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La grève, un outil d’émancipation des femmes ?

DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 35 - Printemps 2026

Il me semble que les grèves arrivent toujours au mauvais moment […] Ils (les travailleurs) ne pourraient pas faire ça pendant l’été ?

  • Christiane Bergevin, RDI économie, 15 décembre 2025, à propos de la grève des transports à Montréal

Les filles attachent moins d’importance au salaire que les garçons.

  • François Legault, premier ministre du Québec lors de la grève du Front commun du secteur public 2022-2024

Y a-t-il une façon féminine, voire féministe, de faire la grève ? Lorsque les femmes sortent en grève, quel est le message envoyé ? La grève a-t-elle un sexe, un genre ? Est-ce la nature du milieu de travail qui commande la façon de faire la grève ?

Ces questions ont guidé mes lectures ainsi que les cinq entrevues que j’ai effectuées. Cela m’a permis de revisiter les grèves effectuées dans des milieux féminins, d’avoir des intuitions de réponses, et de rencontrer cinq femmes extraordinaires qui m’ont aidée dans ma réflexion. Il s’agit de Caroline Senneville, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Rama Diallo, trésorière du Conseil central du Montréal-métropolitain-CSN, Chantal Harrison, présidente du Syndicat des travailleuses en CPE pour la région des Laurentides, Mélanie Hubert, présidente de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et Lucille St-Pierre, retraitée de l’enseignement qui a vécu les grèves des années 1980.

Nous tenterons de comprendre en quoi les grèves de femmes peuvent rechercher les mêmes objectifs que les grèves mixtes ou les grèves menées dans les milieux typiquement masculins. Nous chercherons ensuite à saisir en quoi elles se distinguent, pour finalement répondre à la question : la grève est-elle un outil d’émancipation des femmes ?

Loin d’être exhaustif, cet article tente de poser les jalons d’une réflexion.

Le même et le distinct

Lorsqu’on revisite l’histoire des grèves au féminin dans notre histoire récente – les 150 dernières années on se rend bien compte que les revendications premières n’ont rien de genré. À l’ère de l’industrialisation et de l’urbanisation, les femmes travaillaient dans les usines de textile, de confection de la robe, de corsage, de coton, d’allumettes, de cigarettes… et ce qu’elles cherchaient à obtenir par la grève était soit la réduction des heures de travail[1], soit une augmentation de salaire[2], soit la reconnaissance de leur syndicat[3], soit encore des revendications liées à la santé et à la sécurité[4]. Si les revendications de base semblent les mêmes, il serait erroné de penser que les sexes étaient égaux face à leurs demandes.

Il faut nous remettre dans le contexte où la religion catholique, le clergé, le nationalisme canadien-français, la morale du temps, les élites, et plus largement, le système patriarcal[5] se coordonnaient en faveur de la respectabilité des femmes que la nature a créées pour demeurer au foyer, avoir des enfants et les élever. Travailler à l’extérieur de la maison était en quelque sorte contre-nature. Ce qui expliquait que, pour une même tâche, les salaires étaient distincts : un salaire d’homme, détenteur du revenu principal, et un salaire de femme considérée comme mineure avant 1964 apportant au foyer un revenu d’appoint.

Cependant, déjà en 1893, les institutrices de Montréal se plaignent, par le biais d’une pétition, de gagner un salaire moindre que les instituteurs[6]. Citons cet autre exemple parmi plusieurs : « Dans la convention collective des travailleurs de l’Union internationale du vêtement pour dames, en vigueur le 30 avril 1940, il est spécifié que le salaire horaire minimum des presseurs doit être de 0,55 $/heure et celui des presseuses de 0,37 $/heure, une différence de 0,18 $ pour le même travail[7] ».

L’inégalité bien intégrée de la valeur du travail des femmes s’entend très bien dans le documentaire de Denys Arcand, On est au coton : « J’étais rien qu’une femme, 48 ans fit, avec 5 enfants à nourrir, à 0,90 $ de l’heure. Tout ça pendant, qu’on tire le yable par la queue[8] ».

Il y a les salaires distincts en fonction du sexe, mais soulignons aussi l’absence de reconnaissance en tant qu’être humain et le harcèlement sexuel. La grève des allumettières illustre bien cette dernière variable. Un des éléments qui a mis le feu aux poudres ( !) était de remplacer les contremaîtresses par des contremaîtres. Même le clergé était derrière la défense des contremaîtresses afin de respecter la morale publique.

