Les autres socialismes réels

Par Mis en ligne le 02 juillet 2010

En 1989, le mur de Berlin tombe sans que per­sonne ne le ren­verse ou, du moins, sans que per­sonne ne le sou­tienne. Cet évé­ne­ment marque-t-il la fin du mar­xisme ? Ce texte passe en revue les autres socia­lismes réels, après que le mar­xisme ait migré au tiers-monde dans les années 1980, bien avant l’effondrement de cette coquille vide. La montée en puis­sance de nou­velles gauches latino-amé­ri­caines au cours de la der­nière décen­nie marque-t-elle le dépas­se­ment des contra­dic­tions ayant conduit à l’effondrement du mur ou alors n’est-elle que le retour à une logique des « blocs » ?

Chute du mur de Berlin. Pas ren­ver­se­ment. Il est tombé de lui-même. Que s’est-il passé ? Le mur était-il ver­moulu ? En 1989, il y avait long­temps que, vu de l’Ouest, on avait oublié ce mur comme prin­cipe de dif­fé­rence avec un meilleur sys­tème social. Aujourd’hui, plu­sieurs citoyens de l’Est se demandent néan­moins si on n’y était fina­le­ment pas mieux – police secrète excep­tée – que dans le capi­ta­lisme actuel­le­ment ins­tallé dans leur pays.

De l’autre côté du mur, la révo­lu­tion ?

En 1989, cela fai­sait 20 ans qu’on ne consi­dé­rait plus les régimes de l’Est comme socia­listes. Le mur ne se jus­ti­fiait plus : il n’y avait plus là de révo­lu­tion à défendre. Au mieux on par­lait de socia­lisme réel. Jusqu’en 1976, on a regardé du côté de la Chine. La « Grande révo­lu­tion cultu­relle » parais­sait être le pro­ces­sus d’une révo­lu­tion per­ma­nente qui allait s’attaquer jusqu’à la bureau­cra­tie du parti. Quel que soit le juge­ment qu’on peut porter sur cette période, il est pro­bable que le retour de Deng Xiaoping marque un revi­re­ment plus déci­sif encore que celui de la chute du mur de Berlin en 1989.

Le groupe « Socialisme et Barbarie » (1948-1967), avec Castoriadis et Lefort, a mené durant long­temps la cri­tique du capi­ta­lisme d’État régnant en Union sovié­tique. Selon ce groupe, le capi­ta­lisme d’État était répandu dans tous les pays socia­listes. Mais à partir de 1965, avec Louis Althusser et , surgit une nou­velle lec­ture de Marx et des régimes qui s’en reven­diquent. Celle-ci amène Bettelheim [1] à entre­prendre une ana­lyse se vou­lant stric­te­ment mar­xiste de la lutte de classes en Union sovié­tique. Les Éditions du Seuil la publie­ront de 1974 à 1982 en quatre volumes.

Les autres mar­xismes réels [2]

Dans les années 1980, les théo­ries de Charles Bettelheim tombent dans l’oubli avec la crise du mar­xisme. Pourtant le mar­xisme réel se porte très bien. Pas tant dans les pays de l’Est, notam­ment en Pologne où le mou­ve­ment Solidarnosc, dirigé par Lech Walesa proche de l’Église catho­lique, conteste à partir de la base ouvrière le régime, mais dans les pays du tiers-monde où, malgré la dérive du régime de Pol Pot, on conti­nue à se récla­mer du sys­tème de parti unique. C’est le cas de l’Algérie, de l’Égypte, de la Libye, de la Syrie, de l’Irak, du Mozambique, de l’Angola, de la Guinée Bissau et de nom­breux autres pays d’Afrique et d’Asie, alliés par ailleurs de l’Union sovié­tique. C’est aussi la période de l’intervention en Afghanistan (1978-1989) où l’Union sovié­tique vole au secours de révo­lu­tion­naires ayant ren­versé la monar­chie. Avec l’action mili­taire – par Cuba inter­posé – en Angola et en Ethiopie, il s’agit là du der­nier acte de sou­tien à des « causes révo­lu­tion­naires ».

