« Transformation » : Antonio Gramsci et Karl Polanyi

Par Mis en ligne le 24 janvier 2011

« Il peut être exclu que les crises éco­no­miques de l’immédiat puissent engen­drer d’elles mêmes des évé­ne­ments d’importance fon­da­men­tale ; elles ne peuvent que pré­pa­rer le ter­rain pour la pro­pagation de cer­tains nou­veaux usages, fon­da­men­ta­le­ment sou­le­ver, rema­nier, résoudre et pro­mou­voir le déve­lop­pe­ment des ques­tions essen­tielles por­tant sur la vie poli­tique. »

Antonio Gramsci

Les gens sérieux com­prennent bien que nous ne sommes pas vrai­ment face à une crise de la conjonc­ture éco­no­mique typique de l’histoire du capita­lisme, ni à une crise por­tant sur la régu­la­tion capi­ta­liste. Il s’agit plutôt d’une crise por­tant atteinte au régime d’accumulation capi­ta­liste ainsi qu’à son sys­tème poli­tique et inter­na­tio­nal ; c’est donc une crise sys­té­mique.

La situa­tion est éga­le­ment pré­caire pour les élites diri­geantes. Nos instru­ments régu­la­teurs actuels sont impuis­sants face aux attaques des mar­chés des capi­taux ; aujourd’hui, nul ne peut pré­dire sérieu­se­ment ce qu’il advien­dra de la zone euro. Bien que les impro­vi­sa­tions de la der­nière période témoignent d’un manque d’élaboration concep­tuelle, les élites réagissent par une offen­sive poli­tique de classe dont le but est d’anéantir les restes des com­pro­mis sociaux de la poli­tique for­dienne qui avaient sur­vécu aux contre­ré­formes néo­li­bé­rales. Le pro­gramme d’austérité s’attaque d’abord à la classe ouvrière inté­grée à la classe moyenne. Son niveau de vie est censé s’adapter à celui plus pré­caire des couches sociales les moins favo­ri­sées des socié­tés capi­ta­listes.

L’Europe se trouve à un tour­nant. Il est pos­sible que nous entrions dans une phase pro­lon­gée d’instabilité poli­tique et sociale, dans le cadre d’un pro­cessus de déclin de l’importance mon­diale éco­no­mique et poli­tique de l’Eu­rope. Sur le plan théo­rique, de « telles crises orga­niques » (Gramsci) ouvrent de nou­velles pos­si­bi­li­tés pour pro­pa­ger une théo­rie de trans­for­ma­tion sociale. Cependant, du fait qu’aucune contre-hégé­mo­nie s’appuyant sur un consen­sus géné­ral ne peut faire face à la crise de l’hégémonie diri­geante, nous nous trou­vons confron­tés à des risques consi­dé­rables. « Lorsque ces crises sur­viennent, la situa­tion immé­diate devient déli­cate et dan­ge­reuse, car le champ est alors libre pour des solu­tions vio­lentes, pour les agis­se­ments de forces obs­cures, repré­sen­tées par des hommes vio­lents ou cha­ris­ma­tiques. » affirme Gramsci dans le 13e des Quaderni publiés entre 1932 et 1934 2.

Selon nous, le plus grand danger réside donc dans la sous-esti­ma­tion des contra­dic­tions et de la charge dra­ma­tique de la période his­to­rique que nous vivons.

