Capitalisme(s) du XXIème siècle

Un entretien avec Robert Boyer

Par , , Mis en ligne le 20 octobre 2012

Dans cet entre­tien Robert Boyer – éco­no­miste à Paris-Jourdan Sciences Économiques (PSE) – pré­sente ses ana­lyses sur le deve­nir de la crois­sance capi­ta­liste au XXIème siècle, la mon­dia­li­sa­tion, les crises finan­cières et les enjeux éco­no­miques du chan­ge­ment cli­ma­tique. Cet article est paru dans le dos­sier « Capitalisme, Crise et Développement », Contretemps, numéro 21, fevrier 2008.

Tes tra­vaux mettent l’accent sur l’existence de dif­fé­rents types de capi­ta­lisme. Tu uti­lises dans tes tra­vaux récents le terme anthro­po­gé­né­tique pour décrire le modèle de crois­sance actuel dans les pays de la triade (UE, USA, Japon). Quels sont les élé­ments com­muns que tu veux dési­gner par cet adjec­tif ?

Il convient de dis­tin­guer entre détec­tion des dif­fé­rentes formes de capi­ta­lisme et nature des régimes de crois­sance émer­gents. Il faut par exemple se sou­ve­nir que le modèle for­diste de l’après-guerre se décli­nait selon des formes ins­ti­tu­tion­nelles sen­si­ble­ment dif­fé­rentes, qu’il s’agisse du rap­port sala­rial, des rela­tions état-éco­no­mie ou encore de la cou­ver­ture sociale. À priori, une diver­sité équi­va­lente devrait s’observer pour le modèle anthro­po­gé­né­tique, même si son pos­sible éta­blis­se­ment est encore loin­tain. Sa détec­tion par les régu­la­tion­nistes tient à la conjonc­tion des recherches sur la nature des sys­tèmes natio­naux de pro­tec­tion sociale et des ana­lyses des ava­tars de la nou­velle éco­no­mie comme régime d’accumulation émergent du début du pré­sent siècle. Fondamentalement, il s’agit d’un régime dans lequel une frac­tion crois­sante de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion porte sur l’éducation, la for­ma­tion, la santé, les loi­sirs. Autant d’activités qui sont inten­sives en tra­vail, y com­pris qua­li­fié, et dont le but n’est autre que de repro­duire l’homme par le tra­vail humain, d’où son nom.

Il est remar­quable qu’il soit, pour l’instant et en géné­ral, perçu comme un dys­fonc­tion­ne­ment du régime macroé­co­no­mique contem­po­rain. Aux États-Unis, de façon très mar­quée, mais dans la plu­part des autres pays aussi, n’observe-t-on pas une crois­sance per­ma­nente du prix rela­tif de la santé au point d’apparaître comme un fac­teur d’inflation ? Simultanément, dans les pays de vieille indus­tria­li­sa­tion, la crois­sance de l’emploi des der­nières décen­nies s’est portée, certes sur la finance et les ser­vices aux entre­prises, mais tout aussi mas­si­ve­ment encore sur les ser­vices à la per­sonne, la santé, les loi­sirs. Troisième indice d’émergence du modèle anthro­po­gé­né­tique, quelle que soit leur forme d’organisation, tous les sys­tèmes de cou­ver­ture sociale rencon­trent des pro­blèmes récur­rents de finan­ce­ment, que ce soit sous la forme de défi­cits des sys­tèmes publics, comme c’est le cas en Europe, ou de rené­go­cia­tion à la baisse de cette cou­ver­ture dans les grandes entre­prises amé­ri­caines, par exemple de l’automobile. De façon plus ana­ly­tique, les sta­tis­tiques de la comp­ta­bi­lité natio­nale confortent cette hypo­thèse d’une crois­sance sécu­laire de la part des dépenses anthro­po­gé­né­tiques en valeur dans le PIB.

Il est une dif­fé­rence impor­tante par rap­port au for­disme : ce modèle ne suffit pas à résu­mer l’ensemble de la dyna­mique macroé­co­no­mique, ne serait-ce que parce qu’elle dérive pour une large part de la finan­cia­ri­sa­tion et l’internationalisation. À partir de ces traits com­muns, ce régime poten­tiel se décline très dif­fé­rem­ment selon les formes de capi­ta­lisme.

Dans le capi­ta­lisme social-démo­crate, au-delà de réformes visant à assu­rer une four­ni­ture des ser­vices cor­res­pon­dants par le sec­teur privé, le finan­ce­ment demeure essen­tiel­le­ment public et la cou­ver­ture uni­ver­selle.

Dans le capi­ta­lisme de marché finan­cier de type anglo-saxon, c’est de la mul­ti­pli­ca­tion des inter­mé­diaires et de leur mise en concur­rence que l’on a long­temps attendu la sta­bi­li­sa­tion des dépenses anthro­po­gé­né­tiques. Or du fait de la par­ti­cu­la­rité du chan­ge­ment tech­nique dans le sec­teur de la santé, qui aug­mente les moyens néces­saires au soin de mala­dies de plus en plus diffi­ciles à sur­mon­ter, comme les États-Unis qui sont aux avant-postes de ce régime anthro­po­gé­né­tique enre­gistrent de façon pré­coce les ten­sions propres à ce modèle.

Les capi­ta­lismes à forte impul­sion éta­tique du Nord de l’Europe s’inscrivent dans une posi­tion inter­mé­diaire alors que les pays de la péri­phé­rie de l’Europe, en par­ti­cu­lier de l’Europe du Sud, conti­nuent à dépendre très lar­ge­ment de la soli­da­rité fami­liale entre géné­ra­tions qui garan­tit une cer­taine sécu­rité de l’individu.

Enfin, le capi­ta­lisme méso-cor­po­ra­tiste de type japo­nais ou coréen mani­feste une variante encore dif­fé­rente dans laquelle la grande entre­prise joue un rôle déter­mi­nant tant dans la for­ma­tion des com­pé­tences que dans la cou­ver­ture sociale, ce que com­plète la den­sité des réseaux sociaux opé­rant au niveau local.