Dans plu­sieurs pays du tiers-monde, le socia­lisme est à l’ordre du jour. En Asie, le Vietnam est sortie vic­to­rieux en 1975 de l’intervention amé­ri­caine et, sans suivre les orien­ta­tions chi­noises, il ins­ti­tue en 1980 un État socia­liste dans lequel « la pro­priété du peuple entier et la pro­priété col­lec­tive consti­tuent le fon­de­ment du régime éco­no­mique tout en recon­nais­sant la pro­priété privée ». En Afrique, l’Algérie se pose en modèle d’un socia­lisme auto­cen­tré et se fait le porte-parole d’un nouvel ordre mon­dial. En Libye, le colo­nel Kadhafi défi­nit une théo­rie de la « troi­sième voie » consi­gnée dans son petit livre vert. La Tanzanie, sou­te­nue par les com­mu­nistes chi­nois, entre­prend un essai de déve­lop­pe­ment basé sur l’agriculture avec ses co-fra­ter­ni­tés de com­mu­nau­tés vil­la­geoises. Mais dans de nom­breux pays, le socia­lisme sert de paravent à l’enrichissement d’une nou­velle bour­geoi­sie. À des titres divers, Zambie, Ouganda, Zimbabwe, Bénin, Mozambique, Angola s’inscrivent dans une poli­tique éco­no­mique diri­giste au nom du socia­lisme.

Ainsi en 1989, alors que le mar­xisme – et sur­tout la relec­ture du mar­xisme – a perdu depuis une décen­nie de sa viva­cité et de son pou­voir de convic­tion, un « autre mar­xisme réel » domine dans le tiers-monde, en partie à tra­vers l’alliance éco­no­mique et mili­taire de plu­sieurs de ces pays avec l’Union sovié­tique.

Des pous­sées révo­lu­tion­naires rat­tra­pées par les feux fol­lets de la Guerre froide

La Guerre froide qui est à un tour­nant stra­té­gique en 1980 avec la menace de pré­pa­ra­tion par Reagan d’un plan de « Guerre des Étoiles », s’articule en Amérique latine avec de véri­tables pous­sées révo­lu­tion­naires. À partir de 1979, l’Amérique cen­trale connaît un virage. Au Nicaragua, c’est le ren­ver­se­ment de Somoza par les forces san­di­nistes (FSLN), au Salvador crai­gnant une conta­gion san­di­niste le pou­voir mili­taire se radi­ca­lise tandis qu’après l’assassinat de Mgr Romero les groupes armés d’extrême gauche s’unissent sous le nom de Frente Farabundo Martí de Liberación Nacional (FMLN) – une guerre civile de 12 ans vient de s’ouvrir –, enfin au Guatemala à partir de 1981, les assauts de l’armée sur les vil­lages soup­çon­nés de sou­te­nir la gué­rilla se géné­ra­lisent et débouchent sur le coup d’État ins­tal­lant au pou­voir Rios Montt (1982) et au déclen­che­ment de mas­sacres de masse.

Au Brésil, le retour à un régime civil en 1985 ne peut pas être attri­bué uni­que­ment à une pous­sée popu­laire, mais les grèves de cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs en 1979-80 diri­gées par Lula sont déci­sives dans la créa­tion du Parti des tra­vailleurs en 1980 et sur l’orientation de la vie poli­tique bré­si­lienne. En décembre 1989, Lula, dans un immense enthou­siasme popu­laire, est sur le point (47 %) de gagner la pre­mière élec­tion pré­si­den­tielle après la dic­ta­ture. Il la gagnera en 2002.

