La crise de la gauche européenne

Par Mis en ligne le 22 avril 2014

La crise du capi­ta­lisme ne l’a en rien affai­bli, pas plus qu’elle n’a pro­fité aux gauches euro­péennes : leur inter­na­tio­na­lisme a cédé face à celui du capi­tal quand elles ne s’y sont pas ral­liées. Seule solu­tion, aujourd’hui : une relo­ca­li­sa­tion pro­vi­soire des luttes poli­tiques à l’échelle natio­nale.

La gauche euro­péenne est aujourd’hui en crise – il y a peu de doute sur ce fait. Il est frap­pant de consta­ter que la plus grave crise du capi­ta­lisme depuis 1929 n’a pra­ti­que­ment pas béné­fi­cié à la gauche, ni élec­to­ra­le­ment ni du point de vue d’un renou­veau des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux. Comme celle des années 1930, la crise actuelle semble plutôt favo­ri­ser jusqu’ici la montée des forces de la réac­tion, comme le Front natio­nal en France, dont il existe des équi­va­lents dans les autres pays euro­péens, et au-delà.

Un autre trait mar­quant de cette crise est qu’elle a poussé les héri­tiers de la social-démo­cra­tie his­to­rique, le Parti socia­liste en France, vers le centre, et non vers la gauche. À tel point qu’il est devenu de plus en plus dif­fi­cile de dis­tin­guer les poli­tiques que ces partis mettent en œuvre des poli­tiques de la droite. Si des solu­tions « néo-key­né­siennes » ont été briè­ve­ment expé­ri­men­tées au début de la crise, elles ont été éphé­mères. Contre toute attente, la crise n’a pas sonné le glas du néo­li­bé­ra­lisme, qui se porte aujourd’hui mieux que jamais.

« Capitalisme démocratique »

Et pen­dant ce temps, la gauche de trans­for­ma­tion sociale, la gauche dite « radi­cale » que nous repré­sen­tons, ne par­vient pas à peser de manière signi­fi­ca­tive dans la conjonc­ture. Qu’elle soit poli­tique, syn­di­cale, sociale ou intel­lec­tuelle, elle ren­contre les pires dif­fi­cul­tés pour convaincre la popu­la­tion de ce qui, pour­tant, est l’évidence même : que le capi­ta­lisme sème le chô­mage et la misère, qu’il génère du racisme et des conflits.

Quelles sont les rai­sons de cette dif­fi­culté de la gauche à se faire entendre dans le contexte de la crise ? Je livre deux hypo­thèses à la dis­cus­sion, il y en aurait bien sûr d’autres. Première hypo­thèse. Dans L’État et la révo­lu­tion, écrit en 1917, Lénine sou­tient que la démo­cra­tie est la meilleure forme ou la meilleure « enve­loppe » poli­tique pos­sible pour le capi­ta­lisme. Une fois que le capi­ta­lisme y a pris racine, ce régime se révèle en effet le plus stable qui soit. Et effec­ti­ve­ment, pen­dant une bonne partie du XXe siècle, le capi­ta­lisme et la démo­cra­tie sont allés de pair. Au XIXe siècle, rares sont ceux qui croyaient cette alliance entre les deux, ce « capi­ta­lisme démo­cra­tique », pos­sible.

Lénine n’avait tou­te­fois pas entrevu un point cru­cial, me semble-t-il. C’est que, pour que cette alliance du capi­ta­lisme et de la démo­cra­tie fonc­tionne, il faut que le capi­ta­lisme soit suf­fi­sam­ment dyna­mique sur le plan éco­no­mique. La démo­cra­tie permet à la popu­la­tion de for­mu­ler des reven­di­ca­tions en termes de santé, d’éducation, de retraite, d’infrastructures… Si le capi­ta­lisme ne pro­duit pas assez de richesses, s’il stagne ou s’il est en crise comme aujourd’hui, il cesse d’être à même de satis­faire ces attentes.

Endettement massif et dé-démocratisation

En cas de crise éco­no­mique de longue durée, le capi­ta­lisme démo­cra­tique a alors deux solu­tions. La pre­mière est de s’endetter de plus en plus, afin de main­te­nir un niveau de dépenses publiques per­met­tant de conten­ter, au moins en partie, les attentes de la popu­la­tion. Le main­tien d’un sem­blant de légi­ti­mité de l’État dépend, dans ces condi­tions, de son endet­te­ment crois­sant. Ou alors, seconde solu­tion pos­sible, l’État peut cesser peu à peu d’être démo­cra­tique, il peut se rendre sourd aux demandes de la popu­la­tion.

