Reprendre nos esprits

Par Mis en ligne le 11 août 2012

mettre le déses­poir en joue
bra­quer sur l’immonde
le barillet de sa beauté
rester en elle
ne recu­ler devant rien
tout réap­prendre du manie­ment des larmes
- Fernand Durepos

Nous assis­tons dans le Québec à ce que l’américain Christopher Lasch appe­lait « La révolte des élites » ; celles-ci ont entamé une guerre de dépos­ses­sion sans merci contre le peuple et la chose com­mune, la res publica. « Il fut un temps, disait Lasch, où ce qui était sup­posé mena­cer l’ordre social et les tra­di­tions civi­li­sa­trices de la culture occi­den­tale, c’était la Révolte des masses. De nos jours, cepen­dant, il semble bien que la prin­ci­pale menace pro­vienne non des masses, mais bien de ceux qui sont au sommet de la hié­rar­chie ». Ainsi en va-t-il chez nous, où la classe domi­nante a décidé de détruire les valeurs de la Révolution tran­quille, les ser­vices publics, et de passer à tabac ceux qui pré­tendent contes­ter, allant jusqu’à sus­pendre des liber­tés civiles fon­da­men­tales avec la loi 78. Godin : « J’ai mal à mon pays jusqu’à la fin des temps ». Cela peut être source de grand décou­ra­ge­ment, certes. Mais on peut aussi y voir un urgent appel à nous rele­ver les manches, et à nous mettre en tra­vail pour réa­li­ser enfin les aspi­ra­tions his­to­riques de libé­ra­tion qui n’ont cessé de grouiller dans notre arrière-plan mental col­lec­tif depuis des décen­nies, et ainsi recon­qué­rir notre esprit commun.

Le néo-autoritarisme néolibéral

Le mou­ve­ment de des­truc­tion du commun entamé chez nous ne résulte bien sûr pas d’un simple caprice local de notre classe d’affairistes. Partout dans le monde, le néo­li­bé­ra­lisme, c’est-à-dire le capi­ta­lisme avancé, impose irra­tion­nel­le­ment son injonc­tion de crois­sance infi­nie ; et par­tout, les fiers vas­saux qui lui cirent les bottes sont contraints de détruire les méca­nismes poli­tiques qui visaient la redis­tri­bu­tion de la richesse et l’aplanissement des inéga­li­tés. Comme l’ont montré Christian Laval et Pierre Dardot dans La nou­velle raison du monde, ce n’est pas à dire que l’État cesse d’intervenir dans l’économie ou se désen­gage de quelque manière : au contraire, pour nour­rir la bête capi­tal, l’élite doit mettre en place un for­mi­dable pro­gramme de remo­de­lage des indi­vi­dus et de la société, lequel s’avère extrê­me­ment coer­ci­tif contre les socié­tés, leurs repré­sen­ta­tions d’elles-mêmes et leur passé.

Les trans­for­ma­tions ne sont pas jus­ti­fiées sur une base ration­nelle et argu­men­ta­tive, mais plutôt impo­sées sur fond d’alarmisme et d’état d’exception, à grand ren­forts de men­songes, de déma­go­gie et d’appels à la peur. Ainsi en va-t-il de la panique autour du sous-finan­ce­ment uni­ver­si­taire (une faus­seté construite de toute pièce) ; de même avec la dette, le choc démo­gra­phique et quan­tité d’autres épou­van­tails. Une fois la panique ins­tal­lée, reste à impo­ser, comme le dit Naomi Klein, la « solu­tion unique ». Il va de soi que a) ce qui doit nous pré­oc­cu­per, c’est « l’économie d’abord » b) pour sauver l’économie, il faut détruire le modèle key­né­siens, les ser­vices publics c) il faut mettre à sa place une culture d’utilisateur-payeur indi­vi­dua­liste-entre­pre­neu­riale. L’État va donc mettre tout en oeuvre, notam­ment en réusi­nant le sys­tème d’éducation, en don­nant des coups de matraques et en ébor­gnant les jeunes, afin de s’assurer que la tran­si­tion se fasse doci­le­ment. Il est donc hors de ques­tion d’oser mettre en débat les nou­velles normes de la « révo­lu­tion cultu­relle » ou d’exiger des jus­ti­fi­ca­tions ration­nelles, sous peine d’être asso­cié au « killer carré rouge », et donc à la « violence-et-l’intimidation ».

