Crise globale, catastrophes locales

Mis en ligne le 20 juin 2008

On voit mieux aujourd’hui à quel point sont étroi­te­ment imbri­quées les dif­fé­rentes dimen­sions d’une crise glo­bale. Prenons la crise ali­men­taire : elle est le fruit amer de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale qui a détruit des pans entiers de l’agriculture tra­di­tion­nelle, soit par évic­tion au profit de l’agro-business expor­ta­teur, soit par mise en concur­rence avec les impor­ta­tions (sou­vent sub­ven­tion­nées) des pays déve­lop­pés. La crise de la tor­tilla au Mexique en est l’exemple le plus frap­pant, où l’on voit les des­cen­dants des Aztèques contraints d’acheter leur ali­ment de base aux Etats-Unis.

Par Michel Husson, Regards, été 2008

Cette crise ali­men­taire se com­bine avec la crise éner­gé­tique, dans la mesure où les cultures vivrières sont rem­pla­cées par les agro­car­bu­rants. Elle est encore aggra­vée par la spé­cu­la­tion finan­cière qui, après la crise de l’immobilier, conti­nue ailleurs sa quête inces­sante de bulles pos­sibles. On a pu voir une banque pro­po­ser des pla­ce­ments sur les mar­chés à terme des céréales. Et c’est aussi la spé­cu­la­tion qui explique la hausse extra­va­gante du prix du pétrole, bien au-delà de l’évolution résul­tant de l’offre et de la demande. Les effets sociaux de ces dérives frappent les plus dému­nis à tra­vers le monde : famines, recul du pou­voir d’achat et creu­se­ment des inéga­li­tés. Elles ren­forcent la ten­dance déjà à l’oeuvre depuis 20 ans d’un véri­table détour­ne­ment des richesses pro­duites au béné­fice d’une couche sociale étroite.

S’ils ne sont pas enrayés, ces méca­nismes per­vers conduisent à la catas­trophe, mais pas for­cé­ment à la chute finale du capi­ta­lisme. Le scé­na­rio le plus pro­bable est la géné­ra­li­sa­tion de catas­trophes locales sur le modèle de l’ouragan Katrina, où les consé­quences sont repor­tées sur les plus faibles : famines, nou­velles guerres pour l’accès aux res­sources natu­relles, appau­vris­se­ment des plus pauvres, voire pro­tec­tion­nisme éco­lo­gique.

Toutes ces contra­dic­tions vont-elles plon­ger le capi­ta­lisme dans une crise si pro­fonde qu’il ne pour­rait plus fonc­tion­ner selon ses règles actuelles ? Le risque d’une catas­trophe éco­lo­gique majeure va-t-il conduire spon­ta­né­ment à impo­ser d’autres normes à ce sys­tème à la dérive ? Malheureusement un tel scé­na­rio est hau­te­ment impro­bable.

Le meilleur moyen de s’en per­sua­der est de rai­son­ner par rap­port aux véri­tables alter­na­tives. Contrairement au vieil argu­ment de comp­toir (« mais que pro­po­sez-vous ? ») on sait assez pré­ci­sé­ment ce qu’il fau­drait faire. Il faut d’ailleurs insis­ter sur ce point : les alter­mon­dia­listes ont raison depuis le début, et beau­coup de réorien­ta­tions récentes sont même un hom­mage du vice à la vertu. Pour prendre un exemple au hasard, voilà ce qu’on pou­vait lire dans un livre paru en 2000 : « Il faut pro­té­ger les petits pro­duc­teurs peu ren­tables, leur garan­tir des prix assu­rant la sub­sis­tance. Il faut en même temps leur pro­cu­rer les moyens en infra­struc­ture et en crédit per­met­tant d’élever les ren­de­ments y com­pris sur les par­celles des­ti­nées à l’autoconsommation (…) les pro­duc­tions locales ne doivent pas être mises en concur­rence avec des impor­ta­tions à bas prix » (1). Dans le domaine de l’écologie qui sur­plombe tout, les réponses essen­tielles passent par des trans­ferts de tech­no­lo­gie et la tran­si­tion à d’autres modes de satis­fac­tion des besoins sociaux.

Mais ces solu­tions ration­nelles se heurtent toutes à la logique pro­fonde du capi­ta­lisme et plus pré­ci­sé­ment à son prin­cipe essen­tiel, celui de la concur­rence entre capi­taux privés, et c’est pour­quoi les solu­tions mar­chandes ne sont déci­dé­ment pas à la hau­teur des défis. Parmi les mesures évi­dentes à prendre, il fau­drait par exemple inter­dire la pro­duc­tion de grosses cylin­drées et orga­ni­ser le trans­fert du trans­port rou­tier vers le fret fer­ro­viaire et le fer­rou­tage. Mais tout petit pas en ce sens pro­voque immé­dia­te­ment une énorme levée de bou­clier de la part des indus­triels qui invoquent en plus la défense de l’emploi. On voit que la ques­tion sociale et la ques­tion éco­lo­gique sont étroi­te­ment liées. Il ne faut donc pas avoir peur des gros mots : une véri­table issue à la crise passe par la mise en place de formes de pla­ni­fi­ca­tion à l’échelle mon­diale, qui per­mettent de subor­don­ner les choix privés, guidés par la ren­ta­bi­lité, à des choix sociaux coor­don­nés à l’échelle pla­né­taire, ce qui défi­nit un projet éco­so­cia­liste. Rhétorique fumeuse, dira-t-on. Peut-être et c’est un argu­ment en faveur d’un réa­lisme, pes­si­miste mais lucide.

(1) Michel Husson, Sommes-nous trop ?, Textuel.


Source : Hussonnet

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