Le slogan « À travail égal, salaire égal » prend son sens lors de la deuxième vague du féminisme, autour des années 1970, de la Charte des droits et libertés en 1975 et de la Loi sur les normes du travail en 1979.

Droits des femmes

Judith Trudeau – Qu’est-ce qu’y a le plus changé, à ton avis, en matière de droits des femmes ?

Lucille St-Pierre (très spontanément) La femme n’a plus besoin de coucher avec son boss pour faire avancer ses droits. Et en y repensant, je pense que notre plus belle victoire est celle d’avoir obtenu le droit de mettre le pantalon.

J. T. – Pardon ?

Lucille St-Pierre – Cette bataille date des années 1969-1970. Ma sœur était infirmière. Elle ne pouvait pas porter le pantalon. Imagines-tu le nombre de fois où elle fut touchée, harcelée ? Dans mon cas, comme professeure de maternelle, on est souvent par terre avec les enfants, en groupe. C’était très inconfortable et inapproprié.

Il a fallu se battre contre la morale publique, faire valoir notre argumentaire. Et puis, il y avait des commentaires comme : « Cette femme est trop grosse pour porter le pantalon, il faut qu’elle retrouve sa ligne ».

Grève des femmes

J. T. – Y a-t-il une façon distincte de faire la grève ? Les allumettières, les midinettes, les femmes de chez Dupuis Frères ?

Caroline Senneville – Cette époque-là n’existe plus. Des milieux industriels strictement féminins aujourd’hui, ce n’est plus en ces termes qu’on réfléchit. Avec la mondialisation, le milieu industriel est éclaté aux quatre coins de la planète. Ceci dit, au Québec, les femmes sont concentrées, en ce qui concerne le milieu de travail, dans les services à la personne, d’où l’importance de la Loi sur l’équité salariale.

Cette bataille-là est très importante pour notre avancée. Il faut regarder les sous-critères de la loi. Prenons l’exemple de l’entretien lourd et de l’entretien léger. Avant cette loi, on se basait sur le poids à soulever pour déterminer un salaire. L’entretien léger était basé sur un poids moindre sans tenir compte du nombre de fois où ce poids était levé. Si on se base sur le fait de lever 3 fois 10 kilos et 650 fois moins de 1 kilo, quel est le référentiel du salaire ? C’est le tandem de la tendinite (femme et entretien léger) par rapport à une hernie (homme et entretien lourd).

De la même manière, si on se base sur le nombre de millions de dollars que la personne gère (responsabilité budgétaire) pour donner un salaire, comment évaluer le travail d’une secrétaire d’école qui constate l’absence d’un enfant et qui alerte la communauté ? Combien vaut la responsabilité de constater l’absence injustifiée d’un enfant ?

Prenons la charge mentale. Ce n’est pas simple de mettre un salaire là-dessus. Les gens qui travaillent en centres correctionnels ? Les pompiers qui ont eu à vivre une tragédie, comme celle qui s’est passée en Suisse en ce début d’année ?

Rama Diallo Nous, les femmes, avons cette charge mentale de s’occuper de l’humain. Le soutien scolaire, l’éducation des enfants, l’aide aux parents, et ce, jusqu’à la vieillesse, comme aidante naturelle.

Mélanie Hubert – Ainsi, lorsque les femmes de ces milieux sortent en grève, elles sont toujours coincées entre militer pour faire avancer leurs propres conditions de travail et donner les « soins » aux humains. Elles ne veulent pas pénaliser les usagers et usagères. Quand elles font la grève, c’est qu’il y a un véritable ras-le-bol.

Lucille St-Pierre Dans les années 1970-1990, on a beaucoup manifesté pour la condition des femmes. À Québec, devant l’Assemblée nationale. Je me souviens que pendant une grève, il y avait des garderies pour les grévistes. C’était génial. Et ce dont je suis fière, c’est qu’on a inspiré des femmes dans d’autres corps de métier, en usine par exemple.

Pendant toute ma carrière comme professeure de maternelle, j’ai eu l’impression que les conditions de travail et le salaire s’amélioraient. Je ne suis pas certaine que ce soit le cas aujourd’hui.

Rama Diallo – Je souhaite dire que les femmes immigrantes racisées sont « doublement impactées », car nous donnons, mais sans avoir de réseau. Nous vivons de l’isolement : par la langue, les repères culturels, les familles éloignées. Oui, nous pouvons avoir deux salaires, le conjoint aussi, mais nous envoyons de l’aide à nos familles excentrées.

