Bolivie « Trois révolutions »

Mis en ligne le 25 février 2010

par Guillermo Almeyra *

La Bolivie est en train d’effectuer simul­ta­né­ment trois révo­lu­tions : l’une démo­cra­tique, déco­lo­ni­sa­trice et moder­ni­sa­trice ; l’autre cultu­relle, pour éli­mi­ner le retard et la bar­ba­rie impo­sés par un passé d’exploitation et de sou­mis­sion, et une troi­sième, sociale, ayant objec­ti­ve­ment un contenu anti­ca­pi­ta­liste. Evo Morales et son gou­ver­ne­ment conduisent les deux pre­mières avec beau­coup de vigueur et de déter­mi­na­tion, mais en ce qui concerne la troi­sième révo­lu­tion, les formes et le contenu sont encore indé­ter­mi­nés.

Deux évé­ne­ments d’actualité illus­trent les dif­fi­cul­tés liées au passé. Le pre­mier concerne l’intellectuel aymara et ex-ministre Félix Patzi, qui était jusqu’à récem­ment can­di­dat à rien de moins que le poste de gou­ver­neur de La Paz, et qui vient de passer à l’opposition et tente de créer son propre parti paysan sur des bases racistes (il se dit per­sé­cuté par les ministres blancs). Le deuxième évé­ne­ment est le refus de l’Etat major des forces armées de four­nir à la jus­tice les docu­ments sur la dic­ta­ture, sur les dis­pa­rus et sur les tor­tures. Analysons un peu ces deux cas.

Le gou­ver­ne­ment a déclaré par voie légale que le fait de conduire en état d’ébriété consti­tuait un délit punis­sable par l’emprisonnement, comme dans n’importe quel « pays civi­lisé ». Le syn­di­cat des chauf­feurs d’autobus a annoncé une grève de 48 heures pour faire révo­quer cette mesure, défen­dant ainsi ouver­te­ment le « droit » de conduire en état d’ivresse. D’autre part, Patzi a été arrêté et contrôlé, alors qu’il était sous l’influence de l’alcool, et Evo Morales, tout comme le MAS MAS (Mouvement vers le socia­lisme), l’ont immé­dia­te­ment éli­miné en tant que can­di­dat au poste de gou­ver­neur de la prin­ci­pale ville boli­vienne, et ce malgré sa popu­la­rité et son sou­tien orga­nisé.

Or, Patzi a d’abord menti, en essayant d’expliquer son état d’ébriété en disant qu’il venait de la veillée funèbre – inexis­tante – d’une cou­sine. Autrement dit, il a opposé les us et cou­tumes (tout le monde boit lors des veillées funèbres) à la loi de l’Etat. Ensuite, par-dessus le marché, il s’est rendu dans sa région natale pour que sa com­mu­nauté lui applique un châ­ti­ment (fabri­quer mille briques en adobe en trois jours). L’impossibilité maté­rielle d’effectuer la tâche dans ce bref laps de temps (encore réduit par des inter­views accor­dées et des réunions) consti­tuait en elle-même un nou­veau men­songe évident, et, une fois de plus, une ten­ta­tive d’opposer les us et cou­tumes à la loi éta­tique (même si, du point de vue des usages cou­tu­miers il fal­lait que le châ­ti­ment soit appli­qué non pas dans sa com­mu­nauté d’origine mais là où il avait commis le délit).

Donc, d’une part on a violé la loi de la République au nom de l’incorporation dans la Constitution de la notion d’us et cou­tumes, mais en même temps on a foulé aux pieds le pré­cepte indi­gène offi­ciel contre le men­songe, en pro­fi­tant du fait qu’en Bolivie, comme dans beau­coup d’autres pays, l’ébriété est très répan­due, et que le fait de se saou­ler est vu comme une affaire d’hommes, à tel point qu’on appelle cela « macharse » (de macho).

Par ailleurs, dans ce cas, les déci­sions légales visant à ren­for­cer l’Etat se sont heur­tées à l’indigénisme raciste de Patzi (et de ses par­ti­sans attar­dés qui pensent que seuls les k’aras, les Blancs, sont les exploi­teurs, alors qu’il y a aussi des capi­ta­listes ayma­ras), au népo­tisme et au clien­té­lisme de l’ex-ministre pen­dant son mandat d’administrateur public, ainsi qu’au cor­po­ra­tisme de la Fedéracion Campesina (fédé­ra­tion pay­sanne) de la Paz, qui l’a suivi de manière acri­tique et sur laquelle Patzi tente de construire son parti d’opposition.