La pre­mière ques­tion posée est celle de la nature de la gauche à laquelle nous vou­lons appar­te­nir. Le plus impor­tant héri­tage légué par le xxe siècle à la gauche euro­péenne, et plus pré­ci­sé­ment à la gauche d’Europe conti­nen­tale, est la scis­sion organi­sationnelle du mou­ve­ment ouvrier entre une frac­tion modé­rée et une frac­tion radi­cale. Pour le for­mu­ler de façon posi­tive : l’existence de partis de masse ayant leur propre culture et leurs propres ins­ti­tu­tions, repré­sen­tant de façon indé­pen­dante les cou­rants plus radi­caux du mou­ve­ment ouvrier et se différen­ciant sou­vent for­te­ment du cou­rant majo­ri­taire social-démo­crate. Bien qu’ins­pirés par la révo­lu­tion russe d’Octobre, para­doxa­le­ment, la pre­mière leçon poli­tique qu’ils en ont tirée a été de recon­naître que le modèle de révo­lu­tion russe était fon­da­men­ta­le­ment inap­pli­cable ailleurs. Comme nous le savons, ce modèle était for­te­ment marqué par une réa­lité sociale au sein de laquelle, comme le note Gramsci, « l’État repré­sen­tait tout, alors que la société en était encore à ses débuts et était plutôt bal­bu­tiante ». Toute ten­ta­tive pour l’appli­quer à l’Ouest, où exis­tait un véri­table rap­port entre l’État et ses citoyens dans un sys­tème « soli­de­ment » établi, ne pou­vait qu’aboutir à l’échec 3.

Le chan­ge­ment de para­digme qui en a résulté, c’est-à-dire « le pas­sage d’une guerre de mou­ve­ment à une guerre de posi­tion » consi­déré par Gramsci com­me « le pro­blème de théo­rie poli­tique le plus impor­tant de l’après-guerre » 4 a consti­tué la pre­mière frac­ture his­to­rique de l’identité com­mu­niste. Mais pour Gramsci, contrai­re­ment à ce qu’on a sou­vent affirmé de façon réduc­trice, cette révo­lu­tion concep­tuelle ne tra­duit pas un reflux de la crise révo­lu­tion­naire d’après-guerre 5.

Compte tenu du moment où Gramsci rédi­geait son manus­crit, entre 1930 et 1932, autre chose s’impose à l’esprit : il fai­sait impli­ci­te­ment réfé­rence à des pro­blèmes d’actualité concer­nant le parti : le tour­nant de l’Internationale com­mu­niste décidé par Staline en 1928 qui lui a donné une forme poli­tique sec­taire et auto­ri­taire. Les effets néga­tifs de ce tour­nant sur les partis des pays occi­den­taux se sont mani­fes­tés lors de la crise éco­no­mique et dans l’échec du mou­ve­ment ouvrier alle­mand 6.

Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant pour nous, c’est que Gramsci éta­blit métho­di­que­ment une rela­tion entre, d’une part, les pro­blèmes occa­sion­nés par la crise et, d’autre part, la théo­rie de la guerre de posi­tion et celle de l’hégémo­nie. « Si la classe diri­geante a perdu son consen­sus, cela signi­fie qu’elle n’est plus diri­geante mais seule­ment en pos­ses­sion du pou­voir, du seul pou­voir de coer­ci­tion. Cela veut dire que les masses se sont éloi­gnées en grand nombre des idéo­lo­gies tra­di­tion­nelles, qu’elles ont perdu leurs convic­tions anté­rieures. La crise réside jus­te­ment dans le fait que le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître : pen­dant cet inter­règne, toutes formes de mala­dies se mani­festent. »

Pourquoi nous réfé­rer à Gramsci pour débattre des pro­blèmes actuels ?

Approfondissant la phi­lo­so­phie de l’histoire de Benedetto Croce, Gramsci consi­dère comme prin­ci­pal pro­blème métho­do­lo­gique de recherche histori­que et poli­tique le fait que « la phi­lo­so­phie de la praxis », autre­ment dit le mar­xisme, « non seule­ment n’exclut pas l’histoire éthique et poli­tique mais que, dans sa phase de déve­lop­pe­ment la plus récente, elle affirme le moment de l’hégémonie comme essen­tiel à son concept de l’État et à la reva­lo­ri­sa­tion de la néces­sité du fait cultu­rel, de l’activité cultu­relle, d’un front cultu­rel paral­lèlement à ceux qui sont de nature pure­ment éco­no­mique ou poli­tique 8.

