Une crise structurelle du capitalisme

Mis en ligne le 12 avril 2008

Entretien avec Michel Husson, éco­no­miste à l’IRES, membre du Conseil scien­ti­fique d’Attac [1].

Propos recueillis par Benoît Pradier

Comment ana­ly­sez-vous la crise finan­cière actuelle ?

La crise actuelle est plus qu’une crise ban­caire, parce qu’elle met en cause la confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale. Celle-ci revêt trois grandes carac­té­ris­tiques. La pre­mière est la baisse de la part sala­riale à l’échelle mon­diale. Mais l’augmentation des pro­fits qui en résulte ne conduit pas à un sur­croît d’accumulation pro­duc­tive. Le profit non investi aug­mente régu­liè­re­ment et va nour­rir la sphère finan­cière. Celle-ci aug­mente ensuite en fonc­tion des dés­équi­libres de l’économie mon­diale : défi­cit com­mer­cial des Etats-Unis d’un côté, excé­dents de l’Europe, du Japon, des pays « émer­gents » et/​ou pro­duc­teurs de pétrole, de l’autre. Le besoin de finan­ce­ment de l’économie éta­su­nienne se creuse et néces­site une arri­vée de flux de capi­taux crois­sants. Enfin, la déré­gle­men­ta­tion finan­cière rend impos­sible le contrôle de ces flux finan­ciers qui par­courent le monde à la recherche de ren­de­ments extra­va­gants. Le résul­tat, c’est les bulles suc­ces­sives (la Net-éco­no­mie puis l’immobilier, etc.) et, depuis 15 ans, une série de crises finan­cières loca­li­sées (Mexique, Argentine, Asie du Sud-Est, etc.).

Pensez-vous, comme cer­tains, que cette crise est la plus grave depuis 1929 ?

La dif­fé­rence avec 1929, c’est que les gou­ver­ne­ments com­prennent mieux qu’alors les méca­nismes de la crise. Celle-ci est née de l’éclatement de la bulle immo­bi­lière et c’est un phé­no­mène rela­ti­ve­ment clas­sique. Mais ce qui est nou­veau, c’est la réac­tion en chaîne qu’elle a déclen­chée. La déré­gle­men­ta­tion finan­cière et la « titri­sa­tion » ont conduit à une imbri­ca­tion très pro­fonde, mais aussi extrê­me­ment opaque, entre banques d’affaires et fonds spé­cu­la­tifs. On découvre tous les jours l’ampleur des pertes cumu­lées, que le FMI vient d’évaluer à 945 mil­liards de dol­lars. L’immensité de ces pertes explique pour­quoi les inter­ven­tions des banques cen­trales n’ont pas pu enrayer le mou­ve­ment. La Fed a baissé ses taux en des­sous de l’inflation, injecté des liqui­di­tés, racheté de fait une grosse banque d’affaires (Bear Stearns) et échangé 200 mil­liards de dol­lars de Bons du trésor contre des cré­dits hypo­thé­caires dou­teux. Mais rien n’y fait : le marché de l’immobilier conti­nue à plon­ger, et chaque jour apporte sa mau­vaise nou­velle. Une telle crise ne peut rester can­ton­née à la sphère finan­cière, ni aux Etats-Unis : ces der­niers sont en réces­sion, et le FMI vient encore de révi­ser ses pré­vi­sions à la baisse pour l’économie mon­diale. Il pré­voit pour la France une crois­sance de 1,4 % en 2008 et de 1,2 % en 2009 et ne pré­voit un rebond qu’en 2010.

Quelles sont les pers­pec­tives ?

On est enlisé dans la crise pour au moins deux ans. Elle a en plus un carac­tère irré­ver­sible : le modèle de crois­sance des Etats-Unis vient d’exploser en vol et on ne voit pas bien com­ment il pour­rait être rafis­tolé. Ce modèle repo­sait sur un double méca­nisme : d’un côté, la baisse régu­lière du taux d’épargne des ménages (près d’un demi-point chaque année) et, de l’autre, l’augmentation tout aussi régu­lière du défi­cit com­mer­cial. C’est la consom­ma­tion qui tirait la crois­sance des Etats-Unis, sou­te­nue par un recours crois­sant à l’endettement. Il s’agissait donc d’une crois­sance à crédit qui devait être cou­verte par des entrées de plus en plus mas­sives de capi­taux en pro­ve­nance du reste du monde. Ce sys­tème de vases com­mu­ni­cants ne peut plus fonc­tion­ner : à cause de la ruine de mil­lions de ménages et en raison de la baisse du dollar. Le dollar n’a jamais été aussi faible et instable, et les taux d’intérêt ne sont plus attrac­tifs, si bien que les capi­taux vont cesser d’entrer, si ce n’est déjà fait. La grande incon­nue est alors le modèle de rechange qui devrait remettre en cause les incroyables inéga­li­tés de reve­nus qui existent aux Etats-Unis. Tout le sup­plé­ment de crois­sance des der­nières années a en effet été capté par une couche sociale très étroite et le salaire moyen n’a pra­ti­que­ment pas aug­menté. Pour passer à un régime de crois­sance plus équi­li­bré, il fau­drait écrê­ter les plus hauts reve­nus. Le pro­chain gou­ver­ne­ment voudra-t-il ou pourra-t-il mettre en oeuvre un New Deal qui évi­te­rait à la grande masse des sala­riés de ne pas payer les pots cassés de la haute finance ?

Vous avez signé l’appel inter­na­tio­nal des éco­no­mistes contre la liberté de mou­ve­ment des capi­taux en Europe. Pourquoi ?

Parce qu’il est bien ciblé, ce qui explique son succès. Il montre que l’ampleur de la crise « d’intervenir au cœur du « jeu », c’est-à-dire d’en trans­for­mer radi­ca­le­ment les struc­tures » et constate qu’au sein de l’Union euro­péenne, « toute trans­for­ma­tion se heurte à l’invraisemblable pro­tec­tion que les trai­tés ont cru bon d’accorder au capi­tal finan­cier ». Il pro­pose ensuite deux objec­tifs précis : l’abrogation de l’article 56 du Traité de Lisbonne et la res­tric­tion de la « liberté d’établissement » prévue à l’article 48 qui inter­disent toute res­tric­tion aux mou­ve­ments de capi­taux. Cela ne suffit certes pas à défi­nir une poli­tique glo­bale mais de mener concrè­te­ment cam­pagne autour de la ques­tion-clé, celle d’un néces­saire contrôle des capi­taux. Et l’Europe est un ensemble éco­no­mique assez vaste et inté­gré pour qu’une autre poli­tique puisse être envi­sa­gée à ce niveau.

Face à ce monde dominé par le libre-échange et les mar­chés finan­ciers où se déve­loppent ces crises, peut-on faire autre­ment ?

Nous sommes face à un capi­ta­lisme qui a échappé à tout contrôle. Lutter contre ses dérives finan­cières doit conduire à remettre en cause la liberté abso­lue de cir­cu­la­tion des capi­taux mais aussi, plus fon­da­men­ta­le­ment, l’exploitation crois­sante des tra­vailleurs à tra­vers le monde. Il faut, autre­ment dit, fermer « à la source » le robi­net qui ali­mente la spé­cu­la­tion. L’objectif est de mettre l’économie au ser­vice des besoins sociaux, et cette aspi­ra­tion permet, à tra­vers la lutte contre la mon­dia­li­sa­tion finan­cière, de fonder un nouvel anti­ca­pi­ta­lisme.

[1] Michel Husson est l’auteur de Un pur capi­ta­lisme, Editions Page Deux.


Source : L’humanité

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