Ce que veut le mouvement pour la Justice Climatique

Par Mis en ligne le 16 décembre 2009

10 ans après Seattle, les mobi­li­sa­tions et les débats orga­ni­sés lors de la confé­rences des Nations Unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique marquent un rebond et une trans­for­ma­tion de l’espace inter­na­tio­nal de conver­gence des luttes que consti­tue le mou­ve­ment des mou­ve­ments.

Copenhague s’inscrit dans la conti­nuité déso­béis­sante de Seattle avec notam­ment l’organisation le 16 décembre 2009 d’une action de masse inti­tu­lée Reclaim Power qui vise à inter­rompre la rou­tine des négo­cia­tions grâce à l’organisation d’une assem­blée des peuples dans l’enceinte de la confé­rence offi­cielle. Mais, comme Naomi Klein l’anticipait dans un article paru quelques semaines avant les mobi­li­sa­tions au Danemark, Copenhague est davan­tage qu’un nou­veau Seattle. D’abord, en terme d’ampleur de la mobi­li­sa­tion puisque ce sont près de 100 000 per­sonnes qui ont défilé le 12 décembre 2009 contre 20 à 30 000 à Seattle dix ans plus tôt. Mais, aussi, en terme de matu­rité poli­tique. Face au pro­blème des dérè­gle­ments cli­ma­tiques, la réponse du Klima forum, de la coa­li­tion Climate Justice Now et des acti­vistes enga­gés dans les actions de déso­béis­sance est sans détour : System change, not cli­mate change ! Les slo­gans ins­crits sur les cen­taines de sucettes non-siglées mais attri­buées à Greenpeace ne déton­naient pas par rap­port à l’ambiance radi­cale qui pré­va­lait dans la mani­fes­ta­tion : « Planet Not Profit », « Blablabla… Act Now », « Change The Politics, Not The Climate », « Climate Justice Now », « There Is No Planet B ». Alors qu’il fut repro­ché à ceux que les médias appe­lèrent long­temps les « anti-glo­ba­li­sa­tion » d’être can­tonné à une pos­ture dénon­cia­trice, la pré­oc­cu­pa­tion cen­trale au sein du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique est de défi­nir une stra­té­gie de tran­si­tion. La décla­ra­tion des peuples adop­tées dans le cadre du Klima forum appelle ainsi à construire « un mou­ve­ment des mou­ve­ments global dédié à la pro­mo­tion d’une tran­si­tion durable de nos socié­tés ». Un mou­ve­ment qui « doit être non seule­ment capable de réagir aux pra­tiques non-durables mais éga­le­ment de mon­trer par l’exemple com­ment une nou­velle éco­no­mie durable peut fonc­tion­ner ».

De quelle tran­si­tion s’agit-il ? Quels sont les prin­cipes et les objec­tifs pour­sui­vis ? Un cer­tain nombre de ques­tions font consen­sus et ont permis au mou­ve­ment de conver­ger dans un nou­veau moment consti­tuant à Copenhague. Mais de nom­breuses ques­tions stra­té­giques res­tent ouvertes, inter­pel­lant la gauche radi­cale sur sa capa­cité à offrir un débou­ché poli­tique à la hau­teur des enjeux et des espé­rances.

Les ONG envi­ron­ne­men­ta­listes réunies dans le cli­mate action net­work sont les prin­ci­paux inter­lo­cu­teurs des gou­ver­ne­ments du Nord. Certaines se posi­tion­nant à l’avant garde de la pro­mo­tion du capi­ta­lisme vert comme le WWF qui s’affiche sur les murs de Copenhague au côté de mul­ti­na­tio­nales comme Coca Cola, Lafarge, Sony ou Johnson and Johnson. Rien de tel du côté des mou­ve­ments sociaux qui exigent une action inter­na­tio­nale concer­tée et immé­diate pour enrayer les émis­sions de gaz à effet de serre mais pointent aus­si­tôt les causes sys­té­miques des dérè­gle­ments cli­ma­tiques et le lien entre les luttes envi­ron­ne­men­tales et la jus­tice sociale. La décla­ra­tion du Klima forum a ainsi en ligne de mire « un sys­tème éco­no­mique global non-durable construit sur un contrôle et un accès inégal aux res­sources limi­tées que contient la pla­nète et sur une dis­tri­bu­tion inégales des béné­fices que pro­cure l’usage de ces res­sources ». « Fondé sur l’appropriation des biens com­muns locaux, natio­naux et pla­né­taires par les élites locales et mon­diales », il permet qu’une « élite mon­diale pri­vi­lé­giée dirige une pro­duc­tion irres­pon­sable guidée par le profit et une consom­ma­tion gros­siè­re­ment exces­sive, pen­dant qu’une très large pro­por­tion de l’humanité est enli­sée dans la pau­vreté, n’étant pour partie pas en mesure de consom­mer suf­fi­sam­ment pour assu­rer sa survie ». Bref, c’est le capi­ta­lisme qui est en cause. Un ennemi nommé sans cesse dans les débats, par exemple, par des inter­ven­tions au nom de la marche mon­diale des femmes ou des indi­gènes du Minesota dans le cadre de l’assemblée des mou­ve­ments sociaux.

