AccueilNuméros des NCSNo. 34 – Automne 20251825-2025 : de la rançon-dette à la colonialité en Haïti

1825-2025 : de la rançon-dette à la colonialité en Haïti

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Cet article est tiré d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.

Plusieurs événements majeurs ont marqué le XIXe siècle haïtien : la victoire de l’armée indigène sur l’armée napoléonienne le 18 novembre 1803 qui aboutit à la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, l’assassinat du premier chef d’État d’Haïti le 17 octobre 1806 par l’oligarchie naissante et l’occupation étatsunienne d’Haïti de 1915, scellant la fin du siècle, déjà fragilisé par les balbutiements de la colonialité amorcés avec la rançon imposée par la France en 1825 qui ouvre l’ère de la domination impérialiste étatsunienne en Haïti. La Révolution haïtienne représente le questionnement le plus radical à la modernité coloniale capitaliste, esclavagiste et raciste, et constitue une révolution décoloniale[31]. Elle porte en elle des idéaux qui redéfinissent et posent les fondements philosophiques et ontologiques d’une véritable liberté et égalité entre les êtres humains. Elle donne naissance à une nation indépendante et souveraine.

En effet, elle était considérée comme une menace pour la stabilité de l’ordre mondial colonial raciste. Elle a été rendue invisible, occultée, banalisée, voire impensable dans l’historiographie dominante, jusqu’à un passé récent[2]. Pendant deux décennies, la France a mené une politique de mise en quarantaine et d’isolement d’Haïti au sein du concert des nations[3]. L’ancienne métropole, vaincue par d’anciens captifs lors de la bataille de Vertières, n’a jamais accepté cette défaite ni l’indépendance d’Haïti. D’où, l’imposition du roi de France Charles X, le 17 avril 1825, d’une rançon[4] ou une rançon néocoloniale[5] à la nouvelle nation haïtienne indépendante et souveraine depuis 1804.

L’année 2025 marque deux cents ans de cette gifle à la Révolution haïtienne. L’administration du président haïtien de l’époque Jean Pierre Boyer a accepté de payer cette rançon. Boyer a apposé sa signature le 8 juillet et le Sénat haïtien l’a ratifiée le 11 tel qu’exigé par la France. Le lendemain, Jean Pierre Boyer a annoncé l’information[6]. Ainsi, « Juillet 1825 met un terme à dix ans de rencontres officieuses et de pourparlers au sujet de la souveraineté d’Haïti[7] ». Certains auteurs et autrices évoquent une double dette, puisqu’Haïti a dû emprunter auprès des banques françaises pour payer une telle somme[8]. D’autres désignent cette exigence comme une rançon[9] ou une rançon néocoloniale[10]. Brière[11] y voit, de son côté, une tentative d’instaurer un régime néocolonial alors que Doubout (1973), Hector et Casimir (2004) et Hector (1998)[12] analysent cette mesure comme un renforcement du caractère semi-colonial du pays. Ernatus (2009)[13]emploie le terme « indemnité coloniale », alors que Zambrana (2021)[14]privilégie celui de « dette coloniale ».

Dans cet article, je m’appuie principalement sur la philosophe portoricaine Rocío Zambrana pour soutenir la thèse que la rançon-dette est plutôt un nouveau mécanisme financier visant à établir la colonialité, et qu’à ce titre, elle constitue une arme contre-révolutionnaire et un obstacle au déploiement et à l’application des idéaux de la Révolution haïtienne. En conséquence, la rançon-dette est une forme de colonialité qui prend corps dans la domination coloniale de la France et l’exploitation de la classe paysanne par l’État et l’oligarchie pour payer. J’adopte plutôt la terminologie de rançon-dette, puisque l’imposition de la France à payer la somme réclamée résulte d’une opération de capture. Ainsi, cette rançon va amener le pays à intégrer une spirale d’endettement en empruntant dans les banques françaises.

