À propos de la Grande bifurcation, En finir avec le néolibéralisme

Un livre de Gérard Duménil et Dominique Lévy

Par Mis en ligne le 17 avril 2014

Voilà un livre remar­quable. Rigoureux et auda­cieux. Gérard Duménil et Dominique Lévy abordent direc­te­ment la ques­tion stra­té­gique cen­trale, celle de la sortie du néo­li­bé­ra­lisme, en tant que phase actuelle de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Ils s’attaquent à la ques­tion la plus dif­fi­cile, celle d’une sortie posi­tive dans les vieux centres, par­ti­cu­liè­re­ment en Europe.

La grande bifurcation - En finir avec le néolibéralisme

Il s’agit de réaf­fir­mer un projet d’émancipation qui se situe dans la conti­nuité des deux siècles et demi de luttes, des révo­lu­tions du 18ème siècle et de la montée en puis­sance de la classe ouvrière qui a suivi le déve­lop­pe­ment de la grande indus­trie. Le livre ambi­tionne d’explorer le pas­sage d’un projet pro­gres­siste à une éman­ci­pa­tion sociale radi­cale.

Il faut prendre conscience du triomphe du néo­li­bé­ra­lisme, mais aussi de l’épuisement du néo­li­bé­ra­lisme. Quelles sont alors les pos­si­bi­li­tés ouvertes, dans la pro­chaine période, d’un projet pro­gres­siste dans la pers­pec­tive d’une éman­ci­pa­tion radi­cale ? Quelle phase suc­cè­dera au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ? Dans l’hypothèse d’une grande bifur­ca­tion, entre les nou­velles formes de domi­na­tions par les classes supé­rieures et celles de nou­velles voies de pro­grès et d’émancipation, com­ment redé­fi­nir les notions de droite et de gauche ?

Le capi­ta­lisme n’est pas la fin de l’Histoire, mais il faut s’intéresser à l’histoire longue du capi­ta­lisme. Les auteurs mettent en évi­dence la trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions et celle de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion. Ils défi­nissent les trois étapes de la révo­lu­tion de la pro­priété privée : révo­lu­tion des socié­tés par actions ; révo­lu­tion finan­cière des grandes banques ; révo­lu­tion mana­gé­riale par les co-res­pon­sables des tâches capi­ta­listes. Cette révo­lu­tion s’accompagne des méca­nismes de coor­di­na­tion et de contrôle cen­traux par les gou­ver­ne­ments, les banques cen­trales et la gou­ver­nance des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Elle met en évi­dence l’articulation et la confron­ta­tion entre les réseaux de la pro­priété, les action­naires, et les réseaux de la ges­tion, les hauts ges­tion­naires.

Le livre se réfère aux nom­breux tra­vaux de Gérard Duménil et de Dominique Lévy et à une approche néo­marxiste et alter­marxiste qui a été déve­lop­pée par Gérard Duménil et Jacques Bidet. L’ambition est d’ouvrir le champ d’investigation du poli­tique, à partir des struc­tures de classes et des luttes des classes. Cette inter­ro­ga­tion est fon­da­men­tale comme l’avaient tenté, dans les années 1960, Louis Althusser, Etienne Balibar et bien d’autres ; ainsi que Daniel Mothé et Serge Mallet avec la nou­velle classe ouvrière et dans les années 1970, Nicos Poulantzas avec les classes sociales dans le capi­ta­lisme d’aujourd’hui.