Les mou­ve­ments connaissent leur ennemi, mais que veulent-ils ? Nouveaux ou anciens, plu­sieurs prin­cipes alter­na­tifs sont avan­cés : la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et éner­gé­tique ; l’agriculture éco­lo­gique ; la pro­priété et le contrôle démo­cra­tique de l’économie ; une pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique décen­tra­li­sée dans les zones rurales et urbaines ; une réorien­ta­tion des sys­tèmes publics de recherche et d’éducation vers les besoins des com­mu­nau­tés et les ques­tions envi­ron­ne­men­tales ; la fin du mili­ta­risme et des guerres. A ces prin­cipes géné­raux répondent des reven­di­ca­tions telles que l’abandon com­plet des éner­gies fos­siles dans les 30 années qui viennent, le ver­se­ment de com­pen­sa­tions au titre de la dette cli­ma­tique que les pays du Nord doivent rem­bour­ser aux pays du Sud, l’instauration d’une taxe car­bone uni­ver­selle et le refus des fausses solu­tions. Ces fausses solu­tions sont celles du capi­ta­lisme vert : d’une part, accroître la mar­chan­di­sa­tion en don­nant un prix au car­bone et aux forêts qui le captent afin de per­mettre aux méca­nismes de marché de se saisir de l’allocation de cette res­source rare ; d’autre part, pro­mou­voir des tech­no­lo­gies dan­ge­reuses telles que le nucléaire, le sto­ckage dans les sols du car­bone ou encore la pro­mo­tion de nou­velles plantes OGMs pour réduire les émis­sions.

Avec ces prin­cipes alter­na­tifs et ces reven­di­ca­tions, le mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique s’est consti­tué à Copenhague en tant que sujet anta­go­nique vis-à-vis des ins­ti­tu­tions du capi­tal : les grandes firmes mul­ti­na­tio­nales, les gou­ver­ne­ments qui les épaulent, les ONG qui les légi­ti­ment. Ce moment consti­tuant est un tour­nant qui permet l’inclusion pleine et trans­ver­sale des ques­tions envi­ron­ne­men­tale dans la confron­ta­tion poli­tique que porte les mou­ve­ments anti-sys­té­miques. Mais loin d’épuiser les débats stra­té­giques, à com­men­cer par la ques­tion du pou­voir, ce moment de conver­gence contri­bue au contraire à les renou­ve­ler en sou­le­vant de nou­velles ques­tions : les com­muns, la crois­sance et la place des alter­na­tives décen­tra­li­sées.

A l’occasion d’un débat orga­nisé dans un cha­pi­teau bondé d’activistes dans le quar­tier auto­géré de Kristianen, Michael Hardt a sou­li­gné les dif­fi­cul­tés que posent la place cen­trale prise par la ques­tion des com­muns face aux dérè­gle­ments cli­ma­tiques : com­ment dépas­ser la contra­dic­tion entre le slogan « We Want Everything for Everyone » qui reflète le carac­tère infini des désirs humains et le poten­tiel illi­mité de satis­fac­tion que semble leur offrir le carac­tère infini de la créa­ti­vité humaine et, d’un autre côté, un des slo­gans phares de Copenhague, « There is No Planet B », qui ren­voie à la fini­tude des res­sources natu­relles comme l’eau, l’air, les forêts, la terre qui sont des biens com­muns qu’il nous faut pré­ser­ver. Construire des pro­po­si­tion pour la ges­tion de ses com­muns hors de la logique capi­ta­liste devient ainsi une urgence et ren­voie en fait à deux types de com­muns : les com­muns non rivaux, comme la connais­sance pour les­quels un accès illi­mité de chacun est source d’une plus grande richesse de tous et les com­muns rivaux comme les res­sources natu­relles pour les­quels au contraire une régu­la­tion de la rareté est néces­saire. Alors qu’aujourd’hui 80% des res­sources sont consom­més par 20% de la popu­la­tion mon­diale, la seule issue paci­fique pour affron­ter cette rareté est d’instituer une régu­la­tion basée sur la jus­tice, c’est-à-dire un accès approxi­ma­ti­ve­ment égal à l’échelle de la pla­nète de chacun aux res­sources four­nies par les éco-sys­tèmes.