La Révolution haïtienne : une menace à contenir

Saint-Domingue, ancienne colonie française, la plus prospère appelée « La perle des Antilles », a connu des années de bouleversement jusqu’à son effondrement par la Révolution de 1791-1803. Le 18 novembre 1803 marque la dernière bataille, ce fut la Victoire de l’armée indigène contre l’armée française napoléonienne. Cette Révolution a donné naissance à une nation haïtienne souveraine et indépendante. Elle a non seulement permis de sortir de l’esclavage, elle a aussi créé le fondement ontologique même de l’humain : tout moun se moun (toute personne est un humain) libète osnon lanmò (liberté ou la mort). Il s’agissait d’une révolution anticoloniale, anti-esclavagiste et antiraciste[15]. Si la Révolution haïtienne, réalisée par des captifs[16] remet en question le fondement philosophique et ontologique de la modernité coloniale capitaliste raciste, elle a été pourtant pendant longtemps inivisibilisée et le pays a été isolé dans le concert des nations.

Par ailleurs, pour Quijano et al. (2014)[17], la Révolution haïtienne, étant la première grande révolution moderne, désigne le premier moment de la désintégration de la colonialité du pouvoir et articule indépendance nationale, décolonisation du pouvoir social et révolution sociale. De son côté, Mignolo (2015)[18] avance qu’il s’agit d’une révolution décoloniale. Jean Casimir explique que : « La nation haïtienne est une réponse aux agissements de l’État moderne, capitaliste et raciste[19] ». Elle a bousculé toutes les idées racistes et a ouvert une nouvelle ère de l’histoire pour l’ensemble des peuples non occidentaux subissant la domination coloniale esclavagiste[20]. Susan Buck-Morss[21] a minutieusement montré comment Hegel a complètement ignoré que sa théorisation de la dialectique du maitre et de l’esclave se nourrit de la dynamique révolutionnaire de Saint-Domingue.

C’est à la fois la radicalité de la révolution qui fait peur même à certains qui prétendent défendre la liberté et l’égalité entre les humains, mais aussi, et surtout il s’agit d’une révolution menée par des personnes que la pensée moderne coloniale peine à accepter comme des Humains à part entière. Cette volonté de passer sous silence et dans l’ignorance cette révolution découle de la volonté des puissances colonialistes esclavagistes capitalistes impérialistes de maintenir le monde colonial. La Révolution haïtienne est ainsi devenue une menace, car elle montre aux autres captifs des autres colonies la possibilité de se frayer une voie vers la liberté en détruisant par les luttes révolutionnaires le système colonial. Cette mise en quarantaine d’Haïti n’est pas sans relation avec cette ordonnance imposée par la France. S’il devient de plus en plus difficile d’isoler et de contenir Haïti et sa révolution, les puissances coloniales impériales mettent tout en place pour faire du pays un mauvais exemple. D’où l’idée de cette rançon, l’invisibilisation ne suffit plus.

Rançon-dette : mécanisme financier de la colonialité

En intégrant Haïti au système financier international dès le XIXe siècle, la rançon de 1825 a plongé le pays dans une spirale d’endettement durable. Ce mécanisme, loin d’être une simple transaction, témoigne du bras financier de la colonialité, par lequel la domination post-esclavagiste s’est perpétuée sous des formes économiques. Il s’agit d’un mécanisme stratégique de la France afin de restaurer sa domination coloniale sur Haïti comme nation indépendante et souveraine depuis 1804. La rançon-dette devient une forme de colonialité et un levier contre-révolutionnaire afin d’empêcher la concrétisation des idéaux portés par la Révolution haïtienne, tant sur le plan matériel que culturel. Donc, le projet politico-philosophique que charrie le slogan du créole haïtien tout moun se moun, pa gen moun pase moun [personne n’est supérieur à autrui], qui renverse toutes les idées racistes classifiant les populations, les groupes en supérieurs, inférieurs… ne doit pas devenir une réalité pleine et entière pour les Haïtiens et Haïtiennes.

Dans ces conditions, la rançon-dette apparait avant tout comme un instrument de neutralisation du symbolisme de 1804, visant à maintenir Haïti dans une position de subordination au sein de l’ordre mondial colonial. Elle inscrit le pays dans une nouvelle phase historique marquée par la colonialité, où les formes de domination ne relèvent plus du colonialisme classique, mais de mécanismes économiques, politiques et épistémiques. On observe ainsi un glissement du colonialisme vers la colonialité, témoignant de la transformation des logiques impériales dans le contexte post-esclavagiste.

