Ne pas déterrer Saint Jean Baptiste

Mis en ligne le 23 juin 2008

Il y a trente ans, « notre » Saint Patron, dans sa ver­sion papier mâché, était déca­pité sur la rue Sherbrooke par de jeunes mani­fes­tants liés au Front de libé­ra­tion popu­laire (FLP) et au Mouvement syn­di­cal poli­tique (MSP), un regrou­pe­ment de la gauche étu­diante de l’époque. Symbole humi­liant de notre asser­vis­se­ment, l’icône repré­sen­tait tout ce qui devait être changé pour les jeunes et les moins jeunes en ces temps tur­bu­lents. Certes déri­soire, cette des­truc­tion fai­sait partie de la montée d’un mou­ve­ment social rebelle, inso­lent, contes­ta­taire. Mais aujourd’hui, le « petit » Baptiste revient par la porte de côté sous la forme d’un « nous » fri­leux, crispé, inca­pable de dire ce qu’il est et sur­tout pour­quoi il se bat.

Par Pierre Beaudet

L’émergence des dominés

Tout au long des années 1970 et au-delà, le combat pour l’émancipation s’est défini à la fois sur le ter­rain social et natio­nal. Même le PQ de l’époque sous l’inspiration de René Lévesque se défi­nis­sait comme un parti du chan­ge­ment social, certes modéré dans sa forme, mais assez auda­cieux sur le contenu. Les Robert Burns, Lise Payette, Jacques Couture et autres défen­daient l’idée d’un ««pré­jugé favo­rable aux tra­vailleurs » et pré­co­ni­saient de grandes réformes qui ont marqué effec­ti­ve­ment le monde du tra­vail, les droits des femmes, la pro­tec­tion de l’environnement et des com­mu­nau­tés rurales. Il faut dire qu’à l’époque, la pres­sion « par en bas » chauf­fait fort. Syndicats dits de « combat», mou­ve­ments com­mu­nau­taires reven­di­ca­tifs, fémi­nistes en émer­gence, tout cela fai­sait un ensemble de forces consi­dé­rables qui n’étaient pas dans la men­ta­lité Saint-Jean-bap­tis­tienne de dire oui-chef-merci-chef.

Essor et fin d’un projet

Le Québec en deve­nir était alors pré­senté comme l’utopie d’un ter­ri­toire « libre » d’Amérique du Nord, basé sur une éman­ci­pa­tion natio­nale et sociale d’envergure. Peu à peu cepen­dant, ce projet s’est effi­lo­ché. Il a été atta­qué de l’extérieur par une élite cana­dienne confiante de ses pri­vi­lèges et de sa force et relayée par un État fédé­ral agres­sif, prêt à fran­chir le cou­loir étroit de la « léga­lité » pour empê­cher le projet de l’émancipation. Il a été miné de l’intérieur dans les déchi­re­ments au sein du natio­na­lisme qué­bé­cois lui-même, devant l’incapacité de l’élite de dépas­ser ses propres inté­rêts à court terme. Bref il a pla­fonné au tour­nant des années 1980 pour abou­tir tris­te­ment dans une alliance impli­cite entre le PQ et le Parti conser­va­teur fédé­ral. L’État, tant au niveau fédé­ral que pro­vin­cial, a été mis au dia­pa­son du néo­li­bé­ra­lisme ascen­dant. Les chefs du PQ qui prô­naient à l’origine la rup­ture des liens de subor­di­na­tion se sont mis à célé­brer l’intégration avec les États-Unis (via l’ALÉNA). Finalement, on a abouti au tour­nant des années 1990 avec un nou­veau « sau­veur de la nation » qui a tenté de convaincre la popu­la­tion qu’elle devait sim­ple­ment se « serrer la cein­ture » et accep­ter l’inégalité, l’exclusion et l’enrichissement d’une mino­rité dont le seul « mérite » est de surfer sur la finan­cia­ri­sa­tion et la globalisation.

