Conditions de travail et inégalités sociales de santé

Les questions de santé au travail constituent un défi majeur pour le mouvement syndical. Elles sont à la fois très immédiates, locales et concrètes et renvoient à des enjeux de société majeurs. Les conditions de travail déterminent d’importantes inégalités sociales de santé qui s’ajoutent aux autres formes d’inégalité sociale en matière de revenus, de patrimoine, de scolarité, de logement, etc. Parallèlement à l’accroissement des inégalités dans d’autres domaines, les inégalités sociales de santé tendent aujourd’hui à s’accroître en Europe.


Les rapports sociaux modifient la réalité biologique des individus

Si l’on remonte le cours d’un siècle et demi d’histoire syndicale, l’on constate que la santé au travail a été un des éléments déterminants de la prise de conscience des ouvriers de constituer une classe différente par rapport aux autres classes de la société. L’exploitation intensive des premières générations de travailleurs de la révolution industrielle a eu des conséquences catastrophiques sur la santé humaine. Les récits, les enquêtes, les témoignages du XIX[e] siècle concordent pour décrire les ouvriers comme des êtres que l’on reconnaît immédiatement par les atteintes à leur intégrité physique que provoque le travail. Teint blême, taille réduite des enfants, respiration difficile des mineurs et d’autres ouvriers exposés à des risques respiratoires, nombre élevé de mutilés,… Les rapports sociaux marquent de leur empreinte les corps, la réalité biologique. Cette réalité a évolué. Le mouvement ouvrier a été à l’origine de nombreuses transformations de la société au cours de ce dernier siècle. Les inégalités sociales de santé n’en ont pas disparu pour autant. Elles restent une des formes les plus brutales d’inégalité sociale dans notre monde. Leur visibilité, à l’échelle du monde, est énorme. Une petite fille, née à Tokyo, a une espérance de vie de 85 ans. Une petite fille, née au même moment en Sierra Leone, peut espérer vivre jusqu’à l’âge de 36 ans. Derrière ces moyennes statistiques, il y a une réalité souvent occultée. Les inégalités géographiques concentrent des inégalités sociales. Dans les pays d’Europe, les espérances de vie moyennes se situent parmi les meilleures au niveau mondial. Mais ces espérances de vie varient elles-mêmes de façon considérable selon les classes sociales. En France, un ouvrier âgé de 35 ans peut espérer vivre encore 40 ans. Un cadre supérieur du même âge a une espérance de vie supérieure de 7 ans. Si l’on tient compte de la qualité de la vie, la différence est encore plus forte. L’espérance de vivre sans incapacité est de 24 ans pour un ouvrier âgé de 35 ans. Elle est de 34 ans pour un cadre supérieur du même âge. 7 années de vie en moins, 10 années de vie sans incapacité en moins.

Ces chiffres nous amènent à un deuxième constat. Les conditions de travail jouent un rôle important dans les inégalités sociales de santé. Au prix de nombreuses luttes, le mouvement ouvrier a assuré l’accès aux soins de santé pour la presque totalité de la population. Mais la santé n’est pas déterminée uniquement par l’accès aux soins. Les conditions de vie et de travail jouent aujourd’hui un rôle plus important. En Europe occidentale, un certain nombre de facteurs classiques des inégalités sociales de santé jouent un rôle plus réduit que par le passé: les différences ne s’expliquent pas principalement par la malnutrition, l’insalubrité du logement, un niveau de revenus n’assurant pas des conditions élémentaires de survie. Sans avoir disparu entièrement ces facteurs affectent les secteurs les plus exploités du monde du travail comme les travailleurs immigrés sans papier ou d’autres secteurs exclus du marché du travail. L’impact des conditions de travail est aujourd’hui un des éléments d’explication centraux. Les conditions de travail sont à l’origine de nombreuses inégalités de santé. Différents facteurs contribuent à cette situation. Les uns sont en rapport avec les conditions matérielles dans lesquelles s’effectue le travail: exposition à des agents cancérogènes, à du bruit, à des vapeurs et fumées toxiques, utilisation d’équipements de travail dangereux ou mal adaptés d’un point de vue ergonomique, port de charge,… D’autres sont en rapport avec l’organisation du travail: rythmes trop rapides, intensité du travail, mouvements répétitifs, monotonie des tâches, absence de développement personnel dans un système hiérarchique et despotique… Chacun de ces facteurs résulte de choix dans l’organisation de la production. Il n’y a aucune fatalité technique à devoir travailler dans des conditions nocives pour la santé. Il y a une pression constante à subordonner les besoins humains à l’accumulation du capital.