Un second débat d’ampleur oppose les par­ti­sans d’un « Green New Deal » à ceux de la Justice Climatique plai­dant pour la décrois­sance. La ques­tion de la décrois­sance est depuis long­temps pré­sente en France mais la confron­ta­tion entre, d’un côté, Friedder Otto Wolf -mili­tant éco-socia­liste et membre depuis 1982 des Verts en Allemagne – et, d’un autre côté, Tadzio Mueller, un des ani­ma­teurs du réseau Climate Justice Action lié à la mou­vance auto­nome euro­péenne lui apporte un éclai­rage inté­res­sant. L’idée d’un Green New Deal trouve son ori­gine dans les débats éco-socia­listes alle­mands du début des années 1990 et, aujourd’hui, est défen­due dans une ver­sion de gauche par le Green New Deal Group en Grande Bretagne mais aussi par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Il s’agit d’une pro­po­si­tion poli­tique visant à solu­tion­ner la com­bi­nai­son des crises éco­no­miques, éner­gé­tiques et cli­ma­tiques par un pro­gramme d’investissements à grande échelle dans les tech­no­lo­gies vertes et les emplois verts. On peut consi­dé­rer que cette logique se retrouve, dans une ver­sion radi­cale et tran­si­toire, dans la reven­di­ca­tion du Socialist Workers Party de Grande Bretagne qui exige la créa­tion d’un mil­lions d’emplois verts pour répondre à la crise. A l’inverse, une partie des mou­ve­ments prônent non seule­ment la jus­tice cli­ma­tique, c’est-à-dire une redis­tri­bu­tion mas­sive des richesses et du pou­voir, mais éga­le­ment la décrois­sance, c’est-à-dire une réduc­tion pla­ni­fiée de l’économie car il s’agit du seul moyen sûr de réduire les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales résul­tant des acti­vi­tés humaines. Cette défiance vis-à-vis de la crois­sance était par­ta­gée au sein du Klima forum par l’éco-socialiste du NPA Michaël Löwy. De manière plus sur­pre­nante, elle était aussi défen­due lors d’un débat avec une série de Partis de Gauche euro­péens par le repré­sen­tant de Die Linke selon lequel la prio­rité donnée à une logique des besoins devait être arti­cu­lée à un objec­tif de crois­sance zero.