Il faut féli­ci­ter la maison de rela­tions publiques qui a eu l’idée géniale d’assimiler toute per­sonne qui ques­tionne l’action du pou­voir à un ennemi de l’État de droit. Elle a bien com­pris que les jour­na­listes, au moment cri­tique, se ran­ge­raient tou­jours du côté des valeurs libé­rales (liberté d’expression, res­pect du droit, du par­le­men­ta­risme). Facile ensuite d’emballer dans un même sac tous les oppo­sants (la très bour­geoise « Madame Marois, c’est la rue », la liberté, c’est l’esclavage, la guerre c’est la paix, etc.).

L’émergence d’une telle nov­langue néo­li­bé­rale nous montre bien que les poli­tiques sociales ne se jus­ti­fient plus désor­mais du point de vue de leur per­ti­nence ou de leur jus­tesse : elles sont « pure déci­sion », et n’ont pas à être liées à quelque recherche de ratio­na­lité. Ce mou­ve­ment d’instrumentalisation du lan­gage recoupe celui qui détache le savoir de la recherche de vérité pour en faire un pur ins­tru­ment d’optimisation de la pro­duc­tion. Ultimement, c’est toute la société qui devient for­melle et opé­ra­tion­nelle, c’est-à-dire qu’il y est inter­dit de dis­cu­ter publi­que­ment des normes et fina­li­tés qui régulent la pra­tique social, et que le dis­cours qui cir­cule n’est qu’un simu­lacre creux, un signi­fiant vide qui sert à faire mar­cher tous les autres, c’est-à-dire qu’on peut désor­mais dire n’importe quoi du moment que cela conso­lide l’ordre et dyna­mise la crois­sance du capi­tal. Félix Leclerc disait : là où d’autres bâtissent des pays avec des canons, nous avons bâti un pays avec des mots. Qu’arrive-t-il lorsque nous n’avons plus aucun mot pour notre liberté, lorsque nous ne par­lons plus que du tra­vail mort qui saisit le vif ? La crise étu­diante oppose ceux qui veulent encore parler pour dire quelque chose et qui veulent encore s’enraciner dans l’Histoire, et ceux qui ne parlent plus déjà qu’avec un cadavre dans la bouche, les débâ­tis­seurs de peuples qui ont la prose des tableurs Excel et « l’oeil élec­tro­nique » (S. Lelièvre).

La jeunesse n’est pas une marchandise

Notre société s’est « libé­rée » de la tra­di­tion, la belle affaire, mais elle peine main­te­nant à se libé­rer de la puis­sance qu’elle a libé­rée et des pla­ni­fi­ca­teurs tech­no­cra­tiques qui en ont pris le contrôle. Leur action n’a désor­mais plus de fon­de­ment et plus d’ancrage, plus rien n’a pour eux de valeur intrin­sèque, de valeur sacrée ou de nature à res­pec­ter. Dans The abo­li­tion of man, C.S. Lewis annonce, non sans rap­pe­ler Huxley, le jour où les hommes auront soumis toute la nature, jusqu’à la nature de l’homme, à leur puis­sance de trans­for­ma­tion de l’existant. Ce jour-là, disait-il, naîtra la pre­mière géné­ra­tion d’être humains entiè­re­ment condi­tion­née et pro­gram­mée par la pré­cé­dente. Voila qui est ter­ri­fiant, et qui l’est encore plus si l’on com­prend que les « édu­ca­teurs » dont il parle sont eux-mêmes amo­raux et agissent comme des pan­tins par la tech­nique éman­ci­pée et le Sujet auto­mate de la valeur, bref, par le capi­tal. On assiste alors à une grande dépos­ses­sion : exit le passé des peuples, l’idéal moderne d’une prise en charge réflexive des com­mu­nau­tés par elles-mêmes (le poli­tique, la sou­ve­rai­neté popu­laire), le débat public, bref, la pos­si­bi­lité pour un peuple de se réap­pro­prier son passé (le plus grand trésor des peuples, disait Simone Weil), de même que la pos­si­bi­lité de choi­sir un avenir orienté par des fina­li­tés réflé­chies. Désormais, une méta-nor­ma­ti­vité s’impose à tous les peuples de la terre : la com­pé­ti­ti­vité, la crois­sance, la guerre éco­no­mique. L’esprit ins­ti­tu­tion­nel de Université sera détruit, l’institution rem­pla­cée par une caserne qui for­mera les enfants à deve­nir une infan­te­rie de tra­ders.