Pour comprendre l’impact des conditions de travail sur la santé, il faut élargir notre vision des conditions de travail. Au-delà des facteurs matériels et d’organisation du travail, il faut également considérer les conditions d’emploi. La précarité a un triple impact négatif sur la santé. L’impact direct est lié à la politique des entreprises qui utilisent des travailleurs précaires pour des activités particulièrement dangereuses. Un deuxième impact provient de la plus grande difficulté pour les travailleurs précaires de s’organiser et de construire des stratégies de défense de la santé. A expositions égales, les travailleurs précaires sont vraisemblablement plus affectés. Un troisième impact est lié à l’effet d’irradiation de la précarité au travail. Celle-ci affecte la possibilité de définir un projet de vie [1]. Une telle situation a des effets délétères qui ne se limitent pas à la sphère du travail. De la même manière, les restructurations industrielles affectent à la fois la santé des travailleurs qui ont perdu leur emploi et celle de ceux qui l’ont conservé.

Le cancer comme miroir des rapports sociaux

L’exposition à d’autres agents cancérogènes au travail reste importante en Europe. L’on ne dispose pas de données précises pour l’Italie. Ce qui en dit long sur les limites de campagnes de prévention contre le cancer qui ignorent largement les conditions de travail ! Les estimations françaises permettent de se faire une idée approximative de la situation.

Comme on le voit, l’inégale répartition des différents groupes sociaux est elle-même aggravée par les conditions concrètes de travail dans lesquelles se produit l’exposition. Dans le bâtiment, la moitié des travailleurs exposés à des substances cancérogènes sont privés de toute protection collective. Dans l’agriculture, ce pourcentage dépasse les trois quarts. La proportion plus élevée de jeunes travailleurs exposés est inquiétante. Elle reflète la précarisation du travail et, en particulier, le recours fréquent à des travailleurs intérimaires pour les travaux les plus dangereux.

D’après les estimations du Centre international de recherche sur le cancer, il y a eu en 2008 dans la région européenne de l’OMS (qui inclut la Turquie et les anciennes républiques soviétiques), 3.689.000 nouveaux cas de cancer ainsi que 2.575.000 décès dus au cancer [2]. Une partie de ces cancers sont directement causés par les conditions de travail. D’autres résultent d’expositions environnementales qui, dans bien des cas, sont liées aux activités économiques des entreprises. Même en s’en tenant à une estimation basse de 8 % de cancers attribuables aux conditions de travail, l’on peut constater que la mortalité par cancer liée au travail dépasse très largement la mortalité par accidents du travail et constitue vraisemblablement la première cause de mortalité due aux conditions de travail en Europe [3].


Une influence sur l’ensemble des problèmes de santé

Les cancers ne constituent pas l’unique cause de mortalité liée aux conditions de travail. La mortalité cardiovasculaire est également très inégale parmi les groupes sociaux. Et, ici encore, les conditions de travail jouent un rôle qui n’est pas négligeable. Plus le travail est intense, accompagné de stress, organisé de manière à empêcher les travailleurs de contrôler leur propre activité, plus l’on peut observer des niveaux élevés de mortalité cardiovasculaire. A la différence de ce qui se passe avec les cancers, il ne s’agit pas ici de l’exposition à un agent matériel physique ou chimique qui joue un rôle déterminant. La mortalité dérive de l’organisation du travail: de son intensité et de son caractère despotique.

Les troubles musculosquelettiques constituent aujourd’hui une véritable épidémie. C’est la plainte la plus fréquente parmi les travailleurs et une cause de souffrance et d’invalidité. Si l’on n’en meurt pas, la qualité de la vie n’en est pas moins sérieusement affectée. Les troubles musculosquelettiques reflètent à la fois des conditions matérielles inadéquates et une organisation du travail prédatrice par rapport à la santé. Ils sont fortement associés aux contraintes psychosociales, à un travail sans véritable autonomie, à des tâches monotones et répétitives.