Ces deux solu­tions, c’est pré­ci­sé­ment l’évolution des États euro­péens à l’heure actuelle : endet­te­ment massif et dé-démo­cra­ti­sa­tion. Il faut bien voir que ces deux phé­no­mènes ont une même cause, à savoir l’incapacité des États, en contexte de stag­na­tion ou de crise du capi­ta­lisme, à satis­faire le niveau de dépenses publiques auquel les popu­la­tions ont été habi­tuées depuis l’après-guerre.

L’endettement massif, bien entendu, met les États à la merci des mar­chés finan­ciers, qui fixent les condi­tions de l’emprunt, et donc les obligent à mettre en œuvre l’austérité, c’est-à-dire la des­truc­tion des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale. La dé-démo­cra­ti­sa­tion, de son côté, sup­pose que les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques perdent de leur vita­lité, ou encore que des ins­ti­tu­tions peu démo­cra­tiques montent en puis­sance. Je pense en par­ti­cu­lier aux banques cen­trales « indé­pen­dantes », ou à des ins­ti­tu­tions iso­lées de toute pres­sion démo­cra­tique, comme les cours consti­tu­tion­nels ou les cours des comptes, dont l’importance n’a cessé de croître au cours des der­nières décen­nies.

Conclusion : nous sor­tons de l’alliance du capi­ta­lisme et de la démo­cra­tie qu’évoquait Lénine. Aujourd’hui, la démo­cra­tie devient de plus en plus un pro­blème pour le capi­ta­lisme, car n’étant plus assez dyna­mique du point de vue éco­no­mique, il est inca­pable d’assumer des niveaux de dépenses publiques dont il a fait béné­fi­cier les popu­la­tions dans un contexte de pros­pé­rité aujourd’hui révolu.

À l’écart des institutions

Quel effet cela pro­duit-il sur la gauche ? La gauche a à la fois été à l’origine de la démo­cra­ti­sa­tion du capi­ta­lisme, et elle a en même temps gran­de­ment béné­fi­cié de cette démo­cra­ti­sa­tion. Elle en a été à l’origine, car la conquête des droits démo­cra­tiques a his­to­ri­que­ment été jus­te­ment cela : une conquête, autre­ment dit le fruit de luttes menées par des géné­ra­tions de mili­tants. L’idée selon laquelle le capi­ta­lisme est un sys­tème qui ten­drait « natu­rel­le­ment » vers la démo­cra­tie est une vaste blague. Il a fallu contraindre les classes domi­nantes à accor­der des droits démo­cra­tiques. Mais d’un autre côté, la gauche a aussi béné­fi­cié de la démo­cra­ti­sa­tion, qui lui a permis de sortir de la clan­des­ti­nité, et de faire de la poli­tique au grand jour.

Le divorce en cours entre le capi­ta­lisme et la démo­cra­tie implique que l’espace public démo­cra­tique va pro­ba­ble­ment se rétré­cir dans les années et décen­nies à venir. Nous n’allons bien sûr pas reve­nir aux condi­tions de la clan­des­ti­nité qui étaient celles dans les­quelles Lénine fai­sait de la poli­tique. Mais je parie­rais pour ma part sur une situa­tion inter­mé­diaire : pas la clan­des­ti­nité, mais pas non plus les régimes démo­cra­tiques que nous avons connus depuis la fin de la seconde guerre mon­diale.

Quoi qu’il en soit, la part extra-ins­ti­tu­tion­nelle de la poli­tique va deve­nir de plus en plus impor­tante dans les années à venir. Si nous vou­lons peser sur le sys­tème, c’est donc depuis la rue qu’il faudra le faire, ou depuis des espaces de liberté à l’écart d’institutions de moins en moins démo­cra­tiques. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, de mener des batailles à l’intérieur de ces ins­ti­tu­tions. Mais pour les rai­sons indi­quées, cela sera peut-être plus dif­fi­cile qu’auparavant.

L’internationalisme du capital

S’il est une entité qui incarne le deve­nir auto­ri­taire des régimes poli­tiques contem­po­rains, c’est bien l’Union euro­péenne. La seconde hypo­thèse que je vou­drais vous sou­mettre pour expli­quer la dif­fi­culté de la gauche à se faire entendre dans le contexte de la crise concerne pré­ci­sé­ment l’Europe. Elle concerne notre embar­ras col­lec­tif face à la ques­tion euro­péenne.