Dernier argu­ment en faveur du tra­vail silen­cieux mais puis­sant de ce régime : il s’applique tout autant aux pays en voie de déve­lop­pe­ment puisque les théo­ries aussi bien que les stra­té­gies contem­po­raines insistent sur la for­ma­tion des capa­ci­tés comme condi­tion tout autant que résul­tat du déve­lop­pe­ment, par l’intermédiaire de l’élargissement de l’accès à l’éducation, à la santé et à la culture. Mais dans ce cas encore, les régimes de crois­sance se déclinent de façon variée selon les pays et ils sont extrê­me­ment dif­fé­rents de ceux à l’œuvre dans les pays de vieille indus­tria­li­sa­tion.

Ce modèle de crois­sance peut-il se géné­ra­li­ser ou assiste-t-on à une reconfiguration/​rehié­rar­chi­sa­tion des rela­tions centre-péri­phé­rie ou Nord-Sud à la faveur d’une nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail ?

Au-delà de ces traits com­muns, il faut sou­li­gner que les rela­tions Nord-Sud ont changé mais que l’opposition entre les deux ensembles conti­nue à s’exprimer de façon dif­fé­rente.

En pre­mier lieu, alors que l’on croyait le club des pays indus­tria­li­sés défi­ni­ti­ve­ment fermé aux pays sui­veurs du fait de la bar­rière des ren­de­ments crois­sants et des effets d’hystérésis, la percée du Japon puis des pays du Sud-Est asia­tique, et plus récem­ment de la Chine et de l’Inde a ouvert une phase de l’économie mon­diale. Les ren­de­ments crois­sants dans l’industrie manu­fac­tu­rière sont main­te­nant du côté de la Chine du fait de son énorme réser­voir de main-d’œuvre et des poten­tia­li­tés de son marché inté­rieur. Mais il s’agit là de suc­ces­seurs du régime for­diste comme modèle pro­duc­tif manu­fac­tu­rier et non pas du modèle anthro­po­gé­né­tique, tant la cou­ver­ture sociale demeure extrê­me­ment modeste en Chine comme en Inde.

En second lieu, la der­nière décen­nie a été mar­quée par un chan­ge­ment dont on per­çoit aujourd’hui à peine la portée. Les crises finan­cières des années 1990 ont eu un coût extrê­me­ment élevé dans les pays de la péri­phé­rie, du fait de la fra­gi­lité de leur sys­tème ban­caire et de leur dépen­dance à l’égard du flux et du reflux des capi­taux inter­na­tio­naux. Depuis lors, la plu­part de ces pays ont choisi d’accumuler des réserves de change à tra­vers un fort excé­dent commer­cial afin de pré­ve­nir les risques de déva­lua­tion de la mon­naie natio­nale, de crise finan­cière majeure et par voie de consé­quence d’imposition par le FMI de plans d’ajustement struc­tu­rel.Précaution d’autant plus jus­ti­fiée que pour la plu­part, ces plans ont contri­bué à l’aggravation de la situa­tion sociale et même, dans cer­tains cas, éco­no­mique.

Les macroé­co­no­mistes amé­ri­cains se sont aper­çus de ce chan­ge­ment puisque les plus avisés d’entre eux éla­borent des modèles à deux pays dans les­quels la conjonc­ture mon­diale ne dépend plus seule­ment des déci­sions uni­la­té­rales des États-Unis mais de la stra­té­gie du reste du monde. L’ampleur du défi­cit commer­cial amé­ri­cain conduit alors à se foca­li­ser sur les rela­tions États-Unis/Chine et la ques­tion du régime de change chi­nois du côté amé­ri­cain, l’insuffisance de l’épargne et de com­pé­ti­ti­vité amé­ri­caine du côté chi­nois. Une nou­velle confi­gu­ra­tion de l’économie inter­na­tio­nale est en train d’émerger et les théo­ri­ciens n’ont pas encore déve­loppé les outils per­met­tant d’analyser clai­re­ment et complè­tement ses consé­quences sur la sta­bi­lité de l’économie mon­diale.

L’économiste amé­ri­cain Kenneth Rogoff affir­mait récem­ment que les dépenses de santé vont entraî­ner un bas­cu­le­ment du capi­ta­lisme ausocia­lisme1. Que penses-tu de ce « sens de l’histoire » ?

Un autre indice signi­fi­ca­tif est inter­venu concer­nant la recon­nais­sance du rôle des dépenses de santé dans la dyna­mique éco­no­mique amé­ri­caine. Au début de l’année 2007, a été orga­ni­sée une confé­rence dans laquelle spé­cia­listes de l’économie de la santé et macroé­co­no­mistes se sont inter­ro­gés sur la pos­si­bi­lité d’enrayer la crois­sance des dépenses de santé et leur consé­quences macroé­co­no­miques. Ainsi, s’est ouvert un concours entre éco­no­mistes pour essayer de conce­voir la meilleure orga­ni­sa­tion du finan­ce­ment et de la ges­tion du sys­tème de santé qui per­met­trait de conci­lier effi­ca­cité éco­no­mique et équité. Si la ten­ta­tion est grande de mul­ti­plier la concur­rence entre tous les types d’intervenants (les assu­reurs, les offreurs de soins, les entre­prises, les auto­ri­tés d’évaluation de la qua­lité, etc.), il res­sort que c’est pré­ci­sé­ment la stra­té­gie de mar­chan­di­sa­tion qui conduit au para­doxe amé­ri­cain, à savoir le sys­tème le plus dis­pen­dieux et pas­sa­ble­ment inéga­li­taire puisqu’une frac­tion crois­sante des Américains n’est plus cou­verte par une assu­rance santé.