Enfin, le troi­sième point de dis­cus­sion concerne les alter­na­tives concrètes. L’expérience cubaine a été dans plu­sieurs ses­sions débat­tue. En effet, la période spé­ciale qu’a connu l’île suite à la chute de l’Union sovié­tique a conduit à une réduc­tion dras­tique de son appro­vi­sion­ne­ment en éner­gie, pla­çant le pays face à l’impératif de mener cette tran­si­tion éner­gé­tique qui doit aujourd’hui être menée à l’échelle pla­né­taire. En par­ti­cu­lier, l’arrêt des appro­vi­sion­ne­ments en maté­riel agri­cole et en fer­ti­li­sants déri­vés des hydro­car­bures a posé à l’île un gigan­tesque pro­blème de sécu­rité ali­men­taire, l’obligeant à tour­ner le dos à une agri­cul­ture indus­trielle à grande échelle. Le déve­lop­pe­ment des orga­no­po­ni­cos – des jar­dins éco­lo­giques urbains – a été la prin­ci­pale réponse appor­tée, avec un rela­tif succès [1], et consti­tue une des expé­riences dis­cuté dans le mou­ve­ment en tant qu’alternative à la domi­na­tion de l’agro-business et à une stricte divi­sion ville-cam­pagne. De manière plus large, le mou­ve­ment des tran­si­tion towns appelle les citoyens à se pré­pa­rer dès main­te­nant aux réor­ga­ni­sa­tions majeures qui vont inter­ve­nir en raison du chan­ge­ment cli­ma­tique et de la raré­fac­tion des pétrole avec l’atteinte du Peak Oil [2]. Inspiré de la per­ma­cul­ture, le mou­ve­ment des tran­si­tion towns permet d’initier une réflexion col­lec­tive au niveau local pour défi­nir des moyens de réduire dras­ti­que­ment, et de manière pla­ni­fiée la dépen­dance quo­ti­dienne des com­mu­nau­tés aux éner­gies fos­siles. Les vertus péda­go­giques et démons­tra­tives de l’exercice per­mettent de ques­tion­ner les modes de vies et les struc­tures de pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques qui les orga­nisent. Cette démarche court cepen­dant le risque de som­brer dans un loca­lisme dépo­li­ti­sant s’il ne fait pas le lien avec le combat au niveau global. Conscient de ces limites, un groupe d’activistes atta­ché à la démarche des tran­si­tions town a animé un ate­lier par­ti­ci­pa­tif dans le cadre du climat forum de manière à confron­ter la ques­tion de la tran­si­tion à six pro­blèmes : les luttes poli­tiques, l’extrême droite, le capi­ta­lisme, la démo­cra­tie directe, la récu­pé­ra­tion par les ins­ti­tu­tions ou les firmes et la soli­da­rité. L’enjeu de la dis­cus­sion était impli­cite mais clair :les tran­si­tion towns avancent à juste titre que les com­mu­nau­tés peuvent orga­ni­ser les choses comme elles le sou­haitent selon une éthique auto­ges­tion­naire du « fai­sons le nous-mêmes » ; mais cette pers­pec­tive n’est réa­liste que si le mou­ve­ment est pré­paré à s’affronter aux inté­rêts et aux logiques de domi­na­tion atta­ché à l’État et au capi­ta­lisme [3]. Un point est cepen­dant resté aveugle dans le débat : com­ment arti­cu­ler la mise en oeuvre de solu­tions locales avec la coor­di­na­tion du pro­ces­sus de tran­si­tion à un niveau macro sans même évo­quer l’institutionnalisation à l’échelle pla­né­taires de moda­li­tés d’allocation des res­sources.

Communs, crois­sance, alter­na­tives concrètes, le mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique débat sur la manière de faire de la tran­si­tion vers une éco­no­mie basse en car­bone un moyen de gagner la jus­tice sociale et d’instituer un contrôle démo­cra­tique sur l’économie. Face au mirage d’un capi­ta­lisme vert et aux menaces d’une inten­si­fi­ca­tion de la logique d’accumulation pré­da­trice du capi­tal, les pro­po­si­tions et reven­di­ca­tions des mou­ve­ments doivent être por­tées dans le champ poli­tique. Mais la gauche radi­cale doit aussi inté­grer les débats en cours dans son projet poli­tique anti­ca­pi­ta­liste et eco-socia­liste afin de ne pas lais­ser cette nou­velle incar­na­tion du mou­ve­ment des mou­ve­ments orphe­line du débou­ché poli­tique dont elle a besoin pour empor­ter des vic­toires.

Notes

[1] S. Koont, « A Cuban Success Story : Urban Agriculture », Review of Radical Political Economics, 40, 2008. [2] Pour la pre­mière fois l’agence inter­na­tio­nale de l’énergie vient de recon­naître que si aucune décou­verte majeure de gise­ment n’intervient « la pro­duc­tion conven­tion­nelle de pétrole attein­dra un maxi­mum en 2020 si la demande croit à un rythme habi­tuel » see « 2020 vision », The Economist, December12th 2009. Cette échéance est annoncé depuis long­temps par les éco­lo­gistes et des géo­logues mais resté jusqu’à pré­sent écarté des dis­cours offi­ciel de cette ins­ti­tu­tion réputé proche des lob­bies pétro­liers. [3] Voir TRAPESE, The Rocky Road to a Real Transition , dis­po­nible en ligne : http://​spar​ror​.cube​ci​nema​.com/​s​t​u​f​f​i​t​/​t​r​a​pese/

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