Il n’y a pas à s’étonner que la jeu­nesse accueille cette sombre pers­pec­tive avec dégoût. On ne la laisse pas poser de ques­tions sur le rôle qu’on s’apprête à lui faire jouer. On la traite comme une res­source jetable. Bref, on insulte son intel­li­gence, et on lui balance des coups de matraques en prime. Et quand ça ne suffit pas, on abolit la démo­cra­tie et le libé­ra­lisme eux-mêmes avec des lois d’exception qui rendent illé­gale toute forme d’opposition, même paci­fique, ver­bale, à la révo­lu­tion des élites. On avait hélas vendu la peau de la jeu­nesse avant de l’avoir tuée. Or, celle-ci semble avoir déjà lu pas­sa­ble­ment plus de livres que les ministres de l’Éducation et de la Culture, et c’est à grands ren­forts de poé­sies et de créa­ti­vité qu’elle refuse de se glis­ser sans mot dire dans le rôle de mar­chan­dise pas­sive que lui ont pré­paré les élites.

Sus à l’ennemi !

« Mettre le déses­poir en joue/​braquer sur l’immonde le barillet de sa beauté ». Ces paroles du poète Fernand Durepos montrent bien la pola­ri­sa­tion dans laquelle nous sommes entrés, et l’autre avenir pos­sible pour le Québec qui gronde contra­dic­toire dans le néga­tif de notre être-ensemble. Par-delà le simple refus de la hausse des droits de sco­la­rité ou de l’autoritarisme libé­ral, nous avons vu une contes­ta­tion élar­gie du néo­li­bé­ra­lisme et de la cor­rup­tion des ins­ti­tu­tions publiques par la gan­grène de l’argent. Ce mou­ve­ment char­rie avec lui quan­tité d’espérances qui sont logées dans notre his­toire comme autant d’éclats à libé­rer. Le camp de l’amour du monde contre le camp des dis­sec­teurs de peuples. Lutte des classes, lutte contre la démon­da­néi­sa­tion. Voilà la croi­sée des che­mins où nous nous trou­vons. Encore faut-il penser quelques pistes pour la suite des choses…Je vais énu­mé­rer ici quelques idées fon­da­men­tales qu’il nous faudra tra­vailler dans les pro­chaines années si nous vou­lons dépas­ser le stade du refus et ins­ti­tuer le Québec dont nous par­lons depuis long­temps, même confu­sé­ment, dans toutes nos poé­sies.

