Au temps de la première altermondialisation. Anarchistes et militants anticoloniaux à la fin du xixe siècle à propos de Benedict Anderson, Les Bannières de la révolte

Mis en ligne le 22 février 2010

Par Pierre Rousset

Dans Les Bannières de la révolte, à tra­vers un récit centré sur la figure de José Rizal, roman­cier et père de l’indépendance des Philippines, l’historien bri­tan­nique Benedict Anderson s’efforce de recons­ti­tuer l’émergence, à la fin du XIXe siècle, d’une « inter­na­tio­nale » anar­chiste et anti­co­lo­niale, d’une sorte de pre­mière alter­mon­dia­li­sa­tion intel­lec­tuelle et poli­tique. Pierre Rousset se saisit de l’occasion que repré­sente la tra­duc­tion de ce livre (paru ini­tia­le­ment en Grande-Bretagne sous le titre Under Three Flags) pour en mon­trer l’importance, mais aussi pour signa­ler les limites de l’approche mise en oeuvre et pour s’interroger sur ses liens avec l’ouvrage fon­da­men­tal de Benedict Anderson, L’Imaginaire natio­nal.

Les édi­tions La Découverte nous offrent une tra­duc­tion bien­ve­nue d’un ouvrage de l’historien bri­tan­nique Benedict Anderson, ini­tia­le­ment publié par Verso en 2005 sous le titre Under the Three Flags. Anarchism and the Anticolonial Imagination. Le récit a pour cadre la « pre­mière mon­dia­li­sa­tion » (intel­lec­tuelle) qui, avec l’invention du télé­graphe et le déve­lop­pe­ment des paque­bots, permit la coor­di­na­tion des réseaux mili­tants anti­co­lo­niaux. Il se concentre sur cette fin du XIXe siècle où « la der­nière insur­rec­tion du Nouveau Monde », à Cuba en 1895, « coïn­cide » avec « la pre­mière en Asie », aux Philippines en 1896 (p. 8). En ciblant les milieux anar­chistes – avant tout en Europe – et natio­na­listes – avant tout dans les der­nières colo­nies espa­gnoles –, il étudie les « rhi­zomes » du « vaste réseau » mon­dial liant les uns aux autres. Il s’attache pour ce faire à l’itinéraire de per­son­na­li­tés enga­gées et poly­glottes, sou­vent expa­triées. Dans « leur rôle de nomades », ces hommes (il y a bien peu de femmes) sont, selon une for­mule d’Anderson, « les acteurs prin­ci­paux » du livre (p. 10-11).

L’auteur joue sur plu­sieurs cordes – ana­lyse lit­té­raire, bio­gra­phie, récit his­to­rique, fresque poli­tique – pour mieux nous invi­ter à suivre les che­mi­ne­ments de la radi­ca­lité entre métro­poles euro­péennes, Caraïbes et Amériques, Asie du Sud-Est et du Nord-Est. Comment les idées cir­culent-elles et com­ment l’imaginaire natio­nal s’est-il formé chez des peuples colo­ni­sés dans un monde où s’aiguisent les conflits de puis­sances et sourdent les pré­misses de la Grande Guerre ? Quelles inter­ac­tions entre le sou­lè­ve­ment des Boers en Afrique du Sud contre l’Empire bri­tan­nique, de José Marti à Cuba et d’Andrés Bonifacio aux Philippines contre l’Empire espa­gnol ? Quelles réso­nances entre cercles artis­tiques, uni­ver­si­taires ou lit­té­raires, entre mou­vances anar­chistes ou répu­bli­caines, entre renou­vel­le­ment du dis­cours anti­co­lo­nial et affir­ma­tion de l’anti-impérialisme ?

