Cette crise exprime les limites historiques du capitalisme

Mis en ligne le 30 octobre 2008

Les résul­tats du son­dage sont impor­tants. Au vu de ce qui s’est passé depuis dix jours, le pour­cen­tage de réponses tra­dui­sant une défiance envers le capi­ta­lisme ou la volonté d’en sortir, serait peut-être plus élevé encore. Il y entre sans doute plu­sieurs élé­ments : une grande indi­gna­tion quant à la faci­lité avec lequel les gou­ver­ne­ments trouvent des sommes immenses pour venir en aide aux banques, un grand souci pour les mois à venir au vu des licen­cie­ments qui se pour­suivent et le recom­men­ce­ment d’une réflexion sur la nature du capi­ta­lisme et la néces­sité de ne pas accep­ter que ce sys­tème soit « l’horizon indé­pas­sable de l’humanité ».

Par François CHENAIS

Comment y répondre ? Il faut com­men­cer par la der­nière dimen­sion. Toute très grande crise, et nous sommes entrés dans une crise de cet ordre, exprime « les limites his­to­riques du capi­ta­lisme ». C’est cela dont les sala­riés, dont la majo­rité n’ont pas lu Marx, prennent conscience. Les limites sont logées dans les rela­tions sociales de pro­duc­tion fon­dées sur la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et la valo­ri­sa­tion de l’argent-capital. Du fait de ces rela­tions, le mou­ve­ment de mise en valeur du capi­tal et sa repro­duc­tion sans fin, sont le moteur et la fina­lité de la pro­duc­tion. Dans le sys­tème capi­ta­liste, rap­pelle Marx, « la pro­duc­tion est une pro­duc­tion pour le capi­tal » et non pour la majo­rité de la société, car « la conser­va­tion et la mise en valeur de la valeur-capi­tal reposent sur l’expropriation et l’appauvrissement des pro­duc­teurs ». La sur­pro­duc­tion de mar­chan­dises, alors que des mil­lions de gens sont dans la pau­vreté ou le gène même dans les pays les plus riches, est conte­nue dans ce fait, qui s’est accen­tué encore dans le cadre de la libé­ra­li­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal mises en œuvre depuis qua­rante ans. La chute de l’investissement, ainsi que la baisse du taux, mais aussi de la masse des pro­fits en dépit de la sur­ex­ploi­ta­tion des sala­riés, vont de pair avec l’insuffisance de pou­voir d’achat popu­laire. C’est de là que sont venues les crises qui ont jalonné l’histoire du capi­ta­lisme. Celle qui a com­mencé en août 2007 et qui connaît depuis la mi-sep­tembre une phase d’aggravation aigüe, va être d’autant plus forte qu’elle éclate après que des capa­ci­tés de pro­duc­tion immenses, incon­si­dé­rés, ont été crées en Asie, (la Corée déjà ne peut plus faire fonc­tion­ner à taux plein les siennes) et après que les Etats-Unis ont recouru à la créa­tion, sur une échelle qui se prouve avoir été démen­tielle, de moyens de crédit pour étendre arti­fi­ciel­le­ment la demande, au moyen des cartes de crédit et de l’extension du crédit hypo­thé­caire que le capi­tal aurait voulu, comme les guerres de G.W. Bush, « sans limites ».

La prise de conscience de la gra­vité des ques­tions éco­lo­giques est aussi l’une des causes de ce renou­veau de la réflexion cri­tique sur la nature du capi­ta­lisme. Lancé dans un pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion sans fin, de pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, le capi­tal est dévo­reur de res­sources non ou très len­te­ment renou­ve­lables, des­truc­teur de l’environnement, et pris comme un tout, par­fai­te­ment inca­pable de mettre en œuvre les mesures néces­saires au ralen­tis­se­ment du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Les sala­riés et les jeunes sentent bien qu’ils vivent une crise sys­té­mique, dont la crise finan­cière est sim­ple­ment le pre­mier épi­sode et cer­tai­ne­ment pas l’aspect le plus impor­tant. Comment fau­drait-il y répondre ? En fai­sant en sorte, pour suivre Marx de nou­veau, que les moyens de pro­duc­tion deviennent « des moyens pour donner forme au pro­ces­sus de la vie au béné­fice de la société des pro­duc­teurs ». Cela sup­pose un chan­ge­ment dans la pro­priété des moyens de pro­duc­tion, mais sur­tout quelque de bien plus impor­tant, à savoir que les sala­riés deviennent de façon orga­ni­sée et en pleine conscience, des « pro­duc­teurs asso­ciés ». Ils le sont déjà en raison de la divi­sion du tra­vail entre indus­tries et au sein même de chaque site de pro­duc­tion, mais ils ne le sont pas pour eux-mêmes, ils le sont pour le capi­tal, qui prend sans cesse des déci­sions qui les affectent (voir les licen­cie­ments à Sandouville). En deve­nant des « pro­duc­teurs asso­ciés » au sens plein du terme, les tra­vailleurs dit Marx, pour­raient éta­blir « ration­nel­le­ment et contrô­ler leurs échanges de matière avec la nature » ; ils pour­raient orga­ni­ser l’économie et toute la vie sociale « dans les condi­tions les plus dignes et les plus conformes à la nature humaine ».

