Chroniques chinoises du mécontentement ordinaire

Par Mis en ligne le 07 juillet 2010

Par quel moyen ins­ti­tu­tion­na­lisé les Chinois peuvent-ils expri­mer leur mécon­ten­te­ment ? Le livre d’Isabelle Thireau et Hua Linshan est la pre­mière étude occi­den­tale de fond consa­crée au xin­fang, l’administration des Lettres et visites, qui reçoit actuel­le­ment plus de 13 mil­lions de plaintes par an.

Recensé : Isabelle Thireau, Hua Linshan, Les ruses de la démo­cra­tie. Protester en Chine, Paris, Le Seuil, 2010. 450 p., 22 €.

Ce livre lève le voile sur une admi­nis­tra­tion qui a sus­cité un large inté­rêt depuis quelques années mais qui n’a sus­cité, en langue occi­den­tale, aucune étude de fond. Créée en 1951 mais véri­ta­ble­ment « nor­ma­li­sée » par des textes de 1995 puis 2005, « l’administration des Lettres et visites » (xin­fang en abrégé) est « char­gée de rece­voir, clas­ser et d’acheminer vers qui de droit [des] témoi­gnages et [des] requêtes » pro­ve­nant de la popu­la­tion. Unique canal d’expression du mécon­ten­te­ment de la popu­la­tion jusqu’aux années 1980, elle reste encore aujourd’hui un moyen essen­tiel pour beau­coup d’individus et de groupes de révé­ler une injus­tice, une mal­ver­sa­tion ou l’application incom­plète d’une pro­cé­dure.

Le livre s’attache à l’ensemble de la période 1949-2007 en don­nant à chaque « époque » une égale impor­tance (200 pages pour 1949-1982 et 200 pages pour 1983-2007). Ce souci mérite d’être sou­li­gné. D’aucuns, ceux pour qui la Chine n’existe qu’au pré­sent, pour­ront s’étonner que l’on donne tant de place au passé, mais cet équi­libre permet de mesu­rer d’une part l’importance du dis­po­si­tif pen­dant la période dite socia­liste et d’autre part de mettre en exergue son his­to­ri­cité. L’intention de l’ouvrage est de mon­trer qu’à tra­vers l’histoire plutôt mou­ve­men­tée de la Chine nou­velle, ce « lieu de parole » « n’a jamais sim­ple­ment répondu aux injonc­tions du pou­voir ». Il s’agit de consi­dé­rer cette admi­nis­tra­tion comme un champ de « d’interlocution » et donc de se deman­der : « com­ment les auteurs de témoi­gnages pro­cèdent-ils pour rap­pro­cher les situa­tions vécues des règles fai­sant auto­rité ? »

Assurer le pouvoir, connaître la situation

De 1949 au début des années 1980, l’administration des lettres et visites s’inscrit généa­lo­gi­que­ment dans les cam­pagnes de dénon­cia­tion des injus­tices lan­cées par les nou­velles auto­ri­tés. La parole du peuple est alors placée « au cœur du projet révo­lu­tion­naire chi­nois ». Par la mise au point de « récits d’amertume » dans les­quels les pay­sans pauvres et exploi­tés sont censés rendre compte de leurs mal­heurs, on crée des sté­réo­types de mau­vaises actions. La figure de la vic­time devient la « pièce cen­trale du pro­ces­sus de loca­li­sa­tion des maux sociaux et de légi­ti­ma­tion de prin­cipes moraux » qui doit sus­ci­ter l’indignation morale au delà du cercle des gens concer­nés. La parole devient le mono­pole d’une cer­taine classe. Les accu­sés ne peuvent pas se défendre et les membres des mau­vaises classes ne peuvent même pas assis­ter aux céré­mo­nies de dénon­cia­tion. Quant aux accu­sa­teurs, com­plè­te­ment mouillés dans les cam­pagnes poli­tiques où se mul­ti­plient mau­vais trai­te­ments, exé­cu­tions, enfer­me­ment, ostra­cisme, etc. ils n’ont d’autre choix que de sou­te­nir coûte que coûte le régime.