Penser selon Gramsci implique deux choses : d’abord, le concept d’« hégé­monie » n’a de signi­fi­ca­tion qu’en rela­tion avec les « groupes sociaux princi­paux » consti­tuant leur propre sujet. Appliquer le concept d’« hégé­mo­nie », au sens où l’entend Gramsci, implique donc, comme Marx, d’interpréter l’histoi­re comme « déve­lop­pe­ment his­to­rique des luttes des classes » ; ensuite, puis­que, comme le sou­ligne Gramsci, « les hommes prennent idéo­lo­gi­que­ment conscience de la contra­dic­tion entre le contenu et la forme exté­rieure du mode de pro­duc­tion dans la sphère des idéo­lo­gies » 9, un groupe poli­tique domi­nant, s’il veut diri­ger, doit aller au-delà du champ » éco­no­mique, afin de pou­voir s’affirmer et s’imposer dans le domaine idéo­lo­gique et cultu­rel.

Cela com­porte encore deux concepts. D’une part, l’idée d’alliances, c’est-à-dire de rela­tions exté­rieures et méca­niques des forces sociales sous la di­rection d’un groupe prin­ci­pal, comme Lénine l’a éga­le­ment ana­lysé en ce qui concerne les deux révo­lu­tions bour­geoises russes. Cela à soi seul consti­tue déjà un projet ambi­tieux. Cela requiert du « groupe prin­ci­pal », s’il veut convaincre, qu’il soit prêt à faire des com­pro­mis et à subor­don­ner ses inté­rêts propres à l’intérêt poli­tique uni­ver­sel. D’autre part le concept d’« hégé­mo­nie » dans cette orga­ni­sa­tion théo­rique de « struc­ture et super­struc­ture » ren­voie à l’intériorité, ou sub­jec­ti­vité, du « groupe prin­ci­pal », c’est-à-dire à sa capa­cité de lea­der­ship intel­lec­tuel et moral sur la société. La célèbre for­mule selon laquelle l’État, dans son sens inté­gral, est une hégé­monie blin­dée par la coer­ci­tion – notez qu’il ne dit pas une coer­ci­tion atté­nuée ou dis­si­mu­lée par l’hégémonie – doit être com­prise dans cette pers­pec­tive. Exercer un lea­der­ship intel­lec­tuel et moral ne signi­fie ni de com­plé­ter la lutte phy­sique pour le pou­voir par des moyens artis­tiques, ni de la rem­pla­cer. Gramsci consi­dère le concept d’hégémonie comme le prin­cipe géné­ral de do­mination d’une classe, et sa force à un moment donné. Le terme de « trans­for­ma­tion » revêt donc un autre aspect, celui de subjec­tivité alors que ce terme est géné­ra­le­ment com­pris dans le lan­gage poli­tique habi­tuel comme un pro­ces­sus de restruc­tu­ra­tion de la société s’effectuant par étapes sur une longue durée, avec de dif­fi­ciles débats poli­tiques. S’adressant aux branches « éco­no­miques » du parti ouvrier, Gramsci de­mande : « Pourquoi exclure la trans­for­ma­tion du groupe subor­donné en grou­pe diri­geant, soit en igno­rant le pro­blème […] soit en le sou­le­vant de manière inadé­quate et inef­fi­cace (démo­cra­tie socia­liste), soit en décré­tant le pas­sage immé­diat d’une société de classes à une société d’égalité totale (syn­di­ca­lisme théo­rique pro­pre­ment dit) ? » 10

Quand nous par­lons de « trans­for­ma­tion », ce qui est en jeu c’est l’autotrans­formation des oppri­més en une classe capable de diri­ger.

Dans L’Idéologie alle­mande, Marx et Engels ont écrit que « Le commu­nisme pour nous n’est pas un état à réa­li­ser, un idéal auquel le monde devra bien s’adapter. Ce que nous appe­lons com­mu­nisme, c’est le mou­ve­ment réel met­tant fin à l’état de chose exis­tant » 11. Comme on l’a déjà men­tionné, le concept d’hégémonie de Gramsci ne plane pas libre­ment dans les cieux des poli­to­logues, mais il est soli­de­ment ancré dans les contra­dic­tions maté­rielles de notre société. L’expression bloc his­to­rique le montre clai­re­ment. On entend par là une entité consti­tuée par la struc­ture et la super­struc­ture ; « cet ensemble com­plexe et contra­dic­toire des super­struc­tures est le reflet de l’ensemble des rap­ports de pro­duc­tion de la société » 12.

