Élections fédérales

À la défense du droit à la FTQ de faire une campagne politique

Par Mis en ligne le 26 janvier 2015

Le ministre Denis Lebel a fait une sortie contre la FTQ l’accusant de dépen­ser l’argent des tra­vailleurs dans une cam­pagne poli­tique en embau­chant huit per­sonnes pour tra­vailler à défaire les conser­va­teurs dans des cir­cons­crip­tions ciblées, dont la sienne. Il estime qu’il s’agit dans ce cas d’un détour­ne­ment des coti­sa­tions syn­di­cales à d’autres fins que celles de la défense des tra­vailleurs.

Selon Denis Lebel, une majo­rité de dépu­tés NPD sont d’ex-leaders syn­di­caux. Il ques­tionne l’éthique de ces dépu­tés qui auraient à faire le choix entre repré­sen­ter les contri­buables cana­diens ou repré­sen­ter les inté­rêts syn­di­caux dans une négo­cia­tion avec les employés de l’État.

C’est pour le moins un affront à l’intelligence. Les lois pré­sen­tées au par­le­ment par les conser­va­teurs au cours des der­nières années ont eu pour objet de favo­ri­ser et d’enrichir les socié­tés pétro­lières, d’enlever les contraintes à l’enrichissement et au profit des socié­tés par des lois qui enlèvent de plus en plus de rap­port de force aux orga­ni­sa­tions ouvrières et sociales et fémi­nistes. C’est son parti qui a effec­tué des appels frau­du­leux auto­ma­ti­sés pour empê­cher des gens de voter et qui a uti­lisé scan­da­leu­se­ment les mal­heu­reux évé­ne­ments de Charlie Hebdo pour sol­li­ci­ter des dons. Le Parti conser­va­teur est un parti sans aucun sens moral et Denis Lebel n’a de leçons à donner à per­sonne.

Il est impor­tant de sou­li­gner que le domaine des rap­ports entre le monde de la finance et les auto­ri­tés poli­tiques d’un côté et celui des rap­ports entre le syn­di­ca­lisme et les mêmes auto­ri­tés poli­tiques de l’autre ne sont pas de même nature. Pour le monde de la finance ce rap­port ne repose pas tant sur les contri­bu­tions aux caisses élec­to­rales, mais sur les pres­sions que le sys­tème finan­cier et les entre­prises exercent sur l’État et ses bud­gets com­bi­nés au pas­sage des grands commis de l’État au sec­teur privé qui font sou­vent des aller-retour, de même que le pas­sage de hauts res­pon­sables du sec­teur privé à la direc­tion d’agences et de minis­tères de l’État. Tout cela garan­tit une conduite des affaires publiques proche des concep­tions du monde de la finance. (1)

On assiste au même phé­no­mène dans les socié­tés d’État où les diri­geants, nommés par le gou­ver­ne­ment, défendent plus les inté­rêts des cor­po­ra­tions que celui du public qu’ils sont censés repré­sen­ter. À titre d’exemple Deepak Chopra, PDG de Postes Canada, a appli­qué exac­te­ment la même posi­tion que celle du Conference Board du Canada. Pas éton­nant puisqu’il y siège en tant que membre exé­cu­tif. En effet dans son rap­port « L’avenir du ser­vice postal au Canada » le Conference Board pro­po­sait des res­tric­tions sala­riales, la fin du ser­vice à domi­cile et la conver­sion des comp­toirs pos­taux au sec­teur privé pour ne nommer que quelques élé­ments.

Pour ajou­ter à cette odieuse com­pli­cité, le gou­ver­ne­ment conser­va­teur a adopté une loi de retour au tra­vail alors que c’est Postes Canada avec à sa tête Deepak Chopra qui avait mis les employéEs en lock-out. Il enle­vait par consé­quent tout moyen de pres­sion au syn­di­cat. Les employéEs d’Air Canada ont subi le même sort alors qu’ils et elles ont été confrontéEs à la menace de se voir impo­ser une conven­tion col­lec­tive par la déci­sion d’un arbitre. Peut-on être sur­pris que les syndiquéEs cherchent main­te­nant une autre issue ?

