100 intellectuels contre le projet de charte

Nos valeurs excluent l’exclusion

La charte des valeurs "québécoises"

Mis en ligne le 01 octobre 2013

Nous sommes contre tout projet de charte des valeurs québécoises. Nous avons en partage des valeurs comme l’égalité entre hommes et femmes et la laïcité de l’État et des institutions publiques. Nous ne pensons pas que ces valeurs appartiennent en propre ni au Québec ni à l’Occident. Nous croyons que ces valeurs ne doivent pas être séparées de ces autres valeurs : le souci de justice, le désir d’émancipation, le refus du racisme, des stigmatisations et de toutes les formes de domination et d’inégalité quelles qu’elles soient. 

La liberté « de mani­fes­ter sa reli­gion ou sa convic­tion seule ou en commun, tant en public qu’en privé », recon­nue dans la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme de 1948, ne repré­sente pas pour nous une source d’inconfort, mais un acquis qui doit rester asso­cié au prin­cipe même de la laï­cité, com­prise comme une condi­tion de l’égalité au sein d’une société pluri-reli­gieuse.

L’égalité qui nous tient à cœur inclut l’égalité et l’inclusion que dési­rent nos conci­toyens et conci­toyennes venus d’ailleurs ou dont les tra­di­tions cultu­relles et reli­gieuses dif­fèrent des tra­di­tions his­to­riques domi­nantes. Le désir d’égalité, par­tout où il se mani­feste, ne débouche pas pour nous sur des pas­sions néga­tives — agres­si­vité, peur de l’autre et de l’avenir, insé­cu­rité, sen­ti­ment de perte de repères —, mais sur la confiance en ce que les êtres humains ont de meilleur, sur l’empathie et la soli­da­rité.

Nous nous indi­gnons de la démarche que semble pri­vi­lé­gier le gou­ver­ne­ment actuel puisqu’elle contri­bue à l’exacerbation de dif­fé­rences réelles ou pré­su­mées, à la cari­ca­ture de nos conci­toyennes et conci­toyens rat­ta­chée, sou­vent de force, à ces « mino­ri­tés » sur le dos des­quelles on sou­haite édi­fier une com­mu­nion natio­nale défen­sive et har­gneuse parce que sans projet. Du reste, cette démarche nour­rit le fan­tasme d’une défi­ni­tion non conflic­tuelle de la col­lec­ti­vité qué­bé­coise.

Il n’est pas sur­pre­nant de consta­ter l’importance déme­su­rée qu’accorde le gou­ver­ne­ment Marois à ce projet répres­sif et divi­seur. Ayant aban­donné toute pers­pec­tive de jus­tice sociale au nom du conser­va­tisme fiscal, toute vision éco­lo­giste au nom de l’économisme à courte vue et tout projet natio­nal éman­ci­pa­teur, ce gou­ver­ne­ment à la dérive n’a plus que la carte iden­ti­taire à jouer pour déjouer ses adver­saires encore plus à droite et si pos­sible divi­ser la gauche au nom de la laï­cité.

Incapable d’être sou­ve­rain à l’égard des banques, des minières, des pétro­lières, des conglo­mé­rats média­tiques et de toutes les puis­sances éco­no­miques de plus en plus sourdes aux aspi­ra­tions popu­laires, le PQ se donne des airs de sou­ve­rai­neté en se trou­vant des proies faciles.

La charte pro­je­tée pro­cède d’une vision auto­ri­taire de la laï­cité visant à bannir des ins­ti­tu­tions et des ser­vices publics les per­sonnes por­tant des signes reli­gieux appa­rents, tout en auto­ri­sant la pré­sence de cru­ci­fix à l’Assemblée natio­nale ou dans les salles où siègent les conseils muni­ci­paux. Loin d’être une contrainte impo­sée à l’État pour assu­rer l’égalité et la liberté des per­sonnes, cette laï­cité consiste non seule­ment à forcer un pro­ces­sus de sécu­la­ri­sa­tion, mais à réaf­fir­mer une hégé­mo­nie cultu­relle. Il s’agit de nor­ma­li­ser des pra­tiques sociales à coups d’interdictions reti­rant des droits et pro­dui­sant de l’exclusion et des dis­cri­mi­na­tions.