Les années 1960 et 1970 ont été mar­quées, comme on le sait, par de puis­sants mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale. L’imaginaire de la gauche actuelle s’est en grande partie formé dans ces luttes anti-impé­ria­listes et inter­na­tio­na­listes, qui se dérou­laient en Amérique latine, en Asie, ou encore en Afrique. Ce que la gauche n’a pas vu à l’époque, et ce qu’elle a tou­jours du mal à admettre aujourd’hui, c’est que mon­tait en puis­sance, à peu près à la même époque, un autre inter­na­tio­na­lisme : un inter­na­tio­na­lisme du capi­tal, un inter­na­tio­na­lisme des classes domi­nantes.

Comme l’ont montré de nom­breux mar­xistes, et d’ailleurs Marx lui-même, le capi­ta­lisme est un sys­tème mobile, qui est en mou­ve­ment per­ma­nent. Lorsque pour une raison ou une autre, les cir­cons­tances deviennent défa­vo­rables à l’accumulation du capi­tal, il peut aller cher­cher des condi­tions plus pro­pices ailleurs, ou à une autre échelle spa­tiale. Le capi­tal peut aussi mettre en concur­rence les espaces, en s’appuyant sur les uns pour contraindre les autres à se plier à sa logique.

C’est pré­ci­sé­ment ce qui s’est passé lors de la crise des années 1970, au moment où les Trente glo­rieuses ont pris fin. En cher­chant à échap­per aux contraintes que lui avait impo­sées le mou­ve­ment ouvrier au cours des décen­nies pré­cé­dentes en termes de par­tage de la valeur ajou­tée, et dans un contexte de déclin du taux de profit, le capi­tal s’est inter­na­tio­na­lisé, don­nant lieu à ce qu’on a appelé, par la suite, la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. C’est cette mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, cet inter­na­tio­na­lisme du capi­tal, et non hélas l’internationalisme porté par les mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale, qui s’est imposé depuis lors sur la scène mon­diale.

S’organiser à l’échelle nationale

L’Union euro­péenne est une incar­na­tion de cet inter­na­tio­na­lisme du capi­tal. C’est un projet de classe, celui des classes domi­nantes, qui est struc­turé de part en part pour servir leurs inté­rêts. C’est un espace poli­tique dont les classes popu­laires sont presque par défi­ni­tion exclues. De sur­croît, depuis le début de la crise de 2008, les ins­ti­tu­tions euro­péennes les moins démo­cra­tiques, au pre­mier rang des­quelles la Banque cen­trale, qui est hors d’atteinte de tout contrôle démo­cra­tique, n’ont cessé de se ren­for­cer, au détri­ment des ins­ti­tu­tions qui font encore mine d’être démo­cra­tiques, comme le Parlement euro­péen.

Penser que ce sys­tème pour­rait être réformé de l’intérieur, que des marges de manœuvre existent, c’est à mon sens mécon­naître l’histoire et la raison d’être de la construc­tion euro­péenne. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’opposer à l’internationalisme du capi­tal un impos­sible « natio­na­lisme de gauche ». Ce serait être bien peu mar­xiste et bien peu dia­lec­tique. Mais pour éviter tout inter­na­tio­na­lisme abs­trait, et pour faire en sorte que la gauche puisse se faire enfin entendre dans le contexte de la crise, il s’agit d’identifier pré­ci­sé­ment les forces sociales et poli­tiques avec les­quelles elle va inter­ve­nir dans la conjonc­ture.

Or qu’on le veuille ou non, ces forces sont aujourd’hui lar­ge­ment orga­ni­sées à l’échelon natio­nal. On peut le déplo­rer, mais c’est ainsi. Pour par­ve­nir à réar­mer un véri­table inter­na­tio­na­lisme, un détour pro­vi­soire par l’échelon natio­nal paraît par consé­quent inévi­table. Plus exac­te­ment, la défi­ni­tion d’un nou­veau rap­port ou d’une nou­velle dia­lec­tique entre le natio­nal et l’international, qui ne soit pas celle du capi­tal, est néces­saire.

Ce texte est issu d’un débat avec Alvaro Garcia Linera, vice-pré­sident de l’État plu­ri­na­tio­nal de Bolivie, qui s’est tenu le 8 avril 2014 au siège du Parti com­mu­niste fran­çais, à l’initiative d’Espaces Marx. Étienne Balibar, Michael Löwy et André Tosel par­ti­ci­paient éga­le­ment au débat.

Regards​.fr, 14 avril 2014

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