L’on pourrait multiplier les exemples: santé mentale, santé reproductive, pathologies respiratoires, maladies de la peau,… Il est difficile de trouver un groupe de pathologies où les conditions de travail ne joueraient aucun rôle.

Inégalités au féminin

Partout en Europe, les femmes travaillent plus que les hommes si l’on additionne les temps du travail rémunéré et du travail non rémunéré. L’enquête européenne sur les conditions de travail montre que la durée du travail des femmes occupées à temps partiel est supérieure à celle des hommes occupés à temps plein si l’on tient compte du travail non rémunéré. L’on peut avoir que si, chez les hommes, le travail à temps partiel peut libérer du travail « pour soi », pour les femmes, il est généralement à l’origine d’une surexploitation dans le travail domestique associée le plus souvent à de plus mauvaises conditions de travail dans le travail rémunéré et, bien entendu, à de plus faibles revenus. Le travail à temps partiel apparaît ainsi comme une modalité de précarisation qui affecte principalement les femmes.

Table 2: Durée totale du travail dans l’Europe des 27 en 2005

Travail rémunéré Travail non rémunéré Total

Femmes temps plein 40 h 23 h 63 h

Femmes temps partiel 21,3 h 32,7 h 54 h

Hommes temps plein 43,1 h 7,9 h 51 h

Hommes temps partiel 23,5 h 7,3 h 30,8 h

Source: Fondation de Dublin, Enquête sur les conditions de travail

De ce point de vue, la famille constitue une structure d’exploitation et de domination d’une efficacité redoutable parce qu’elle est investie d’une légitimité supérieure à celle des entreprises et repose sur une tradition patriarcale plurimillénaire.

En termes d’inégalités sociales de santé, les femmes qui se trouvent dans les conditions les plus défavorables sont celles qui cumulent de mauvaises conditions de travail rémunéré avec un travail domestique intense.

Les données suivantes, tirées d’une enquête de santé publique en Catalogne, montrent l’importance de la prise en compte de l’interaction entre le travail rémunéré et le travail non rémunéré pour comprendre les inégalités de santé parmi les femmes. Elles indiquent à la fois l’importance des atteintes à la santé lié à la charge du travail domestique et le fait que celle-ci affecte de façon beaucoup plus significative les femmes dont les conditions de travail sont les moins favorables.

Table 3: Corrélation entre la dimension du foyer et des conditions de santé chez les femmes, Enquête de Santé en Catalogne, 1994

Dimension du foyer:

Etat de santé perçu: travailleuses non manuelles Etat de santé perçu: travailleuses manuelles Au moins une condition chronique: travailleuses non manuelles Au moins une condition chronique: travailleuses manuelles

2 personnes 1. 1. 1. 1.

3 personnes 1.64 0.98 0.80 1.15

4 personnes 1.36 1.80 1.08 1.58

>4 2.16 2.74 0.91 3.26

Source: Artazcoz et alii [4], 2001 (présentation simplifiée)