L’auteur ne tente pas de répondre direc­te­ment à ces ques­tions. Il retrace, pour ce faire, l’itinéraire géo­po­li­tique d’anarchistes que l’on retrouve à Paris (Louise Michel, Joris-Karl Huysmans, Félix Fénéon, ce « brillant cri­tique d’art et de théâtre», Georges Clémenceau…) ou à Barcelone, et de patriotes cubains comme José Marti et Tarrida del Marmol, « illustre anar­chiste d’origine créole ». Mais ce sont prin­ci­pa­le­ment trois Philippins qui occupent le devant de la scène : José Rizal, le « roman­cier de génie», méde­cin et lin­guiste, Isabelo de los Reyes, « pion­nier de l’anthropologie», et Mariano Ponce, l’« orga­ni­sa­teur ». Plus en retrait, d’autres per­son­na­li­tés natio­na­listes appa­raissent au détour des pages, telles Marcelo Del Pilar, qui long­temps plaça ses espoirs dans l’assimilation, Andrés Bonifacio, fon­da­teur du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire Katipunan, Emilio Aguinaldo, qui plus d’une fois se vendit et assas­si­nat ses rivaux, ou Apolinario Mabini, resté fidèle à la révo­lu­tion. Construit autour de por­traits, de romans et de voyages, le récit gagne en cou­leurs, mais il prend par­fois des allures de laby­rinthe où le lec­teur doit savoir renouer les fils d’une pensée direc­trice.

Benedict Anderson apporte sa pierre aux études sur José Rizal, « héros natio­nal », via, notam­ment, les intui­tions que sus­cite pour lui la lec­ture inqui­si­trice de ses deux grands romans, Noli me tan­gere (1887) et El Filibusterismo (1891), trai­tés en abon­dance dans ce livre. Mais il donne aussi leur place à des « per­son­na­li­tés oubliées » de la lutte révo­lu­tion­naire, en par­ti­cu­lier à la figure fort ori­gi­nale d’Isabelo de los Reyes : seul véri­table pro­vin­cial de langue ilo­cano parmi l’élite édu­quée des ilus­tra­dos (« let­trés », sou­vent issus des pro­prié­taires ter­riens), néan­moins inter­na­tio­na­lisé, il est aussi le seul à s’intéresser pas­sion­né­ment aux peuples mon­ta­gnards résis­tant à l’hispanisation, se décri­vant lui-même comme « frère des gens des forêts, les Aeta, les Igorots et les Tinguians » (p. 25) – ce qui ne l’empêchera pas de fonder dans la capi­tale, au début du XXe siècle, les pre­miers syn­di­cats ouvriers modernes.

Les Philippines, Asie latine

La trame géo­gra­phique et his­to­rique tissée par Anderson se noue aux Philippines, et Les Bannières de la révolte éclaire la très grande ori­gi­na­lité de cet archi­pel asia­tique conquis dès le XVIe siècle par l’Espagne et long­temps rat­ta­ché au royaume du Mexique via le com­merce des galions. Pour un lec­teur fran­çais, notam­ment, c’est bien l’un des aspects les plus enri­chis­sants du livre. L’originalité du pays s’affirme au sein de l’Empire espa­gnol d’abord : il n’a connu ni une impor­tante colo­ni­sa­tion de peu­ple­ment euro­péen, à la dif­fé­rence de l’Amérique latine, ni l’esclavage, comme à Cuba. Mais elle s’affirme aussi et sur­tout dans sa propre région. Après plus de trois siècles d’hispanisation (sauf dans le Sud musul­man et pour cer­taines popu­la­tions mon­ta­gnardes), sa culture et ses struc­tures sociales l’apparentent par bien des aspects aux anciennes colo­nies espa­gnoles d’outre-Pacifique. Les Philippines sont véri­ta­ble­ment l’Asie latine, une situa­tion si excep­tion­nelle que l’identification des natio­na­listes avec les civi­li­sa­tions envi­ron­nantes ne pou­vait pas aller de soi. Le Japon repré­sente certes un uni­vers à part, y com­pris pour nombre d’Asiatiques, mais le choc éprouvé par Mariano Ponce quand il s’y rend en 1898 n’en est pas moins révé­la­teur. Il écrit ainsi à un ami : je m’y « débar­rasse de toutes mes concep­tions euro­péennes [sic] ;c’est un monde inconnu qui se révèle à moi, exo­tique et étran­ger » (p. 232). Cette spé­ci­fi­cité phi­lip­pine a été encore accen­tuée par le pas­sage du pays sous domi­na­tion états-unienne durant la pre­mière moitié du XXe siècle.