Le livre met en avant le renou­vel­le­ment des struc­tures de classes en insis­tant sur la montée des nou­velles classes de cadres. Les cadres for­me­raient une classe sociale mon­tante, au-delà d’une caté­go­rie supé­rieure du sala­riat ou d’une caté­go­rie par­ti­cu­lière des capi­ta­listes. La classe des cadres joue un rôle cen­tral dans l’évolution des trois ordres sociaux du capi­ta­lisme mana­gé­rial qui sont : la pre­mière hégé­mo­nie finan­cière, le com­pro­mis mana­gé­rial, le néo­li­bé­ra­lisme. Le capi­ta­lisme mana­gé­rial donne toute sa place au cadrisme. Dans la finance capi­ta­liste, les ins­ti­tu­tions finan­cières gérées par les cadres pour­raient s’autonomiser et même échap­per aux capi­ta­listes. Les cadres finan­ciers forment la fron­tière de la pro­priété et de la haute ges­tion. La contra­dic­tion entre capi­ta­listes et cadres pour­rait débou­cher sur la pos­si­bi­lité d’une tran­si­tion, du capi­ta­lisme au cadrisme, ana­logue à l’évolution de la bour­geoi­sie par rap­port au féo­da­lisme.

Les auteurs reviennent sur les décen­nies 50 à 70 ana­ly­sées comme celles d’un com­pro­mis à gauche dans les vieux centres. Les résul­tats ne sont pas négli­geables : les reve­nus et les patri­moines sont moins inéga­li­taires, le sec­teur finan­cier est contrôlé au ser­vice de la crois­sance, l’alliance sala­riale et la gou­ver­nance cadriste sont fortes dans les entre­prises, les gou­ver­ne­ments gèrent les com­pro­mis et étendent la pro­tec­tion sociale, les éco­no­mies sont gérées natio­na­le­ment. Dans cette période, l’interface entre pro­priété et ges­tion et les struc­tures éta­tiques bipo­laires assure une démo­cra­tie interne aux classes diri­geantes, éten­due aux classes popu­laires. Il ne s’agit pas d’un hymne au key­né­sia­nisme. Les pro­grès ont été permis par les poli­tiques impé­ria­listes et la des­truc­tion de l’environnement.

Le triomphe du néo­li­bé­ra­lisme se tra­duit par le déclin de la démo­cra­tie éten­due accen­tué par le ral­lie­ment des partis de gauche à l’alliance entre les cades et les capi­ta­listes. La nou­velle pra­tique ins­ti­tu­tion­nelle met les ins­ti­tu­tions spé­cia­li­sées à l’abri du jeu élec­to­ral. La contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale s’impose dans les années 80. Mais il reste des résis­tances au triom­pha­lisme néo­li­bé­ral. La vic­toire des classes domi­nantes n’annule pas les très fortes contra­dic­tions.

Les cadres forment une classe sociale orga­ni­sa­trice du capi­ta­lisme. En par­tant des cadres d’entreprises, les autres hié­rar­chies sociales, les cadres des admi­nis­tra­tions publiques forment de fait des frac­tions de la même classe. On arri­ve­rait alors à une struc­ture de classe tri­po­laire du capi­ta­lisme orga­nisé : les capi­ta­listes ; dans le sala­riat, les employés et les ouvriers ; les cadres qui se détachent des frac­tions supé­rieures des employés.

Le com­pro­mis social de l’après-guerre a modi­fié les formes de la pro­priété capi­ta­liste. Ce qui a amené la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale. Il y a une pos­si­bi­lité de nou­velle phase du capi­ta­lisme, la tran­si­tion du néo­li­bé­ra­lisme au néo­ma­na­gé­ria­lisme. Elle cor­res­pon­drait à une logique cadriste en sym­biose avec les classes capi­ta­listes. L’échec des alliances avec les couches popu­laires marque la classe des cadres malgré leur inté­rêt à s’autonomiser en tant qu’organisateurs des capi­ta­lismes. Le choix pour les cadres, du point de vue de leur inté­rêt, d’une alliance avec les couches popu­laires serait celui d’une alliance néo­ma­na­gé­riale sous la direc­tion des cadres.