La colonialité diffère en effet du colonialisme. Ce dernier requiert l’intervention directe de la métropole à travers une administration coloniale établie dans la colonie et une forme de contrôle juridico-politique. En revanche, la colonialité est plutôt une forme de rapport colonial sans la présence des administrations coloniales dans des contextes de pays indépendants sur le plan juridico-politique[22]. La France, à travers le mécanisme de la rançon et de la dette, voulait instituer ce régime de colonialité en Haïti. Ainsi, l’imposition par la France et ses alliés à Haïti en réponse à la Révolution est le premier cas de dette utilisée comme un appareil pour perpétuer la condition coloniale. Bien que l’analyse de Zambrana ne porte pas directement sur le XIXe siècle haïtien, elle éclaire de manière pertinente les enjeux de la dette dans le processus de colonialité. Elle affirme que la dette fonctionne comme un appareil de capture, de prédation et d’extraction dans le capitalisme financiarisé néolibéral, et qu’elle nécessite l’intervention des États pour se concrétiser, comme ce fut le cas d’Haïti.

Zambrana ajoute que son fonctionnement implique l’expulsion, la dépossession et la précarisation qui renforcent, intensifient et réaffirment les hiérarchies raciales, de genre et de classe[23]. Donc, la dette doit être comprise comme une forme de colonialité qui correspond à un mode de relation sociale, économique et politique. Partant de cette posture, mes propos se distinguent, d’une part, d’un certain discours qui met seulement l’accent sur la pression militaire de la France comme justificatif d’acceptation de la rançon ; d’autre part, de l’idée que la population haïtienne a célébré une telle ordonnance. Jean Marie Théodat[24] affirme dans cette optique : « Cette ordonnance aujourd’hui présentée comme une somme indue par les militants, fut en son temps célébrée par les autorités et la population ». Je me demande sur quelles données empiriques et historiques se fonde une telle assertion. Et comment peut-on expliquer que les démarches ont été menées dans la clandestinité jusqu’en 1825 ? En réalité, la question est de quel lieu parle-t-on de cette ordonnance ?

« Shariana Ferrer-Núñez souligne à juste titre que la manière dont nous sommes orientés, où nous nous situons, lorsque nous parlons de la dette, est cruciale. Le cas d’Haïti est exemplaire du fonctionnement de la dette en tant qu’appareil de capture et de prédation, mais aussi en tant que forme de colonialité[25]. » Car si la rançon-dette a des coordonnées spatio-temporelles[26], de quel lieu se sont tenus les discours la concernant ? Est-ce du bateau ou de la plage ? Si c’est depuis le bateau, c’est-à-dire depuis une perspective coloniale, on parle de dette et on peut entrevoir une célébration de la population par une extrapolation du contentement des Anciens libres, comme on peut l’expliquer par la faiblesse de l’État, voire la faiblesse des deux États. Si c’est depuis la plage, on parle de rançon ou du couple rançon-dette dans le sens que cette opération a introduit le pays dans la spirale de dette et d’endettement comme mécanisme financier de la colonialité. En ce sens, comme rapport social, cette logique coloniale de rançon-dette structure un rapport de pouvoir. Il est en effet indispensable de regarder le type de rapport que l’oligarchie et l’État a historiquement développé avec la classe paysanne. Il s’agit d’un rapport d’exclusion sociale, d’exploitation, de prédation, de ségrégation sociospatiale (moun andeyò/moun lavil). Le monde rural est construit comme pays en dehors[27], il est une zone de non-être[28] longtemps abandonné quand il s’agit de services publics, mais une vache à lait quand c’est pour l’exploiter de toutes sortes. Un tel rapport nourrit une contradiction historique entre l’État et le peuple souverain, Jean Casimir l’identifie en tant qu’interminable dialogue de sourds. Ces rapports teintés de mépris orientent le choix du régime de Boyer d’accepter cette rançon dans la plus grande opacité.