Une telle laï­cité est contraire au sens his­to­rique de la laï­cité, fondé sur le double prin­cipe d’intégration uni­ver­selle et de neu­tra­lité de l’État et des ins­ti­tu­tions publiques. En prin­cipe, la neu­tra­lité des ins­ti­tu­tions, rendue pos­sible grâce à leur indé­pen­dance par rap­port aux struc­tures reli­gieuses, ne devrait pas avoir pour but d’interdire aux per­sonnes de porter quelque signe reli­gieux que ce soit, mais de garan­tir une vie en commun dans le res­pect de la spi­ri­tua­lité et de la liberté de conscience de chacun. La laï­cité peut être un outil de liberté, d’égalité et de soli­da­rité à condi­tion que le prin­cipe de neu­tra­lité reli­gieuse vienne pro­té­ger la liberté de conscience et de pensée et garan­tir que toutes et tous puissent jouir des mêmes droits et des mêmes liber­tés. L’exclusion des signes évo­ca­teurs des croyances est la porte ouverte à l’exclusion des êtres eux-mêmes qui se trouvent ainsi écar­tés de la vie active et de cer­tains espaces sociaux et, dès lors, ulti­me­ment confi­nés aux sphères domes­tique et com­mu­nau­taire.

Les femmes, qui sont déjà la plu­part du temps défa­vo­ri­sées par les rap­ports de pou­voir et de pro­duc­tion dans les­quelles elles s’insèrent, seront d’ailleurs les prin­ci­pales vic­times de ces mesures légis­la­tives.

Cette drôle de laï­cité, qui ins­ti­tue des phé­no­mènes de dis­cri­mi­na­tion et de relé­ga­tion à la marge, est une néga­tion en acte de la liberté de conscience des indi­vi­dus, croyants ou incroyants, et de leur liberté d’exercer la reli­gion ou la convic­tion qui leur est dictée par leur conscience. Elle nous semble contraire aux idéaux de jus­tice, d’égalité et d’émancipation.

Nous refu­sons ce climat d’insécurité qu’on s’efforce de créer pour jus­ti­fier une telle charte. Les dis­cours de jus­ti­fi­ca­tion de cette charte ren­forcent ce qui la nour­rit : la baisse géné­rale du « seuil de tolé­rance » à l’endroit de per­sonnes qu’on assi­mile à des alté­ri­tés mena­çantes, enva­his­santes et indé­si­rables, por­teuses de cultures et de reli­gions « arrié­rées » et « incon­ci­liables » ; la bana­li­sa­tion de l’intolérance et de la stig­ma­ti­sa­tion fondée sur les sté­réo­types ; la conso­li­da­tion des trai­te­ments inéga­li­taires que subissent déjà et subi­ront encore davan­tage les indi­vi­dus et les groupes exclus et stig­ma­ti­sés du fait d’une dif­fé­rence dont ils ne pour­raient ou ne vou­draient se dépar­tir.

Cette réac­ti­va­tion pro­gram­mée des pas­sions tristes et peu géné­reuses n’est pas à la hau­teur des valeurs lar­ge­ment par­ta­gées ici comme ailleurs et sans les­quelles la vie sociale serait into­lé­rable : la capa­cité à donner, à rendre, à res­pec­ter et à recon­naître une égale dignité à toutes et tous.

Nous sou­hai­tons que la voix de la méfiance qui for­mule cette charte soit cou­verte par celle, plus tendre, avec laquelle Pauline Julien chan­tait jadis ce rêve de « cha­leur », d’«amitié », de « pain à par­ta­ger » avec « l’arabe, le noir, l’homme d’ailleurs, l’homme de par­tout ».

  • Martin Jalbert, pro­fes­seur, cégep Marie-Victorin
  • Benoit Renaud, ensei­gnant
  • Isabelle Baez, écri­vaine et char­gée de cours
  • Frédérique Bernier, pro­fes­seure, cégep de Saint-Laurent
  • Nesrine Bessaïh, antho­po­logue
  • Diane Gendron, pro­fes­seure, col­lège de Maisonneuve
  • Philippe de Grosbois, pro­fes­seur, col­lège Ahuntsic
  • Diane Lamoureux, pro­fes­seure, Université Laval
  • Joan Sénéchal, pro­fes­seure, col­lège Ahuntsic
  • Michel Seymour, pro­fes­seur, Université de Montréal
  • Benoit Tellier, pro­fes­seur, cégep de Saint-Jérôme
  • Stéphane Thellen, pro­fes­seur, cégep du Vieux-Montréal
  • Stéphanie Tremblay, doc­to­rante, Université de Montréal
  • Anne-Marie Voisard, pro­fes­seure, cégep de Saint-Laurent

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