Sociologies et religion, approches insolites

Par , Mis en ligne le 09 juillet 2010

SOCIOLOGIES ET RELIGION APPROCHES INSOLITES
Presses uni­ver­si­taires de France, 2009

Ce livre est le troi­sième d’une série inau­gu­rée par nos col­lègues Danièle Hervieu-Léger et Jean-Paul Willaime, avec l’ouvrage inti­tulé Sociologies et reli­gion. Approches clas­siques, et pour­sui­vie par notre livre Sociologies et reli­gion II. Approches dis­si­dentes, tous parus dans cette même col­lec­tion aux Presses Universitaires de France, col­lec­tion « Sociologie d’aujourd’hui », diri­gée par Georges Balandier.

Comme pour notre livre pré­cé­dent, celui-ci est com­posé d’essais cri­tiques sur des auteurs très divers, par leur méthode, leur dis­ci­pline prin­ci­pale, leur langue, leur centre d’interêt : Walter Benjamin, Erich Fromm, EP Thompson, Eric Hobsbawm, WEB DuBois, De Martino, Roger Caillois, Lydia Cabrera, Michel Leiris. Michael Löwy s’est occupé des quatre pré­miers, Erwan Dianteill des quatre sui­vants, et le der­nier a été rédigé à quatre mains ; mais nous avons tra­vaillé ensemble sur tous les neuf auteurs, en cor­ri­geant les copies les uns des autres.

Tous sont déjà décé­dés, à l’exception d’Eric Hobsbawm, auquel nous sou­hai­tons longue vie et une riche mois­son de nou­veaux livres. Plusieurs sont juifs de culture alle­mande, deux sont anglais, deux (seule­ment) fran­çais, un ita­lien, un noir amé­ri­cain et une cubaine ; ils couvrent une période qui va de la fin du 19e siècle (DuBois) au début du 21e (Hobsbawm) : ce n’est pas un échan­tillon répré­sen­ta­tif des sciences sociales au siècle passé, mais une brillante col­lec­tion d’individualités sui-generis.

La liste est, inévi­ta­ble­ment, arbi­traire, et cor­res­pond à nos goûts, nos inter­êts et nos connais­sances ; ce qui n’empêche pas que l’ensemble soit cohé­rent et porté par une pers­pec­tive com­mune. Mais on pour­rait faci­le­ment enle­ver ou ajou­ter des noms – nous en avons fait l’expérience au cours de la pré­pa­ra­tion du volume. Nous les avons choi­sis en fonc­tion de l’interêt de leur œuvre et de son contenu…insolite, c’est-à-dire, selon le Petit Robert, « ce qui étonne, sur­prend par son carac­tère inac­cou­tumé, contraire à l’usage, aux habitudes ».

Ce n’est pas un concept scien­ti­fique, ni rigou­reux, ni épis­té­mo­lo­gi­que­ment fondé, mais il défi­nit bien l’état d’esprit avec lequel nous avons séléc­tionné nos auteurs…Comme avec le volume anté­rieur, celui-ci vise à élar­gir le « canon » de la socio­lo­gie des reli­gions au-délà des clas­siques, en fai­sant décou­vrir des auteurs nou­veaux – cer­tains assez connus, mais pas dans notre dis­ci­pline – des pers­pec­tives nou­velles, des pro­blé­ma­tiques inédites. Ce que nous pro­po­sons, c’est un cer­tain régard qui permet de detec­ter l’apport, volon­taire ou invo­lon­taire, de ces auteurs à la com­pre­hén­sion sociale des faits reli­gieux, en essayant de faire dia­lo­guer dif­fé­rentes matrices épistémologiques,

Pourquoi « inso­lites » ? Pour dif­fe­rentes rai­sons. Tout d’abord, plu­sieurs de nos auteurs ne sont pas habi­tuel­le­ment consi­dé­rés comme socio­logues des reli­gions, mais plutôt comme his­to­riens, phi­lo­sophes, anthro­po­logues, eth­no­graphes ; cer­tains, en fait, n’appartiennent à aucune dis­ci­pline, et sont stric­te­ment « inclas­sables » (Walter Benjamin !) . En trans­gressent allè­gre­ment les bar­rières dis­ci­pli­naires nous avons pu décou­vrir com­ment des thèmes, des approches, des ana­lyses qui relèvent de la socio­lo­gie des reli­gions peuvent se trou­ver dans d’autres ter­rains, là où on ne les attend pas.

Au délà de l’interdisciplinarité – par exemple, la socio­lo­gie his­to­rique – l’enjeu, en ras­sem­blant ces auteurs si dis­sem­blables, c’est de brouiller un peu les cartes, ren­ver­ser les cloi­sons trop étanches, et ouvrir des fenêtres trop long­temps fer­mées. Ils sont inso­lites aussi par leur per­son­na­lité, leur sub­jec­ti­vité – poli­tique, lit­té­raire ou cultu­relle – qui s’investit dans leurs tra­vaux et apporte beau­coup à leur richesse et leur interêt. Ce n’est pas un hasard si plu­sieurs d’entre eux sont passés par le sur­réa­lisme ou s’y sont inter­es­sés de très près : cette dimen­sion, poé­tique et poli­tique à la fois, est une des com­po­santes de leur approche, sou­vent sur­pren­nante, des phé­no­mènes réligieux.

Les options poli­tiques – anti­co­lo­nia­listes, anti­ra­cistes ou anti­ca­pi­ta­listes – sont aussi très pré­sentes, et contri­buent très lar­ge­ment à l’originalité et le dyna­misme de leurs ana­lyses. Il existe donc, dans leurs tra­vaux, une sorte de dia­lec­tique entre le tra­vail d’objectivation « scien­ti­fique » et l’engagement per­son­nel, qui ne sont pas, contrai­re­ment à ce que l’on pré­tend sou­vent, incom­pa­tibles et contra­dic­toires. Dans cer­tains cas, comme Lydia Cabrera, c’est leur mar­gi­na­lité par rap­port aux règles et méthodes des sciences sociales qui rendent leur tra­vaux si intéréssants…

Enfin, il nous semblent inso­lites tantôt par l’objet même de leur interêt – p.ex. le capi­ta­lisme comme reli­gion – qui ne « cadre » pas avec la liste « cano­nique » des objets des sciences sociales des reli­gion, et tantôt par leur façon inat­ten­due, inha­bi­tuelle, non-conforme, d’examiner des ques­tions « clas­siques » de nos dis­ci­plines : le sacré, le mil­lé­na­risme, le chris­tia­nisme pri­mi­tif, la sor­cel­le­rie. Si dans notre ouvrage anté­rieur nous avons voulu pré­sen­ter quelques « dis­si­dents » des grands cou­rants de la socio­lo­gie des reli­gions, cette fois-ci, avec les « inso­lites », nous avons affaire à des auteurs qui ne se situent dans aucune école.

Certes, cer­tains se refèrent à Marx, Weber ou Durkheim, mais il serait dif­fi­cile de les défi­nir comme leurs dis­ciples, même « infi­dèles ». Ce sont des éléc­trons libres, qui refusent de gra­vi­ter sage­ment autour des noyaux des atomes. Notre objec­tif, avec ce volume, n’est pas de défendre une thèse, une méthode ou une concep­tion nou­velle de ce qu’est la socio­lo­gie des reli­gions. Nous vou­lons, plus modes­te­ment, intro­duire un peu de « jeu », dans tous les sens du mot, dans ce véné­rable champ dis­ci­pli­naire, en y jet­tant quelques graines d’insolite.

Michael Löwy et Erwan Dianteill
4 juillet 2010

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