Les Philippines ont été très tôt un point d’appui du capi­ta­lisme mar­chand et du com­merce mon­dial, entre la Chine et le Mexique notam­ment. Mais pen­dant long­temps, la métro­pole n’a que mar­gi­na­le­ment « mis en valeur » les res­sources de sa colo­nie. D’autres puis­sances, comme les Britanniques, en ont pro­fité pour asseoir tem­po­rai­re­ment leur influence dans cer­taines îles. Surtout, l’Église catho­lique, n’ayant aucun rival laïc de poids, a assuré sa main­mise éco­no­mique et poli­tique à un degré rare­ment égalé, incar­nant sous des formes bru­tales la réac­tion sociale et colo­niale. Benedict Anderson montre com­bien « le pou­voir des Ordres fai­sait la par­ti­cu­la­rité des Philippines», eux dont la « main­mise per­dura jusqu’à la chute de l’Empire dans le pays en 1898 » (p. 99). Luttes popu­laires et natio­nales ont sou­vent pris pour cibles pre­mières les reli­gieux espa­gnols – à com­men­cer par les domi­ni­cains, les fran­cis­cains et les augus­tins.

À la fin du XIXe siècle, les hié­rar­chies « raciales », ou iden­ti­taires, et socio-éco­no­miques his­to­ri­que­ment struc­tu­rées par la colo­ni­sa­tion se super­po­saient encore aux Philippines avec, de haut en bas, les pénin­su­laires (Espagnols de la métro­pole, de pas­sage), Créoles (Espagnols nés dans la colo­nie), métis espa­gnols, métis chi­nois (beau­coup plus nom­breux), « Chinois », puis, tout en bas, Indios – « chacun occu­pant une strate sociale bien dis­tincte » (p. 72). Par ailleurs, dans un archi­pel où les chaînes mon­ta­gnardes isolent les val­lées autant que l’océan sépare les îles, et où les popu­la­tions parlent un grand nombre de langues, les iden­ti­tés régio­nales res­taient très fortes. Ce qui explique que le terme de « Philippin » (Filipino) ait tout d’abord dési­gné les seuls Créoles. En revanche, ces appar­te­nances par­ti­cu­lières étaient igno­rées des Espagnols de la métro­pole (quand ils n’ignoraient pas tout sim­ple­ment l’existence de leur colo­nie asia­tique). Les expa­triés étaient en bloc appe­lés Filipinos bien avant que leurs com­pa­triotes au pays ne se consi­dèrent tels, à l’instar des Latinos appe­lés Americanos quels que soient leurs pays d’origine. Ce qui conduit Anderson à « avan­cer l’idée que le natio­na­lisme phi­lip­pin n’est pas né aux Philippines mais dans les grandes villes d’Espagne » (p. 74).

Benedict Anderson enquête sur la nais­sance de l’imaginaire natio­na­liste à tra­vers les écrits – en par­ti­cu­lier les romans et les échanges de cour­rier – des expa­triés. Ce qui ne va pas sans poser quelques pro­blèmes de méthode sur les­quels nous revien­drons. En effet, la grande majo­rité de la popu­la­tion phi­lip­pine était de culture orale ; elle ne voya­geait pas – à la dif­fé­rence d’aujourd’hui où le pays compte près de 10 mil­lions de tra­vailleurs émi­grés – et ne com­pre­nait pas l’espagnol : celui-ci n’était parlé que par 3 % des Indios. L’angle de vision du livre devient ainsi celui des ilus­tra­dos dans un pays où la frac­ture lin­guis­tique était (et reste) un obs­tacle dif­fi­cile à sur­mon­ter dans les milieux pro­gres­sistes. L’auteur men­tionne certes l’importance de cette frac­ture, en par­ti­cu­lier quand il parle d’Isabelo de los Reyes qui consi­dé­rait le folk­lore comme une science dont le but était de « recons­truire le passé indi­gène » non colo­nial – dans un archi­pel où ce passé n’a laissé ni trace écrite ni trace monu­men­tale, et où l’Église s’est achar­née à l’oblitérer –, ainsi que d’accéder au « savoir local», popu­laire, contem­po­rain (p. 22-23). Mais Anderson ne s’y attarde pas plus, et c’est l’une des grandes fai­blesses de l’ouvrage.

