Le monde sociopolitique autochtone au Québec d’avril à octobre 2014

Par Mis en ligne le 28 janvier 2015

Cette période est mar­quée par le juge­ment William suivi de la Déclaration de sou­ve­rai­neté ter­ri­to­riale du Conseil de la Nation ati­ka­mekw, et par une forte mobi­li­sa­tion en faveur de la mise sur pied d’une com­mis­sion d’enquête sur les femmes autoch­tones dis­pa­rues et assas­si­nées. D’autre part, le dépôt de la loi contro­ver­sée sur l’éducation des Premières Nations, qui a sus­cité beau­coup de débats internes, a mené à la démis­sion du chef natio­nal de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Shawn Atleo. Finalement, les com­mu­nau­tés autoch­tones sont tou­jours très actives pour ce qui est de la pro­tec­tion de leur ter­ri­toire, et de nom­breuses actions légales, média­tiques, poli­tiques et citoyennes sont en cours.

Jugement William et décla­ra­tion de sou­ve­rai­neté des Atikamekw

Le 27 juin, la Première Nation de Tsilhqot’in gagne son procès contre la Colombie-Britannique et obtient le droit de ges­tion de son ter­ri­toire ances­tral à la Cour suprême (juge­ment William). Ce juge­ment apporte un « vent d’espoir » dans toutes les com­mu­nau­tés autoch­tones du Canada qui luttent pour obte­nir les outils néces­saires au déve­lop­pe­ment éco­no­mique et au déve­lop­pe­ment de l’emploi pour leurs membres, ainsi que pour la pro­tec­tion de l’environnement sur leur ter­ri­toire en fonc­tion de leurs valeurs et pra­tiques cultu­relles. Au Québec, le 8 sep­tembre, la Nation ati­ka­mekw affirme ses droits ances­traux et déclare sa sou­ve­rai­neté sur son ter­ri­toire en Haute-Mauricie.

Éducation

Le bras de fer conti­nue entre le gou­ver­ne­ment Harper et les Premières Nations (PN) concer­nant le projet de loi sur l’éducation, un enjeu cru­cial pour les com­mu­nau­tés autoch­tones en pleine crois­sance démo­gra­phique. La pres­sion est forte et l’Assemblée des Premières Nations du Canada est très divi­sée, ce qui entraîne la démis­sion du chef natio­nal Shawn Atleo le 2 mai 2014. Le chef régio­nal du Québec Labrador, Ghislain Picard, nommé chef par inté­rim, entre dans la course à la chef­fe­rie. Entretemps, cer­tains chefs autoch­tones se font trai­ter de « chefs voyous » par le ministre des Affaires autoch­tones Bernard Valcourt, car ils menacent de « para­ly­ser l’économie cana­dienne s’il n’y a pas plus de consul­ta­tions » (Rennie 2014). Le gou­ver­ne­ment s’appuie ensuite sur une étude de l’Institut Fraser pour jus­ti­fier sa posi­tion, laquelle est immé­dia­te­ment décriée par le Conseil en édu­ca­tion des Premières Nations qui en déplore le manque de sérieux (CEPN 2014). Pendant ce temps, les pro­grammes d’études autoch­tones uni­ver­si­taires « explosent » à Montréal (Hele 2014).

Femmes autoch­tones dis­pa­rues et assas­si­nées

D’avril à octobre, de nom­breuses orga­ni­sa­tions de dif­fé­rentes allé­geances poli­tiques [1] demandent au gou­ver­ne­ment fédé­ral de mettre sur pied une com­mis­sion d’enquête sur les femmes autoch­tones dis­pa­rues et assas­si­nées, et deux cam­pagnes de péti­tion sont orga­ni­sées [2]. Du 30 sep­tembre au 4 octobre, plu­sieurs marches et vigiles sont orga­ni­sées dans dif­fé­rentes villes du Québec. « Ce n’est pas un pro­blème autoch­tone, mais un pro­blème cana­dien », déclare Kiera Ladner, pro­fes­seur de sciences poli­tiques à l’Université du Manitoba (Davis 2014).

Unité poli­tique et gou­ver­nance

En mai, les chefs des neuf com­mu­nau­tés innues se ren­contrent pour un pré­som­met de la nation et, le 27 juin (Tremblay 2014), ils con viennent de la créa­tion d’un forum per­ma­nent avec le gou­ver­ne­ment du Québec. En juin éga­le­ment, la pré­si­dente de l’Association des femmes autoch­tones du Canada, Michèle Audette, devient can­di­date pour le Parti libé­ral du Canada.

