Peut-on se passer de la Bourse ?

Mis en ligne le 27 octobre 2008

Interview réa­lisé par le quo­ti­dien fran­çais l’Humanité avec Michel Husson, éco­no­miste et membre du Conseil scien­ti­fique d’Attac.

Par Michel Husson

1. Selon les cours de la bourse, la valeur d’une entre­prise peut s’effondrer du jour au len­de­main. Est-il pos­sible de s’émanciper de la bourse ? Comment ?

Dans la logique d’une éco­no­mie capi­ta­liste régie par la loi de la valeur, le cours bour­sier reflète les anti­ci­pa­tions de profit : c’est une sorte de droit de tirage sur la plus-value à venir. Jusqu’au milieu des années 1990, les indices bour­siers sont bien cor­ré­lés avec des indi­ca­teurs de profit. Le lien est ensuite rompu, et les cours bour­siers se mettent à croître expo­nen­tiel­le­ment en décro­chant com­plè­te­ment de la ren­ta­bi­lité réelle. Cette « exu­bé­rance irra­tion­nelle », pour reprendre l’expression de Greenspan, repose sur un socle objec­tif, qui est le flux per­ma­nent de capi­taux « libres » à la recherche d’une hyper-ren­ta­bi­lité engen­dré par la crois­sance des pro­fits non inves­tis. La déré­gle­men­ta­tion permet à ces capi­taux de cir­cu­ler et de fondre, tels des oiseaux de proie, sur les seg­ments les plus ren­tables.

Ainsi naissent les bulles qui reposent sur une illu­sion fon­da­men­tale, celle que l’instrument qui leur permet de pré­tendre à une frac­tion de la plus-value est aussi un moyen de la pro­duire effec­ti­ve­ment. Ce n’est qu’en taris­sant la source qui appro­vi­sionne ces capi­taux que l’on peut ima­gi­ner un retour (impro­bable) à un fonc­tion­ne­ment normal des Bourses.

2. En par­ti­cu­lier, les entre­prises doivent-elles se sou­mettre aux normes comp­tables qui en dépendent ?

Les nou­velles normes comp­tables (IFRS – International Financial Reporting Standard) conduisent à rééva­luer tri­mes­triel­le­ment les actifs à leur valeur de marché, bap­ti­sée « juste valeur ». Tout le monde ou presque s’accorde aujourd’hui à dire qu’elles accroissent la vola­ti­lité des cours et sont pro­cy­cliques, notam­ment en raison de leur inter­ac­tion avec les règles pru­den­tielles (dites Bâle 2). On se demande bien com­ment cette mons­trueuse absur­dité a pu s’imposer à l’échelle euro­péenne.

3. Est-on obligé de passer par la bourse pour assu­rer le finan­ce­ment des entre­prises ?

Non, et d’ailleurs la Bourse n’assure que très par­tiel­le­ment le finan­ce­ment des entre­prises. Sa contri­bu­tion a même pu être néga­tive quand les entre­prises pra­ti­quaient à grande échelle le rachat de leurs propres actions. Jusqu’au début des années 1980, l’investissement était financé à 70-80 % par auto­fi­nan­ce­ment, le reste étant fourni par le crédit ; les mar­chés finan­ciers jouaient un rôle très mar­gi­nal. Revenir à cette confi­gu­ra­tion serait sou­hai­table, mais cela irait à l’encontre des inté­rêts des pos­sé­dants, qui repose sur une imbri­ca­tion très étroite de la finance et des entre­prises. En France, les socié­tés non finan­cières ont ainsi versé 196 mil­liards d’euros de divi­dendes en 2007, mais elles en ont reçu 148 mil­liards.

4. Des entre­prises (par exemple Clarins) annoncent qu’elles vont sortir de la bourse. Si ce mou­ve­ment se déve­lop­pait, quelles pour­raient en être les consé­quences ?

Clarins est sorti de Bourse grâce à une OPA sur ses propres actions, après que leur cours ait perdu 36 % en un an. C’est un moyen de sauver les meubles qui ne devrait tenter qu’un petit nombre d’entreprises parce qu’il est évi­dem­ment risqué. On ne peut donc attendre une sortie en masse mais on pour­rait en tirer argu­ment contre les pri­va­ti­sa­tions. En Allemagne, l’Etat vient de renon­cer à mettre sur le marché les 24,9 % qu’il détient dans le capi­tal deDeutsche Bahn – l’équivalent de la SNCF – « étant donné l’évolution actuelle des mar­chés bour­siers ». C’est un argu­ment sup­plé­men­taire contre « l’ouverture du capi­tal » de la poste.

5. Est-ce que cette crise, qui a entraîné des natio­na­li­sa­tions par­tielles de banques, ne plaide pas en faveur de la consti­tu­tion d’un pôle finan­cier public et de cri­tères de ges­tion des banques dis­tri­buant le crédit qui soient favo­rables à la créa­tion de richesses réelles et à l’emploi ?

Evidemment, parce qu’un pôle finan­cier public per­met­trait d’orienter le crédit en fonc­tion de prio­ri­tés défi­nies selon d’autres cri­tères que la ren­ta­bi­lité : ce qui est le plus ren­table n’est pas for­cé­ment le plus utile socia­le­ment. Puisque les gou­ver­ne­ments, même les plus libé­raux, sont contraints dans l’urgence de « natio­na­li­ser », il faut réha­bi­li­ter l’idée même de natio­na­li­sa­tion, en disant que le crédit et l’assurance devraient être des ser­vices publics gérés démo­cra­ti­que­ment. Et si l’on veut être cohé­rent, il fau­drait même avan­cer l’idée d’une natio­na­li­sa­tion inté­grale parce que ce serait le seul moyen de s’assurer que l’argent public injecté serve à autre chose qu’à épon­ger les dettes et réta­blir le profit des banques.


Source :Europe soli­daire sans fron­tières

Les commentaires sont fermés.