Pour les ilus­tra­dos phi­lip­pins, à l’heure d’un inter­na­tio­na­lisme encore poly­glotte (José Rizal maî­tri­sait plus d’une ving­taine langues), le cas­tillan était avec d’autres (l’anglais, l’allemand, par­fois le fran­çais) un médium inter­na­tio­nal qui per­met­tait aussi d’accéder à la culture écrite et occidentale.Comme le sou­ligne Anderson, cette par­ti­cu­la­rité – que les Philippines ne par­ta­geaient dans l’Empire his­pa­nique qu’avec le Paraguay – a une nou­velle fois pour ori­gine le poids inha­bi­tuel des Ordres reli­gieux. Étant « seuls à pou­voir com­mu­ni­quer avec les autoch­tones dans leur langue natale», ils se trou­vaient « inves­tis d’un pou­voir consi­dé­rable par rap­port aux sécu­liers. Forts de cette supé­rio­rité, les Frères s’opposèrent obs­ti­né­ment à la pro­pa­ga­tion de l’espagnol dans le pays » (p. 98).

La ques­tion lin­guis­tique était d’autant plus com­plexe pour les mili­tants anti­co­lo­niaux que toutes les grandes langues phi­lip­pines – ilo­cano, taga­log, cebuano – sont mino­ri­taires. Si un taga­log « moyen » s’est fina­le­ment imposé comme « phi­lip­pin », sans sup­plan­ter pour autant les autres idiomes, c’est qu’il est uti­lisé dans la région de la capi­tale et, récem­ment, qu’il a été dif­fusé par la télé­vi­sion. La « frac­ture lin­guis­tique » est restée vive au XXe siècle. Pour beau­coup d’intellectuels enga­gés aux côtés des luttes popu­laires, l’expression lit­té­raire exi­geait (et peut encore exiger) l’usage de l’anglais, comme hier de l’espagnol. Le grand roman­cier pro­gres­siste des années de lutte contre la dic­ta­ture Marcos (1972-1986), Francisco Sionil José, en a dou­lou­reu­se­ment témoi­gné. Bien que « né dans un vil­lage ravagé par la misère » et envoyé comme domes­tique à l’âge de treize ans chez un oncle de Manille, il a eu la chance de pour­suivre des études. Il décrit les para­doxes propres à sa géné­ra­tion d’écrivains enga­gés : « L’ilokano – mon parler mater­nel – est une langue belle et pré­cise, mais je ne peux en vivre comme moyen d’écriture. L’histoire en a décidé pour moi. Si, aujourd’hui, je n’écrivais en anglais, ce serait très pro­ba­ble­ment en japonais.[…]Je me console de la perte de ma propre langue en me disant que Rizal écri­vait bien en espa­gnol, que ce n’est pas la langue qui signe l’engagement d’un homme aux côtés de son peuple, mais les idées qu’il exprime avec elle. Je sais aussi que la langue, ce n’est pas seule­ment des mots : elle véhi­cule tout un bagage cultu­rel ; de plus, elle me cru­ci­fie – quel que soit mon amour pour cette langue que j’utilise aujourd’hui – à l’aide du savoir que j’ai de mon passé colo­nial. »

En s’attachant à la vie des « nomades » expa­triés, Anderson dépeint l’implication des émi­grés dans la vie cultu­relle et poli­tique euro­péenne et leur par­ti­ci­pa­tion active à la mon­dia­li­sa­tion intel­lec­tuelle de l’époque, tant dans le domaine lit­té­raire (avec la portée inter­na­tio­nale de l’oeuvre de José Rizal) que scien­ti­fique (avec les échanges entre Isabelo de los Reyes et ses « col­lègues » anthro­po­logues occi­den­taux). Cette ouver­ture au monde est à l’exact opposé du repli sur soi de l’émigration poli­tique lié, un siècle plus tard, à un parti com­mu­niste des Philippines obsédé par le « danger » de la conta­mi­na­tion idéo­lo­gique.