Alors que, dans le lan­gage poli­tique usuel, un bloc social ou un bloc po­litique indique une alliance entre divers grou­pe­ments sur la base d’intérêts conver­gents, le bloc his­to­rique revêt, dans ce contexte, une signi­fi­ca­tion es­sentielle : la capa­cité de mobi­li­ser les forces sociales et poli­tiques conformé­». Cela jus­ti­fie l’existence et le rôle propre d’un parti poli­tique. On peut donc iden­ti­fier les partis poli­tiques d’importance his­to­rique d’abord en fonc­tion du bloc his­to­rique à l’édification duquel ils contri­buent eux-mêmes, consciem­ment ou non.

« Si un groupe homo­gène à 100 % se consti­tue sur la base d’une idéo­lo­gie, comme le note enfin Gramsci, cela veut dire que 100 % des pré­misses néces­saires à ce bou­le­ver­se­ment existent, c’est-à-dire que le rai­son­nable est bien réel et actuel. » 13

L’Autrichien Karl Polanyi, s’adressant aux chré­tiens de gauche, déve­loppe la même rela­tion dia­lec­tique de struc­ture et super­struc­ture dans un texte pé­dagogique rédigé presque à la même époque. C’est une erreur, explique-t-il, de penser que les inté­rêts éco­no­miques sont la force motrice ultime de l’his­toire. « En effet, comme l’affirme la théo­rie mar­xiste, ce sont les inté­rêts de la société dans sa glo­ba­lité qui consti­tuent les fac­teurs déci­sifs de l’histoire. Ces inté­rêts vont de pair avec la meilleure uti­li­sa­tion pos­sible des moyens de pro­duc­tion ; c’est pour­quoi la classe appe­lée à diri­ger la société est celle qui est capable d’assurer les meilleures méthodes de pro­duc­tion et, en cas de chan­ge­ment de méthode de pro­duc­tion, il se peut qu’une nou­velle classe soit appe­lée à en prendre la direc­tion. […] En d’autres termes, ce ne sont pas les inté­rêts des classes, mais les inté­rêts de la société tout entière qui sont l’agent ultime de l’histoire de la société. » 14

Selon Gramsci, pour déter­mi­ner cet inté­rêt, nous dis­po­sons de deux élé­ments. « 1. Le prin­cipe selon lequel aucune société ne s’assigne une tâche sans dis­po­ser des condi­tions néces­saires et suf­fi­santes pour pou­voir l’accomplir ou, du moins, sans qu’elles com­mencent à émer­ger et à se déve­lop­per ; et 2. Aucune société ne dis­pa­raît et n’est rem­pla­cée avant d’avoir déve­loppé toutes les formes de vie pos­sibles en fonc­tion de ses rap­ports internes. » 15 Le champ de recherche his­to­rique que nous venons d’évoquer est d’une impor­tance po­litique déci­sive.

La phrase affir­mant que « la société ne s’assigne aucune tâche sans dis­po­ser des condi­tions maté­rielles préa­lables pour pou­voir l’accomplir » ren­voie au pro­blème « de la for­ma­tion d’une nou­velle volonté col­lec­tive ». L’analyse cri­tique de la signi­fi­ca­tion d’une telle affir­ma­tion implique d’étudier com­ment se forment les volon­tés col­lec­tives durables et com­ment elles s’assignent ensuite des objec­tifs directs ou indi­rects, donc une ligne d’action col­lec­tive […]. Ce pro­blème trouve son expres­sion moderne en termes de parti ou de coa­li­tion de partis. Comment s’initie la consti­tu­tion d’un parti, com­ment déve­loppe-t-il sa force d’organisation, son impact social, etc. 16