Contemporaine à sa créa­tion de cette prise de pou­voir sur la société, l’administration des Lettres et visites veut sus­ci­ter l’adhésion des masses. Elle devien­dra aussi le seul canal d’information pour les auto­ri­tés cen­trales de la situa­tion réelle du pays et une sou­pape d’expression de la souf­france sociale. La parole du peuple est dan­ge­reuse mais indis­pen­sable.

Les prin­cipes géné­raux de fonc­tion­ne­ment qui pré­sident à sa créa­tion vont lar­ge­ment per­du­rer jusqu’aujourd’hui. Seules les dénon­cia­tions du « peuple » sont accep­tables, les réac­tion­naires et contre-révo­lu­tion­naires n’ont pas voix au cha­pitre. La ques­tion cru­ciale deve­nant celle des cri­tères tou­jours chan­geants de défi­ni­tion du peuple en regard des luttes poli­tiques du moment. Les « enne­mis du peuple » de la fin des années 1950 pour­ront crier à l’injustice au début des années 1960 et ceux de la révo­lu­tion cultu­relle deman­der répa­ra­tion à la fin des années 1970. Quant aux plaintes d’aujourd’hui, les auto­ri­tés ont bien du mal à dis­tin­guer celles qui sont « anor­males » (bu zheng­chang) des autres. Comment dis­tin­guer le vrai du faux, le légi­time de l’illégitime ? Autre prin­cipe géné­ral : si les indi­vi­dus peuvent saisir l’administration à tous les niveaux, l’action éven­tuelle de cor­rec­tion est du res­sort des auto­ri­tés où s’est déroulé l’incident ou le phé­no­mène ⎯ on ima­gine d’emblée les dif­fi­cul­tés. Il faut enfin noter le manque de nor­ma­li­sa­tion des pro­cé­dures. À côté des bureaux « géné­ra­listes » qui consti­tuent une admi­nis­tra­tion indé­pen­dante, toutes les admi­nis­tra­tions peuvent créer leur propre bureau des plaintes à chacun des niveaux juri­dic­tion­nels, cha­cune s’essayant à trou­ver des cri­tères de clas­si­fi­ca­tion.

Exploiter le contexte, obtenir réparation

À chaque fois que le pou­voir se relâche, on assiste à un pic de mobi­li­sa­tion : 1956-1957, 1962-1963 et à partir de 1973. À chaque fois, on assiste à une aug­men­ta­tion dras­tique des pro­tes­ta­tions de la part des vic­times de mou­ve­ment poli­tique. L’administration n’est plus alors un ins­tru­ment pri­vi­lé­gié de la lutte des classes, elle est saisie des ques­tions que les supé­rieurs ne peuvent résoudre, des dénon­cia­tions de la mau­vaise conduite des cadres. Elle est consi­dé­rée « par la popu­la­tion comme un espace légi­time pour essayer de se pro­té­ger du pou­voir arbi­traire des repré­sen­tants de base du Parti et de l’État ». La parole accu­sa­trice que le Parti vou­lait ins­tru­men­ta­li­ser est redi­ri­gée vers les éche­lons infé­rieurs qui sont ceux qui sont le plus sou­vent et de plus en plus sou­vent accu­sés.

On assiste alors dans la popu­la­tion à tout un tra­vail de ren­for­ce­ment de la « capa­cité d’un indi­vidu à recon­naître que sa situa­tion tombe sous le coup d’une règle donnée » d’affirmation de « la légi­ti­mité des règles et prin­cipes éta­blis par les auto­ri­tés supé­rieures » afin de récla­mer « que ceux-ci soient appli­qués de façon juste ».

« Une parole qui se déploie »

