Allocution de présentation des journées Michel-Chartrand : première édition

Mis en ligne le 08 avril 2008

Bonjour tout le monde et per­met­tez-nous de vous sou­hai­ter la plus cha­leu­reuse des bien­ve­nues à cette pre­mière édi­tion des jour­nées Michel-Chartrand.

Première édi­tion ? Oui. Autant vous le dire tout de suite : nous avons l’intention de réci­di­ver et ce, chaque année. Parce que nous sommes convain­cus que la gauche au Québec a besoin de mul­ti­plier les lieux, les espaces, les publi­ca­tions pour réflé­chir, dis­cu­ter afin de mieux lutter dans ce monde dominé par le prêt à penser idéo­lo­gique, les idées reçues, par­ti­cu­liè­re­ment dans le sec­teur des condi­tions de vie et de tra­vail, ce que nous appe­lons les classes popu­laires et les classes moyennes.

par François Cyr et Manon Blanchard

Voilà pour­quoi nous avons choisi pour ce pre­mier col­loque de nous
inté­res­ser à l’évolution des classes popu­laires et des classes moyennes dans
un contexte de mon­dia­li­sa­tion où le rôle d’intervention de l’État est
radi­ca­le­ment remis en ques­tion par l’omniprésence des poli­tiques
néo­li­bé­rales. Ainsi, on oublie que dans cette période qui va de 1945 au
milieu des années 1970, la majo­rité des emplois créés dans les pays du nord
(à l’exception du Japon) l’ont été suite à l’expansion des sec­teurs publics
et para­pu­blics. Cet âge d’or des classes moyennes syn­di­quées est-il der­rière
nous alors que par­tout il n’est ques­tion que de pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail, de
pri­va­ti­sa­tion, de par­te­na­riat avec le privé lorsque ce n’est pas de
fer­me­ture pour fin de relo­ca­li­sa­tion dans des pays où le coût de la main
d’oeuvre est infé­rieur au nôtre ?

Derrière nous cette image d’une classe moyenne labo­rieuse, éco­nome et
pros­père pai­si­ble­ment ins­tal­lée dans son bun­ga­low de ban­lieue alors qu’on
parle de plus en plus d’endettement lourd, de tra­vail pré­caire mais aussi
d’écart crois­sant entre les reve­nus alors que les poli­tiques fis­cales
n’arrivent plus à pré­le­ver sa juste part chez les plus riches,
par­ti­cu­liè­re­ment les grandes entre­prises. Selon la Chaire socio-éco­no­mique
de l’UQAM, les entre­prises au Québec paient 42 % moins d’impôt qu’il y a 40
ans alors que leurs béné­fices a triplé. Plus concrè­te­ment, en 1964, le
gou­ver­ne­ment qué­bé­cois per­ce­vait 62 % de ses recettes fis­cales chez les
par­ti­cu­liers, contre 38 % auprès des com­pa­gnies. En 2004, c’est 88 % des
reve­nus fis­caux qui pro­viennent des indi­vi­dus, contre un maigre 12 % pour
les entre­prises.

Elle est loin der­rière nous cette image où le labeur menait à la sécu­rité
dans une Amérique où l’économie, c’est-à-dire en der­nière ana­lyse le tra­vail,
se tra­duit désor­mais par les spé­cu­la­tions des tra­ders du capi­tal finan­cier
for­çant ainsi 1,300,000 ménages amé­ri­cains en 2007 à rendre leur modeste
pro­priété aux banques. Il ternit beau­coup ce mythe où le sur­tra­vail acharné
menait au confort, voir au succès pour les nôtres alors qu’on sait qu’une
part impor­tante des nou­veaux sala­riés, sur­tout les jeunes pré­caires, vivent
une situa­tion d’appauvrissement pen­dant que leurs aînés, ces retrai­tés gras
durs voient leur rente de retraite rognée par l’inflation, parce que
par­tiel­le­ment indexée.

En vérité, les écarts se creusent et quel­que­fois de façon ver­ti­gi­neuse.

Qu’on en juge. Les 100 patrons les mieux rému­né­rés au Canada doivent
consa­crer 9 heures et 33 minutes de dur labeur pour gagner le salaire annuel
moyen du sala­rié au Canada soit $38,998.

Tous les indi­ca­teurs le confirment : l’écart entre les reve­nus moyens et
celui des patrons les plus riches ne cesse de s’accroître. En 1998, le
revenu moyen des patrons les plus riches dépas­saient de 104 fois le salaire
moyen au Canada. En 2006, on parle d’un écart 218 fois plus élevé.

Un der­nier chiffre. De 1998 à 2006, nos salaires moyens aug­men­taient de 18%.
Ceux des patrons de 146%. Ces chiffres nous font mesu­rer l’ impor­tance
déci­sive du rôle de l’État, d’un État outillé d’une poli­tique fis­cale
effi­cace et pro­gres­siste pour que tous contri­buent véri­ta­ble­ment en fonc­tion
de leurs moyens.

Vous aurez com­pris que nous sommes de ceux qui croyons qu’il faut nommer un
chat un chat et qu’il est peut-être temps de remettre à l’ordre du jour des
ana­lyses et des constats où on prend en compte les dif­fé­rents inté­rêts des
classes sociales afin de mieux com­prendre com­ment fonc­tionne notre société.