Le choix du président Jean-Pierre Boyer d’accepter l’ordonnance est une position politique qui répond aux intérêts de sa classe. Laquelle classe s’est toujours perçue comme Français ou descendant de colons français et souhaite avoir une reconnaissance en développant des rapports harmonieux avec leurs ancêtres colons blancs. D’ailleurs, ils ont toujours réclamé les héritages des anciens colons français. On se rappelle les propos de Jean Jacques Dessalines, assassiné le 17 octobre 1806, affirmant que si les pauvres noirs, dont les pères sont en Afrique, n’auront bénéficié de rien lorsque cette classe a voulu tout accaparer, le pouvoir politique et les richesses principalement la terre à l’époque. Cependant, cette classe, semble-t-il, se heurte à un obstacle : la blanchité. Samuel Morancy[29] décrit un défi externe difficilement surmontable : « celui de faire accepter aux puissances coloniales et ex-coloniales les métis et les noirs comme interlocuteurs politiques sur la scène internationale avec une représentation européenne de l’humanité ou de la colonialité de l’être ». Il souligne une particularité d’Haïti dans les Amériques : une colonialité sans blanchité[30]. Donc, il était pour cette oligarchie une nécessité d’avoir la reconnaissance de l’ancienne métropole.

Je n’ignore pas pourtant la pression ou les menaces de la France. D’ailleurs, c’est « sous la menace d’un bombardement de la capitale de Port-au-Prince, l’ordonnance reçoit l’aval du gouvernement haïtien cinq jours seulement après l’arrivée de Mackau, le 8 juillet 1825[31] ». Cependant, ces pressions ou menaces ne déterminent pas forcément la décision de Boyer. D’ailleurs le roi Henri Christophe a décidé autrement malgré ces menaces. En revanche, Alexandre Pétion a proposé en 1814 une indemnité et il a même demandé à la France d’acheter Saint-Domingue déclarant que « le gouvernement français ferait bien mieux, pour lui et pour les anciens propriétaires, de nous vendre Saint-Domingue comme il a vendu la Louisiane aux États-Unis[32] ».

Jean Casimir a soutenu une telle thèse dans un webinaire organisé par International Center for Multigenerational Legacies of Traumas sous le thème Unvelling the legacy : Scholarly reflections on Haiti’s « double debt » of 1825, le 15 septembre 2025. Il argumente que :

Donc, lorsque Boyer est allé livrer le peuple haïtien, les mains et les pieds liés, sans donner la moindre explication à qui que ce soit, il savait parfaitement ce qu’il faisait. Boyer défendait sa présidence, il protégeait la position de ses compagnons qui avaient débarqué avec Leclerc pour rétablir l’ordre. Il défendait aussi ceux qui avaient conspiré pour tuer Moïse, Charles et Sanite Bélair, tous les chefs marron, ainsi que Dessalines, comme « dessert sanglant » au Pont-Rouge. Ce sont ces mêmes personnes qui avaient proposé d’acheter Saint-Domingue, de la même manière que les États-Unis avaient acheté la Louisiane. Mais Boyer est allé encore plus loin que tous les anciens libres réunis : il a livré le pays aux Blancs, car après lui, l’État n’avait plus la force de négocier ne serait-ce qu’une petite parcelle d’autonomie.

Les propos des émissaires français étaient clairs à propos de la volonté de la France de rétablir le système colonial raciste. Les propos du ministre des Colonies Malouet en 1814, cités par François Blancpain, en témoignent :

