Pour une poignée de trillions

Mis en ligne le 21 novembre 2008

« 25000 mil­liards de dol­lars éva­nouis » : l’énorme titre bar­rant la une du Monde du 26 octobre était impres­sion­nant. Le sous-titre expli­quait le calcul : « les grandes places finan­cières ont perdu presque la moitié de leur capi­ta­li­sa­tion depuis le début de l’année ». Tout cela est évi­dem­ment cor­rect mais sug­gère une perte qui aurait ponc­tionné l’économie mon­diale de presque la moitié de tout ce qu’elle pro­duit en un an (54347 mil­liards en 2007 selon la Banque mon­diale). Ces deux chiffres ne parlent pas de la même chose, et c’est pour­quoi il faut dis­tin­guer la sphère réelle – celle de la pro­duc­tion et des échanges de biens et ser­vices – de la sphère finan­cière.

Par Michel HUSSON *

Un exemple sim­pliste permet de com­prendre com­ment la sphère finan­cière peut deve­nir un mul­tiple de la sphère réelle. Alan prête 10 dol­lars à George, qui les prête à Barack, qui les prête à Nicolas. Alan, George et Barack ont chacun une créance de 10 dol­lars et la sphère finan­cière vaut donc 30 dol­lars, pour un prêt « réel » de 10 dol­lars. Si, en bout de chaîne, Nicolas ne rem­bourse pas, ce seront donc 30 dol­lars qui se seront « éva­nouis », soit trois fois plus que la somme de départ.

Imaginons main­te­nant que Nicolas uti­lise ses 10 dol­lars pour ache­ter dix actions de la Société géné­rale à 1 dollar. Supposons que le cours de ces actions soit bien­tôt mul­ti­plié par 4 : la richesse de Nicolas s’élève donc à 40 dol­lars. Malheureusement pour lui, le cours de ses actions s’effondre et revient à son point de départ. Nicolas a le droit de dire qu’il a perdu 30 dol­lars, « éva­nouis » dans le krach.

Ces deux méca­nismes coha­bitent dans la crise actuelle. Prenons les Credit default swaps : ce sont des contrats d’assurance dont le mon­tant estimé est de 54600 mil­liards, soit 54,6 tril­lions de dol­lars [1] mais à l’image de la chaîne de prêts entre Alan, George et cie, ils forment une pyra­mide de contrats empi­lés et entre­croi­sés, dont l’effondrement ne por­te­rait que sur un mon­tant (heu­reu­se­ment) réduit – mais quand même rava­geur.

La dif­fi­culté est donc de bien saisir les lieux de pas­sage de la sphère finan­cière à l’économie réelle et on ne peut s’y retrou­ver qu’en adop­tant un point de vue maté­ria­liste. La taille du gâteau dépend de la créa­tion de richesses dans la sphère réelle, et la valeur créée repose sur la dépense de tra­vail. Ensuite, la règle est simple : on ne peut pas dis­tri­buer plus que ce qui a été pro­duit. Si le gâteau aug­mente de 2 ou 3 % chaque année, toutes ses parts ne peuvent aug­men­ter de 15 %. Certaines parts (les reve­nus finan­ciers) peuvent aug­men­ter plus vite, à condi­tion que d’autres (les salaires) aug­mentent moins vite ou même dimi­nuent.

Les titres finan­ciers, et les actions au pre­mier chef, sont des droits de tirage sur cette richesse créée et plus exac­te­ment sur les pro­fits non inves­tis. Mais il s’agit d’un droit poten­tiel : quand la richesse de Nicolas était montée à 40 dol­lars, il aurait pu déci­der de s’acheter une nou­velle montre mais il lui aurait fallu alors vendre ses actions de la Société géné­rale. Il n’aurait pu le faire qu’en trou­vant des ache­teurs au cours gonflé à ce moment de 4 dol­lars. C’est ce grand saut périlleux qui ne peut être réussi que si tout le monde ne décide pas de s’y ris­quer au même moment. Sinon le cou­pe­ret de la loi de la valeur tombe : en fai­sant valoir un droit de tirage exces­sif, les ven­deurs d’action sont confron­tés à la déva­lua­tion de ce droit. Exactement comme les « béné­fi­ciaires » de fonds de pen­sion qui doivent attendre le jour où ils font valoir leurs droits à la retraite pour décou­vrir quel sera son mon­tant réel.

A défaut de conseils de pla­ce­ment, voici quelques conseils de lec­ture. Pour se rendre compte que tout ceci est aussi vieux que le capi­tal, on peut se repor­ter au livre 3 du Capital [2] où Marx traite du capi­tal fictif. Au début du cha­pitre 25, il cite des ban­quiers, dont J. W. Bosanquet qui constate – en 1842 – que « la moyenne des paie­ments faits jour­nel­le­ment au Clearing House de Londres dépasse 3 mil­lions de £ et la mon­naie néces­saire pour solder ces comptes est d’un peu plus de 200 000 £ ». Soit dit en pas­sant, cela remet à sa place la thèse absurde selon laquelle c’est l’abandon de l’étalon-or, puis de la planche à billets, qui aurait permis aux banques de créer de la mon­naie. Et, plus près de nous, il faut abso­lu­ment lire le der­nier livre de Frédéric Lordon [3].

Notes

[1] Fortune, 30 sep­tembre 2008, http://​gesd​.free​.fr/​c​d​s​f​o​r​t​u.pdf
[2] http://​tinyurl​.com/​m​a​r​xcap3
[3] Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises finan­cières, Raisons d’agir 2008

* Article écrit pour Regards, numéro de décembre 2008 , et mis en ligne sur le site de Michel Husson.


Source : Europe Solidaire Sans Frontières

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