Un programme minimum pour notre libération

1. L’indépendance et la souveraineté populaire

Contre la mono­po­li­sa­tion du pou­voir par une petite élite tech­no­cra­tique exci­tée par la pers­pec­tive d’un monde tota­le­ment admi­nis­tré mis au ser­vice de la bou­li­mie de la valeur, nous devons reva­lo­ri­ser le projet d’autonomie, indi­vi­duelle et col­lec­tive, de la moder­nité. Contre la des­truc­tion de la culture et du commun engen­drée par la déter­ri­to­ria­li­sa­tion du capi­tal, nous devons pro­po­ser une reva­lo­ri­sa­tion de l’appartenance à une com­mu­nauté de culture et de sens. C’est le sens de ce que dit le phi­lo­sophe Michel Henry dans La Barbarie : le véri­table ennemi de la bar­ba­ri­sa­tion du monde est la culture en tant qu’elle porte en elle la pos­si­bi­lité du rap­port au monde qui n’est pas fondé sur la seule puis­sance ou la seule quan­tité abs­traite ; la culture invite à se rap­por­ter au monde sur la base d’un sens mis en par­tage, qui invite à la recon­nais­sance de ce qui vaut la peine d’être pré­servé. Cela nous mène tout droit à l’indépendance ; mais il faut l’arracher aux tech­no­crates qui y voient un moyen d’engraisser le Québec Inc. ou à ceux qui la font par res­sen­ti­ment. L’indépendance qui redonne ses droits à la sou­ve­rai­neté du peuple contre l’aliénation, voilà celle qui nous inté­resse.

2. Un nouveau programme d’éducation qui revalorise la culture

Il faut stop­per les machines qui nous mènent droit au Naufrage de L’Université (Michel Freitag), mou­ve­ment déjà bien entamé, et faire marche arrière pour remettre nos ins­ti­tu­tions ensei­gne­ment au ser­vice d’un nou­veau pro­gramme de for­ma­tion de l’esprit (pai­deia) dont l’objectif sera de former des êtres humains capables de vivre ensemble, avec les autres cultures et de com­po­ser avec les pro­blèmes du siècle, notam­ment l’écologie. Cette édu­ca­tion ne sera pas uti­li­ta­riste : elle visera avant tout à culti­ver l’autonomie des per­sonnes, la pensée cri­tique et à trans­mettre le patri­moine cultu­rel humain. Elle sera tout à l’inverse du mépris et des men­songes que dif­fusent Martineau-Duhaime et cie., en ce sens qu’elle sera d’abord pré­oc­cu­pée par la reva­lo­ri­sa­tion de notre capa­cité d’apprécier la beauté de la culture et la beauté du monde. Elle ne pro­duira pas de la recherche pour être com­pé­ti­tive ou pour ren­for­cer l’économie (n’en déplaise au rec­teur Guy Breton de l’université de Montréal). Elle ne sera pas « bran­chée » sur les impé­ra­tifs de la crois­sance, mais amè­nera plutôt à cher­cher à connaître le monde pour mieux pré­ser­ver ce qui vaut intrin­sè­que­ment en lui.

3. Une démocratie de proximité, notamment à travers la proportionnelle et la revalorisation du débat public

Il faut éviter à tout pris que le pou­voir se détache des sujets ins­ti­tuants à tel point que nous n’ayons plus de prise sur lui. Il faut mettre en place des ins­tances, dont les assem­blées de quar­tier et de vil­lage d’aujourd’hui sont des exemples, à partir des­quelles rebâ­tir une démo­cra­tie de proxi­mité, une démo­cra­tie vivante qui ne se limite pas à aller aux urnes tous les quatre ans. Nous devrions enfin ins­tau­rer le scru­tin pro­por­tion­nel, que les vieux partis ont tous défen­dus parce qu’ils béné­fi­cient du bipar­tisme et de la limi­ta­tion de l’offre poli­tique, et qu’ils craignent les idées de jeunes partis comme Québec soli­daire qui vien­draient bou­le­ver­ser la façon de faire de la poli­tique. Amir Khadir est dans la rue, avec le peuple ; ce n’est donc pas un bon par­le­men­taire, nous dit-on… Curieux que la pre­mière qua­lité d’un par­le­men­taire soit de ne pas être sur la place publique avec les siens, comme aurait dit Miron… Il m’apparaît au contraire qu’il faut créer des condi­tions pour que nous ayons beau­coup plus d’Amir Khadir et beau­coup moins de Nathalie Normandeau ou Tommassi, c’est-à-dire que nous ayons enfin des repré­sen­tants qui res­tent orga­ni­que­ment liés avec le peuple, qui sont avec le peuple. L’objectif des nou­velles ins­tances de proxi­mité est d’ouvrir au débat public et à la cir­cu­la­tion de la parole afin que ce ne soient plus sem­pi­ter­nel­le­ment les mêmes qui aient le mono­pole du dis­cours. La défer­lante de calom­nies des der­niers mois nous montre l’impérieuse urgence d’enlever le cra­choir à ceux là pour le redon­ner au peuple, à qui on refuse sys­té­ma­ti­que­ment le droit de se choi­sir lui-même et de vou­loir des choses pour lui-même. À cet égard, la créa­tion d’un média pro­gres­siste de masse est depuis long­temps au Québec une impé­rieuse néces­sité.