Le droit à un ser­vice postal équi­table pour toutes les régions du Canada, le droit à un tra­vail décent, à un régime de retraite après avoir tra­vaillé toute sa vie, à une vie décente lorsqu’on perd son emploi, à un envi­ron­ne­ment qui assu­rera l’avenir aux futures géné­ra­tions sont des prin­cipes de jus­tice natu­relle que les syn­di­cats défendent et qui concernent toute la popu­la­tion. D’ailleurs au début des années 1990 la Cour suprême du Canada avait débouté le syn­di­qué onta­rien Lavigne qui avait intenté une pour­suite contre son syn­di­cat parce qu’il était opposé à ses posi­tions socio­po­li­tiques et élec­to­rales et deman­dait à sous­traire la part de coti­sa­tions rela­tives à toute action exté­rieure aux rela­tions de tra­vail. La Cour avait indi­qué que les poli­tiques éco­no­miques mises en avant par les gou­ver­ne­ments consti­tuaient des objets légi­times d’intervention du syn­di­ca­lisme. (2)

Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur a mul­ti­plié les légis­la­tions afin d’enlever tout rap­port de force au mou­ve­ment ouvrier. Les modi­fi­ca­tions appor­tées à l’assurance-emploi par exemple, non seule­ment réduisent dras­ti­que­ment la contes­ta­tion pos­sible des pres­ta­taires, mais obligent les tra­vailleurs et tra­vailleuses à accep­ter des emplois moins rému­né­ra­teurs. Ce fai­sant il permet au patro­nat d’augmenter la pres­sion à la baisse sur les salaires et les condi­tions de tra­vail de l’ensemble des salariéEs, syndiquéEs ou non.

De telles offen­sives contre la popu­la­tion tra­vailleuse ne peuvent se régler uni­que­ment en négo­cia­tion. Dans le cas de l’assurance-emploi, cela ne peut en être l’objet. Et même pour les ques­tions rela­tives aux négo­cia­tions, les inter­ven­tions gou­ver­ne­men­tales contre l’exercice du droit de grève sont deve­nues quasi per­ma­nentes. La lutte doit donc être poli­tique ne serait-ce que pour réta­blir un rap­port de force.

La créa­tion du NPD en 1960 avec l’appui du mou­ve­ment syn­di­cal repré­sen­tait une aug­men­ta­tion impor­tante de ce rap­port de force pour le mou­ve­ment ouvrier et popu­laire au Canada qui consi­dé­rait ce parti comme son bras poli­tique. Le syn­di­ca­lisme enga­geait par là une action pou­vant servir à la cohé­sion poli­tique du sala­riat et à son influence. À l’époque les syn­di­cats y étaient for­mel­le­ment repré­sen­tés et par­ti­ci­paient à son finan­ce­ment. (3)

Mais en juin 2003, le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Chrétien, aux prises avec le scan­dale des com­man­dites, fai­sait adop­ter le projet de loi C-24 afin de tenter de se refaire une cré­di­bi­lité. Le Parlement inter­di­sait ainsi le finan­ce­ment des partis par les asso­cia­tions syn­di­cales et patro­nales. Cela a consti­tué un pre­mier recul pour la classe tra­vailleuse d’assurer col­lec­ti­ve­ment la défense de leurs inté­rêts dans la gou­verne de la société. (4) Même s’il a été rela­ti­ve­ment res­treint dans ses contri­bu­tions aux caisses élec­to­rales, le patro­nat n’a pas été véri­ta­ble­ment affecté puisqu’il ne fait pas face aux mêmes contraintes. Il béné­fi­cie d’entrées « natu­relles » directes au sein des grands partis et au sein du gou­ver­ne­ment.

La FTQ a donc tout à fait raison d’investir ses éner­gies afin de dénon­cer les conser­va­teurs et de mener une cam­pagne sur le plan poli­tique même si nous croyons qu’il est erroné d’appeler à voter dans cer­tains cas pour les libé­raux. Une chose est cer­taine, malgré la dif­fé­rence d’opinions sur la stra­té­gie, nous devons défendre le droit fon­da­men­tal de la FTQ de mener ce combat.

Notes

(1) Mes remer­cie­ments à Serge Denis dont cet article est lar­ge­ment ins­piré.
Le capi­ta­lisme au Canada et la « révo­lu­tion » Harper, L’assaut contre le monde du tra­vail, Serge Denis, M Éditeur 2014, pp 63 à 100.
(2) O.C.
(3) O.C.
(4) O.C.

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