Les intentions paternelles de Sa Majesté étant de rétablir l’ordre et la paix dans toutes les parties de ses États par les moyens les plus doux. Elle a résolu de ne déployer sa puissance pour faire rentrer les insurgés de Saint-Domingue dans le devoir qu’après avoir utilisé toutes les ressources qui lui inspirent sa clémence. C’est plein de cette pensée que le Roi a porté ses regards sur la colonie de Saint-Domingue. […] Si Pétion tombe d’accord de placer l’homme de couleur, jusqu’au mulâtre inclusivement, un au-dessous du blanc, il devient beaucoup plus facile de restreindre les privilèges de la caste au-dessous de celle-là (composée de nuances entre le mulâtre et le nègre) et ceux des nègres libres, si l’on établit ces trois castes intermédiaires entre le blanc, et le nègre esclave. […] Quant à la classe la plus considérable en nombre, celle des noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre, d’indigo, etc., il est essentiel qu’elle demeure ou qu’elle rentre dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des règlements sur la discipline à observer, telle que cette discipline soit suffisante au bon ordre et à une somme de travail raisonnable, mais n’ait rien de trop sévère. Il faudra, de concert avec Pétion, aviser au moyen de faire rentrer dans les habitations et dans la subordination le plus grand nombre de noirs possible, afin de diminuer celui des noirs libres. Ceux que l’on ne voudrait pas dans cette dernière classe et qui pourraient porter un esprit d’insurrection trop dangereux devront être transportés dans l’ile de Ratau ou ailleurs[33]

La logique coloniale raciste et la volonté d’instaurer la domination coloniale de la France sont évidentes dans ces propos. Il n’y a donc pas l’ombre d’un doute que le projet demeure le rétablissement de la domination coloniale. La rançon-dette était donc la stratégie. L’ordonnance ne mentionne jamais Haïti, elle fait toujours référence à Saint-Domingue, le nom de l’ancienne colonie française. Alors que la nouvelle nation indépendante et souveraine a doté le pays du nom d’avant la colonisation, Haïti. L’ordonnance parle de la partie française de Saint-Domingue. Vu le contexte, un retour au colonialisme classique tel qu’il a été n’a pas été possible. D’où la dette est une forme de colonialité : « Cette double “dette d’indépendance” apparaît clairement comme la stratégie mise en place par l’ancienne métropole pour conserver une hégémonie officieuse sur une colonie rebelle devenue État souverain. Faute d’une domination politique directe, Haïti est désormais placée de manière durable sous l’emprise économique de la France[34] ». Mais, c’est à quel prix ?

La rançon-dette : une entrave pour l’avenir

Cette rançon qui a initié le pays dans la spirale de dette a de grandes conséquences à tous les niveaux sur le pays. Elle a instauré la colonialité en restaurant l’autorité coloniale de la France, et en même temps a entériné la « dépendance historico-structurelle[35] » du pays. L’article 1 exige la réduction de moitié des droits de douane pour la France, le second précise le montant de la rançon qui est de 150 millions de francs. Le dernier entérine ladite reconnaissance de l’indépendance acquise sous le feu et le sang des combattants. L’État en Haïti doit emprunter aux banquiers français pour octroyer ce paiement. Et ce sont des conditions desquelles devrait découler une « concession de l’indépendance » de la part de la France.

Pour exécuter cette ordonnance, Boyer a pris une série de mesures. Il fait voter une loi, le 20 février 1825, déclarant la rançon « dette nationale ». La loi d’application fiscale du 1er mai 1826 impose un impôt de 30 millions de gourdes sur 10 ans fixant le montant que les contribuables des communes et des arrondissements doivent verser. Les 150 millions de francs équivalent à trois ans de production haïtienne en 1825, soit 300 % du PIB, six fois les recettes officielles du gouvernement selon Beaubrun Ardouin[36], dix années de recette fiscale du pays, six fois les revenus officiels du gouvernement. Alors, la dette devient l’une des armes puissantes de domination des puissances impérialistes[37]. Et « La double dette contribuera à entrainer Haïti dans une spirale d’endettement qui l’affaiblira pendant plus de 100 ans, siphonnant une grande partie de ses revenus et entravant sa capacité à construire les institutions et les infrastructures indispensables à toute nation indépendante[38]. »

L’administration de Boyer a produit un code rural, celle du 20 mai 1826, qui considère les paysans comme des personnes attachées à la terre et qui travaillent pour les comptes de l’État. Toutes les personnes non propriétaires du monde rural qui ne travaillent pas sont susceptibles d’être punies pour vagabondage. La paysannerie est la classe exploitée pour payer les anciens colons : « […] c’est le paysan haïtien, producteur de café, qui, par le biais des taxes douanières, paie la “double dette”, c’est-à-dire la dette extérieure et ses annexes[39] ». Ainsi, « Le café du paysan était au gouvernement ce que la laine du mouton est au berger[40] ». Cependant, cette tentative de retour au système de travail forcé se heurta à une forte résistance paysanne aboutissant à une opposition populaire au régime de Boyer[41]. C’est tout ce processus qui construit la dépendance historico-structurelle[42] du pays. Donc, une dépendance financière envers la France perdura jusqu’à son remplacement par celle vis-à-vis des États-Unis en 1915[43].