Toute cette évo­lu­tion échappe en grande partie à une quel­conque influence sovié­tique – Cuba qui reste sous orbite sovié­tique conti­nue à four­nir des sou­tiens logis­tiques, mais n’exerce plus d’hégémonie sur ce qui appa­raît comme l’essor d’une nou­velle gauche. De façon sous-jacente, un cou­rant de gauche s’est affirmé durant les années 1970, c’est celui de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion. Depuis Medellin (1968), ce cou­rant qui s’est imposé au sein de l’Église latino-amé­ri­caine perd de son poids dans la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle de l’Église, mais en gagne à la base, à tra­vers les Communautés ecclé­siales locales. Au Brésil en par­ti­cu­lier, le cou­rant de la théo­lo­gie est une des com­po­santes du Parti des tra­vailleurs. Il l’est aussi au Nicaragua où trois prêtres pro­gres­sistes font partie du gou­ver­ne­ment san­di­niste (1979-85) : les frères Fernando et Ernesto Cardenal, ainsi que Miguel d’Escoto. Au Salvador, le cou­rant de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion est fort tant dans les milieux popu­laires que dans les milieux intel­lec­tuels. En 1989, cinq jésuites de l’Université cen­troa­mé­ri­caine (UCA) sont assas­si­nés en raison de leurs ana­lyses sur le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. Quant à Jon Sobrino, un des plus grands théo­ri­ciens de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, il en réchappe, mais est fina­le­ment sanc­tionné en 2006 par Rome comme l’avait été le Brésilien Leonardo Boff en 1985.

Alors que l’influence tant idéo­lo­gique que mili­taire sovié­tique est en recul en Amérique latine, Ronald Reagan croit voir dans toutes ces pous­sées révo­lu­tion­naires « la main de Moscou » comme il voyait dans la théo­lo­gie de la libé­ra­tion (Document de Santa Fe de 1980) l’action des com­mu­nistes. Pourtant, ce cou­rant reli­gieux était au contraire sou­tenu par les grands orga­nismes d’aide euro­péen comme un rem­part face au com­mu­nisme. Reagan se lance dans une guerre de basse inten­sité en finan­çant les « Contra » – les contre-révo­lu­tion­naires au régime san­di­niste –, et cela, au moyen d’un finan­ce­ment occulte. Celui-ci est dévoilé en 1986 dans le fameux scan­dale de l’Irangate. Le Congrès amé­ri­cain est si peu convaincu de l’opportunité de cette guerre qu’il faut à Reagan trou­ver ce sub­ter­fuge de finan­ce­ment qui risque de l’entraîner dans un nou­veau Watergate.

Le socia­lisme du XXIe siècle

Avec la chute du mur de Berlin, la théo­lo­gie de la libé­ra­tion est en perte de vitesse. Après une décen­nie de marasme lié à une fausse tran­si­tion à la démo­cra­tie et en réponse aux contra­dic­tions de celle-ci se des­sine par contre un nou­veau fer de lance poli­tique. Profitant du fait que les États-Unis s’enferrent en 2001 dans la « lutte contre le ter­ro­risme », l’Amérique latine découvre un espace pour une réorien­ta­tion stra­té­gique redon­nant par ailleurs pro­gres­si­ve­ment une place idéo­lo­gique à Cuba. Dans la révo­lu­tion boli­va­rienne, on parle de socia­lisme du XXIe siècle. De nou­velles alliances se forment et se maté­ria­lisent notam­ment dans l’ALBA (Alliance boli­va­rienne pour les Amériques, lancée en 2005). Des liens tac­tiques se tissent avec la Russie et l’Iran. Un bloc anti-amé­ri­cain se forme, cimenté par un nou­veau dis­cours. Relève-t-il le défi de la chute du mur de Berlin ou réini­tie-t-il une concep­tion de bloc ins­ti­tuant un nou­veau mar­xisme réel ?

André Corten
Groupe de recherche sur les ima­gi­naires poli­tiques en Amérique latine

Notes

[1] Charles Bettelheim, en tant que spé­cia­liste de la pla­ni­fi­ca­tion socia­liste, avait été consulté par Nasser, Nehru, Ben Bella et avait été invité à Cuba par Che Guevara en 1963 à par­ti­ci­per au « grand débat » sur l’économie socia­liste. [2] Voir Corten, André, Tahon, Marie-Blanche et Modj-Taba Sadria (dir.), Les autres mar­xismes réels, Paris, Christian Bourgeois Éditeur, 1985.

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