« Travailler à disséminer des instruments de défense contre les mécanismes du pouvoir et de la domination »

Par Mis en ligne le 19 janvier 2015

Les domi­nants qui ne trouvent rien à redire au monde tel qu’il est, ont partie liée avec « le bon sens » qui dit que ce qui est doit être et ne sau­rait être autre­ment. Le bon sens des domi­nants accré­dite, par exemple, la confu­sion banale entre nature et culture, entre ordre social et ordre natu­rel. Ainsi l’idéologie du don pré­tend-elle rendre compte des inéga­li­tés sco­laires par des inéga­li­tés « natu­relles » (de « talent » ou de patri­moine géné­tique). C’est le même genre de croyance qui sou­tient les mobi­li­sa­tions à la faveur de la famille tra­di­tion­nelle sup­po­sée, elle aussi, « natu­relle ». Et c’est encore le même bon sens qui s’efforce de faire passer les axiomes du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral – la recherche du profit maxi­mum, les bien­faits de la concur­rence libre et non faus­sée, l’incapacité éco­no­mique de l’État, etc. – pour un hori­zon « ration­nel » indé­pas­sable. Exercer le pou­voir sym­bo­lique, c’est amener les domi­nés à croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pos­sibles et convaincre ceux qui en dou­te­raient qu’il n’y a pas d’alternative. Déclinée sous diverses formes, la doxa néo­li­bé­rale est aujourd’hui hégé­mo­nique dans l’arène poli­tique et dans l’univers média­tique. Dans le champ intel­lec­tuel, comme dans les pro­grammes sco­laires, elle gagne du ter­rain et c’est une des rai­sons pour les­quelles l’ordre règne…

A contra­rio, c’est aussi une raison pour appe­ler les sciences sociales cri­tiques à tenter de se faire entendre. Tolérables dans la mesure où elles étu­dient des objets sans grande impor­tance encen­sées quand elles ménagent et amé­nagent l’ordre établi, les sciences sociales, dès lors qu’elles dévoilent des choses cachées ou refou­lées à propos de l’ordre social (« il n’y a de science que de ce qui est caché ») se voient récu­ser leur pré­ten­tion, à être des sciences comme les autres. C’est ainsi que tout énoncé qui contre­dit les idées reçues est exposé au soup­çon de parti pris idéo­lo­gique. C’est aussi pour­quoi les sciences sociales sont de plus en plus expo­sées à l’hétéronomie par les pres­sions externes (maté­rielles et ins­ti­tu­tion­nelles) et par la concur­rence interne entre cher­cheurs (les plus hété­ro­nomes ayant, par défi­ni­tion, plus de chances de s’imposer contre les plus auto­nomes en s’ajustant à « la demande éta­tique » et en se sou­met­tant à la logique de l’applaudimètre ou de l’Audimat).

Mais si l’autonomie est une condi­tion néces­saire de la scien­ti­fi­cité des sciences sociales, le confi­ne­ment entre pairs neu­tra­lise leur portée vir­tuelle. Le dévoi­le­ment des méca­nismes et des stra­té­gies de domi­na­tion peut, en effet, contri­buer à les contre­car­rer, en libé­rant les forces poten­tielles de résis­tance et de refus neu­tra­li­sées par la mécon­nais­sance. C’est ainsi que contre « la vertu scien­ti­fique mal com­prise qui inter­dit à l’homo aca­de­mi­cus de se mêler aux débats plé­béiens du monde jour­na­lis­tique et poli­tique » et sans céder pour autant aux illu­sions de la logo­thé­ra­pie, Bourdieu en était venu à appe­ler à « une poli­tique d’intervention dans le monde social qui obéisse, autant que pos­sible, aux règles en vigueur dans le champ scien­ti­fique ». Ce genre d’engagement implique un double devoir de « réflexi­vité » et de « scien­ti­fi­cité ». La réflexi­vité passe par la cri­tique de l’autorité intel­lec­tuelle comme arme poli­tique, par le contrôle du biais sco­las­tique et par la vigi­lance à l’égard de la pro­pen­sion au « radi­ca­lisme de campus ». Quant au devoir de scien­ti­fi­cité, en un temps où la loi fixe comme objec­tif à la science de se mettre au ser­vice de la com­pé­ti­ti­vité de l’économie (i.e. de l’accroissement des divi­dendes), il impose d’abord la défense de l’autonomie et du pro­fes­sion­na­lisme, mais il implique aussi le renon­ce­ment à l’essayisme et au pro­phé­tisme de l’intellectuel à l’ancienne, pré­sent sur tous les fronts et sup­posé omni­scient. D’où la néces­sité, pour pal­lier la divi­sion du tra­vail scien­ti­fique et conju­rer les faci­li­tés de l’essayisme, de la construc­tion d’un intel­lec­tuel col­lec­tif dont les fonc­tions sont à la fois néga­tives (cri­tiques) et posi­tives (construc­tives). Côté cri­tique, il s’agit de tra­vailler à dis­sé­mi­ner des ins­tru­ments de défense contre les méca­nismes du pou­voir et de la domi­na­tion qui s’arment le plus sou­vent de l’autorité de la science (celle à pré­ten­tion scien­ti­fique des « experts »). Côté construc­tif, il s’agit de créer, contre le volon­ta­risme irres­pon­sable et le fata­lisme scien­tiste, les condi­tions sociales d’une pro­duc­tion col­lec­tive d’utopies réa­listes s’appuyant sur la connais­sance du pro­bable pour faire adve­nir le pos­sible.

Mais il s’agit aussi et peut-être sur­tout de sur­mon­ter les mul­tiples obs­tacles à la dif­fu­sion des sciences sociales cri­tiques : les dif­fi­cul­tés et les len­teurs de leur éla­bo­ra­tion qui font qu’elles arrivent presque tou­jours après la bataille, leur com­plexité inévi­table qui dis­suade les plus dému­nis de s’y ris­quer, les résis­tances qu’opposent les idées reçues et les convic­tions pre­mières, mais aussi les obs­tacles maté­riels de toutes sortes (à com­men­cer par ceux aux­quels sont aujourd’hui confron­tées les mai­sons d’édition et les librai­ries indé­pen­dantes) ou les obs­tacles ins­ti­tu­tion­nels (comme cer­taines réformes des pro­grammes de lycée), etc. En appe­lant à des États géné­raux des sciences sociales cri­tiques, il s’agit à la fois de confron­ter des expé­riences et des tra­vaux issus de dis­ci­plines dis­tinctes, de tra­di­tions théo­riques et métho­do­lo­giques diverses, d’identifier des lacunes et des prio­ri­tés, de par­ta­ger ce qui peut l’être pour tenter de sortir ensemble de la quasi-clan­des­ti­nité où les sciences sociales cri­tiques sont aujourd’hui confi­nées et d’interpeller ainsi ce que « le bon sens » (« la chose du monde la mieux par­ta­gée ») tient pour des évi­dences.

Nous ne pour­rons le faire qu’ensemble, ensei­gnants, cher­cheurs, syn­di­ca­listes, édi­teurs, libraires, jour­na­listes, et toux ceux qui se sentent concer­nés. Nous vou­lons le faire ensemble. Nous allons le faire ensemble.

TEXTE D’APPEL SIGNE PAR 380 CHERCHEURS

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