Cette observation est utile pour aborder la question de l’interaction entre le travail domestique non rémunéré et le travail rémunéré. L’aspect le plus immédiatement visible de cette interaction est le cumul: cumul des temps de travail, cumul des expositions à des risques, etc… Ainsi, des études réalisées à Barcelone montrent que la prévalence de l’asthme parmi les femmes varie en fonction de cumuls d’expositions à des allergènes dans la sphère du travail rémunéré et dans la sphère du travail domestique (Medina Ramón, 2005). Le modèle du cumul n’explique que partiellement l’impact du travail sur la santé. Il ne rend pas compte du fait que tant les entreprises que les familles sont structurées par les mêmes rapports sociaux de sexe. Au-delà du cumul l’on peut donc observer des effets que l’on pourrait qualifier de mimétisme et d’irradiation. Mimétisme parce que les stéréotypes tendent à transposer dans le travail rémunéré un ensemble de caractéristiques liées au travail domestique. Cela se manifeste suivant deux modalités principales: la ségrégation tend à concentrer les femmes dans des professions et secteurs qui, d’une manière ou d’une autre, se présentent comme le prolongement du travail domestique: soins de santé, services sociaux, éducation des enfants, nettoyage, etc.… Même dans l’industrie manufacturière, les postes de travail sont souvent définis sur la base de stéréotypes où le travail industriel proposé aux femmes correspondrait à des qualités naturelles ou acquises à travers l’expérience du travail domestique. Ce mimétisme a pour effet de réduire le bénéfice potentiel du travail rémunéré pour la santé. En effet, il y introduit un élément de monotonie qui limite l’intérêt pour de nouvelles activités qui accompagne la sortie de la sphère domestique. Il contribue aussi à une dévalorisation sociale (et salariale !) de nombreuses professions féminines et peut constituer par là un obstacle à l’auto-estime. Quant à l’effet d’irradiation, il consiste dans le fait que les deux journées de travail ne sont pas deux journées consécutives se déroulant sur des plages de temps complètement distinctes. La sphère domestique ne disparaît pas pendant les heures du travail salarié. Il y a une double présence. Souvent la rigidité des conditions de travail, notamment l’impossibilité de pouvoir adapter des horaires en fonction des besoins individuels, constitue une cause de souffrance au travail dont l’impact sur la santé peut être dévastateur.

Les conditions de travail des femmes déterminent moins de différences en termes de mortalité totale qu’en termes d’espérance de vie sans incapacité. La ségrégation sexuelle au travail débouche surtout sur une usure par le travail qui explique les fortes inégalités que l’on observe entre les femmes de différentes catégories socio-professionnelles par rapport à la qualité de la vie des personnes âgées. Cette situation est illustrée par les statistiques françaises qui montrent des modalités différentes dans les inégalités sociales de santé suivant les genres [5].

Table 4: Espérance de vie à 35 ans (femmes en France, 1999-2003)

Esp. vie à 35 ans avec incapacité Esp vie à 35 ans sans incapacité Esp vie totale à 35 ans

Cadres supérieurs 15.5 ans 35.4 ans 50.9 ans

Ouvrières 21.8 ans 26.8 ans 48.6 ans

Total population 20.0 ans 28.8 ans 48.8 ans

Table 5: Espérance de vie à 35 ans (hommes en France, 1999-2003)

Esp. vie à 35 ans avec incapacité Esp vie à 35 ans sans incapacité Esp vie totale à 35 ans

Cadres supérieurs 12.6 ans 34.0 ans 46.6 ans

Ouvriers 16.5 ans 24.4 ans 40.9 ans

Total population 15.1 ans 27.7 ans 42.8 ans

Où en sommes-nous aujourd’hui?

En termes de résultats, le bilan global est difficile à établir. Il faut éviter de solliciter les statistiques de façon naïve en exaltant la réduction réelle des accidents mortels ou la réduction purement statistique des maladies professionnelles dans des pays comme l’Italie. Les estimations de l’Organisation Internationale du Travail ne laissent guère de place à un optimisme de commande. Chaque année de l’ordre de 160.000 personnes meurent en raison d’un accident du travail ou d’une maladie causée par le travail dans l’Europe des 27. Les données des enquêtes européennes sur les conditions de travail indiquent quatre grandes tendances:

1. des situations très contrastées tant entre les différents pays qu’à l’intérieur de chaque pays en fonction des secteurs et de facteurs de précarisation qui affectent de manière concentrée certaines catégories de travailleurs;

2. une stabilité relative des expositions à des agents matériels dangereux ou nocifs (substances chimiques, bruit, machines dangereuses, etc.);

3. un accroissement des risques liés à l’organisation du travail. Le problème majeur est constitué par l’intensification du travail. Les manifestations les plus évidentes de ce problème sont constituées par la véritable épidémie de troubles musculo-squelettiques et une série de symptômes perçus comme du stress.

4. l’impact différencié dans le temps des conditions de travail est plus marqué que l’impact immédiat.