Pendant long­temps nous avons cru que vivre et tra­vailler fort dans un pays
qu’on dit riche, acqué­rir et main­te­nir une solide for­ma­tion pro­fes­sion­nelle,
nous garan­tis­sait une vie rela­ti­ve­ment confor­table, à l’abri de
l’appauvrissement, pré­pa­rant une retraite pai­sible et heu­reuse. Il y a
qua­rante ans, on nous par­lait même de civi­li­sa­tion des loi­sirs….

Même dans nos ban­lieues, d’ailleurs beau­coup moins cos­sues qu’on le dit, on
constate que l’adhésion à cette classe moyenne, classe d’accueil plus
mythique que réelle pour beau­coup, doit être ques­tion­née.

Ce ques­tion­ne­ment peut conduire à plu­sieurs constats. D’abord, que cet âge
d’or des classes moyennes en Amérique du Nord et en Europe de l’ouest
cor­res­pond à une phase très par­ti­cu­lière de l’histoire récente. Celle que
les éco­no­mistes ont appe­lés les 30 glo­rieuses et qui va de l’après guerre au
milieu des années 70. Elle s’appuie sur de très grandes avan­cées de
l’État inter­ven­tion­niste dans les sec­teurs de la santé, de l’éducation et
des ser­vices sociaux. Elle s’explique aussi par une vigueur des luttes
syn­di­cales et par une impor­tante crois­sance du sec­teur com­mu­nau­taire. Ces années
cor­res­pondent aussi à une forte demande de biens de consom­ma­tion mais aussi
à une sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources au nord et, il ne faut sur­tout pas
l’oublier, au sud éga­le­ment.

Nous sen­tons tous et toutes, sou­vent un peu confu­sé­ment, que cet âge d’or
est der­rière nous. La crise des régions res­sources à bout de souffle parce
que sur­ex­ploi­tées, la délo­ca­li­sa­tion des emplois dans plu­sieurs sec­teurs, la
pré­ca­ri­sa­tion crois­sante du tra­vail et le désen­ga­ge­ment de l’État en sont
sans doute les prin­ci­pales mani­fes­ta­tions. À cela s’ajoute cette pres­sion à
la baisse du pou­voir d’achat des classes moyennes et popu­laires ainsi que
d’importantes bri­sures du filet de pro­tec­tion sociale comme en témoigne les
innom­brables contre-réformes de l’assurance-emploi et de la sécu­rité du
revenu. D’où l’endettement crois­sant avec son cor­tège d’angoisse .La
réces­sion qui s’annonce sans doute aux États-Unis ne pourra sans doute,
faute de poli­tiques pro­gres­sistes adé­quates, que ren­for­cer ces ten­dances
lourdes.

Ces classes moyennes qui constatent cette panne de l’ascenseur social ont
quel­que­fois ten­dance à voir dans l’État inter­ven­tion­niste la cause du
phé­no­mène et adhèrent quel­que­fois au dis­cours popu­liste ambiant sur les
baisses d’impôts, les pri­va­ti­sa­tions voir l’incompétence sinon la paresse
des indi­vi­dus à faire leur place au soleil. Ce dis­cours nous est dis­tillé
quo­ti­dien­ne­ment par des médias de plus en plus concen­trés et inté­grés,
ali­men­tés par de savants think thank comme l’Institut éco­no­mique de
Montréal. Ce dis­cours, vous le connais­sez, il nous sub­merge, nous entoure et
quel­que­fois même nous imprègne.

Mais il y a une autre parole, trop peu audible, sou­vent déni­grée que nous
vou­lons entendre et ce col­loque ne sera qu’une modeste occa­sion de le faire.

Ainsi, tout ce samedi sera consa­cré à pro­po­ser à la fois des ana­lyses et des
témoi­gnages afin de dres­ser un bref tableau de l’état des lieux.

Dimanche, nous pose­rons la ques­tion des pistes de solu­tion afin de ravi­ver
la dis­cus­sion autour du néces­saire par­tage de la richesse, fon­de­ment de la
démo­cra­tie éco­no­mique et sociale.

Avec l’accord du prin­ci­pal inté­ressé, nous avons choisi, de nommer notre
projet, et l’organisation qui le sous-tend, en hom­mage à celui dont la vie
est syno­nyme de combat pug­nace pour la jus­tice sociale, des droits du monde
ordi­naire mais aussi l’indépendance de notre pays. C’est en pen­sant à cet
émi­nent mon­té­ré­gien que nous avons écrit dans le for­mu­laire admi­nis­tra­tif
néces­saire à l’enregistrement de nos acti­vi­tés que les objets des jour­nées
Michel Chartrand sont dédiés à :

  • pro­mou­voir et sus­ci­ter l’éducation popu­laire dans le sec­teur des poli­tiques
    sociales et du monde du tra­vail ;
  • faire de l’éducation popu­laire dans le sec­teur des poli­tiques sociales et
    du monde du tra­vail.

Promouvoir et faire de l’éducation popu­laire en poli­tique sociale et dans le
monde du tra­vail, Michel conti­nue à faire ça et ce, depuis son plus jeune
âge. Souhaitons nous d’en faire autant avec la même audace et le même
cou­rage. La même lon­gé­vité aussi. Merci Monsieur Chartrand de nous ins­pi­rer
et bon col­loque à toutes et tous !

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