Anarchisme et inter­na­tio­na­lisme

Dans ce contexte, la ren­contre des expa­triés phi­lip­pins avec les anar­chistes euro­péens consti­tue elle aussi un fil direc­teur des Bannières de la révolte. Elle contri­bue à donner son unité à l’ouvrage. La fin du XIXe siècle vit en effet « la montée de l’anarchisme inter­na­tio­nal», s’affirmant pour l’auteur comme « le prin­ci­pal véhi­cule d’opposition au capi­ta­lisme inter­na­tio­nal, à l’absolutisme, à l’esclavage et à l’impérialisme » (p. 64). Les orga­ni­sa­tions et publi­ca­tions liber­taires foi­son­naient. Les assas­si­nats et ten­ta­tives d’assassinats d’hommes d’État se mul­ti­pliaient (plus d’une dou­zaine entre 1894 et 1914), ainsi que les atten­tats à la bombe (en Russie, Espagne, France…), par­fois aveugles, mais géné­ra­le­ment ciblés contre des tor­tion­naires et agents de la répres­sion ou contre des lieux d’exploitation comme les usines. « La théo­rie anar­chiste, note Benedict Anderson, avait moins de mépris pour les pay­sans et le tra­vailleur des champs que la pensée mar­xiste en géné­ral, et son anti­clé­ri­ca­lisme était peut-être encore plus vis­cé­ral » (p. 83). Coïncidence, c’était en Espagne que se ren­daient avant tout les Philippins, et c’était aussi là, sin­gu­liè­re­ment en Catalogne, que le mou­ve­ment anar­chiste était le mieux enra­ciné. Nos natio­na­listes anti­co­lo­niaux côtoyèrent donc les anar­chistes jusque dans les bagnes et l’infâme for­te­resse cata­lane de Montjuïc, célèbre pour les tor­tures infli­gées aux déte­nus.

Le pano­rama de la constel­la­tion liber­taire dressé par Benedict Anderson est sai­sis­sant. Cependant, il ne répond pas plei­ne­ment à l’ambition affi­chée en intro­duc­tion. Ce livre « d’astronomie poli­tique», note en effet l’auteur, « tente de car­to­gra­phier l’anarchisme et la force de gra­vi­ta­tion qu’il exerça sur les natio­na­lismes mili­tants aux quatre coins de la pla­nète. » (p. 8). Malheureusement, s’il note bien que la réfé­rence anar­chiste recou­vrait « divers cou­rants de pensée s’affrontant sur les buts et les méthodes du mou­ve­ment » (p. 82), il n’en dit pas beau­coup plus à ce sujet. On reste ainsi sur sa faim ; la « car­to­gra­phie » ne va pas au-delà de l’esquisse. Si Benedict Anderson a une lec­ture enga­gée de l’histoire, vigou­reu­se­ment anti­co­lo­niale, anti-impé­ria­liste et anti­clé­ri­cale, et s’il mani­feste dans ce livre une empa­thie mani­feste envers l’anarchisme, les ques­tions d’orientation poli­tique ne semblent pas le pas­sion­ner outre mesure !

De même, si l’influence anar­chiste s’avère très sen­sible dans divers pays asia­tiques au début du XXe siècle, il reste dif­fi­cile, à la lec­ture des Bannières de la révolte, de défi­nir son impact poli­tique durable, au-delà d’une radi­ca­lité contes­ta­taire et d’une aspi­ra­tion anti-hié­rar­chique affir­mée. Quelle était la réa­lité de son enra­ci­ne­ment asia­tique ? Pourquoi était-il plus réel en Chine qu’au Vietnam ? L’anarchisme a-t-il véri­ta­ble­ment péné­tré les Philippines au-delà de quelques rap­pro­che­ments nomi­naux (comme le nom des pre­miers syn­di­cats) avant que ne s’imposent les réfé­rences socia­listes et mar­xistes ? Ces ques­tions ne trouvent pas de réponses ici.