Dans le cas du Commandement mili­taire et de son oppo­si­tion à la jus­tice, divers fac­teurs entrent en ligne de compte (dont par exemple l’influence des hautes sphères des forces conser­va­trices et contre­ré­vo­lu­tion­naires natio­nales et étran­gères), mais c’est à nou­veau le cor­po­ra­tisme qui pré­do­mine. Les mili­taires couvrent, aujourd’hui, les dic­ta­teurs et les assas­sins d’hier parce que « les chiens ne se mangent pas entre eux » et parce qu’ils espèrent béné­fi­cier dans le futur de cette même soli­da­rité de caste.

Or, dans un Etat moderne – et Morales veut moder­ni­ser la Bolivie – les mili­taires sont soumis aux lois et aux pou­voirs de l’Etat et ne consti­tuent pas un corps sus­cep­tible de fonc­tion­ner en auto­ges­tion. Les récentes ten­ta­tives de sortir la Bolivie de son « retard » (ébriété, clien­té­lisme, cor­rup­tion, arbi­traire des corps sépa­rés) pour impo­ser une Constitution, un Etat de droit, et construire pour la pre­mière fois dans son his­toire un véri­table Etat capi­ta­liste, se heurtent à la couche poli­tico-cultu­relle lais­sée par le colo­nia­lisme et le pré­ca­pi­ta­lisme. Et celle-ci ne peut pas être éli­mi­née en quelques années, mais requiert une longue révo­lu­tion cultu­relle.

Il ne suffit donc pas de gagner le gou­ver­ne­ment et d’obtenir un sou­tien popu­laire de 80% contre la réac­tion si on n’a pas réel­le­ment le pou­voir et si cet appui massif est bien moindre dans presque tous les aspects de la vie poli­tique et quo­ti­dienne qui, pour le meilleur ou pour le pire, sont très mar­qués par le passé.

C’est ici qu’entre en scène la troi­sième révo­lu­tion, la révo­lu­tion anti­ca­pi­ta­liste, qui fait partie des aspi­ra­tions de Evo Morales et de Alvaro Garcia Lineras (vice-pré­sident), mais qui n’imprègne ni les mesures de son gou­ver­ne­ment, ni l’activité de son parti, le. Ce der­nier est avant tout un pool d’intérêts cor­po­ra­tistes, une alliance avec des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et sociales avec leurs bureau­cra­ties res­pec­tives ; et il n’est pas en mesure de donner une orien­ta­tion au gou­ver­ne­ment.

Deuxièmement, sui­vant en cela les tra­di­tions natio­na­listes et déve­lop­pe­men­tistes [1] de la révo­lu­tion d’avril 1952, le gou­ver­ne­ment s’appuie sur l’appareil d’Etat pour indus­tria­li­ser le pays plutôt que sur les capa­ci­tés auto­ges­tion­naires des ouvriers et des pay­sans et leur construc­tion d’une éco­no­mie alter­na­tive.

Le gou­ver­ne­ment s’appuie donc, comme autre­fois, sur la même éco­no­mie extrac­tive et expor­ta­trice et la même pro­duc­tion par l’Etat que les capi­ta­listes privés. C’est ainsi que le gou­ver­ne­ment construit un capi­ta­lisme d’Etat et tente de mettre sur pied un appa­reil bureau­cra­tique pour le diri­ger. Et il uti­lise l’appui massif dont il béné­fi­cie comme une infan­te­rie de choc, mais sans que les tra­vailleurs ne puissent dis­cu­ter et déci­der que faire dans le pays et com­ment uti­li­ser les res­sources. Mais cela non plus ne peut pas se faire rapi­de­ment, et dépend des avan­cées de la révo­lu­tion cultu­relle et de la situa­tion éco­no­mique inter­na­tio­nale. (Traduction A l’Encontre)

*Guillermo Almeyra enseigne à l’UNAM (Université natio­nale du Mexique) et suit atten­ti­ve­ment le pro­ces­sus en cours en Bolivie et en saisit les dimen­sions mul­tiples, sou­vent igno­rées par une partie de la « gauche radi­cale ».

1. Les poli­tiques déve­lop­pe­men­tistes (de desar­rol­lismo) par­taient (sur­tout dans les années 1950-1960 et sui­vantes, bien qu’elle se déve­lop­pât dès les années trente) de la dété­rio­ra­tion des termes de l’échange entre le « centre indus­triel » et la « péri­phé­rie agri­cole et pro­duc­trice de matières pre­mières», en cela elle met­tait en ques­tion la théo­rie clas­sique du com­merce inter­na­tio­nal par­tant des avan­tages com­pa­ra­tifs. La prin­ci­pale conclu­sion qui en décou­lait : donner à l’Etat un rôle actif dans le déve­lop­pe­ment indus­triel (pour accroître la sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions). (Réd.)

(23 février 2010)

A l’encontre, case pos­tale 120, 1000 Lausanne 20 administration@​alencontre.​org Soutien : ccp 10-25669-5

Les commentaires sont fermés.