Si on lit cor­rec­te­ment le cœur des argu­ments échan­gés entre les trois prin­ci­paux pro­grammes de réforme, l’économiste, dès lors qu’il s’affranchit de ses pré­ju­gés et pen­chants idéo­lo­giques, est condamné à recon­naître que l’équivalent d’un sys­tème natio­nal de santé serait une meilleure solu­tion que celui qui s’est pro­gres­si­ve­ment déve­loppé aux États-Unis. Kenneth Rogoff fait partie de ces der­niers. Pour autant, il ne s’agit pas de socia­lisme mais de ges­tion col­lec­tive de la santé, car c’est la forme qui évite les luttes concur­ren­tielles pour atti­rer les indi­vi­dus les mieux por­tants et elle engrange les béné­fices d’une adhé­sion obli­ga­toire à un même régime quels que soient le risque et le statut. D’un strict point de vue théo­rique, en effet, le modèle anthro­po­gé­né­tique, tout comme en son temps celui de l’économie de la connais­sance, est un défi à la mar­chan­di­sa­tion et une inci­ta­tion à une prise en charge col­lec­tive. Un héri­tier de Marx ne man­que­rait pas de sou­li­gner l’ironique confir­ma­tion de l’un des pro­nos­tics de ce der­nier, dans le contexte nou­veau du xxie siècle : le capi­ta­lisme porte en germe une forme de col­lec­ti­vi­sa­tion. Mais atten­tion, nul déter­mi­nisme ne pré­vaut en la matière car le cri­tère de l’efficacité socié­tale ne condi­tionne en rien l’émergence effec­tive d’un régime anthro­po­gé­né­tique à forte conno­ta­tion col­lec­tive. Tout dépend de la lutte des idées, des pro­grammes et des inté­rêts… et fina­le­ment du poli­tique. Or, en la matière l’encéphalogramme plat des socia­listes au niveau mon­dial est des plus inquié­tants.

Du point de vue de la rela­tion sala­riale, quelles sont les impli­ca­tions de ce nou­veau modèle de crois­sance ? La pré­ca­ri­sa­tion des sta­tuts obser­vée est-elle à mettre en lien avec cette muta­tion de l’activité ?

On se sou­vient d’un résul­tat cen­tral de l’analyse des trans­for­ma­tions du rap­port sala­rial au cours des deux der­nières décen­nies. En rup­ture avec la ten­dance anté­rieure à une cer­taine conver­gence, par mimé­tisme, de la rela­tion sala­riale for­dienne, l’internationalisation, le chan­ge­ment de para­digme tech­no­lo­gique et plus encore la rup­ture de fait des alliances poli­tiques anté­rieures ont conduit à l’éclatement de la rela­tion sala­riale selon trois moda­li­tés contras­tées : la sta­bi­lité poly­va­lente, la flexi­bi­lité de marché et le modèle du pro­fes­sion­nel. C’est ainsi la diver­si­fi­ca­tion des formes d’organisation du tra­vail – la tay­lo­ri­sa­tion n’est-elle pas en train de se déve­lop­per dans le tra­vail intel­lec­tuel, y com­pris de concep­tion et plus encore dans les ser­vices ? – plus que l’émergence du modèle anthro­po­gé­né­tique qui façonne l’évolution des ins­ti­tu­tions du tra­vail et les inéga­li­tés sociales. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est si dif­fi­cile de détec­ter une logique de l’accumulation aussi claire que l’était celle de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion de masse. Aux États-Unis par exemple, les évo­lu­tions macroé­co­no­miques sont façon­nées par la conjonc­tion de la finan­cia­ri­sa­tion, de l’ouverture inter­na­tio­nale et de la montée des dépenses anthro­po­gé­né­tiques.

C’est un défi adressé à la théo­rie de la régu­la­tion et une prime donnée à une concep­tion néo­haye­kienne de l’évolution du capi­ta­lisme. Pour leur part, les théo­ri­ciens néo­clas­siques conti­nuent à plai­der pour des réformes visant à l’implantation de leur modèle fétiche, celui dans lequel le tra­vail se réduit à n’être qu’une mar­chan­dise comme les autres, sous l’égide d’une uni­fi­ca­tion du contrat de tra­vail. Or, les évo­lu­tions contem­po­raines vont dans la direc­tion d’une hété­ro­gé­néité crois­sante, tant de l’organisation du tra­vail que des formes du contrat d’emploi.

L’intégration de la contrainte éco­lo­gique. La ques­tion éco­lo­gique se pré­sente comme une nou­velle contrainte pour le capi­ta­lisme. Gouvernements et grandes firmes semblent pris d’une fré­né­sie éco­lo­gique tar­dive. D’un point de vue sys­té­mique com­ment d’après toi les dif­fé­rents types de capi­ta­lisme peuvent-ils inté­grer et gérer cette nou­velle contrainte ?

Une remarque géné­rale d’abord : la conjonc­ture intel­lec­tuelle et poli­tique actuelle n’est pas sans rap­pe­ler celle consé­cu­tive au pre­mier choc pétro­lier. Déjà à cette époque les poli­tiques conseillaient aux citoyens d’abandonner l’automobile et de ne se dépla­cer qu’à bicy­clette. Plus sérieu­se­ment, le carac­tère fini des res­sources natu­relles jouait déjà le rôle du pic de pro­duc­tion pétro­lière que nombre d’experts anti­cipent pour la décen­nie à venir. Autre ana­lo­gie, les éco­no­mistes se divi­saient entre des mal­thu­siens pour les­quels la crois­sance était condam­née à terme et les opti­mistes pour les­quels l’innovation tech­no­lo­gique était sup­po­sée résoudre à terme tous les pro­blèmes de pénu­rie des matières pre­mières. Aujourd’hui ce même espoir est mis sur la puis­sance d’une grappe d’innovations qui seraient sus­ci­tées par les contraintes éco­lo­giques (pol­lu­tion, réchauf­fe­ment cli­ma­tique, pénu­rie d’eau, pénu­rie de ter­rains agri­coles).

Comment expli­quer que ces ver­tueuses inten­tions des années 1970 soient res­tées en jachère si long­temps ? C’est que pro­ba­ble­ment le temps de l’économie n’est pas celui de l’écologie : l’impératif de profit peut conduire à épui­ser des res­sources natu­relles avant même que la flam­bée des prix per­mette de cor­ri­ger les excès des pré­lè­ve­ments sur la nature. Lorsque le signal des prix se mani­feste, il est déjà trop tard.