L’autonomisation des cadres face aux capi­ta­listes, peut-être gra­dua­liste ou révo­lu­tion­naire. Les deux ont échoué du fait du succès des classes capi­ta­listes. La voie social-démo­crate a été gra­dua­liste. Dans l’alliance des cadres avec les couches popu­laires, il y a aussi une his­toire d’alliance révo­lu­tion­naire. Le projet met­tait en avant l’émancipation des tra­vailleurs et l’efficacité de l’organisation éco­no­mique et sociale ; la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée devant se sub­sti­tuer à l’ordre capi­ta­liste. Le pro­grès dans l’organisation de la socia­li­sa­tion l’a emporté sur le pro­grès social. Les cadres ne réus­sirent pas à réfor­mer la société où ne le vou­lurent pas. L’échec du sovié­tisme est lié au pas­sage du cadrisme poli­tique révo­lu­tion­naire au cadrisme bureau­cra­tique conser­va­teur. La nou­velle classe diri­geante, à partir des cadres poli­tiques tech­niques et bureau­cra­tiques, résulte, sui­vant la for­mule de Trotsky, du sub­ti­tu­tisme des classes domi­nées par leurs élites. Cette bour­geoi­sie d’État orga­nise le bas­cu­le­ment au néo­li­bé­ra­lisme et en retire des avan­tages consi­dé­rables pour les diri­geants.

Le com­pro­mis social de l’après-guerre a modi­fié les formes de la pro­priété capi­ta­liste. D’où la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale. Il y a une pos­si­bi­lité de nou­velle phase du capi­ta­lisme, la tran­si­tion du néo­li­bé­ra­lisme au néo­ma­na­gé­ria­lisme. Elle cor­res­pond à une logique cadriste en sym­biose avec les classes capi­ta­listes. L’échec des alliances avec les couches popu­laires marque la classe des cadres malgré leur inté­rêt à s’autonomiser par rap­port aux capi­ta­listes.

L’enjeu des affron­te­ments poli­tiques qui accom­pagnent la montée en puis­sance des cadres concerne les alliances avec les autres classes. Du point de vue de l’émancipation sociale, il y a deux alliances pos­sibles : une alliance à droite avec le ren­for­ce­ment des cadres dans leur alliance avec les capi­ta­listes ; une alliance de gauche autour de l’amélioration de la situa­tion des couches popu­laires. Cette bifur­ca­tion peut se pro­lon­ger pour la tran­si­tion au-delà du capi­ta­lisme. Un nou­veau com­pro­mis de classes, liant cadres et couches popu­laires, repo­se­rait au départ sur le lea­der­ship éco­no­mique et poli­tique des cadres ; mais il ne serait pos­sible que grâce à la force des luttes popu­laires. Les cadres ne feront pas spon­ta­né­ment le choix de la gauche. Il faut la pres­sion des luttes popu­laires renou­ve­lées. L’opportunisme de classe des cadres dépend des luttes des classes et des luttes popu­laires.

Le livre s’attaque direc­te­ment à l’avenir des socié­tés états-uniennes et euro­péennes. Il aborde rapi­de­ment les chan­ge­ments de l’arène inter­na­tio­nale et l’érosion de l’hégémonie des vieux centres. Il montre que de nom­breux chan­ge­ments sont en cours dans les péri­phé­ries en résis­tance ou en pro­gres­sion. Il n’insiste pas sur les consé­quences qua­li­ta­tives du poids du chan­ge­ment géo­po­li­tique sur les évo­lu­tions éco­no­miques.

Aux États-Unis et en Europe, les droites convergent pour faire peser sur les classes popu­laires le poids de la crise. Il y a aussi des divergences.Les auteurs dif­fé­ren­cient la finance anglo-saxonne mar­quée par l’activisme action­na­rial, le contrôle par les réseaux de pro­priété, le cœur du capi­ta­lisme mon­dial formé de 147 socié­tés et l’hégémonie des États-Unis. La pro­lon­ga­tion du néo­li­bé­ra­lisme aux États-Unis peut s’appuyer sur la baisse des coûts du tra­vail et la flexi­bi­lité, et des coûts de l’énergie avec les gaz de schistes. Le rôle crois­sant des cadres dans les ins­tances cen­trales pour­rait ren­for­cer leur place dans un com­pro­mis avec les pro­prié­taires comme le sug­gèrent les mesures prises après 2008 sur les dis­tri­bu­tions de divi­dendes et contre les rachats de leurs actions par les grandes banques.