L’arrogance des dominants

Cette nou­velle élite l’a dit et le redit, « il faut être lucides ». L’important est d’accepter les « règles du jeu » qui sont défi­nies autour d’un projet révo­lu­tion­naire de droite, pour dis­lo­quer et asser­vir les classes popu­laires et moyennes, et acca­pa­rer d’une façon éhon­tée le fruit du tra­vail et de la pensée. Bien sûr dans ce projet, la clé est l’alliance, sous la forme d’une subor­di­na­tion, avec les « vrais » domi­nants de notre monde. L’intégration « pro­fonde » avec les États-Unis dans ce contexte est beau­coup plus qu’une ques­tion de com­merce, mais une manière de trans­for­mer l’État et la société. Les citoyens doivent être « réduits», exclus du champ des déci­sions réelles gou­ver­nant la vie et l’environnement. Les « enne­mis » sont à un pre­mier niveau ceux qui refusent ce « consen­sus ». Ils sont à un deuxième niveau des peuples loin­tains et dan­ge­reux qui confrontent l’empire dans cet « arc des crises » qui tra­verse l’Asie et l’Afrique en pas­sant par le Moyen-Orient.

À droite tous

Dans ce contexte, le ter­rain poli­tique est bou­le­versé. Les domi­nants ne veulent plus « tolé­rer » ceux qui se défi­nissent en dehors de cette pers­pec­tive. La droite s’impose sous diverses formes : extrême, modé­rée, vague­ment moderne. Au-delà de ses dif­fé­rences tac­tiques, elle pré­co­nise le même projet en incluant de plus en plus une dimen­sion répres­sive qui vise à cri­mi­na­li­ser les dis­si­dents et contrô­ler l’espace public, notam­ment média­tique. Plus encore, les domi­nants s’efforcent de « dis­ci­pli­ner » les partis d’inspiration social démo­crate ou du moins réfor­mistes, qui doivent « ren­trer dans le rang», au mieux, pré­co­ni­ser l’humanisation du néo­li­bé­ra­lisme. Cette trans­for­ma­tion de la social-démo­cra­tie en social-libé­ra­lisme est à l’œuvre par­tout, y com­pris dans le PQ de plus en plus enca­dré par les « lucides ».

Changer de cible

Comment faire accep­ter l’inacceptable aux domi­nés ? Comment les convaincre d’accepter des régres­sions pro­fondes au niveau de leurs condi­tions de vie et leur arra­cher des acquis pro­duits par des décen­nies de luttes ? Il y a de bonnes « vieilles » recettes qui res­tent effi­caces. Il faut éta­blir dans la conscience popu­laire qu’il y a un dan­ge­reux « ennemi», prêt à tout pour nous frap­per, le cou­teau-entre-les-dents. Il n’y a pas si long­temps dans le Québec de Saint-Jean Baptiste, cette tac­tique a bien fonc­tionné. Duplessis et notre sainte mère l’Église avait en effet réussi à convaincre une bonne majo­rité des classes popu­laires que l’ennemi était com­mu­niste et pire encore, juif. Le peuple de mou­tons devait suivre ses maîtres et éviter de côtoyer ces sub­ver­sifs qu’on condam­nait à la prison ou à l’exil. Aujourd’hui, l’ennemi a changé de forme. Il n’est plus « com­mu­niste » mais « inté­griste ». Il n’est plus « juif » mais « musul­man ». En plus d’être dan­ge­reux, il s’oppose à nos valeurs. Et il doit être réduit. C’est en gros l’histoire qui se répète.

Discipliner

Pour les domi­nants actuels, le chemin est tracé. Dans le sillon de la glo­ba­li­sa­tion et d’une inté­gra­tion du monde qui pola­rise et aggrave les inéga­li­tés, il faut empê­cher les classes popu­laires et moyennes de se recoa­li­ser et de résis­ter. La « guerre sans fin » arrive à point nommé pour cela. De même qu’une nou­velle croi­sade « morale», sou­vent en phase avec les milieux chré­tiens conser­va­teurs, qui non seule­ment recrée le saint-jean-bap­tisme qui valo­rise la sou­mis­sion des domi­nés, et qui exclut les « autres ». Près de trois cent mil­lions d’immigrants, prin­ci­pa­le­ment du sud, sont en cir­cu­la­tion pour four­nir les bras et les têtes de la glo­ba­li­sa­tion. Il faut non seule­ment qu’ils tra­vaillent fort et dans des condi­tions que per­sonne d’autres n’accepte. Il faut sur­tout les sépa­rer et les sin­gu­la­ri­ser aux yeux des autres classes popu­laires comme la cause des mal­heurs. « Win-Win», pour les dominants.