L’imaginaire natio­nal

Né en Chine en 1936 d’un père anglo-irlan­dais et d’une mère anglaise, pro­fes­seur émé­rite à l’université de Cornell aux États-Unis, spé­cia­liste des rela­tions inter­na­tio­nales et de l’Asie, Benedict Anderson est très connu dans le monde anglo-saxon (beau­coup moins en France) pour ses « pers­pec­tives » asia­tiques sur l’histoire mon­diale et son approche ori­gi­nale de la ques­tion natio­nale. Dans son ouvrage de réfé­rence L’Imaginaire national,Anderson recon­naît volon­tiers l’importance des fac­teurs « objec­tifs » dans la consti­tu­tion des nations, mais il se demande pour­quoi un pro­ces­sus his­to­rique fort récent est perçu comme très ancien par les « ima­gi­naires natio­naux ». Pour répondre à cette ques­tion, il traite du natio­na­lisme en consi­dé­rant qu’il « appar­tient au même ordre de phé­no­mènes que la « parenté » ou la « reli­gion », plutôt qu’à celui du « libé­ra­lisme » ou du « fas­cisme »». Dans un « esprit anthro­po­lo­gique», il pro­pose donc « de la nation la défi­ni­tion sui­vante : une com­mu­nauté poli­tique ima­gi­naire, et ima­gi­née comme intrin­sè­que­ment limi­tée et sou­ve­raine. »

Pour Anderson, ce qui « de manière posi­tive » a « rendu les nou­velles communautés[nationales]imaginables», c’est « l’interaction » entre le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme et de l’imprimé, et la « fata­lité de la diver­sité lin­guis­tique ». Le capi­ta­lisme crée des « champs d’échanges et de com­mu­ni­ca­tion uni­fiés ». L’imprimé for­ma­lise une langue écrite qui permet à des popu­la­tions aux idiomes proches de se com­prendre, de « former un embryon de com­mu­nauté natio­nale ima­gi­née » et de se forger une « image d’ancienneté » en « fixant » cette langue. Le tout a « créé les condi­tions de la nation moderne. » De son ana­lyse de l’Amérique latine, il conclut que « ni les inté­rêts éco­no­miques, ni le libé­ra­lisme ou les Lumières » ne créèrent « d’eux-mêmes le type ou la forme de com­mu­nauté ima­gi­née ». Ce furent les « pèle­ri­nages des fonc­tion­naires créoles et les presses des impri­meurs créoles qui jouèrent un rôle his­to­rique déci­sif dans l’accomplissement de cette tâche. »

L’ouvrage maître de Benedict Anderson a fait se fron­cer plus d’un sour­cil mar­xiste – même chez ceux qui appré­cient la richesse de son éru­di­tion et de ses intui­tions –, ne serait-ce que parce que l’auteur esquive trop de ques­tions et s’engage par­fois dans des géné­ra­li­sa­tions aléa­toires. Les « post­mo­der­nistes » anti­marxistes se sont appro­prié L’Imaginaire natio­nal – pour une part abu­si­ve­ment –, ce qui a contri­bué à son renom. Anderson centre l’attention sur des ter­rains peu tra­vaillés dans la tra­di­tion mar­xiste, comme la for­ma­tion de consciences col­lec­tives qui ne sont pas « de classe » ; com­pa­rer la fonc­tion des idéo­lo­gies natio­na­listes modernes à celle des reli­gions s’avère sti­mu­lant. Sa démarche reste, au sens fort, his­to­rique, ce qui lui vaut d’être atta­qué par les cou­rants « pri­mor­dia­listes » ou « essen­tia­listes » pour qui la nation remonte si loin dans le temps qu’elle est sou­vent trai­tée comme un « inva­riant » échap­pant à l’histoire.