L’intensification du travail

L’intensification du travail apparaît de manière évidente dans l’Europe des quinze. Pour ces pays, on dispose de données qui portent sur une période de 15 ans, de la première à la quatrième enquête européenne sur les conditions de travail. Si l’on construit un indicateur en combinant les réponses aux questions « travaillez-vous à un rythme très élevé? » et « travaillez-vous dans des délais très stricts? », l’on constate que le pourcentage de travailleurs soumis à un travail intensif a fortement augmenté en Europe occidentale entre 1991 et 2005. Il est passé d’un tiers environ à près de 45%. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la situation est plus variable. Entre 2001 et 2005, l’on constate une augmentation de l’intensité perçue du travail en république Tchèque, en Slovénie, en Hongrie et dans les républiques baltes et une réduction de celle-ci en Pologne, en Slovaquie, en Bulgarie et en Roumanie.

L’analyse des données des enquêtes européennes confirme l’hypothèse d’une hybridation croissante des contraintes d’organisation industrielle (standardisation de la production destinée à accroître l’offre à un moindre coût) et des contraintes marchandes (où la production est déterminée par la demande extérieure) [6]. Le développement de la sous-traitance industrielle et une standardisation croissante du travail dans les services ont contribué à cette articulation entre des contraintes différentes. Elles introduisent des similarités marquées entre les conditions de travail des employés (majoritairement des femmes) de nombreux secteurs des services (santé, commerce, hôtellerie et restauration) et celles de catégories ouvrières travaillant des secteurs aussi divers que les équipementiers de l’automobile, l’industrie agro-alimentaire. L’intensification du travail affecte de façon toute particulière les jeunes travailleurs. Ce dernier élément est à mettre en rapport avec la précarisation du travail. Tout indique qu’à une moindre qualité de l’emploi correspond une moindre qualité du travail.

L’impact de l’intensité du travail du travail sur la santé est double. L’impact immédiat et à relativement court terme implique des risques accrus d’accident, la multiplication des troubles musculosquelettiques, des problèmes de santé mentale liée au stress. L’impact à long terme ajoute à l’ensemble de ces problèmes des effets transversaux sur la santé. Les conditions de travail affectent la réalité biologique globale et déterminent une détérioration de la qualité de la vie tout au long du vieillissement.

Les données suivantes tirées de l’enquête française SVP 50 (2003) illustrent ce phénomène de dégradation globale de la santé [7].

Table 6: Pathologies et travail sous pression parmi les travailleurs âgés de 50 ans et plus

Jamais travaillé sous pression Sous pression dans le passé Sous pression actuellement

Douleurs 53% 65% 66%

Fatigue 43% 55% 61%

Troubles du sommeil 35% 46% 51%

Troubles de la mémoire 24% 34% 37%

Santé dégradée ces dernières années 23% 35% 41%

Les changements du travail posent la question de la pertinence des stratégies de prévention suivies tant au niveau européen que dans les différents pays. La précarisation du travail à travers des mécanismes très divers produit des situations de plus en plus éclatées [8]. La plupart des dispositifs de prévention ont pour référence principale l’entreprise. Une telle situation ne permet pas de traiter de la réalité des risques, et de leur répartition inégale, tout au long de la chaîne des diverses activités productives. En particulier, les questions posées par la sous-traitance ne reçoivent généralement pas de réponse adéquate et elles sont souvent à l’origine de catastrophes majeures de la Mecnavi à Ravenni il y a presque 25 ans à l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001. Une deuxième difficulté est liée à l’ensemble des activités dites périphériques de la manutention au nettoyage, du transport à l’emballage où la maîtrise des risques est particulièrement faible.

Et le mouvement social ?

La réforme impulsée par les directives communautaires sur la santé au travail a été, pour l’essentiel, une réforme par le haut. Elle s’est déroulée dans la plupart des pays communautaires dans un contexte de faibles mobilisations pour la santé au travail. Certes, l’on peut mentionner quelques exceptions. En France, la prise de conscience du désastre sanitaire provoqué par l’amiante à la fin des années ’90 a donné à la santé au travail une importance et une visibilité nouvelles dans les débats politiques comme dans les média. En Italie, le procès de Turin contre les dirigeants du groupe mondial Eternit pourrait contribuer à une prise de conscience de l’impact du travail sur les inégalités sociales de santé. La grande majorité des 2.000 morts de Casale Monferrato et d’autres localités étaient des ouvriers ou des femmes d’ouvriers