Caroline Senneville – Ce qui est certain, c’est que les femmes ont intérêt à se syndiquer. Chez les femmes syndiquées, le salaire est supérieur de 17 %. Chez les hommes, l’écart entre syndiqués et non-syndiqués est de 8 %.

Rama Diallo – Pendant une grève, qui ramène le beurre sur la table ? Qui envoie de l’argent aux familles en attente ? Qui paie le loyer ? Qui s’occupe des enfants ? Qui fait les devoirs ? Les repas ? Qui ne comprend pas les consignes écrites en français en raison des ressources moindres en francisation ? Qui va faire des ménages pour que la grève n’ait pas trop d’impact ? Qui va s’inquiéter du jeune qui traine avec de drôles de groupes ?

Caroline Senneville – Difficile, donc, de trancher au couteau si les femmes ont une façon distincte de faire la grève ou si c’est le type d’emploi qui commande la façon de faire la grève.

Intuitivement, je dirais que pour sortir en grève, les femmes mettent plus de temps à prendre cette décision, mais, une fois qu’elles sont sorties, c’est un peu la même chose. Si la réflexion est bien murie pour sortir en grève, elle sera aussi bien murie pour décider de rentrer et de cesser la grève.

Rama Diallo – Pour la femme racisée nouvellement arrivée au Québec, elle se dira, quand il est question de voter la grève : « Je n’ai aucune idée de ce que cela va donner à long terme, mais à court terme, moi et ma famille, on va souffrir ».

Mélanie Hubert – Il me vient aussi à l’idée que les femmes se sacrifient en général plus que les hommes pour pouvoir militer. Par exemple, certaines enseignantes en grève en 2023 étaient également mères d’enfants qui se trouvaient à la maison en raison de cette même grève. Participer aux manifestations, aux assemblées générales et autres événements liés à la militance s’avère complexe pour nombre de femmes lorsqu’elles sont mères ou proches aidantes. Bref, il faut considérer l’effort supplémentaire et le coût des renoncements auxquels font face les femmes qui décident, malgré leurs nombreux chapeaux, de se mobiliser dans la rue. Il y a le travail invisible en milieu professionnel, mais aussi celui dans la sphère privée, plus difficile à mesurer, mais tout aussi présent.

Charge mentale et travail invisible

J. T. – Charge mentale et travail invisible : vous avez pointé la période de la COVID-19 pour que l’on se resensibilise collectivement au fait que sans ce travail banal et ordinaire, c’est toute une société qui arrête de fonctionner. Môman travaille pas, a trop d’ouvrage !, comme disait le Théâtre des cuisines en 1976.

Mélanie Hubert La période de la COVID nous a démontré toute l’importance de ce travail de l’ombre. Et souvent, c’est un travail gratuit qui est attendu de nous les femmes. Alors, quand on arrive en négociation, c’est tout ce bénévolat qu’on souhaite faire reconnaitre. Ce n’est pas normal que des plaintes en équité salariale trainent encore depuis 2015.

Chantal Harrison : Savais-tu que, pendant la COVID, les CPE sont restés ouverts ? Et les cas de travailleuses sans prime ? On en parle peu.

Judith Trudeau- J’avoue que tu me l’apprends. On a tellement parlé des mouroirs de personnes âgées que j’en oubliais le début de la chaine de vie ; j’oubliais que vous étiez restés ouverts comme services. C’est fou. À l’époque, je travaillais au collège et on a tout fait pour se réinventer à distance. J’ai jamais pensé que vous, les CPE, étiez restés ouverts. On a fermé les gymnases, les cinémas, il y avait des couvre-feux, il y avait des zones de couleurs de dangerosité, mais vous, les CPE, c’était la normale. Si on cherche une preuve de non-reconnaissance, j’avoue que je viens de la trouver au milieu de cette discussion !

J. T. – Au sujet de la pandémie : j’ai été surprise de constater, pendant une assemblée à laquelle j’assistais comme élue du Conseil central, que ce qu’on pouvait dire des étudiants et étudiantes après la pandémie, on le retrouvait en CPE : troubles de langage, retards, problèmes de socialisation… Qu’en penses-tu ?

Chantal Harrison – Moi, je ne l’attribue pas à la période de la pandémie, mais plutôt à nos modes de vie. Les parents ont une vie de fous. Parfois, pour avoir un peu de paix, c’est la télé ou la tablette. On a l’impression « qu’une chance qu’il y a les CPE », parce que la socialisation serait très difficile. Je ne t’apprends rien quand je dis cela. Va au restaurant un samedi soir et tu verras deux parents sur leur tablette et les enfants aussi. Il y a quelque chose de triste dans cette époque.

