À la défense du droit à la FTQ de faire une campagne politique

Le ministre Denis Lebel a fait une sortie contre la FTQ l’accusant de dépenser l’argent des travailleurs dans une campagne politique en embauchant huit personnes pour travailler à défaire les conservateurs dans des circonscriptions ciblées, dont la sienne. Il estime qu’il s’agit dans ce cas d’un détournement des cotisations syndicales à d’autres fins que celles de la défense des travailleurs.

Selon Denis Lebel, une majorité de députés NPD sont d’ex-leaders syndicaux. Il questionne l’éthique de ces députés qui auraient à faire le choix entre représenter les contribuables canadiens ou représenter les intérêts syndicaux dans une négociation avec les employés de l’État.

C’est pour le moins un affront à l’intelligence. Les lois présentées au parlement par les conservateurs au cours des dernières années ont eu pour objet de favoriser et d’enrichir les sociétés pétrolières, d’enlever les contraintes à l’enrichissement et au profit des sociétés par des lois qui enlèvent de plus en plus de rapport de force aux organisations ouvrières et sociales et féministes. C’est son parti qui a effectué des appels frauduleux automatisés pour empêcher des gens de voter et qui a utilisé scandaleusement les malheureux événements de Charlie Hebdo pour solliciter des dons. Le Parti conservateur est un parti sans aucun sens moral et Denis Lebel n’a de leçons à donner à personne.

Il est important de souligner que le domaine des rapports entre le monde de la finance et les autorités politiques d’un côté et celui des rapports entre le syndicalisme et les mêmes autorités politiques de l’autre ne sont pas de même nature. Pour le monde de la finance ce rapport ne repose pas tant sur les contributions aux caisses électorales, mais sur les pressions que le système financier et les entreprises exercent sur l’État et ses budgets combinés au passage des grands commis de l’État au secteur privé qui font souvent des aller-retour, de même que le passage de hauts responsables du secteur privé à la direction d’agences et de ministères de l’État. Tout cela garantit une conduite des affaires publiques proche des conceptions du monde de la finance. (1)

On assiste au même phénomène dans les sociétés d’État où les dirigeants, nommés par le gouvernement, défendent plus les intérêts des corporations que celui du public qu’ils sont censés représenter. À titre d’exemple Deepak Chopra, PDG de Postes Canada, a appliqué exactement la même position que celle du Conference Board du Canada. Pas étonnant puisqu’il y siège en tant que membre exécutif. En effet dans son rapport « L’avenir du service postal au Canada » le Conference Board proposait des restrictions salariales, la fin du service à domicile et la conversion des comptoirs postaux au secteur privé pour ne nommer que quelques éléments.

Pour ajouter à cette odieuse complicité, le gouvernement conservateur a adopté une loi de retour au travail alors que c’est Postes Canada avec à sa tête Deepak Chopra qui avait mis les employéEs en lock-out. Il enlevait par conséquent tout moyen de pression au syndicat. Les employéEs d’Air Canada ont subi le même sort alors qu’ils et elles ont été confrontéEs à la menace de se voir imposer une convention collective par la décision d’un arbitre. Peut-on être surpris que les syndiquéEs cherchent maintenant une autre issue?

Le droit à un service postal équitable pour toutes les régions du Canada, le droit à un travail décent, à un régime de retraite après avoir travaillé toute sa vie, à une vie décente lorsqu’on perd son emploi, à un environnement qui assurera l’avenir aux futures générations sont des principes de justice naturelle que les syndicats défendent et qui concernent toute la population. D’ailleurs au début des années 1990 la Cour suprême du Canada avait débouté le syndiqué ontarien Lavigne qui avait intenté une poursuite contre son syndicat parce qu’il était opposé à ses positions sociopolitiques et électorales et demandait à soustraire la part de cotisations relatives à toute action extérieure aux relations de travail. La Cour avait indiqué que les politiques économiques mises en avant par les gouvernements constituaient des objets légitimes d’intervention du syndicalisme. (2)

Le gouvernement conservateur a multiplié les législations afin d’enlever tout rapport de force au mouvement ouvrier. Les modifications apportées à l’assurance-emploi par exemple, non seulement réduisent drastiquement la contestation possible des prestataires, mais obligent les travailleurs et travailleuses à accepter des emplois moins rémunérateurs. Ce faisant il permet au patronat d’augmenter la pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de l’ensemble des salariéEs, syndiquéEs ou non.

De telles offensives contre la population travailleuse ne peuvent se régler uniquement en négociation. Dans le cas de l’assurance-emploi, cela ne peut en être l’objet. Et même pour les questions relatives aux négociations, les interventions gouvernementales contre l’exercice du droit de grève sont devenues quasi permanentes. La lutte doit donc être politique ne serait-ce que pour rétablir un rapport de force.

La création du NPD en 1960 avec l’appui du mouvement syndical représentait une augmentation importante de ce rapport de force pour le mouvement ouvrier et populaire au Canada qui considérait ce parti comme son bras politique. Le syndicalisme engageait par là une action pouvant servir à la cohésion politique du salariat et à son influence. À l’époque les syndicats y étaient formellement représentés et participaient à son financement. (3)

Mais en juin 2003, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, aux prises avec le scandale des commandites, faisait adopter le projet de loi C-24 afin de tenter de se refaire une crédibilité. Le Parlement interdisait ainsi le financement des partis par les associations syndicales et patronales. Cela a constitué un premier recul pour la classe travailleuse d’assurer collectivement la défense de leurs intérêts dans la gouverne de la société. (4) Même s’il a été relativement restreint dans ses contributions aux caisses électorales, le patronat n’a pas été véritablement affecté puisqu’il ne fait pas face aux mêmes contraintes. Il bénéficie d’entrées « naturelles » directes au sein des grands partis et au sein du gouvernement.

La FTQ a donc tout à fait raison d’investir ses énergies afin de dénoncer les conservateurs et de mener une campagne sur le plan politique même si nous croyons qu’il est erroné d’appeler à voter dans certains cas pour les libéraux. Une chose est certaine, malgré la différence d’opinions sur la stratégie, nous devons défendre le droit fondamental de la FTQ de mener ce combat.

Notes

(1) Mes remerciements à Serge Denis dont cet article est largement inspiré.
Le capitalisme au Canada et la « révolution » Harper, L’assaut contre le monde du travail, Serge Denis, M Éditeur 2014, pp 63 à 100.
(2) O.C.
(3) O.C.
(4) O.C.