Dans nombre de pays européens, pour des raisons très diverses, le syndicalisme n’est pas parvenu à relancer les mobilisations autour de la santé au travail si ce n’est de façon ponctuelle ou sectorielle. Les explications de cette situation sont multiples. Dans les pays de l’ancien bloc soviétique, il n’existait aucune tradition de prise en charge autonome de la santé au travail par les syndicats en terme d’action revendicative. Les syndicats déléguaient la question de la santé au travail à l’inspection étatique et ils recouraient très largement à la monétarisation du risque. Les primes liées à des travaux insalubres ou dangereux pouvaient constituer une part significative de la masse salariale. La délégation à l’égard des inspections étatiques ou de spécialistes techniques n’est pas le monopole des syndicats d’Europe centrale et orientale. En Europe occidentale, elle est parfois provoquée par une sorte d’identification d’une partie des responsables syndicaux à la gestion du système de compensation des risques professionnels. Au-delà des différentes cultures de la santé au travail héritées des histoires syndicales, deux difficultés majeures se posent. La première concerne l’élaboration de revendications collectives capables d’impulser des luttes offensives dans un contexte d’affaiblissement des collectifs de travail. Dans ce domaine, il est vraisemblable que la crise actuelle accroîtra les difficultés. L’attention portée partout en Europe au thème du harcèlement au travail est révélatrice à la fois d’un malaise réel lié notamment aux changements dans les méthodes de gestion patronale et de la difficulté à passer d’une vision psychologique, centrée sur les souffrances et les conflits inter-personnels, à une approche collective. Se réapproprier le thème de l’organisation du travail [9], en faire un enjeu de lutte et de transformation est vraisemblablement une des principales conditions pour une relance de l’action syndicale en santé au travail.

Les défis

S’il fallait résumer les défis pour les politiques de santé au travail dans les prochaines années, on pourrait énumérer certaines questions d’une importance décisive.

1. La lutte pour la santé au travail est inséparable de la lutte contre la précarisation du travail. C’est une des critiques principales à faire tant aux politiques communautaires que nationales dans ce domaine. La précarisation a un triple impact sur la santé. Elle tend à concentrer les risques sur des catégories de travailleurs placés dans une situation où les stratégies de défense sont les plus difficiles à mettre en œuvre. Souvent, les risques sont cumulés dans des domaines très différents. Les mêmes catégories de travailleurs cumulent à la fois un niveau élevé de risques physiques et de risques psychosociaux. La précarisation n’affecte pas la seule santé des précaires. Elle disloque les collectifs de travail et tend par là à affaiblir les stratégies de défense de la santé y compris de groupes de travail stables. La précarisation implique aussi une dimension existentielle qui va au-delà des conditions de travail. Elle remet en cause la définition de projets de vie autonome. Elle produit une interaction permanente entre les risques du travail au sens strict et des risques externes que l’on qualifie trop rapidement de « comportements individuels » alors qu’ils sont souvent liés aux les modalités particulières d’insertion sur le marché du travail.

2. La santé au travail s’inscrit au cœur des débats sur le modèle productif. Il y a une convergence possible entre les exigences d’une réorganisation de celui-ci de manière à assurer le respect de l’environnement et l’élimination de nombreux risques au travail. Les débats autour de REACH ont montré comment ces convergences pouvaient aboutir à des revendications communes entre les organisations syndicales et les organisations écologiques. Cela ne signifie pas que de telles convergences puissent se former spontanément. Elles demandent vraisemblablement une double transformation. Dans le mouvement syndical, une vision critique de l’idéologie productiviste, de la croyance selon laquelle la croissance, mesurée par les indicateurs traditionnels, est la condition du progrès social. Dans le mouvement écologique, l’abandon de conceptions naïves sur l’émergence possible d’un capitalisme vert sans devoir bouleverser les rapports de domination. Il suffit de voir à quel point les conditions de travail sont nocives dans la plupart des entreprises de récupération de déchets pour comprendre les limites de stratégies de développement qui font l’impasse sur les rapports de production.