4. Sortir de la globalisation capitaliste : vers la décroissance et le « socialisme »

Une indé­pen­dance qui nous lais­se­rait aux prises avec le capi­tal et ses exi­gences infi­nie à la crois­sance ne nous ren­drait pas plus libres. Il faudra consé­quem­ment enta­mer un vaste mou­ve­ment de décrois­sance de la pro­duc­tion et de réflexion sur les fina­li­tés de l’activité éco­no­mique afin de la mettre au ser­vice du bien-être et du res­pect des socié­tés et de la nature. Nous met­trons alors en place quelque chose comme un éco­so­cia­lisme ou un socia­lisme du XXième siècle qui sera démo­cra­tique, anti-auto­ri­taire, éco­lo­giste, fémi­niste, et saura remettre le bien commun et la « vie bonne » dans le fau­teuil qu’occupe actuel­le­ment l’usurpateur capi­tal. Cela implique de remettre en ques­tion les caté­go­ries fon­da­men­tales du capi­ta­lisme : tra­vail, mar­chan­dise, sala­riat, valeur, etc. Il faut d’urgence envi­sa­ger une réduc­tion radi­cale du temps de tra­vail pour libé­rer du temps d’activité humaine qui est actuel­le­ment pri­son­nière de la néces­sité de repro­duire le capi­tal.

Il faut aussi enta­mer une révi­sion de notre pro­duc­tion et de notre consom­ma­tion d’énergie. Nous devons nous débar­ras­ser du danger public nucléaire, cesser l’exploitation éhon­tée de nos res­sources natu­relles, du sol, du sous-sol, etc. Une meilleure orga­ni­sa­tion de nos res­sources éner­gé­tiques et une réduc­tion du volume de la consom­ma­tion, notam­ment à tra­vers la décen­tra­li­sa­tion et la réduc­tion du trans­port, une sortie des éner­gies sales et fos­siles, m’apparaissent incon­tour­nables. Dès que nous irons dans cette direc­tion, nous com­men­ce­rons à sortir du capi­ta­lisme, qui n’existe que de refu­ser ces inter­ro­ga­tions fon­da­men­tales, et nous mar­che­rons vers quelque chose, on peut l’appeler socia­lisme par res­pect pour l’histoire et les luttes anté­rieures (ou autre chose si le mot agace trop, peu importe du moment que la fina­lité reste la même), qui nous amè­nera à reva­lo­ri­ser le lien social, la nature et à les placer avant l’accumulation de piles d’argent. Il n’y a pas d’avenir pour l’esprit des peuples dans le capi­ta­lisme, ni pour le Québec, ni pour les autres ; il faudra choi­sir si le XXieme siècle sera celui de la cor­po­ra­tion trans­na­tio­nale déra­ci­née ou celle de la géné­ro­sité des peuples rendus à eux-mêmes. Les accords de libre-échange s’inscrivent dans le cadre d’un projet, déjà arti­culé en 1999 dans l’Accord mul­ti­la­té­ral sur les inves­tis­se­ments (AMI). Nous ne par­lons plus beau­coup de l’AMI aujourd’hui, et pour­tant, c’est le même esprit qui, par­tout, est en train d’imposer à tous les peuples une méta-Constitution où « l’économie d’abord » vient se posi­tion­ner comme plus impor­tante que la culture, les prio­ri­tés et la sou­ve­rai­neté locales. On peut avoir l’illusion que le monde pro­gresse avec la mon­dia­li­sa­tion vers un monde « sans fron­tières », mais ce serait mal com­prendre les choses : ce à quoi nous assis­tons est l’enveloppement de la tota­lité de la pla­nète sous une contrainte unique, celle de la valo­ri­sa­tion du capi­tal, laquelle se dou­blera d’un appa­reil de contrôle social sans pré­cé­dent pour opti­mi­ser la per­for­mance et régu­ler les flux de « capi­tal humain ». C’est pour­quoi il faut résis­ter à ce mou­ve­ment de déter­ri­to­ria­li­sa­tion. Le risque est bien sûr de som­brer dans une reter­ri­to­ria­li­sa­tion xéno­phobe ou fermée ; c’est ce que montre la résur­gence du popu­lisme de droite, du racisme, et même du néo-nazisme (en Grèce, par exemple). Contre cela, nous sommes appe­lés à une approche plus huma­niste et plus ouverte de la reva­lo­ri­sa­tion de l’enracinement. Seul le réen­ra­ci­ne­ment, en effet, peut servir de préa­lable et de point d’appui à un véri­table inter­na­tio­na­lisme.