Dès les années 1980, la xin­fang com­mence à être débor­dée par la parole popu­laire. Le nombre de plaintes est en aug­men­ta­tion constante pour atteindre envi­ron 13 mil­lions dans les années 2004-2006 pour les seuls bureaux « spé­cia­li­sés ». « Les visites conti­nuent à aug­men­ter plus vite que les lettres, les visites col­lec­tives plus vite que les visites indi­vi­duelles, et le nombre des per­sonnes par­ti­ci­pant à une visite col­lec­tive ne cesse de croître ». Les gens s’impatientent : on ne se contente pas d’une seule visite mais on les mul­ti­plie, sans hési­ter dans le même temps à porter plainte ou à enga­ger une action col­lec­tive de plus grande ampleur. Tous les milieux sociaux sont concer­nés et les plai­gnants sont « affec­tés par des évé­ne­ments bien plus diver­si­fiés que par le passé, signa­lant dans le même temps un élar­gis­se­ment des attentes jugées légi­times » : expro­pria­tions de terres agri­coles, démo­li­tions urbaines, expro­pria­tions, dépla­ce­ments, fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions judi­ciaires, restruc­tu­ra­tion des entre­prises et droit du tra­vail, pro­blèmes d’environnement. Toutes les plaintes « mettent en cause les auto­ri­tés locales, les gou­ver­ne­ments ter­ri­to­riaux et le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions ». Comme le note la xin­fang elle-même, « les dif­fi­cul­tés actuelles pro­viennent du fait que lettres et visites recouvrent aujourd’hui des situa­tions très dif­fé­rentes, sont liées à de nou­velles régle­men­ta­tions dont le peuple réclame une appli­ca­tion immé­diate ou cor­recte, et revêtent une dimen­sion poli­tique ».

Cet élar­gis­se­ment de la parole se conjugue à un effort des plai­gnants pour défi­nir des « prin­cipes valides » de jus­tice pour tous, des « réfé­rences com­munes », « invo­quer des cas exem­plaires ». On recherche l’adhésion des lec­teurs en repre­nant la rhé­to­rique du pou­voir : voca­bu­laire mar­xiste mais aussi réfé­rences au droit, aux nou­velles légis­la­tions par exemple la loi sur le tra­vail. Dans ce domaine, on fait feu de tout bois : carac­tère illé­gi­time du recours à la vio­lence, cri­tique de la pri­va­tion de moyens d’existence, carac­tère sacré de la vie, réfé­rence aux « sen­ti­ments humains », res­pect de la per­sonne humaine.

On note aussi un intense effort pour défi­nir le « je », le « vous » (les « bonnes » auto­ri­tés) et le « eux » (les « mau­vaises » auto­ri­tés), ce qui n’est pas simple dans une société où les iden­ti­tés sociales, les pou­voirs et les normes sont en redé­fi­ni­tion constante.

Face à ce foi­son­ne­ment, on assiste à un effort d’institutionnalisation qui s’exprime notam­ment dans les régle­men­ta­tions de 1995 et 2005. Les fonc­tion­naires sont recru­tés à bac+3, on for­ma­lise les pro­cé­dures internes, on note doré­na­vant les auto­ri­tés locales sur leurs capa­ci­tés à éviter les plaintes et à résoudre les pro­blèmes qu’elles sou­lèvent, on doit effec­tuer un meilleur tra­vail de fil­trage, et on doit répondre plus rapi­de­ment aux demandes.

Politique, démocratisation, protestation

Ce livre est une excel­lente contri­bu­tion à l’analyse de la pro­tes­ta­tion sociale. À côté des évé­ne­ments spec­ta­cu­laires (sui­cides ou mou­ve­ments sociaux) qui scandent l’actualité sociale, il four­nit une sorte de chro­nique du mécon­ten­te­ment ordi­naire, d’anthropologie de la contes­ta­tion quo­ti­dienne qui révèle avec clarté les enjeux poli­tiques actuels. Certes, on semble en rester aux dilemmes de départ. Les auto­ri­tés s’inquiètent « que cet espace d’adresse, censé mettre en rela­tion des indi­vi­dus isolés et des repré­sen­tants de l’État, non seule­ment soit aujourd’hui le lieu d’une mise à l’épreuve directe de l’action publique mais contri­bue à la for­ma­tion d’un espace public local ». « L’État craint aussi d’affaiblir les gou­ver­ne­ments locaux en cri­ti­quant leurs actions et déci­sions ». Autrement dit, la ques­tion de la légi­ti­mité de la repré­sen­ta­tion popu­laire reste entière. Néanmoins, on voit bien com­ment le poli­tique est affecté. L’auteure elle-même note en conclu­sion que les plaintes sont tri­ple­ment poli­tiques, par­ti­ci­pant à la for­ma­tion de l’État, influen­çant l’action publique et met­tant en rela­tion gou­ver­nants et gou­ver­nés. L’exemple donné dans le cha­pitre XI et concer­nant l’extension de l’aéroport de Pékin montre bien le der­nier phé­no­mène et les limites de plus en plus nettes de l’opposition fron­tale pou­voir / société . On voit de plus en plus sou­vent des alliances entre cer­tains gou­ver­nés et gou­ver­nants contre d’autres.