Le 31 juillet, la mise en vigueur de la Loi sur la trans­pa­rence finan­cière des Premières Nations occa­sionne des débats publics plutôt anti­pa­thiques sur le salaire des élus autoch­tones, dont le tra­vail est incor­rec­te­ment com­paré à celui des élus muni­ci­paux. Le chef natio­nal de l’APN par inté­rim, Ghislain Picard, rétorque que le gou­ver­ne­ment

fédé­ral devrait lui aussi faire preuve de trans­pa­rence et « rendre compte de ses dépenses et des résul­tats qui en découlent – ou de l’absence de résul­tats » (Picard 2014).

Agrandissement des « ter­ri­toires réser­vés »

En mai, les Cris d’Oujé Bougoumou obtiennent une recon­nais­sance d’existence lon­gue­ment atten­due et deviennent membres de la Convention de la Baie-James et du Nord qué­bé­cois. D’autre part, de nom­breuses com­mu­nau­tés espèrent agran­dir le ter­ri­toire de leur réserve, car ils sont trop à l’étroit. C’est ce que tente de faire le Conseil de bande de Mashteuiatsh, ce qui entraîne des débats hou­leux à Roberval, et le chef Gilbert Dominique doit lancer un appel au calme. Les Hurons Wendats, de leur côté, réflé­chissent à ce qu’ils vont faire de leur nou­veau ter­ri­toire récem­ment cédé, alors qu’à Kahnawake, le Conseil de bande essaie de résoudre le pro­blème en expul­sant les « non autoch­tones », ce qui est loin de faire consen­sus (voir Gabriel 2014).

Exploitation des res­sources natu­relles Foresterie

En mai, les Cris d’EeyouItschee orga­nisent une confé­rence de concer­ta­tion sur la fores­te­rie durable avec des repré­sen­tants du gou­ver­ne­ment et de l’industrie. En août, les Malécites de Viger annoncent un accord de par­te­na­riat avec la MRC des Basques (Bas-Saint-Laurent) pour la créa­tion d’un nou­veau parc récréo­tou­ris­tique inter­ré­gio­nal. En sep­tembre, les Atikamekw, après leur décla­ra­tion de sou­ve­rai­neté, exas­pé­rés par l’attitude de non-consul­ta­tion des com­pa­gnies fores­tières (et ce, malgré leur attes­ta­tion aux normes du Forest Stewardship Council), lèvent le ton et déclarent qu’aucune entre­prise fores­tière ne pourra exer­cer d’activités sur leur ter­ri­toire sans leur consen­te­ment

Uranium, fer et apa­tite

En août, les Cris d’EeyouItschee, après une large consul­ta­tion de leurs com­mu­nau­tés, décident una­ni­me­ment de refu­ser l’exploration de l’uranium sur leur ter­ri­toire, et la com­pa­gnie Strateco Resources doit déman­te­ler ses ins­tal­la­tions pré­li­mi­naires au nord de Mistassini (Nicholls 2014). En sep­tembre, les chefs de l’APNQL adoptent une réso­lu­tion simi­laire pour l’ensemble de leurs ter­ri­toires (APNQL 2014). De leur côté, les Innus d’Uashat makManiUtenam et de Schefferville reven­diquent des sommes impor­tantes auprès de plu­sieurs grosses com­pa­gnies qui exploitent les res­sources sur le ter­ri­toire ances­tral depuis plu­sieurs années sans avoir signé d’entente avec eux comme… ex., l’Iron Ore (pour­suite en cour), l’IOC/Rio Tinto Alcan (action des « Pierres de la honte »), sans oublier l’enjeu de l’installation de la mine Arnaud (apa­tite) en plein cœur de Sept-Îles.

Électricité

Du côté d’Hydro-Québec, deux ententes sont signées : l’une avec le Conseil de bande d’Uashat makManiUtenam (entente de prin­cipe qui ne fait pas l’unanimité) pour l’achèvement du projet de La Romaine (ITUM 2014), et l’autre avec les trois com­mu­nau­tés mic­maques pour le déve­lop­pe­ment d’un parc éolien.

