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Haïti : quand la crise structurelle devient conjoncturelle

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Cet article est rédigé à partir d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.

Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de parler d’Haïti. Le pays est devenu un cas problème, les médias le présentent comme un pays submergé de difficultés, noyé dans une tragédie sans fin, qui connait des crises constantes, mais sans que personne ne comprenne en réalité les causes de ces crises. Ou du moins, on essaie de les expliquer par des notions vagues : la corruption, l’incompétence, le manque de solidarité, la dictature entre autres. Des notions vagues qui expliqueraient tout et qui accusent les Haïtiens et Haïtiennes d’être responsables de leur propre malheur.

Pourtant, si l’on prend tous les éléments de la crise actuelle, on s’aperçoit que chacun de ces éléments a une cause profonde et qu’on ne peut trouver l’explication de cette cause uniquement dans la conjoncture.

Commençons par l’insécurité rampante – une insécurité constante qui s’infiltre : les bandits armés qui, depuis plus de 10 ans terrorisent le pays, ont fait des milliers de morts et commis des viols collectifs, sont responsables du déplacement forcé de centaines de milliers de personnes et détruisent la vie quotidienne de la population. Qui sont ces bandits ? Comment trouvent-ils des armes, des munitions, de l’argent ? Bien que le banditisme ne soit pas nouveau, il prend actuellement une dimension inédite. On a la preuve aujourd’hui que le gangstérisme est lié directement au pouvoir politique, qu’il est financé par une partie de l’oligarchie, que les armes utilisées par ces bandits viennent directement des États-Unis sans que le gouvernement américain n’intervienne de façon efficace pour en arrêter le trafic. On ne peut donc séparer le problème du banditisme du problème du maintien du statu quo, et on doit poser la question du rôle que ce banditisme joue dans le blocage du pays, un blocage politique, social et économique. Et, ce qui est très important, au profit de qui ?

Plus nous observons et analysons l’histoire récente du pays, particulièrement depuis la chute du régime des Duvalier, donc depuis 1986, plus nous percevons que les classes dominantes haïtiennes, comme l’impérialisme américain, sont incapables de faire face à la crise structurelle qui caractérise le pays depuis plus de deux cents ans et qui s’est accentuée depuis l’occupation et la domination américaine à partir de 1915.

Il faut toutefois remarquer, de façon très schématique, que l’État haïtien, né en 1804, s’est transformé en un État néocolonial en 1825, année où la France a imposé la rançon de l’indépendance. Cette rançon a drainé l’essentiel de l’économie du pays pendant plus de 100 ans. Il faut aussi souligner que c’est la classe paysanne, soit 90 % de la population, qui a porté le fardeau de cette rançon. Les nouvelles classes dominantes qui ont pris le pouvoir à partir de 1804 transformèrent graduellement l’État haïtien de façon à exclure les masses – les anciens esclaves devenus la classe paysanne – de tous les pouvoirs : 90 % de la population dépourvus de leurs droits de citoyennes et de citoyens ! C’est un grand paradoxe, lorsqu’on sait que l’État haïtien est le résultat d’une très grande révolution, la seule révolution victorieuse menée par des esclaves dans l’histoire de l’humanité. Du point de vue économique, il s’agit, pour les classes dominantes, de perpétuer le système des grandes plantations développé à l’époque de la colonie. Mais cette fois, tout en interdisant l’esclavage, ces classes dominantes prennent les dispositions légales pour exiger que la classe paysanne reste sur les plantations. À l’époque, toute l’économie du pays dépend du système des grandes plantations, donc de l’exploitation systématique de la classe paysanne. L’impossibilité de faire des réformes, malgré différentes luttes, est à l’origine de cette crise structurelle dès la fondation du pays.

Cette crise structurelle se manifeste dans toutes les sphères sociales, de façon telle qu’on ne peut entreprendre de réformer un quelconque élément, qu’il s’agisse de la crise politique, économique, sociale ou des manifestations de cette crise dans les systèmes scolaire et de santé, l’agriculture, les infrastructures, le chômage, etc., sans remettre en question la crise structurelle elle-même. C’est pourquoi la crise conjoncturelle est toujours liée de façon organique à la crise structurelle. On ne peut parler d’aucun élément de la crise conjoncturelle sans du même coup faire référence à la crise structurelle. Bien souvent, des questions qui paraissent liées uniquement à la conjoncture, comme le chômage, le salaire minimum, la violence policière, l’inflation, ne peuvent être comprises sans aborder la question de la crise structurelle. En ce sens, il n’y a pas véritablement de problèmes conjoncturels au sens où les grands médias les présentent, ou du moins ces problèmes sont-ils incompréhensibles dans un pays comme Haïti si on ne les relie pas à la crise structurelle.