Les auteurs abordent l’Europe à l’épreuve du néo­li­bé­ra­lisme et s’attachent aux sin­gu­la­ri­tés euro­péennes, à l’industrialisme à l’allemande et à la finan­cia­ri­sa­tion à la fran­çaise. Ils mettent en avant l’hybridité néo­li­bé­rale et néo­ma­na­gé­riale et le ren­for­ce­ment des réseaux de ges­tion euro­péens. Au-delà des contra­dic­tions entre pro­prié­taires et ges­tion­naires, ils pointent l’accord des classes diri­geantes et l’alliance des droites contre les classes popu­laires pour impo­ser l’austérité.

La pro­po­si­tion est de réus­sir en Europe le com­pro­mis à gauche, de le pré­ser­ver et de le dépas­ser. Il s’agit de ras­sem­bler les trois gauches radi­cales : la gauche éco­no­mique et sociale ; la gauche éco­lo­giste et la gauche de trans­for­ma­tion par les alter­na­tives concrètes. Le projet est de briser l’hégémonie finan­cière, de recon­qué­rir l’autonomie de la ges­tion, de recon­qué­rir l’autonomie des poli­tiques dans la mon­dia­li­sa­tion.

L’alliance inter­classe peut-être gra­dua­liste ou révo­lu­tion­naire. La ques­tion du pou­voir est cen­trale. Comment le prendre face aux capi­ta­listes et leurs alliés. Comment ici et main­te­nant briser l’alliance entre les capi­ta­listes et les cadres. Comment éviter que l’histoire se répète et que les cadres ne forment une nou­velle classe diri­geante et acceptent l’alliance avec les capi­ta­listes. La démo­cra­tie prend plu­sieurs dimen­sions ; l’autonomie des couches popu­laires, la démo­cra­tie interne aux classes de cadres, la démo­cra­tie éten­due. Le projet est de conduire aussi loin que pos­sible la sépa­ra­tion entre capi­ta­listes et cadres pour aller jusqu’à la sup­pres­sion de la pro­priété capi­ta­liste. Ensuite et en même temps mettre sur les rails le dépas­se­ment du rap­port cadriste. La grande bifur­ca­tion est celle qui par­tage l’effacement des rap­ports de classes ou leur per­pé­tua­tion. Plutôt que de défi­nir une stra­té­gie par rap­port à un hori­zon idéal dans un loin­tain avenir, il faut se posi­tion­ner aujourd’hui par rap­port aux bifur­ca­tions actuelles. La tran­si­tion est un che­mi­ne­ment, le futur n’est pas écrit et les choix dans le pré­sent com­mandent l’avenir.

Plusieurs inter­ro­ga­tions se dégagent. Quelle phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste pour­rait suc­cé­der au néo­li­bé­ra­lisme ? Existe-t-il une nou­velle classe mon­tante qui pour­rait se dif­fé­ren­cier des capi­ta­listes ? Quelles sont les alliances pos­sibles pour les couches popu­laires ? Comment tenir compte de l’histoire et de la ten­ta­tive d’une réponse révo­lu­tion­naire dans l’alliance entre les cadres et les couches popu­laires ? Quelles sont les marges de liberté aux États-Unis et en Europe ? Voilà des ques­tions essen­tielles qui viennent enri­chir le débat poli­tique actuel.

Gérard Duménil et Dominique Lévy, La grande bifur­ca­tion – En finir avec le néo­li­bé­ra­lisme, Éditions La Découverte, jan­vier 2014

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