Le journal étatsunien, The New York Times, a mené une enquête sur la rançon. En espérant qu’il en produira une également sur les pillages des États-Unis en Haïti en commençant par le vol de la réserve d’or d’Haïti en décembre 1914, son enquête relate que  :

D’après nos calculs, Haïti a déboursé environ 560 millions de dollars en valeur actualisée. Mais cette somme est loin de correspondre au déficit économique réel subi par le pays. Si elle était restée dans l’économie haïtienne et avait pu y fructifier ces deux derniers siècles au rythme actuel de croissance du pays — au lieu d’être expédiée en France sans biens ni services en retour —, elle aurait à terme rapporté à Haïti 21 milliards de dollars. Et cela même en tenant compte de la corruption et du gaspillage notoires dans le pays. À titre de comparaison, c’est bien davantage que le produit intérieur brut d’Haïti en 2020.

Mais d’autres assurent que, sans le fardeau de la double dette, Haïti aurait pu se développer au même rythme que ses voisins d’Amérique latine. « Il n’y a aucune raison pour qu’un Haïti libéré du fardeau français n’aurait pas pu le faire », soutient l’historien économique Victor Bulmer-Thomas, spécialiste des économies de la région. André A. Hoffman, expert du développement de l’Amérique latine, estime le scénario « très raisonnable », lui aussi. Si l’on prend cette hypothèse, le manque à gagner pour Haïti est stupéfiant, de l’ordre de 115 milliards de dollars, soit huit fois la taille de son économie en 2020[44].

Ces données ont montré comment le paiement de cette rançon est dévastateur pour la nation. La dette-rançon est en effet un outil contre-révolutionnaire et désigne un obstacle à la pleine réalisation des idéaux de la Révolution haïtienne. La rançon-dette a aussi des conséquences écologiques lourdes. Le tableau suivant trouvé dans l’ouvrage d’Alex Bellande et reproduit ici démontre le désastre écologique :

Exportation de bois par port (moyenne annuelle entre 1818 et 1821)

Cayes Jacmel Port-au-Prince Cap-Haïtien
Campeche 1.470.000 315 000 1.900.000 174 000
Acajou (pieds) 11 700 90 000 13 600 1 700
Gaïac et fustic (lbs.) 144 300 17 000 27 000

Source : Mackenzie, 1830

Selon Bellande[45], cette politique de coupe et d’exportation de bois s’inscrit dans la volonté de Boyer de trouver rapidement des revenus pour assurer le paiement de la rançon. La rançon entraine une dette écologique qui peut regrouper quatre différentes dettes non développées ici : dette historique, dette environnementale, dette climatique et dette sociale[46].

Somme toute, la rançon-dette imposée par la France à Haïti en 1825 constitue un mécanisme financier visant à établir la colonialité en Haïti. Elle est une stratégie visant à maintenir les relations coloniales dans le pays nouvellement indépendant. Cette colonialité s’est manifestée, d’une part, à travers les relations de classe, les relations entre l’État et les anciens captifs devenus paysans et, d’autre part, à travers les nouvelles relations entre les puissances impérialistes, en particulier la France et Haïti dans ce contexte. En effet, la rançon-dette en tant que mécanisme d’établissement de la colonialité en Haïti devient une stratégie contre-révolutionnaire visant à interrompre la réalisation des idéaux de la Révolution haïtienne. La dette devient une des expressions financières de la colonialité et elle entrainera le pays dans une spirale d’endettement pendant un siècle qui empêche son développement socioéconomique. Je conclus que la dette est un nouveau mécanisme financier d’instauration de la colonialité et, en tant que telle, elle est une arme contre-révolutionnaire et un obstacle au déploiement et à l’application des idéaux de la Révolution haïtienne.