Il faut aussi donner toute sa valeur à la que­relle des experts autour du main­tien ou non de la xin­fang. Ceux qui s’opposent à sa dis­pa­ri­tion ne sont pas d’affreux tota­li­taires mais au contraire des gens sou­cieux de pré­ser­ver la ten­sion qui existe entre expres­sion démo­cra­tique et sta­bi­lité sociale. Ne peut-on pas consi­dé­rer à l’inverse que les tenants d’une pure judi­cia­ri­sa­tion de la société oublient que tout le monde, y com­pris dans les socié­tés démo­cra­tiques, ne peut avoir recours au droit ? Les que­relles fran­çaises actuelles autour de la média­tion et du défen­seur des enfants montrent bien que l’État de droit et la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ne sont pas l’alpha et l’oméga de la par­ti­ci­pa­tion et de la pro­tes­ta­tion poli­tique.

Ce que l’on pourra sans doute repro­cher à ce tra­vail, c’est pré­ci­sé­ment de ne pas avoir été assez loin dans cette pro­blé­ma­ti­sa­tion poli­tique de la ques­tion de l’administration des Lettres et visites. Mais l’auteure a fait des choix tout à fait légi­times et qu’elle assume jusqu’au bout. Choix de pri­vi­lé­gier l’histoire, d’une anthro­po­lo­gie de la montée en géné­ra­lité (Boltanski, Luc et Thévenot, Laurent, De la jus­ti­fi­ca­tion, Paris, Métailié, 1990), du tra­vail de légi­ti­ma­tion morale, d’être au plus près des témoi­gnages pour en faire une ana­lyse détaillée. Ce tra­vail sera en tout cas un outil majeur pour qui voudra pour­suivre la réflexion sur la situa­tion poli­tique actuelle.

Un autre type de pro­blé­ma­ti­sa­tion aurait mérité aussi plus de place, c’est celle de la sub­jec­ti­va­tion. L’auteure cite la notion tout en évi­tant de l’utiliser en raison du « carac­tère incer­tain, et par­fois contra­dic­toire, des thèses qui se cachent der­rière l’usage de ces termes et l’embarras d’autant plus grand dans lequel on se trouve pour les tra­duire dans les caté­go­ries chi­noises ». Il faut dire que le sol est ici aussi très mou­vant. La notion de sujet est-elle, comme on le dit sou­vent, une inven­tion occi­den­tale, les Chinois ayant encore beau­coup de dif­fi­cul­tés à être des indi­vi­dus auto­nomes, capables de déci­der en leur for inté­rieur, éman­ci­pés des forces poli­tiques ? Est-elle au contraire une notion uni­ver­selle qui prend des formes dif­fé­rentes à tra­vers les lieux et les temps ? Après tout, les Chinois reven­diquent la sub­jec­ti­vité comme exi­gence de moder­nité, au nom de quoi leur refu­ser ce désir ? Dit autre­ment, doit-on ana­ly­ser la pro­tes­ta­tion sociale à l’aune d’une pensée chi­noise spé­ci­fique d’où la notion de sujet serait absente ou doit-on assu­mer l’aspect contra­dic­toire et incer­tain de la notion de sub­jec­ti­va­tion pour en faire un simple outil de com­pré­hen­sion de la société d’aujourd’hui ? C’est en tout cas un débat qui méri­te­rait d’être sérieu­se­ment posé.

Aller plus loin :

  1. Kevin O’Brien, ed., Popular Protest in China, Cambridge, Harvard University Press, 2008
  2. « À la recherche de la contes­ta­tion poli­tique dans la Chine urbaine », Dossier Kiosque du CERI sous la direc­tion de Jean-Louis Rocca, avril 2010.
  3. Jean-Louis Rocca, Une socio­lo­gie de la Chine, Paris, La Découverte, Coll. Repères, 2010

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par Jean-Louis Rocca
6 juin 2010
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