Or, les quatre ou cinq formes de capi­ta­lisme, fon­dées sur des logiques dif­fé­rentes – le marché, l’État, la négo­cia­tion entre par­te­naires sociaux, l’internalisation par la firme du plus grand nombre pos­sible d’externalités tant éco­no­miques que sociales ou encore le recours à la soli­da­rité fami­liale – sont sus­cep­tibles de donner des réponses très contras­tées à l’impératif éco­lo­gique. Confiance (naïve, on l’a vu) dans l’efficacité des signaux de marché, contrainte éta­tique et recours à la fis­ca­lité, inter­na­li­sa­tion par les acteurs éco­no­miques de l’impératif éco­lo­gique ou encore recherche de leur inté­rêt bien com­pris des entre­prises consti­tuent autant de réponses à ce même défi. Tout porte donc à penser qu’un futur modèle de crois­sance tirée par l’innovation éco­lo­gique se décli­nera encore selon les moda­li­tés aussi diverses que celles déjà obser­vées dans le passé. Sans oublier que les capi­ta­lismes dits émer­gents (Brésil, Chine, Inde) ont toute chance de conver­ger vers une forme ori­gi­nale : ils appor­te­ront sans doute une autre solu­tion à la ques­tion des res­sources natu­relles et de l’écologie.

En outre, il ne faut pas oublier que la flam­bée des prix rela­tifs des res­sources natu­relles est en elle-même por­teuse d’un ralen­tis­se­ment de la crois­sance, dans la mesure où elle limite l’offre com­pé­ti­tive et déplace le revenu vers les éco­no­mies ren­tières, à fort taux d’épargne. On ne sau­rait négli­ger ce régu­la­teur endo­gène des rela­tions entre éco­lo­gie et macroé­co­no­mie. C’est lorsque les prix flambent que s’amorcent les stra­té­gies qui vont conduire à leur ajus­te­ment à la baisse et réci­pro­que­ment, c’est lorsque le pétrole est extrê­me­ment abon­dant que se nouent les évo­lu­tions qui vont conduire au relâ­che­ment des efforts d’économie. Bref, il faut se sou­ve­nir que l’accumulation ne coule pas comme un fleuve tran­quille mais qu’elle est mar­quée par des phases d’euphorie puis de grip­page et de stag­na­tion. La per­cep­tion des pro­blèmes éco­lo­giques met au jour un cycle équi­valent.

Mais la contrainte éco­lo­gique est aussi une contrainte indi­vi­duelle en termes de nui­sances au niveau de la santé ou des loi­sirs. Dans le cadre du modèle anthro­po­gé­né­tique, sa prise en charge est donc une source d’activité éco­no­mique extrê­me­ment vaste… Doit-on pour autant en conclure que s’annonce un scé­na­rio opti­miste qui se tra­dui­rait par une réorien­ta­tion du pro­grès tech­no­lo­gique vers la crois­sance éco­lo­gique ?

On dis­pose pour l’instant de peu d’évaluations quan­ti­fiées de l’impact par exemple de la pol­lu­tion sur cer­taines mala­dies et les effets de santé publique du réchauf­fe­ment cli­ma­tique n’ont été perçus en France qu’incidemment lors de la mul­ti­pli­ca­tion des décès consé­cu­tifs à la cani­cule d’août 2003. L’impact de ce même réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur les sports d’hiver com­mence à se poser mais n’est pas encore un pro­blème cen­tral. Il est peut-être éclai­rant de se réfé­rer à l’expérience japo­naise car c’est dans ce pays que sont inter­ve­nus les pre­miers scan­dales éco­lo­giques de l’ère for­dienne, ce qui a sus­cité en retour l’édiction de règles beau­coup plus strictes… à partir des­quelles les indus­triels ont dû inno­ver pour pro­po­ser ensuite au marché mon­dial des biens plus res­pec­tueux des pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques.

Par contre jusqu’à une date récente, tant les États-Unis que la Chine, dont on connaît le poids dans l’économie mon­diale, ont fort peu pris en compte cet impé­ra­tif. C’est un dilemme typique du bien public mon­dial qu’est la sta­bi­lité cli­ma­tique. On serait tenté d’avancer qu’une inflexion signi­fi­ca­tive de la tra­jec­toire anté­rieure ne peut inter­ve­nir que sous l’effet d’une mul­ti­pli­ca­tion des inter­ven­tions publiques à tra­vers les normes, la fis­ca­lité, les sub­ven­tions. Ces inter­ven­tions se situent à priori à des niveaux très dif­fé­rents selon que l’on traite de la ges­tion de l’eau, de la pol­lu­tion atmo­sphé­rique ou du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. À cet égard, le succès actuel de la « res­pon­sa­bi­lité sociale des entre­prises » montre la mol­lesse des contraintes qui pèsent sur les grandes entre­prises inter­na­tio­nales dont les bonnes actions sont sup­po­sées volon­taires car déri­vant d’une éthique.

Enfin, l’histoire éco­lo­gique longue du pro­ces­sus d’industrialisation montre que le sys­tème a dû buter sur un effon­dre­ment de la niche éco­lo­gique pour que soient prises en compte de facto les contraintes envi­ron­ne­men­tales. On songe par exemple à la quasi-dis­pa­ri­tion de cer­taines forêts lors de la pre­mière indus­tria­li­sa­tion anglaise. Sur un hori­zon plus long encore, les tra­vaux archéo­lo­giques montrent que des civi­li­sa­tions entières se sont effon­drées en par­ti­cu­lier sous l’effet de l’épuisement des res­sources natu­relles sur les­quelles elles étaient basées. Bref, il n’est pas sûr que le scé­na­rio opti­miste – l’innovation va per­mettre de sur­mon­ter les contraintes éco­lo­giques – soit le plus vrai­sem­blable, en dépit même des efforts des scien­ti­fiques pour déve­lop­per les ins­tru­ments néces­saires à un diag­nos­tic et d’éventuelles thé­ra­pies. Demeure en effet la glo­rieuse incer­ti­tude des modèles phy­siques per­met­tant de cerner l’impact des acti­vi­tés humaines sur l’écosystème.