Le débat sur la rançon-dette ne peut se faire sans poser les questions de la restitution, de la réparation et du dédommagement. Le tout doit être encadré de discours et de pratiques de luttes ancrées dans les idéaux de la Révolution haïtienne dans la perspective de récupérer la souveraineté du pays. Aucun chef d’État n’a osé soulever cette question sauf Jean-Bertrand Aristide en 2003, mais il a été éjecté du pouvoir[47] par un coup d’État orchestré par des puissances impérialistes, en complicité comme toujours avec des traitres au niveau national. Il y a eu même intervention directe de la France dans ce coup d’État à cause de la demande de restitution[48]. Ce qui est confirmé, selon l’enquête du The New York Times, par M. Burkard qui répond : « C’est probablement ça aussi un peu ». La demande, ajoute-t-il, « aurait été un précédent pour 36 autres réclamations[49] ». La lutte pour la restitution/réparation est donc avant tout la lutte des peuples.

Par Walner Osna, doctorant en sociologie, chargé de cours à l’Université d’Ottawa et co-fondateur du Centre de recherche interdisciplinaire et de valorisation des savoirs sur Haïti (CRIVASH) de l’Université d’Ottawa.


  1. Jean Casimir, Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du Traité de Ryswick à l’occupation américaine (1897-1915), Éd. Jean Casimir, 2018 ; Jean Casimir, La nation haïtienne et l’État, Paris, Les Éditions du CIDIHCA, 2018 ; Walter Mignolo, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Bristol, P.I.E. Peter Lang, 2015 ; Aníbal Quijano, Danilo Assis Clímaco, Cuestiones y horizontes : de la dependencia histórico-estructural a la colonialidad/descolonialidad del poder : antología esencial, Colección Antologías, Buenos Aires, CLACSO, 2014.
  2. Jean-Claude Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Montréal, Lux éditeur, 2020 ; Claudy Delné, La Révolution haïtienne dans l’imaginaire occidental : occultation, banalisation, trivialisation, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2017 ; Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 2015 ; Raúl Esteban DÍAZ ESPINOZA, « La invisibilización de la Revolución de Haití y sus posibles resistencias decoloniales desde la negritud », Relaciones Internacionales, no 25, 2014, p. 25 ; Gurminder K. Bhambra, « Global social thought via the haitian Revolution », dans Boaventura de Sousa Santos et Maria Meneses (dir.), Knowledges Born in the Struggle. Constructiong Th Epistemologies of the Global South, New York, Routledge, 2020.
  3. Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, « Haïti-France. Permanences, évolutions et incidences d’une pratique de relations inégales au XIXe siècle », La Révolution française, no 16, 2019 ; Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, « “Dette de l’indépendance” d’Haïti (1825). Cannonière et huis clos pour une rançon néocoloniale », dans Haïti-France. La chaîne de la dette. Le rapport Mackau (1825), Paris, Hémisphères Éditions, 2021.
  4. Sophie Perchellet, Haïti. Entre colonisation, dette et domination. Deux siècles de luttes pour la liberté !, CADTM, 2010.
  5. Gaillard-Pourchet, 2021, op. cit.
  6. Jean-François Brière, Haïti et la France, 1804-1848. Le rêve brisé, Paris, Karthala, 2008.
  7. Gaillard-Pourchet, 2021, op. cit., p. 73.
  8. François Blancpain, La condition des paysans haïtiens. Du Code noir aux codes ruraux, Paris, Karthala Editions, 2003 ; François Blancpain, « Note sur les “dettes” de l’esclavage : le cas de l’indemnité payée par Haïti (1825-1883) », Outre-mers, vol. 90, n° 340, 2003.
  9. Perchellet, 2010, op. cit.
  10. Gaillard-Pourchet, 2021, op. cit.
  11. Brière 2008, op. cit.
  12. Jean Jacques Doubout, Haïti, féodalisme ou capitalisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance, 1973 ; Michel Hector et Jean Casimir, « Le long XIXe siècle haïtien », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, no 216, 2004, p. 37‑56 ; Michel Hector, « Mouvements populaires et sortie de crise (XIXe-XXe siècles) », Pourvoirs dans la Caraïbe, n° 10, 1998.