Cette crise structurelle relève de façon objective de la double domination des classes dominantes et de l’impérialisme. Concrètement, il n’est jamais question pour les classes dominantes et l’impérialisme d’établir la démocratie en Haïti, malgré tous les bavardages qu’on entend à ce sujet. Pourquoi ? Parce que la démocratie, je veux dire par là le fait d’avoir des élections libres, des organisations professionnelles, des syndicats, une presse indépendante, le fonctionnement autonome des institutions de l’État, tout cela pourrait mener à des réformes sociales, à s’interroger sur la crise structurelle, donc à remettre en cause la double domination. Toute critique sérieuse finit par remettre en question cette double domination. C’est pourquoi la démocratie n’est pas possible. Pour les classes dominantes et l’impérialisme, un régime de dictature comme celui des Duvalier est l’idéal.

C’est aussi la raison pour laquelle toute revendication, qu’il s’agisse de l’augmentation du salaire minimum, de l’alphabétisation, des droits des travailleurs et des paysans, de la réforme de l’éducation, des droits des femmes, etc., est perçue comme un danger réel qui peut ébranler le contrôle des classes dominantes et de l’impérialisme.

On est arrivé à un point où le système social n’est plus réformable, comme l’était devenu le système politique d’apartheid en Afrique du Sud et comme commence à le devenir l’apartheid israélien. Puisque les réformes ne sont plus possibles, la crise structurelle causée par la double domination s’étale maintenant ouvertement : elle est devenue visible et les tensions sociales qu’elle cause semblent ne pas avoir de solutions. Aujourd’hui, on assiste même au démantèlement des institutions de l’État. Pour maintenir le statu quo et reproduire la double domination, le pouvoir doit être absolu et entre les mains d’un seul homme, comme à l’époque des Duvalier. La violence extrême est donc nécessaire. C’est le rôle que jouent les bandits armés actuellement.

Toutefois, depuis la chute de la dictature, cette domination n’est plus assurée. Aujourd’hui, les classes populaires, malgré la terreur, continuent leurs luttes de revendications : augmentation du salaire minimum, grève d’enseignantes et d’enseignants, revendications paysannes, manifestations de rue pour demander la démission du gouvernement, pour demander la fin de la corruption, pour dénoncer le soutien des gouvernements étatsunien et canadien au gouvernement haïtien actuel, pour demander la fin de l’insécurité, pour dénoncer l’impérialisme…

Haïti est devenu une sorte de modèle, où toutes les formes de lutte doivent nécessairement aboutir à poser le problème de la crise structurelle, donc le problème de la double domination. Et c’est cela que le peuple haïtien comprend de plus en plus. Bien entendu, il ne suffit pas d’être conscients et de comprendre les causes de la crise, il faut nécessairement pouvoir s’organiser, c’est-à-dire développer des organisations militantes qui puissent mener des luttes efficaces. Mais que signifie mener des luttes efficaces lorsqu’on vit dans un système social en décrépitude, où toute réforme est impossible, quand les difficultés de construire de telles organisations sont d’autant plus grandes que la plupart des gens se trouvent plongés dans une misère abjecte, déshumanisante, quand la terreur des gangs devient la réalité quotidienne. Les défis sont énormes !

Dans les pays du centre, comme le Canada et les États-Unis, le néolibéralisme en tant que système de domination et de reproduction du capital est en train de contrôler toutes les sphères de la société et pas seulement la sphère productive. Il transforme également les relations de travail et même les relations sociales de façon telle que la logique du profit se révèle ouvertement. Il y a une prolétarisation des travailleuses et travailleurs, quels que soient les emplois qu’ils occupent. C’est sans doute pourquoi les réformes sociales apparaissent comme une illusion et que les relations de servitude semblent devenir le seul choix possible à ce stade du capitalisme. La crise structurelle devient de plus en plus visible, et c’est aux travailleurs et travailleuses de s’organiser pour y faire face.

Par Alain Saint Victor, historien

 

 

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