Pêcheries

En avril à Mashteuiatsh, des mesures d’harmonisation sont néces­saires pour amé­na­ger la coha­bi­ta­tion entre les pêcheurs spor­tifs et les pêcheurs tra­di­tion­nels sur le lac Piékuagami (lac Saint-Jean). En juin, les Hurons-wendat exercent leurs droits de pêche sur la rivière Malbaie sans attendre l’autorisation offi­cielle gou­ver­ne­men­tale. En août, les Abénaquis d’Odanak lancent le projet Perchaude en col­la­bo­ra­tion avec le minis­tère de la Faune, des Forêts et des Parcs du Québec et réamé­nagent un cours d’eau afin de faci­li­ter l’accès des per­chaudes du lac Saint-Pierre à l’une de leurs frayères ; la per­chaude étant dans un état cri­tique, un mora­toire sur la pêche est en vigueur jusqu’en 2017.

Pétrole

Alors qu’en Colombie-Britannique, les com­mu­nau­tés autoch­tones semblent avoir eu raison – du moins tem­po­rai­re­ment – du projet d’oléoduc Northern Gateway, les com­mu­nau­tés mohawks du Québec accu­mulent les actions contre les deux pro­jets d’oléo ducs pour l’Est cana­dien (construc­tion du pipe­line Transcanada Est et inver­sion du pipe­line Enbridge). Le 14 juin, les membres de la com­mu­nauté de Kahnawake reçoivent offi­ciel­le­ment les mar­cheurs de la « Marche des peuples pour la Terre-Mère », une marche citoyenne contre les oléo­ducs et les hydro­car­bures, partie de Cacouna le 10 mai, 700 km plus loin. Le 28 juin, une « marche de soli­da­rité avec la Marche pour la gué­ri­son des sables bitu­mi­neux en Alberta » est orga­ni­sée à Montréal par trois femmes : Denise Nadeau (Salish/​Mohawk), Rita Wong (Salish) et Cecilia Chen (Mohawk). Le 3 sep­tembre, le « People’s Climate Tour » fait un arrêt à Montréal et invite l’activiste mohawk Ellen Gabriel à prendre la parole. La pro­tec­tion de l’eau du fleuve Saint-Laurent et de ses habi­tants en pré­oc­cupe plu­sieurs. En avril, les Malécites exigent publi­que­ment d’être consul­tés dans le projet du port pétro­lier. En juillet, lorsque le Grand Chef de Wendake déclare s’opposer à un mora­toire sur l’exploitation pétro­lière dans le golfe du Saint-Laurent, les chefs des com­mu­nau­tés innues et mic­maques, réunies dans une nou­velle alliance pour la pro­tec­tion de l’eau, lui envoient un « mes­sage de pru­dence » public (Les Nations innue et mi’gmaq 2014).

Forum social des peuples 2014

Plus de 5000 per­sonnes du Québec, du Canada et des Premiers Peuples se sont ras­sem­blées au Forum social des peuples à l’Université d’Ottawa du 21 au 24 août. La majo­rité des par­ti­ci­pants étaient issus de la société civile, soit des mou­ve­ments sociaux, des groupes éco­lo­gistes, des asso­cia­tions étu­diantes ou des syn­di­cats. On estime qu’entre 200 et 300 per­sonnes étaient issues des Premières Nations de dif­fé­rentes pro­vinces et ter­ri­toires, cer­tains en tant que membres de leur conseil de bande, d’autres en tant que membres d’organisations mili­tantes*.

Une tren­taine d’ateliers ont été pré­sen­tés par des membres des Premières Nations sur des sujets très variés : Arbre de vie/​protection des sites sacrés/​spiritualité ; condi­tions de vie/​logement/​violence dans les communautés/​femmes dis­pa­rues et assas­si­nées ; déco­lo­ni­sa­tion/anti-oppres­sion/­réap­pro­pria­tion cultu­relle ; enjeux de la recherche autochtone/​histoire colo­niale ; intro­duc­tion à la soli­da­rité autoch­tone ; pro­tec­tion de l’environne- ment/Terre-Mère /​luttes contre les pipe­lines.

Plusieurs grandes confé­rences ont été consa­crées aux enjeux de pro­tec­tion de l’eau et de la Terre devant le déve­lop­pe­ment accé­léré de l’industrie pétro­lière au Canada, confé­rences au sein des­quelles les Mélissa Mollen-Dupuis (Innue, Québec, Idle No More), Clayton Thomas Muller (Cri, Manitoba, Defenders of the Land) et Ben Powless (Mohawk, Ontario, Indigenous Environmental Network) se sont illus­trés à quelques reprises. L’événement n’a mal­heu­reu­se­ment presque pas été cou­vert par les grands médias.