L’essentiel de la contrainte éco­lo­gique résulte de l’industrialisation, dès lors la ter­tia­ri­sa­tion des pays du Nord pour­rait sem­bler rendre rela­ti­ve­ment simple l’intégration de la contrainte éco­lo­gique. La prin­ci­pale inter­ro­ga­tion vien­drait alors des pays du Sud. Leur déve­lop­pe­ment éco­no­mique actuel s’inscrit-il dans une logique de rat­tra­page qui implique une pro­chaine ter­tia­ri­sa­tion ? Ou s’agit-il d’une nou­velle spé­cia­li­sa­tion durable sur les pro­duits indus­triels dans la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, beau­coup plus pré­oc­cu­pante d’un point de vue éco­lo­gique ?

Il faut peut-être se défier de l’idée sédui­sante selon laquelle la ter­tia­ri­sa­tion de l’économie suf­fi­rait par elle-même à atté­nuer très lar­ge­ment la butée de la crois­sance sur la contrainte éco­lo­gique. Un rappel his­to­rique est éclai­rant : à l’époque de la nou­velle éco­no­mie, à la fin des années 1990, cer­tains experts avaient émis le pro­nos­tic que la demande d’énergie et de matières pre­mières allait se réduire consi­dé­ra­ble­ment puisque l’essentiel de l’activité éco­no­mique tien­drait aux échanges d’informations entre indi­vi­dus collés der­rière leurs écrans d’ordinateur qui n’auraient plus à se dépla­cer ni à pré­le­ver sur la nature autant que par le passé. Hélas, la flam­bée des prix de l’immobilier dans la Silicon Valley, terre d’élection de la nou­velle éco­no­mie, est venue rap­pe­ler la per­ti­nence du méca­nisme ricar­dien, à savoir la crois­sance des rentes lorsque sont mobi­li­sés les ren­de­ments d’échelle et de gamme de l’industrie.

Deuxième limite à cette vision iré­nique du ter­tiaire, c’est une illu­sion d’optique des pays du Centre que de conclure à la contrac­tion de l’emploi et de la pro­duc­tion indus­trielle. En effet, la dés­in­dus­tria­li­sa­tion du Nord est com­pen­sée et au-delà, par l’essor rapide des nou­veaux pays indus­tria­li­sés (NPI) aux pre­miers rangs des­quels le Sud-Est asia­tique d’abord, la Chine aujourd’hui, et peut-être demain l’Inde. Il faut aussi rela­ti­vi­ser l’idée que ces pays « rat­trapent» car cela serait sup­po­ser que la cible et le point d’aboutissement des « éco­no­mies émer­gentes » seront la confi­gu­ra­tion actuelle des pays du Nord. Or le modèle des étapes de la crois­sance de Rostow est dépassé car dans la nou­velle confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale, le fait que les pays entrant dans la moder­nité peuvent se doter des tech­no­lo­gies mon­diales et la taille même de ces der­niers vont induire une série de tra­jec­toires ori­gi­nales. Il y a une dizaine d’années une célèbre prise de posi­tion de Larry Summers2 envi­sa­geait qu’effectivement les indus­tries pol­luantes soient expor­tées vers le Sud. Mais aujourd’hui les pro­blèmes d’environnement et de pénu­rie des res­sources sont tels que les auto­ri­tés du Sud envi­sagent d’édicter des normes au moins aussi sévères que celles des pays déve­lop­pés… même si cela s’avère dif­fi­cile à appli­quer. Situation com­plexe donc qui dépasse les dicho­to­mies usuelles entre indus­trie et ter­tiaire ou entre Nord et Sud.

Au niveau global, la crois­sance actuelle s’accompagne de mou­ve­ments de capi­taux inédits à l’échelle his­to­rique. Au niveau des indi­vi­dus des pays riches, la finan­cia­ri­sa­tion est éga­le­ment de plus en plus pré­sente avec la mul­ti­pli­ca­tion d’instruments finan­ciers indi­vi­dua­li­sés. Penses-tu que la crise finan­cière qui a débuté en août remette en cause cette évo­lu­tion ? Ou bien s’agit-il plutôt de ce que les régu­la­tion­nistes appellent une « petite crise » ?

Il faut resi­tuer la crise actuelle des pro­duits déri­vés des mar­chés hypo­thé­caires dans la longue his­toire des inno­va­tions finan­cières. On est en effet frappé de détec­ter une séquence qua­si­ment inva­riante dans la tota­lité des épi­sodes his­to­riques de spé­cu­la­tion. Un inven­teur pro­pose un nouvel ins­tru­ment finan­cier dont le ren­de­ment privé, ini­tial, appa­raît pro­met­teur. Frappés par ce succès, les sui­veurs se pré­ci­pitent pour exploi­ter ce bon filon et pour ce faire uti­lisent toutes les faci­li­tés que pré­sente l’accès au crédit. Tant et si bien que les gains ini­tiaux s’érodent, pis même, ils en viennent à désta­bi­li­ser l’ensemble du sys­tème finan­cier du fait de la mul­ti­pli­cité des inter­dé­pen­dances entre enti­tés et ins­tru­ments finan­ciers.

De façon plus pré­cise, pour avoir voulu finan­cer des ménages amé­ri­cains qui n’avaient pas à priori les moyens d’accéder à la pro­priété de leur loge­ment et dif­fu­ser le risque à un grand nombre d’autres acteurs, le sys­tème de ces pro­duits déri­vés a fini par buter sur l’évidence : le risque avait été trans­féré et dif­fusé mais il n’avait pas été éli­miné. Il fait même retour sur les banques qui avaient cru s’en débar­ras­ser puisque ces der­nières avaient titrisé leurs cré­dits, même les plus ris­qués. Or elles avaient aussi accordé leur crédit à ceux des agents qui accep­taient de déte­nir ces titres et pro­duits déri­vés. Comme par ailleurs, ils sont extrê­me­ment dif­fé­ren­ciés et par consé­quent dif­fi­ciles à compta­biliser, le sys­tème finan­cier bute sur l’opacité du bilan effec­tif des créances et des dettes. D’où une crise finan­cière majeure.