Historiographie, élites et mou­ve­ments popu­laires

Les Bannières de la révolte sont-elles une mise en oeuvre concrète des concep­tions intro­duites dans L’Imaginaire natio­nal ? C’est ce que laisse entendre Verso, l’éditeur anglais de Benedict Anderson, qui écrit dans la pré­sen­ta­tion des Bannières qu’elles consti­tuent « une redistribution[recasting]radicale » des « thèmes » conte­nus dans cet ouvrage fon­da­teur. Si la chose est vraie, l’exercice montre autant les limites que la richesse de l’apport d’Anderson. Il ne s’agit pas de reprendre ici les débats de fond sus­ci­tés par L’Imaginaire natio­nal, mais de se deman­der dans quelle mesure les Bannières aident à com­prendre la nais­sance du mou­ve­ment natio­nal aux Philippines. La démarche de l’auteur lui permet de pré­sen­ter mieux qu’il n’est habi­tuel les inter­ac­tions inter­na­tio­nales et la cir­cu­la­tion mon­diale des idées qui ont pré­sidé à la for­ma­tion de l’intelligentsia anti­co­lo­niale. Mais elle débouche aussi sur un para­doxe sai­sis­sant : l’ouvrage d’Anderson, his­to­rien de gauche qui reven­dique une filia­tion mar­xiste (et aussi « post­mo­der­niste » avant l’heure), ne men­tionne qu’à peine les mou­ve­ments popu­laires qui ont porté la révo­lu­tion anti­co­lo­niale et la résis­tance à la san­glante conquête états-unienne qui suivit la défaite espa­gnole de 1898.

Même si ses prin­ci­paux ouvrages sur l’Asie traitent de l’Indonésie, Benedict Anderson est un fin connais­seur de l’histoire des Philippines, pays cher à son coeur. Il n’ignore pas les cli­vages sociaux qui divisent le mou­ve­ment natio­nal, et il y fait briè­ve­ment réfé­rence dans ses Bannières. Il note, par exemple, que « la tra­hi­son de la plu­part desi­lus­tra­do­set des gens aisés du pays » était pré­vi­sible, et il sou­ligne « l’importance des mou­ve­ments popu­laires dans l’avenir de la révo­lu­tion » (p. 224). Il faut dire que le posi­tion­ne­ment poli­tique des figures les plus connues du natio­na­lisme phi­lip­pin nous offre une véri­table leçon de choses, lais­sant penser que, par­fois, le mar­xisme le plus vul­gaire se suffit à lui-même ! Dans leur grande majo­rité, les ilus­tra­dos appar­te­naient aux élites (sou­vent métisses) et jugeaient le peuple inculte inca­pable de prendre son destin en main. Ils étaient tout natu­rel­le­ment portés au com­pro­mis – un com­pro­mis assi­mi­la­tion­niste que Madrid ne fut jamais capable de leur pro­po­ser, ou un com­pro­mis comme celui qui fut pro­posé par Washington sous la forme d’une indé­pen­dance sous tutelle, octroyée en 1946 à l’issue d’une période colo­niale. Chef d’un clan fami­lial pro­vin­cial, Emilio Aguinaldo incarne cette élite jusqu’à la cari­ca­ture. José Rizal lui-même a, de sa prison, répu­dié les révo­lu­tion­naires du Katipunan – ce qui n’a pas empê­ché les Espagnols de l’exécuter pour l’exemple le 30 décembre 1896. En revanche, Andres Bonifacio, par­lant mal l’espagnol, issu d’un milieu d’artisans manillais appau­vris, a payé de sa vie son radi­ca­lisme. Apolinario Mabini, fils de pay­sans pauvres, refusa l’abdication et fut envoyé au bagne de Guam.