Judith Trudeau- À côté du modèle des deux parents qui travaillent et où les écrans font partie de la vie, il y a, dans cette époque post-MeToo, un ressac assez affolant du discours masculiniste avec le prosélytisme des Andrew Tate, Julien Bournival et tous les autres, et la magnification du retour au rôle traditionnel de la femme au foyer. Jamais je n’ai pensé vivre dans ma vie une manifestation pour contrer les discours des preachers pro-vie ou anti-choix à l’avortement. Ça fait deux ans que je me rends à Québec en contre-manifestation. Il y a là quelque chose de surréel.

Lucille St-Pierre – On part de loin, tu sais. Il y a des progrès, mais rien n’est jamais acquis. Les discours masculinistes m’inquiètent, ainsi que ceux contre l’avortement. « Laissez-nous donc notre ventre! »

La Coalition avenir Québec (CAQ), les femmes et la grève sociale

J. T. – Que penser de la CAQ et des femmes ? Et une grève sociale est-elle envisageable en 2026 ?

Mélanie Hubert – Je pense que ce gouvernement est géré par un boys club. Une direction axée sur les résultats, sur la reddition de comptes et sur la démonstration chiffrée. Une gestion top-down. Je ne peux pas m’imaginer, en 2026, que c’est volontairement concerté contre les femmes. C’est plus un agenda, un programme qu’ils suivent et comprennent mal comment cela affecte les femmes.

On peut prendre l’exemple du projet de loi 1 où le ministre Simon Jolin-Barrette défend son idée d’enchâsser le droit à l’avortement dans cette première constitution québécoise. Bon nombre de groupes de femmes ont alerté le ministre, car l’inscription de ce droit pourrait porter flanc à sa contestation. Mais cet homme semble savoir ce qui est bon pour les femmes…

Autre exemple : la Loi sur la santé et la sécurité au travail comporte un important volet sur la prévention qui prévoit des libérations pour le travail de délégué·e·s sur les comités. Le gouvernement, par l’adoption du projet de loi 101, a introduit un régime distinct de mécanismes de prévention pour les secteurs de l’éducation et de la santé et des services sociaux, des secteurs majoritairement féminins.

Autre exemple encore : je sais que cela a fait jaser, mais la loi 21, la Loi sur la laïcité, à qui s’attaque-t-elle principalement ? Aux femmes musulmanes. Qu’elles travaillent dans un CPE, à la cafétéria de l’école ou en service de garde, ce sont elles qui vont encaisser le coup le plus durement.

Alors, selon moi, la CAQ fait preuve d’improvisation, de maladresses et d’insensibilité plus que de misogynie. Il y a quand même eu des avancées concernant les tribunaux spécialisés en matière de violence sexuelle et de violence conjugale.

Quant à la grève sociale : tu comprendras qu’il y a une certaine fatigue de la grève. Il y a une lassitude des attaques. C’est le lot des gens qui travaillent dans le secteur public où l’employeur est aussi le législateur.

Mais nos membres ne sont pas dupes. Elles voient les décisions et les projets de loi contraires aux intérêts des femmes. C’est un gouvernement qui prend des décisions à court terme sans vision dans le long terme.

Il faudrait que les décisions soient prises avec les gens du terrain. Il faut des mesures attractives et des mesures de rétention du personnel. Et surtout, surtout… la reconnaissance. Tu sais, ça ne s’achète pas le sentiment de la reconnaissance.

Chantal Harrisson – On a bêtement l’impression que le gouvernement se fout de nous. Comme on ne rapporte pas en matière de dividendes, on n’est pas vraiment prises en compte. Et pourtant, comme travailleuses de CPE, nous sommes les premiers contacts avec cette société à venir.

Concernant la grève sociale, il y a longtemps qu’on aurait dû la faire. On est bien dociles au Québec. Il faut non seulement montrer que nous ne sommes pas d’accord avec les décisions de la CAQ, mais il faut aussi préparer l’après-Legault.

J. T.– Si je comprends bien, Rama, la grève sociale au Québec aura de la difficulté à inclure les femmes immigrantes racisées qui travaillent avec nous ?

Rama Diallo Non. Il ne faut pas le voir comme ça. Il faut de la pédagogie. Il faut dire pourquoi c’est important. Il faut faire la pédagogie de nos luttes. Il faut expliquer l’importance des congés de maternité, des CPE, du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), de la solidarité sociale. Il faut ouvrir le dialogue. As-tu déjà pensé à ces femmes immigrantes qui, sans parler la langue, arrivent ici avec les enfants et vivent de la violence conjugale ? C’est l’isolement, le pire fléau.