3. Si les acteurs de la santé sont rarement au rendez-vous de la prévention collective, les militants syndicaux, eux, peuvent jouer un rôle irremplaçable. C’est ici que l’action immédiate, quotidienne et locale de milliers de militants porte sur un enjeu majeur de société. A travers cette action, le syndicat peut donner corps à une mobilisation collective des travailleurs pour défendre la santé au travail. Contrairement à un préjugé bien ancré, l’action pour la santé au travail n’est pas d’un caractère principalement technique. Elle permet aux travailleurs de poser des problèmes de fond. Elle correspond à une des attentes principales des travailleurs à l’égard des organisations syndicales. Une organisation qui n’est pas capable d’agir sur le terrain de la santé au travail n’a pas de crédibilité lorsqu’elle se propose de défendre les autres intérêts des travailleurs. La lutte pour la santé est inséparable d’une action et d’une organisation collectives destinées à transformer les conditions de travail. Sans une telle action collective menée par les travailleurs eux-mêmes, ni la progression des connaissances médicales, ni l’évolution technique n’assurent spontanément des améliorations durables. C’est ce que montre toute l’histoire de la santé au travail de l’amiante au chlorure de vinyle monomère, du phosphore dans les allumettes au plomb dans la peinture. Le fossé entre la prévention possible sur la base des connaissances scientifiques et la prévention réelle reste énorme. Seule l’action syndicale permet de débloquer la situation.

4. Les questions de santé au travail posent avec force la question de la démocratie au travail. « Ne pas perdre sa vie en la gagnant » suppose que l’on puisse exercer un contrôle sur les conditions de travail. L’expérience montre à quel point l’activité autonome des travailleurs et de leurs organisations syndicales est souvent le facteur décisif d’une amélioration de la santé au travail. Aujourd’hui, une majorité de travailleurs européens sont dépourvus de toute forme de représentation sur les lieux de travail. Le développement du travail précaire, l’émiettement d’activités productives à travers des réseaux de sous-traitance sont autant de facteurs qui contribuent à cette situation. Poser la question de la démocratie au travail permet de lier des exigences immédiates pour la défense de la santé avec ce qui est vraisemblablement la pré-condition de tout changement stratégique radical [10].

* Laurent Vogel Directeur du département Santé et sécurité de l’Institut Syndical Européen (ETUI). Exposé fait pour des membres de la CGIL en Italie.

1 Je recommande la lecture du livre de Richard Sennett, L’uomo flessibile. Le conseguenze del nuovo capitalismo sulla vita personale, Feltrinelli, 2001.

En français: Le travail sans qualité. Les conséquences humainede la flexibilité, 2003, 10/128 (collections Fait et cause)

2 P. Boyle et B. Levin (ed.), World cancer report, Genève: International Agency for Research on Cancer, 2008.

3 Pour une vue d’ensemble, voir M. Mengeot, Les cancers professionnels. Une plaie sociale trop souvent ignorée, Bruxelles: ETUI-REHS, 2007 ( http://hesa.etui-rehs.org/fr/publications/pub40.htm.

4 Artazcoz, L et alii (2001), Gender inequalities in health among workers : the relation with family demands, Journal of Epidemiology and Community Health, 2001, vol. 55, n°9 , 639-647

5 E. Cambois, C. Laborde, J.-M. Robine, La double peine des ouvriers. Plus d’années d’incapacité au sein d’une vie plus courte, Population et sociétés, N°441, Janvier 2008.

6 P. Boisard et al., Temps de travail: l’intensité du travail, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, Dublin, 2002.

7 C Mardon et S. Volkoff, Les salariés âgés face au travail « sous pression, Quatre pages CEE, n° 52, mars 2008.

8 B. Appay et A. Thebaud-Mony (dir.), Précarisation sociale, travail et santé. Iresco-CNRS, Paris,1997.

9 V. Daubas-Letourneux et A. Thébaud-Mony, Organisation du travail et santé dans l’Union Européenne, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, Luxembourg, 2002.

10 T. Coutrot, Démocratie contre capitalisme, La Dispute, Paris, 2005.

(16 septembre 2010)

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