En concen­trant l’attention sur l’internationale lit­té­raire, la place du roman dans la dif­fu­sion des idées poli­tiques et l’activité des expa­triés, Benedict Anderson s’en tient au rôle de l’intelligentsia dans la for­ma­tion (ou la for­ma­li­sa­tion) de la conscience natio­nale. Vu la fai­blesse de la colo­ni­sa­tion de peu­ple­ment, cette intel­li­gent­sia par­tiel­le­ment métis­sée occupe dans le cas des Philippines la place dévo­lue, pour notre auteur, aux Créoles aux Amériques, en Afrique du Sud ou dans quelques pays d’Asie comme Taïwan (rap­pe­lons que « créole » se dit ici des per­sonnes d’origine métro­po­li­taines, mais nées dans la colo­nie). Dans quelle mesure et au prix de quelles trans­for­ma­tions ces idées venues d’ailleurs ont-elles été absor­bées par les Indios et les mou­ve­ments popu­laires ?

Le mou­ve­ment natio­nal phi­lip­pin est en effet aussi l’héritier d’une longue et com­plexe tra­di­tion de révoltes popu­laires tout à la fois sociales et reli­gieuses, portée par une culture orale. La ren­contre entre les « nomades » inter­na­tio­naux et le petit peuple n’avait rien d’évident. Ainsi, José Rizal est méde­cin pour les ilus­tra­dos, mais gué­ris­seur pour les Indios. Rationaliste et occi­den­ta­lisé pour les pre­miers, il est l’objet pour les seconds – dans sa pro­vince du moins – d’un véri­table culte, de son vivant déjà ; après son exé­cu­tion, ces riza­listes atten­dront le retour du nou­veau Christ. Plus « clas­si­que­ment », les asso­cia­tions d’entraides, qui furent les pré­cur­seurs des syn­di­cats, ser­virent en temps de répres­sion de refuge à la reven­di­ca­tion natio­nale alors que des schismes catho­liques indi­gènes don­nèrent vie aux cris des exploi­tés. La révo­lu­tion elle-même fut un vaste sou­lè­ve­ment social contre l’Église pos­sé­dante et la pro­priété fon­cière, insé­pa­rables de l’ordre colo­nial. Le pano­rama décrit dans Les Bannières de la révolte n’inclut mal­heu­reu­se­ment pas cet éche­veau d’idéologies et de luttes.

Les Bannières se placent certes réso­lu­ment du côté des révol­tés. Ce n’est de ce point de vue pas un récit conven­tion­nel. Mais en orga­ni­sant ce récit autour de la bio­gra­phie d’individualités connues, en fai­sant à ce point l’impasse sur les mou­ve­ments, Benedict Anderson court le risque de retom­ber dans une his­to­rio­gra­phie bien tra­di­tion­nelle où l’histoire est faite par les élites et se voit incar­née dans des « figures ».

L’ouvrage d’Anderson traite ainsi plus du « natio­na­lisme d’exil » que des natio­na­lismes popu­laires. Il ne s’agit pas d’une étude « exhaus­tive » de la for­ma­tion d’une iden­tité natio­nale dans une colo­nie où les iden­ti­tés régio­nales étaient par ailleurs très puis­santes. L’auteur nous offre une poi­gnée de pièces d’un vaste puzzle qui en com­prend bien d’autres – mais en « recon­si­dé­rant l’économie-monde capi­ta­liste de la fin du XIXe siècle, à partir de ses marges lit­té­raires, poli­tiques, esthé­tiques », il nous en donne de pré­cieuses.

Les Bannières de la révolte com­prend tant d’intrigues que le lec­teur risque de s’y perdre, sur­tout si l’histoire des Philippines lui est trop étran­gère. Mais, s’il par­vient à trou­ver son chemin, il pren­dra un réel plai­sir à lire un ouvrage érudit, foi­son­nant, pétillant d’idées, écrit dans un style nar­ra­tif alerte et, cerise sur le gâteau, plein d’humour. 

Pierre Rousset

Pierre Rousset est asso­cié à l’Institut inter­na­tio­nal de recherche et d’éducation (Amsterdam), dont il a été direc­teur de 1982 à 1992, ainsi que membre du comité édi­to­rial de l’International Encyclopedia of Revolution and Protest et ani­ma­teur de www​.europe​-soli​daire​.org. Il est notam­ment l’auteur de Communisme et natio­na­lisme viet­na­mien.

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