Caroline Senneville – Je suis ambassadrice et cheffe des armées. Je crois en la diversité des tactiques. Nous étions 50 000 dans les rues le 29 novembre dernier. Tu sais ce que j’aime le plus Judith ? Dire calmement aux personnes aux postes de décision : « Là, ceci ne passera pas chez nous… »

J’ai, derrière moi, quand je parle, une formidable force de persuasion. Parce que les gens se mobilisent, se sont mobilisés par le passé, et le gouvernement le sait. Je pense que le mouvement social est bien présent et se présentera en temps opportun. Le gouvernement, et celui à venir, sait et doit se remémorer que sans le peuple, qu’est-il ?

Il y a des conditions objectives d’être en colère. 20 % des gens qui fréquentent les banques alimentaires ont un boulot. La pauvreté change de visage. Le quart des enfants canadiens vit une insécurité alimentaire. Il faut aussi parler du logement. Il y a de la détresse.

Il y a matière à mobilisation. Les gens, selon leurs possibilités d’action et de leur créativité, seront au rendez-vous.

Lucille St-Pierre À un moment donné, j’étais en Allemagne. J’étais en instance de séparation, mais pas divorcée. On n’a jamais voulu m’embaucher, car je m’appelais Lucille Roy, le nom de mon mari. « Votre situation n’est pas claire », qu’on m’a dit. On part de loin. Mais il ne faut jamais lâcher.

Comme un cha-cha-cha, nos droits avancent, sont menacés, reculent, réavancent. Y a-t-il des façons distinctes de faire la grève ? Oui, à une époque où l’on était vues comme mineures. Oui, à une époque où la morale du temps nous souhaitait à la maison. Oui, concernant le salaire. Oui, pour faire reconnaitre notre travail par l’entremise de la Loi sur l’équité salariale. Oui, dans nos domaines liés à l’humain, tout au long de la vie. Oui, dans nos questionnements et notre culpabilité de femme. Oui, dans notre double tâche comme travail invisible et charge mentale. Oui, dans nos combats et nos gains : réseau de garderies, assurances, négociations regroupées des CPE, gains en santé et sécurité, RQAP, congés pour adoption, congés mobiles pour les travailleuses et travailleurs migrants qui ont des décès dans leur pays d’origine. Oui, dans le droit de porter le pantalon.

La grève est-elle un outil d’émancipation des femmes ? Sans aucun doute, oui. Elle porte une histoire qu’on se doit de se raconter, à chaque fois qu’on recule. Cela dit, chaque grève a un prix. Et il est souvent plus important pour les femmes.

Ainsi, les gains sont plus grands pour les femmes… Le prix aussi.

Par Judith Trudeau, professeure de science politique au Collège Lionel-Groulx et première vice-présidente du Conseil central des syndicats nationaux des Laurentides


  1. Lors de la grève des midinettes en 1937, ces grévistes ouvrières du textile, avec l’apport de la bien connue Léa Roback, souhaitaient réduire la semaine de travail de 55 heures à 44 heures. Sophie Malavoy, « La longue marche des femmes au Québec », Gazette des femmes, 1er mars 2000.
  2. Pensons aux allumettières de Hull (aujourd’hui un secteur de Gatineau), ces travailleuses à l’emploi de la compagnie Eddy qui ont obtenu 50 % de plus lors de leur première grève en 1924. Oublions qu’elles ont perdu par la suite.
  3. Les allumettières de Hull, les femmes dans le domaine du textile, les femmes à l’emploi du magasin à rayons Dupuis Frères de Montréal, entre autres.
  4. Pensons à la bataille des allumettières contre les brûlures, l’utilisation du phosphore blanc qui créait la nécrose maxillaire, la toux et les coliques. Charles Beauchesne, Les pires moments de l’histoire, balado Urbania, 27 novembre 2020 ; Vincent Greason, « Une histoire de solidarité régionale populaire », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 33, Gatineau : luttes d’une ville frontalière, 2025
  5. Claudette Carbonneau, « La CSN et la condition des femmes : d’une approche de protection à un engagement actif et militant envers l’égalité », dans Les cent ans de la CSN : éléments d’histoire, Bulletin d’histoire politique, vol. 30, n° 2, 2022, p. 32-57.
  6. Malavoy, op. cit.
  7. Collectif Clio, L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, Montréal, Ed. Le Jour, 1992.
  8. Denys Arcand, On est au coton, documentaire, ONF, 1970.

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