Crise de régu­la­tion ou crise du mode de déve­lop­pe­ment ? Sur ce point les théo­ries régu­la­tion­nistes intro­duisent une dis­tinc­tion clé. Jusqu’à pré­sent, à l’automne 2007, il s’agit d’une crise de régu­la­tion du sys­tème finan­cier au sens où les règles et ins­ti­tu­tions publiques qui l’encadrent se sont avé­rées inca­pables de sur­mon­ter rapi­de­ment la crise de confiance qui frappe la plu­part des éta­blis­se­ments finan­ciers. L’édiction de nou­velles règles du jeu – vigou­reuse action publique en vue de créer un orga­nisme de défai­sance des créances dou­teuses, inter­dic­tion des hors bilans, des Structured Investment Vehicules (SIV), retour sur la réforme du sys­tème comp­table dit de market-to-market,… – pour­rait à priori éviter qu’une crise du sys­tème finan­cier se trans­forme en une crise du sys­tème éco­no­mique mon­dial.

Il s’agit donc d’une crise inter­mé­diaire entre une petite crise cyclique et une grande crise du régime d’accumulation. Mais il n’est pas exclu que la para­doxale com­plexité des inter­dé­pen­dances entre ins­tru­ments finan­ciers d’une part et entre pays d’autre part, et l’incapacité des pou­voirs publics à inter­ve­nir débouchent sur une grande crise. Cependant, toutes les crises finan­cières ne sont pas sur le modèle de celle de 1929-1932. De plus, compte tenu du fait que l’économie amé­ri­caine n’est plus la seule à déter­mi­ner la dyna­mique mon­diale, puisque la conjonc­ture chi­noise tend à jouer un rôle de plus en plus impor­tant, existent des sources de sta­bi­li­sa­tion dans les fac­teurs réels de l’économie mon­diale, en par­ti­cu­lier le dyna­misme des BRIC3. Dans la course du lièvre et de la tortue, c’est la finance qui réagit le plus rapi­de­ment et l’économie réelle qui a la plus grande iner­tie. Cette contra­dic­tion, déjà sou­li­gnée par John-Maynard Keynes, conti­nue à mar­quer la crise du sub­prime dont l’éclatement date d’août 2007, mais dont les signes pré­cur­seurs étaient dis­cer­nables dès mars 2006. Cela conduit à rela­ti­vi­ser la capa­cité de pré­vi­sion et d’anticipation des mar­chés finan­ciers.

Quelles sont les impli­ca­tions en termes de redis­tri­bu­tion des richesses de la ges­tion de cette crise par les banques cen­trales ? N’est-ce pas les agents les plus riches, ceux qui ont pris des risques incon­si­dé­rés, qu’on est venu sauver ?

En fait, le pro­ces­sus de trans­fert de richesses asso­cié au dérou­le­ment et à la sortie des crises finan­cières demeure par­ti­cu­liè­re­ment obscur car rares sont les recherches qui par­viennent à obte­nir et trai­ter les don­nées per­ti­nentes. Bien malin serait l’économiste qui serait capable par exemple de faire un bilan de ces trans­ferts après l’éclatement de la conver­ti­bi­lité peso/​dollar en Argentine ou même de rendre compte de la redis­tri­bu­tion des richesses au Japon, après l’éclatement de la bulle spé­cu­la­tive des années 1980.

La situa­tion est un peu plus claire concer­nant les crises de la dette sou­ve­raine. En effet dans ce cas, les orga­ni­sa­tions finan­cières inter­na­tio­nales, aux pre­miers rangs des­quelles le FMI, jouent le rôle de défen­seur actif des inté­rêts des cré­di­teurs. À grands traits les trans­ferts vont des citoyens de la péri­phé­rie qui ont payé par l’impôt la reca­pi­ta­li­sa­tion du sys­tème finan­cier vers les grandes ins­ti­tu­tions finan­cières du Nord. Sur ce point, la démons­tra­tion de Joseph Stiglitz est éclai­rante et ne manque pas de rejoindre celle éla­bo­rée de longue date par les ana­lystes radi­caux et les alter­mon­dia­listes. Il est une excep­tion : à cer­taines époques, dans les années 1980 par exemple, la dette exté­rieure de cer­tains pays était si impor­tante qu’elle don­nait un pou­voir de négo­cia­tion à leurs diri­geants puisque l’arrêt de leur refi­nan­ce­ment aurait signi­fié une crise du sys­tème finan­cier des pays du Nord. Mais la crise argen­tine a changé la donne.

La plus grande pro­ba­bi­lité d’une crise éco­no­mique catas­tro­phique induite par la finan­cia­ri­sa­tion est-elle contre­ba­lan­cée par une meilleure capa­cité des auto­ri­tés moné­taires et des gou­ver­ne­ments à faire face aux dés­équi­libres finan­ciers majeurs ? Peut-on s’attendre à une auto­dis­ci­pline du capi­ta­lisme par un ren­for­ce­ment de la régle­men­ta­tion et des méca­nismes pru­den­tiels ?