Pour plu­sieurs, l’événement aura été une pre­mière occa­sion de dis­cu­ter avec des mili­tants du Canada et des Premières Nations. Selon le mili­tant de longue date en jus­tice sociale François Saillant : « Si les mou­ve­ments sociaux étaient un train, les Premières Nations devraient en être la loco­mo­tive. Ce sont eux qui ont les moyens légaux pour arrê­ter les pro­jets d’oléoducs » (voir Aubin Côté 2014).

* Two Row Wampum Society, Assembly of Se7en Generations, Barriere Lake Solidarity, Caucus autoch­tone du Forum social des peuples, Commission de la santé, des ser­vices sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, Defenders of the Land, Families of Sisters in Spirit, Femmes autoch­tones du Québec, Indigenous Environmental Network, Indigenous Peoples » Solidarity Movement of Ottawa.

Geneviève Beaudet

Tiré de RECHERCHES AMÉRINDIENNES AU QUÉBEC, XLIV NO 1, 2014

Médiagraphie

APNQL (Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador), 2014 : « Les Premières Nations au Québec sont unies dans leur oppo­si­tion à l’exploitation minière de l’uranium ». Communiqué de presse CNW Telbec, 25 sep­tembre. <http://www.newswire.>.

AUBIN CÔTÉ, Marie-Christine, 2014 : « Forum social des peuples : l’heure du bilan. Le Journal des alter­na­tives, 29 août. <http://journal.alternatives.>.

CEPN (Conseil en édu­ca­tion des Premières Nations), 2014 : “Le Conseil en édu­ca­tion des Premières Nations remet en ques­tion la cré­di­bi­lité des résul­tats d’une étude de l’Institut Fraser”. Communiqué de presse CNW Telbec, 14 août. <http://​www​.news​wire​.ca/fr/>

DAVIS, Austin M., 2014 : “Professors united in call for public inquiry into mis­sing and mur­de­red abo­ri­gi­nal women”. Leader-Post, 28 août. <http://www.lea>

GABRIEL, Ellen, 2014 : “‘Sometimes the law is an ass’”. Warrior Publications, 17 août. <http://warriorpublications.>.

HELE, Carl, 2014 : « Indigenous Studies explode in Montreal : More than a decade in coming ». Anishinabeknews​.ca. <http://​ani​shi​na​bek​news​.ca/​2014/>.

ITUM (Innu Takuaikan Uashat mak Mani Utenam), 2014 : “Consultations sur l’Entente de prin­cipe ITUM /​Hydro Québec 2014 : ‘Oui’ à l’entente avec Hydro-Québec, mais ‘Non’ au Plan Nord sans notre consen­te­ment”. Communiqué de presse CNW Telbec, 1 er avril. <http://​www​.news​wire​.ca/fr/>.

NATIONS INNUE ET MI’GMAQ, LES, 2014 : “Les Nations Innue et Mi’gmaq envoient un mes­sage de pru­dence au Grand Chef huron-wendat Konrad Sioui sur le dos­sier de l’exploitation pétro­lière dans le golfe du Saint-Laurent”. Communiqué de presse CNW Telbec, 18 juillet. <http://​www​.news​wire​.ca/fr/>.

NICHOLLS, Will, 2014 : « Cree per­seve rance ». The Nation, 4 juillet. <>.

PICARD, Ghislain, 2014 : “Les Premières Nations sont trans­pa­rentes”. Le Devoir, 28 août. <http://​www​.lede​voir​.com/>.

RENNIE, Steve, 2014 : “Autochtones : le Ministre refuse de parler aux ‘chefs voyous’”. La Presse, 15 mai. <>.

TREMBLAY, Jean, 2014 : “Rencontre his­to­rique entre Québec et les com­mu­nau­tés innues ». Journal de Québec, 27 juin. <http://www.journaldequebec.>.

Notes

[1] Tous les partis poli­tiques fédé­raux (à l’exception du Parti conser­va­teur); l’Assemblée natio­nale du Québec, à l’unanimité, à la suite d’une motion dépo­sée le 25 sep­tembre par la dépu­tée de Québec soli­daire Manon Massé ; l’Association des femmes autoch­tones du Canada (AFAC); Inuit Tapiriit Kanatami ; Femmes autoch­tones du Québec ; la Fédération des femmes du Québec ; Amnistie inter­na­tio­nale Canada, et plu­sieurs autres. [2] Une péti­tion tra­di­tion­nelle sur papier est orga­ni­sée par l’AFAC, et une autre est mise en ligne par le Congrès du tra­vail du Canada : http://www.congresdu tra​vail​.ca/​c​e​n​t​r​e​d​a​c​tion/ jus­tice pour les femmes autoch­tones dis­pa­rues et assas­sines

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