Débat

« Les marchés financiers ne financent pas l’économie »

Entretien avec Thomas Coutrot

Par Mis en ligne le 22 septembre 2010

Quelque 400 éco­no­mistes fran­çais de dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés, com­mu­nistes, socia­listes, mar­xistes, key­né­siens… ont lancé un Appel des « éco­no­mistes atter­rés »(voir sur ce site, l’appel publié en date du 21 sep­tembre 2010). Cet appel vise à lancer un débat public alter­na­tif au dis­cours domi­nant jus­ti­fiant la sou­mis­sion des poli­tiques aux « exi­gences des mar­chés finan­ciers ». Thomas Coutrot, copré­sident d’Attac et l’un des ini­tia­teurs de cet appel-mani­feste, nous explique le sens de la démarche. (Réd.)

Comment des éco­no­mistes peuvent-ils être « atter­rés » ?

Thomas Coutrot. Nous sommes atter­rés parce que les poli­tiques néo­li­bé­rales sont appli­quées avec une vigueur redou­blée alors que la crise finan­cière a montré que la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés abou­tis­sait à une impasse éco­no­mique et sociale. Aucune leçon n’a été tirée de la crise.

Mais le G20, l’Union euro­péenne, les États-Unis n’affirment-ils pas avoir adopté des mesures pour régu­ler les mar­chés finan­ciers ?

Les réformes ini­tiées ne touchent pas aux fon­da­men­taux, c’est-à-dire à l’idée qu’il faut lais­ser les mar­chés finan­ciers opérer libre­ment afin qu’ils puissent orien­ter effi­ca­ce­ment les déci­sions d’investissement. Le souci des auto­ri­tés est d’essayer de pro­té­ger les mar­chés finan­ciers de leurs propres excès, mais elles ne mettent pas en cause leur rôle moteur.

Que faut-il faire alors, fermer la Bourse ?

Dans le mani­feste que nous fai­sons cir­cu­ler, nous avan­çons des pro­po­si­tions qui visent notam­ment à sépa­rer les mar­chés afin d’éviter que l’instabilité ne se trans­mette d’un marché à l’autre.

Ne faut-il pas aussi réduire l’importance des mar­chés finan­ciers ?

A ce titre, nous pro­po­sons la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières, dont l’un des effets serait de réduire de façon consi­dé­rable le volume de la bulle finan­cière. On estime qu’une taxe de 0,1?% sur ces tran­sac­tions aurait pour effet de réduire leur volume total de 70 à 75?%.

Mais si vous rédui­sez le rôle des mar­chés finan­ciers, ne faut-il pas trou­ver de nou­velles formes de finan­ce­ment ?

Aujourd’hui, les mar­chés finan­ciers ne financent pas l’économie, c’est plutôt l’économie qui les finance. Il y a un trans­fert net vers les action­naires des res­sources créées par les entre­prises qui se financent par l’autofinancement et le crédit ban­caire.

Dans le mani­feste vous mettez en cause la poli­tique actuelle de réduc­tion des défi­cits et vous sem­blez indi­quer que la dette publique n’est pas en soi un pro­blème.

Elle est un pro­blème, d’autant plus que l’on a décidé de la finan­cer par recours aux mar­chés finan­ciers. Il faut sortir le finan­ce­ment des États des griffes des mar­chés finan­ciers. Dans la zone euro, il faut qu’ils puissent se finan­cer direc­te­ment auprès de la Banque cen­trale euro­péenne afin d’éviter l’enrichissement indu des banques. Aujourd’hui, les banques empruntent à la BCE à 1?% et prêtent aux États à 3, 5 ou 10?%.

* Cet entre­tien a réa­lisé par Pierre Ivorra pour le quo­ti­dien L’Humanité. Thomas Coutrot a publié : Jalons vers un monde pos­sible, Editions Le Bord de l’eau (avril 2010)

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