« Nous »

Il est frap­pant de consta­ter l’évolution actuelle du dis­cours natio­na­liste qué­bé­cois, du grand projet d’émancipation qui le défi­nis­sait à l’époque, vers la défense d’un « nous » aujourd’hui défini eth­ni­que­ment et fri­leu­se­ment. On pourra faire tous les sou­bre­sauts intel­lec­tuels qu’on voudra, le « nous » prôné par des intel­lec­tuels et la direc­tion du PQ est un « nous » qui exclut et qui affirme que la majo­rité « eth­nique » a des droits qui doivent s’imposer aux « autres ». Ce natio­na­lisme fri­leux ne vise plus à insé­rer l’ensemble de la popu­la­tion dans un grand projet de trans­for­ma­tion, qui de toute façon n’est plus à l’ordre du jour selon les élites. Exit la concep­tion d’une nation qui s’«invente » et se défi­nit, comme à l’époque des révo­lu­tions euro­péennes et des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale du tiers-monde. Plus ques­tion de « fondre » et d’hybridiser les anciennes com­mu­nau­tés dans le creu­set d’une « nou­velle iden­tité » défi­nie socia­le­ment et poli­ti­que­ment (liberté, fra­ter­nité, éga­lité). Le danger, ce n’est pas la subor­di­na­tion de la société qué­bé­coise à une élite glo­ba­li­sée prin­ci­pa­le­ment basée à Wall Street et secon­dai­re­ment à Bay Street, ce sont ces « autres » qui veulent nous impo­ser leurs hijabs.

L’émancipation

Comment retrou­ver l’élan éman­ci­pa­teur d’antan en le trans­for­mant face aux nou­veaux défis actuels ? Pour les classes popu­laires, le « nous » et l’«autre » doivent être remis à l’endroit. Le « nous», ce sont l’ensemble des domi­nés, « nou­veaux » comme « anciens » immi­grants (ne sommes-nous pas tous des « immi­grants», même les Premières Nations qui sont arri­vées avant les autres ?). Les « autres», ce sont les domi­nants qui dans notre partie du monde sont liés d’une manière ou d’une autre à cet Empire états-unien qui est la grande menace. La construc­tion de valeurs et de réfé­rences com­munes se fera dans cette lutte pour l’émancipation et qui a fait que de « nou­velles » nations ont créé dans le Paris révo­lu­tion­naire de 1789 un pôle pour toute l’Europe. Pour un temps, les révo­lu­tion­naires fran­çais ont accueilli, inté­gré, inclus. Ils ont éman­cipé les Juifs. Ils ont ouvert le pays aux géné­ra­tions d’Italiens, de Polonais et d’autres mul­ti­tudes prêtes à se joindre à un grand projet natio­nal et social. À une autre échelle, c’est ce projet qui a pris son essor dans le tiers-monde deux cent ans plus tard. On a tenté, avec des succès inégaux, de construire de nou­velles « nations » mozam­bi­caine, sud-afri­caine, algé­rienne, viet­na­mienne. On a essayé, dans des condi­tions de grande adver­sité d’ériger des « nations», et non des « groupes eth­niques » que chaque pou­voir colo­nial, à sa manière, ten­tait de mettre de l’avant. Certes, ce projet n’est pas ter­miné. Certes ce projet a créé ses propres contra­dic­tions, exclu­sions, bifur­ca­tions, impasses. Mais il faut le reprendre et le trans­for­mer. Saint Jean Baptiste a été déca­pité à Montréal en juin 1969. Ne déter­rons pas le cadavre.

Dans mon pays, Monsieurs ! (parole et musique par Jean Leclerc, alias Jean Leloup)

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