C’est en quelque sorte la dia­lec­tique de l’arme et de la cui­rasse : très géné­ra­le­ment c’est l’innovation finan­cière qui pré­cède le ren­for­ce­ment des règles, en par­ti­cu­lier pru­den­tielles, qui en assurent la via­bi­lité à long terme. Ceci est donc un fac­teur de répé­ti­tion des crises, bien qu’elles aient pour sup­port des ins­tru­ments finan­ciers tou­jours renou­ve­lés. D’un autre côté, l’impact des grandes crises finan­cières pas­sées se tra­duit dans l’évolution des règles du jeu, des méthodes d’évaluation des risques et l’implication des auto­ri­tés publiques dans la sta­bi­lité finan­cière, alors même qu’elles ne cessent d’invoquer le risque d’aléa moral si elles sauvent sys­té­ma­ti­que­ment les spé­cu­la­teurs impru­dents. Mais plus la spé­cu­la­tion a été mas­sive, plus les auto­ri­tés moné­taires et fis­cales sont contraintes d’intervenir car il leur faut pré­ser­ver le sys­tème des paie­ments, base de toute éco­no­mie. Voilà pour­quoi Mervyn King, gou­ver­neur de la Banque d’Angleterre, a fina­le­ment été contraint d’approvisionner en liqui­dité le sys­tème ban­caire pour éviter un effon­dre­ment en chaîne sus­cité par la crise de la Northern Rock. De même, Ben Bernanke a été contraint de chaus­ser les bottes d’Alan Greenspan et d’alimenter le marché finan­cier au-delà même de sa concep­tion théo­rique en vertu de laquelle c’est une cible d’inflation qui devrait guider la poli­tique du ban­quier cen­tral pour garan­tir la pré­vi­si­bi­lité de sa poli­tique.

Aujourd’hui donc, le ban­quier cen­tral a aussi, et sur­tout en situa­tion de crise, pour fonc­tion d’assurer la sta­bi­lité finan­cière glo­bale. Nous entrons donc dans un nouvel âge de la poli­tique moné­taire. Pendant les Trente Glorieuses, le ban­quier était key­né­sien au sens où il visait à sta­bi­li­ser l’activité éco­no­mique à la lumière de l’optimisation de l’arbitrage entre infla­tion et chô­mage. Avec l’accélération de l’inflation qui marque la crise du for­disme, s’affirme, à partir de 1979, la figure du ban­quier cen­tral conser­va­teur qui consi­dère que sa seule fonc­tion est de lutter contre l’inflation, ne serait-ce que parce qu’il consi­dère qu’à long terme il n’y a plus d’arbitrage inflation/​chômage. Le succès de cette stra­té­gie, sou­vent dou­lou­reuse en termes de capa­cité de pro­duc­tion et de chô­mage se tra­duit, à partir du milieu des années 1990, par la per­sis­tance de taux d’intérêt bas. Associé à de bas taux d’inflation, ce chan­ge­ment sus­cite l’essor de la spé­cu­la­tion qui se porte tantôt sur les actions, tantôt sur l’immobilier comme aux États-Unis, voire les deux simul­ta­né­ment comme au Japon dans les années 1980.

Qu’il le recon­naisse ou non, le ban­quier cen­tral est – direc­te­ment ou indi­rec­te­ment – à l’origine de la répé­ti­tion des bulles spé­cu­la­tives. Comme un obser­va­teur aussi avisé qu’Alan Greenspan se déclare inca­pable de détec­ter une bulle finan­cière – alors même qu’il avait su blâmer l’exubérance irra­tion­nelle des mar­chés en 1997 –, une fois la crise ouverte, il lui appar­tient d’intervenir pour ali­men­ter en liqui­dité les agents finan­ciers et per­mettre tant de rou­vrir la Bourse que de sou­te­nir les acteurs du marché immo­bi­lier. Ce mou­ve­ment se répète d’octobre 1987 à l’automne 2007, sans oublier la spec­ta­cu­laire inter­ven­tion au titre du sau­ve­tage de LTCM en 1998. Ainsi le ban­quier cen­tral n’est plus pri­son­nier du com­pro­mis capi­tal – tra­vail for­diste mais il a partie liée avec la finance, ce qui fait tout à la fois sa force et sa fai­blesse. On serait tenté d’avancer que ban­quier cen­tral et milieu finan­cier sont dans le rap­port du yin et du yang.

La fré­quence et l’ampleur des inter­ven­tions publiques face aux grandes crises finan­cières rela­ti­visent beau­coup l’espoir que cer­tains ana­lystes mettent pério­di­que­ment dans la capa­cité d’autodiscipline des finan­ciers eux-mêmes. Il suffit de songer au scan­dale d’ENRON pour per­ce­voir com­bien les acteurs privés vont uti­li­ser de façon oppor­tu­niste les pos­si­bi­li­tés d’esquive par rap­port à l’idéal, tant célé­bré mais peu pra­ti­qué, de trans­pa­rence. L’opacité – à l’égard des tiers tout au moins – des sources de profit n’est-elle pas le secret de la réus­site ? Or la sta­bi­lité finan­cière glo­bale exi­ge­rait que les auto­ri­tés publiques aient les infor­ma­tions néces­saires pour cerner la réa­lité de la posi­tion des firmes en termes de liqui­dité et de ren­ta­bi­lité. À nou­veau l’exemple des sub­primes est éclai­rant : les acteurs finan­ciers étaient très fiers d’être les seuls à même de juger du risque des actifs qu’ils titri­saient, mais lorsque cette pra­tique s’est géné­ra­li­sée, l’incertitude de tout un chacun à l’égard des autres a bloqué le prin­cipe de la confiance. Seules des auto­ri­tés publiques peuvent alors tenter de sur­mon­ter la défiance par l’ouverture de cré­dits excep­tion­nels, les décla­ra­tions de sou­tien à la sta­bi­lité finan­cière ou encore de socia­li­sa­tion des pertes. Enfin, il n’est pas anodin de noter que la crise de la Northern Rock vient mon­trer les limites d’un sys­tème finan­cier très lar­ge­ment fondé sur l’auto-organisation de la com­mu­nauté finan­cière elle-même. Par paren­thèse, cela devrait dis­cré­di­ter les recherches contem­po­raines qui pos­tulent que l’intérêt bien com­pris d’agents ration­nels devrait les inci­ter à des com­por­te­ments res­pon­sables, c’est-à-dire inca­pables de débou­cher sur une crise finan­cière. Les effets de répu­ta­tion et la capa­cité d’auto-organisation ont des limites cer­taines en matière de pré­ven­tion des grandes crises finan­cières.