L’enjeu de la crise qui n’en est qu’à ses débuts, n’est autre que la maî­trise sur les moyens qui servent à pro­duire les richesses, donc sur les déci­sions por­tant sur quoi doit être pro­duit, pour qui et com­ment. Il existe des reven­di­ca­tions et des formes d’action sus­cep­tibles d’ouvrir la voie vers une issue sociale posi­tive. Les gou­ver­ne­ments viennent au secours des banques en met­tant à leur dis­po­si­tion des fonds gagés sur les impôts futurs. Dans un nombre crois­sant de cas, ils sont obli­gés de les reca­pi­ta­li­ser en acqué­rant une partie de leur capi­tal. Le terme « natio­na­li­sa­tion » a été employé. Il est tota­le­ment abusif. Les gou­ver­ne­ments se portent au secours du capi­tal finan­cier dans un jeu où la socia­li­sa­tion des pertes fait suite à une phase sans pré­cé­dent de pri­va­ti­sa­tion des pro­fits. La pre­mière reven­di­ca­tion immé­diate d’ensemble est celle de la natio­na­li­sa­tion inté­grale du sys­tème ban­caire. Le contrôle du finan­ce­ment de l’investissement per­met­trait aux sala­riés d’Europe de donner une réponse à la fois à l’emploi et aux besoins sociaux, par des pro­grammes paneu­ro­péens de déve­lop­pe­ment des ser­vices publics, des éner­gies renou­ve­lables, des nou­veaux maté­riaux de construc­tion. Les sala­riés peuvent se battre pour ces objec­tifs en France et encou­ra­ger ceux d’autres pays en Europe d’en faire de même.

Au-delà des dis­cours poli­tiques léni­fiants, tous les com­mis­saires euro­péens, tous les grands ban­quiers ont été par­fai­te­ment clairs. Il s’agit de per­mettre au sys­tème de conti­nuer tel qu’il est. Le noyau dur du néo­li­bé­ra­lisme (la libre cir­cu­la­tion des capi­taux, la mise en concur­rence géné­ra­li­sée des tra­vailleurs moyen­nant la délo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion et la sous-trai­tance, la pri­va­ti­sa­tion et la mar­chan­di­sa­tion des ser­vices col­lec­tifs) ne doit pas être entamé. C’est le sens du mes­sage du patron de Renault. Une autre reven­di­ca­tion d’ensemble est donc celle de l’interdiction des licen­cie­ments et de l’arrêt com­plet de toutes les mesures en cours, de déman­tè­le­ment de la santé, de des­truc­tion de la Poste menée jour après jour en deçà de la pri­va­ti­sa­tion pro­pre­ment dite, etc., etc. Ici les reven­di­ca­tions peuvent être appuyées par des actions d’autodéfense des sala­riés et des citoyens, sur les sites de tra­vail comme dans les loca­li­tés, sur les hôpi­taux, les trans­ports, les écoles et les col­lèges. Derrière les beaux dis­cours des res­pon­sables poli­tiques, l’objectif est de faire sup­por­ter le poids de la crise aux sala­riés, par le chô­mage comme par l’impôt. Il n’y a que la lutte des tra­vailleurs qui puisse y porter un coup d’arrêt et com­men­cer à concré­ti­ser l’idée que le « capi­ta­lisme n’a pas gagné », qu’il peut être com­battu comme tel.


Source : Europe soli­daire et sans fron­tières [aussi publié dans l’Humanité du 19 octobre 2008.]

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