l​e​-​1​3​5​1​8​2​9​6​.html [ 3] B. Delorme-Montini, « Quand les médias écrivent sur les médias » in Le Débat n°138, Gallimard, Paris, février 2006.

3 réponses à “Critiquer les médias ?”

  1. Bonjour,

    Tout d’abord, je tenais à sou­li­gner l’intérêt de cet article.

    Je ne sais pas par contre si je dois être flatté ou outré d’être cité dans ce der­nier.

    Je tenais néan­moins à pré­ci­ser, peut-être éga­le­ment à son auteure si elle passe par ici, qu’il s’agit en quelque sorte dans mon article d’une vul­ga­ri­sa­tion d’un ensemble de points de vue.

    En outre, la phrase citée (qui jus­te­ment fait état d’une cri­tique « facile » issue notam­ment d’un « sens commun » qui a en effet aujourd’hui plus ten­dance à reje­ter et à prendre le contre­pied de ces « méchants médias qui mani­pulent », et non de mon point de vue en tant que tel) ne reflète qu’un pas­sage par­tiel et tron­qué de l’article en ques­tion, qui lui-même méri­te­rait d’être remis dans le contexte global du blog (si l’on désire une ébauche de réflexion) et d’écrits plus pous­sés (si l’on désire appro­fon­dir la réflexion dans un autre cadre, peut-être plus scien­ti­fique). En d’autres termes, bien que cet article de blog puisse pas pré­tendre à la scien­ti­fi­cité (et il ne le fait pas), il ne se pré­sente pas non plus comme tel et pro­pose bien plutôt un ensemble de points de vue (ici, vul­ga­ri­sés) per­met­tant davan­tage au lec­teur, non de « donner de l’eau à son moulin » en termes de cri­tiques, mais bien d’interroger par lui-même son rap­port aux médias.

    Celui-ci, en bref, se veut sur­tout la mise à dis­po­si­tion pour le « grand public » de pistes de réflexions non tant aux méca­nismes des médias (sans doute sur-trai­tés, par­fois mal trai­tés, ou du moins mal reçus?) que par rap­port à leurs propres atti­tudes, usages et dis­cours. C’est en ce sens davan­tage une remise en ques­tion au moins tout autant des médias en tant que tels que des dis­cours qui sont émis à leurs propos, sorte de cri­tique néga­tive sys­té­ma­tique qui au final n’a rien d’une réflexion…

    La com­mu­ni­ca­tion sur inter­net n’est hélas pas celle des revues scien­ti­fiques. Je suis jus­te­ment en train de tâcher d’accroître la rigueur des articles de mon blog, sou­vent des ébauches, tiraillé entre un public deman­deur et l’exigence de légi­ti­mité et de fia­bi­lité que ses sujets impliquent…

  2. Olivier Deleuze dit :

    Les com­men­taires seraient-ils… Censurés ?

  3. André dit :

    Non. Mais ils sont modé­rés. C’est à dire qu’il qu’ils doivent être approu­vés par un humain. Et ce afin d’éviter le « spam­ming » de robots mal­veillants. Merci de votre com­pré­hen­sion.