La liste serait encore bien longue, il manque quan­tité de choses à ce pro­gramme mini­mum. J’aimerais qu’on en retienne sur­tout l’esprit : réta­blir des lieux du poli­tique, remettre le débat, la culture, le res­pect de la nature, de l’égalité au centre des prio­ri­tés, sortir du capi­ta­lisme, du pétrole, de la crois­sance, reva­lo­ri­ser l’éducation huma­niste : voila les com­po­santes fon­da­men­tales avec les­quelles faire un pays où les Québécois-e-s seraient enfin maîtres chez eux, et pour­raient enfin placer l’épanouissement humain et le res­pect de la nature par-delà les pro­jets d’entreprenariat bas­se­ment inté­res­sés et médiocres qui tiennent actuel­le­ment lieu de telos de paco­tille en cette pro­vince diri­gée par des cancres. Le parti Québec soli­daire est celui qui m’apparaît le plus proche des idées que j’identifie comme étant les plus impor­tantes pour les pro­chaines années. Ce n’est pas pour rien que j’en suis membre depuis les débuts de l’aventure, et que je pense qu’il s’agit d’une orga­ni­sa­tion impor­tante pour la marche du peuple qué­bé­cois vers son éman­ci­pa­tion. Je ne pense pas, par ailleurs, que l’action élec­to­rale soit la seule tac­tique à uti­li­ser. Le conflit étu­diant ne nous a-t-il pas montré com­bien la rue, les réseaux, les valeurs d’organisation liber­taires, la démo­cra­tie directe sont por­teuses d’une force d’organisation impor­tante, comme nous l’a montré la jeu­nesse ? Je pense être bons dia­lec­ti­ciens qu’il faut envi­sa­ger une com­plé­men­ta­rité entre les orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles (partis, syn­di­cats, mou­ve­ments sociaux) et les nou­velles pra­tiques d’organisation. Choisir un camp ou l’autre est la plus sûre façon de ne pas dis­po­ser de tous les atouts nous per­met­tant de battre la main du pou­voir et du capi­tal.