  13. Cécile Ernatus, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, no 152, 2009, p. 61‑77.
  14. Rocio Zambrana, Colonial Debts. The Case of Puerto Rico, Durham, NC, Duke University Press, 2021.
  15. Laënnec Hurbon, « La révolution haïtienne : une avancée postcoloniale », Rue Descartes n° 58 (4), 2007, p. 56‑66.
  16. Jean Casimir, Haïti et ses élites. L’interminable dialogue de sourds, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2009.
  17. Quijano et al., 2014, op. cit.
  18. Walter Mignolo, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Bristol, P.I.E. Peter Lang, 2015.
  19. Casimir, La nation haïtienne et l’État, 2018, op. cit.
  20. Hurbon, 2007, op. cit.
  21. Susan Buck-Morss, Hegel et Haïti, Paris, Lignes, 2006.
  22. Aníbal Quijano, « Coloniality and Modernity/Rationality », Cultural Studies, vol. 21, n° 2‑3, 2007, p. 168‑78.
  23. Rocio Zambrana, Colonial Debts. The Case of Puerto Rico, Durham, NC, Duke University Press, 2021.
  24. Jean-Marie Théodat, « Géopolitique des faibles », dans Marcel Dorigny, Jean-Marie Dulix Théodat, Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, Jean-Claude Bruffaerts (dir.), Haïti-France. La chaîne de la dette. Le rapport Mackau (1825), Paris, Hémisphères Éditions, 2021, p. 50.
  25. Zambrana, 2021, op. cit.
  26. Ibid.
  27. Barthélemy, Gérard. 1990. L’univers rural haïtien : le pays en dehors. L’Harmattan.
  28. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
  29. Samuel Morancy, « Colonialidade sem branquitude : entre dilema e desafio da integração do Haiti no Sistema-Mundo neocolonial », Le Monde diplomatique, 3 juin 2025.
  30. Ibid.
  31. Beauvois, Frédérique, « L’indemnité de Saint-Domingue : “Dette d’indépendance” ou “rançon de l’esclavage” ? », French Colonial History, vol. 10, 2009, p. 115.
  32. Extrait du journal de Dauxion, dans Beauvois, 2009, op. cit., p. 112.
  33. François Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France (1825-1922), Paris, L’Harmattan, 2001, p. 45-47.
  34. Beauvois, 2009, op. cit., p. 119.
  35. Quijano, 2014, op. cit.
  36. Catherine Porter, Constant Méheut, Matt Apuzzo, et Selam Gebrekidan, « À la racine des malheurs d’Haïti : des réparations aux esclavagistes », The New York Times, 20 mai 2022 ; Marcel Dorigny, Jean-Marie Dulix Théodat, Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, Jean-Claude Bruffaerts (dir.), Haïti-France. La chaîne de la dette. Le rapport Mackau (1825), Paris, Hémisphères Éditions, 2021.
  37. Jean Ziegler, L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005.
  38. Porter et al., 2022, op. cit.
  39. Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, « Aspects politiques et commerciaux de l’indemnisation haïtienne », dans Yves Benot et Marcel Dorigny (dir.), Rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises. Aux origines de Haïti, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003, p. 263.
  40. François Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France (1825-1922), Paris, L’Harmattan, 2001.
  41. Brière, 2008, op. cit.
  42. Quijano, 1999, 2014, op. cit.
  43. Blancpain, 2001, op. cit.
  44. Porter et al., 2022, op. cit.
  45. Alex Bellande, Haïti déforestée. Paysages remodelés, Montréal, Cidihca, 2015.
  46. Nicolas Sersiron, Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, France, Utopia, 2014.
  47. Zambrana, 2021, op. cit.
  48. Alexandra Breaud, Aristide et la France. Lles raisons de la discorde, Paris, L’Harmattan, 2015.
  49. Porter et al., 2022, op. cit.

 

Articles récents sur le site

100 ans de domination d’Alcan-Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean

L’histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est d’abord marquée par le peuplement de colons, le commerce de la fourrure, l’agriculture, la coupe de bois, puis par la...