Quelles sont les consé­quences pour les sala­riés de l’affaiblissement des garan­ties col­lec­tives, de la finan­cia­ri­sa­tion et de l’individualisation de l’exposition aux risques ? Quels peuvent être, dans ce contexte, les nou­veaux points d’appuis pour l’action col­lec­tive ?

Les recherches régu­la­tion­nistes s’accordent sur un diag­nos­tic cen­tral : depuis envi­ron deux décen­nies, la recherche de ren­de­ments finan­ciers élevés et stables a impli­qué un report du risque éco­no­mique sur les autres acteurs, tout par­ti­cu­liè­re­ment les sala­riés, mais aussi les sous-trai­tants et les PME. L’interna­tionalisation de la pro­duc­tion et la glo­ba­li­sa­tion finan­cière ren­forcent les effets de ce méca­nisme devenu cen­tral. Dans la sphère poli­tique, la plu­part des gou­ver­ne­ments des Trente Glorieuses tra­dui­saient une alliance de fait entre une frac­tion moder­niste des entre­prises et les sala­riés. Avec la crise du for­disme, les gou­ver­ne­ments tendent à deve­nir schum­pé­té­riens au sens où ils doivent encou­ra­ger l’établissement sur leur ter­ri­toire d’entreprises créa­trices de valeur ajou­tée. Mais dans une troi­sième étape, la déré­gle­men­ta­tion finan­cière, tant interne qu’externe, et la mul­ti­pli­ca­tion des inno­va­tions qui en résultent, donnent un pou­voir sans pré­cé­dent à la finance. Dans ce contexte devenu très défa­vo­rable, les sala­riés ont eu à déve­lop­per des stra­té­gies nou­velles, sans jusqu’à pré­sent avoir retrouvé le pou­voir de négo­cia­tion qu’ils avaient sous le for­disme.

La pre­mière stra­té­gie consiste à uti­li­ser les armes de la finance au béné­fice des sala­riés à tra­vers la créa­tion de fonds d’épargne d’entreprises, la coges­tion de fonds de pen­sion par capi­ta­li­sa­tion, dans la lignée des stra­té­gies anté­rieures de par­tage du profit et d’intéressement. Cette stra­té­gie est esti­mable dans la mesure où les sala­riés com­pensent ainsi par l’accès à la rému­né­ra­tion du capi­tal une partie de l’érosion de leur salaire. Pourtant, ceci n’a pas réta­bli leur pou­voir de négo­cia­tion faute de pou­voir implan­ter des fonds d’investissement direct dans l’économie, sans tran­si­ter par le marché finan­cier et ses règles d’optimisation du ren­de­ment de courte période. Ceci n’enraye donc pas la logique finan­cière et ses effets de désta­bi­li­sa­tion des rela­tions sala­riales.

Une seconde stra­té­gie, certes beau­coup plus dif­fi­cile à mettre en pra­tique, consis­te­rait à uti­li­ser l’arène poli­tique et en par­ti­cu­lier le pro­ces­sus élec­to­ral pour peser sur les gou­ver­nants afin que soient votées des lois ren­for­çant la repré­sen­ta­tion et le pou­voir des sala­riés au sein même des entre­prises. À bien y regar­der, la coges­tion alle­mande est loin de nuire à la com­pé­ti­ti­vité du capi­ta­lisme rhénan et l’implication des sala­riés dans la grande entre­prise japo­naise conti­nue à mon­trer son effi­ca­cité une fois sur­mon­tée la longue période de conso­li­da­tion ban­caire. Tout le pro­blème est alors d’établir un tel rap­port de forces dans les pays où ce prin­cipe n’a pu s’établir dans la période de forte crois­sance et de plein-emploi… alors même que le chô­mage et l’incertitude sur la péren­nité de l’emploi sala­rié pèsent en per­ma­nence sur les stra­té­gies syn­di­cales.

Une troi­sième stra­té­gie, moins ambi­tieuse mais inté­res­sante, consis­te­rait à construire de nou­velles bases du syn­di­ca­lisme tant dans les nou­veaux sec­teurs que dans ceux carac­té­ri­sés par la flexi­bi­lité du marché. On note un mou­ve­ment dans ce sens aux États-Unis par exemple, tout par­ti­cu­liè­re­ment en Californie. En France, la tay­lo­ri­sa­tion d’une partie des tâches de concep­tion affecte direc­te­ment des caté­go­ries de sala­riés hier pri­vi­lé­giés, tels les ingé­nieurs, qui pour­raient consti­tuer les bases d’un renou­veau syn­di­cal. Enfin, l’emploi dans l’avant-garde du sec­teur finan­cier fait res­sor­tir une ten­dance para­doxale : par exemple les tra­ders de haut vol sont par­ve­nus à impo­ser un par­tage de la valeur ajou­tée, pré­le­vant ainsi sur la rému­né­ra­tion des ren­tiers. Au cœur même de la finance appa­raissent donc des prin­cipes d’une socia­li­sa­tion – certes toute rela­tive – des gains du capi­ta­lisme. Mais hélas, la recherche effré­née du ren­de­ment finan­cier a les consé­quences oppo­sées sur les sala­riés dans les sec­teurs non finan­ciers et ils sont la majo­rité. Dans ces condi­tions, est-il réa­liste d’imaginer une alliance entre les wor­king rich et les wor­king poor ?

Cet article est paru dans le numéro 21 de la revue Contretemps en février 2008

Notes

1. Keneth Rogoff, « Santé : plutôt rouge que mort ? », Les Echos, 3 sep­tembre 2007,http://​www​.lese​chos​.fr/​i​n​f​o​/​a​n​a​l​y​s​e​s​/​4​6​1​6​9​2​2.htm

2. Secrétaire au Trésor de Bill Clinton, l’économiste Lawrence Summers a aussi été pré­sident de Harvard de 2001 à 2006.

3. Acronyme uti­lisé pour dési­gner les quatre grands pays émer­gents : Brésil, Russie, Inde et Chine.

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