Bien sûr, même si « ça ne pourra pas tou­jours ne pas arri­ver », nous pou­vons avoir le sen­ti­ment que nous sommes devant une mon­tagne d’impossible et bais­ser les bras, nous pou­vons même céder au res­sen­ti­ment. Gaston Miron, comme l’avait bien vu Vadeboncoeur, refu­sait de fonder sa révolte dans le désar­roi ou le res­sen­ti­ment, pré­fé­rant adop­ter une atti­tude plus géné­reuse d’attente, de patience, de dis­po­ni­bi­lité envers l’histoire, comme s’il était tou­jours prêt, malgré les échecs, à accueillir la média­tion quand elle dai­gne­rait enfin se mon­trer :

Non, je n’ai jamais renoncé malgré tous les échecs. Je suis têtu de nais­sance, je pour­rais dire. J’ai des acca­ble­ments pro­fonds, mais la vie est tel­le­ment forte qu’elle reprend tou­jours le dessus. C’est comme une racine, c’est comme une espèce de plon­gée raci­neuse qui ne veut jamais déra­ci­ner. Comme je le dis dans ce poème de la Marche à l’amour, je refuse la tra­gé­die, je refuse l’échec, je dis qu’il faut donner tou­jours la cen­tième et une chance à l’amour, je dis « j’ai du chien­dent d’achigan plein l’âme ». Alors, il y a tou­jours une espèce de reprise de l’amour et une conti­nua­tion de cette recherche de la média­tion.

Voici tout au plus quelques mots, quelques pistes pour les années à venir et pour la tâche qui nous attend, celle qui nous appelle à être à la hau­teur de ce que notre huma­nité com­mune exige de nous : nous donner les moyens de nous réap­pro­prier notre esprit commun pour empê­cher notre dis­so­lu­tion dans le grand tout mag­ma­tique de l’alchimie finan­cière capi­ta­liste glo­ba­li­sée. Il y a bien sûr là quelque chose « d’utopique ». Mais si pareilles pers­pec­tives peuvent sem­bler loin­taines, dif­fi­ciles, situées sur des che­mins obs­trués d’embûches, il faut voir à quel point l’autre pers­pec­tive, celle de la fuite en avant, consti­tue une voie express vers la bar­ba­rie assu­rée. Le rap­port GÉO-5 nous donne moins de 100 ans avec du déve­lop­pe­ment éco­no­mique tel que nous le pra­ti­quons avant notre asphyxie col­lec­tive. Qui pen­se­rait que vien­drait le jour où la phrase « La liberté ou la mort » ne serait plus une affir­ma­tion révo­lu­tion­naire char­gée de roman­tisme, mais un ulti­ma­tum posé par les cir­cons­tances elles-mêmes ? La jeu­nesse a saisi l’ampleur du pro­blème et est déjà à pied d’œuvre contre l’interdit de faire société, contre l’interdit d’humanité. Elle porte des ensei­gne­ments qu’on ne sau­rait refu­ser d’entendre.

Éric Martin est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie au col­lé­gial et cher­cheur en édu­ca­tion à l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS). Bachelier en com­mu­ni­ca­tion (UQAM), il détient une mai­trise en ana­lyse et théo­ries poli­tiques (UQAM) et ter­mine pré­sen­te­ment une thèse de phi­lo­so­phie poli­tique sur Hegel et la théo­rie cri­tique (Université d’Ottawa). Il a aussi ensei­gné le jour­na­lisme et l’économie poli­tiques des médias à l’UQAM et à l’Université d’Ottawa. Il est le co-auteur, avec Maxime Ouellet, du livre Université Inc. (LUX édi­teur) qui ana­lyse la mar­chan­di­sa­tion des uni­ver­si­tés et du savoir dans le capi­ta­lisme avancé. Il est éga­le­ment membre du Groupe inter­uni­ver­si­taire d’étude de la post­mo­der­nité (GIEP). Ses champs d’intérêts sont, entre autres, la théo­rie cri­tique, la phi­lo­so­phie alle­mande, la socio­lo­gie des médias, la phi­lo­so­phie poli­tique et l’étude des trans­for­ma­tions de l’éducation supé­rieure dans le néo­li­bé­ra­lisme.

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