C’est à Karl Polanyi que nous devons le concept de Grande trans­for­ma­tion par lequel il décrit la tran­si­tion com­plexe, il y a plus de 300 ans, des socié­tés féo­dales à l’économie de marché capi­ta­liste. Il met cette tran­si­tion en corré­llation avec la grande crise éco­no­mique et poli­tique des années 1920 et 1930 : « Le fas­cisme tout comme le socia­lisme était ancré dans une société d’éco­nomie de marché qui se refu­sait à fonc­tion­ner. Cela s’est pro­duit au niveau mon­dial, catho­lique en ce qui concerne son péri­mètre et de façon uni­ver­selle en ce qui concerne son appli­ca­tion ; les résul­tats ont dépassé la sphère écono­mique et pro­vo­qué une trans­for­ma­tion géné­rale de nature net­te­ment sociale. Il s’est répandu dans presque tous les champs d’activité humaine, qu’ils soient poli­tiques, éco­no­miques, phi­lo­so­phiques, artis­tiques ou reli­gieux. » 17

À l’instar de Polanyi et d’Antonio Gramsci, nous pro­po­sons de consi­dé­rer la crise mon­diale actuelle comme une crise de trans­for­ma­tion. Cela implique d’interpréter la crise que nous vivons actuel­le­ment en Europe comme une crise du mode de vie capi­ta­liste. La lutte pour défendre notre niveau de vie et l’État-providence face à l’offensive de la classe diri­geante doit être liée à l’adaptation cultu­relle et psy­cho­lo­gique des êtres humains et de la classe ouvrière, à la réa­lité du chan­ge­ment mon­dial. Tel est le pro­ces­sus de « pas­sage de l’élément pure­ment éco­no­mique à l’élément éthique et politi­que » que Gramsci a qua­li­fié de cathar­sis 18.

Il faut pré­ci­ser une condi­tion néces­saire : depuis 1970, non seule­ment le socia­lisme d’État des pays d’Europe de l’Est a dis­paru, mais l’influence de la gauche est éga­le­ment passée de 15 à 7 %. À cela s’ajoute un chan­ge­ment qua­li­ta­tif notable. Alors que, durant les années 1940 et 1950, de grands partis com­mu­nistes étaient les figures de proue de la gauche euro­péenne, leur in­fluence s’est consi­dé­ra­ble­ment réduite, en deux temps, dans les années 1970 puis 1990. Cette baisse a été contre­ba­lan­cée par l’importance crois­sante de partis de gauche d’un nou­veau type : gauche socia­liste, gauche éco­lo­giste, gauche popu­laire. Ils reflètent for­te­ment la culture poli­tique de leurs pays res­pec­tifs, mais ils ne repré­sentent pas encore un modèle géné­ral offrant les carac­té­ris­tiques d’une nou­velle for­ma­tion de gauche. Cela pose donc un pro­blème théo­rique.

Que devient donc la gauche de la gauche si elle adopte comme pré­misses le prin­cipe de la guerre de posi­tion et l’hégémonie ? Une social-démo­cra­tie au lan­gage plus radi­cal, comme l’avait prédit Bruno Kreisky pour l’eurocom­munisme ? Gramsci a sou­levé le pro­blème théo­rique qui s’y rat­tache dans les caté­go­ries qu’il a fon­dées. « Existe-t-il une iden­tité totale entre guerre de posi­tion et révo­lu­tion pas­sive ? (Autrement dit, une révo­lu­tion sans révolu­tion, rele­vant d’une adap­ta­tion de la société, diri­gée d’en haut, à une nou­velle forme de pro­duc­tion). Ou, du moins, y a-t-il ou peut-on conce­voir une phase his­to­rique au cours de laquelle les deux concepts [stra­té­giques] devront être consi­dé­rés comme iden­tiques… Nous sommes face au pro­blème sui­vant : en cours de lutte, la guerre de posi­tion ou révo­lu­tion pas­sive et la guerre de mou­ve­ment à l’initiative du peuple, ne sont-elles pas toutes deux tout autant indis­pen­sables » 19 de telle sorte que seule la fusion de leur approche poli­tique concoure à une stra­té­gie basée sur un équi­libre ration­nel ?

Au regard des défis actuels, on peut aussi se deman­der si les dif­fi­cul­tés, les contra­dic­tions et les ten­sions pro­vo­quées par la par­ti­ci­pa­tion de partis de gauche à des gou­ver­ne­ments pro­viennent de leur inca­pa­cité ou du peu de pos­sibilités pour éta­blir un tel équi­libre ?

Gramsci avait trouvé cette ques­tion suf­fi­sam­ment impor­tante pour « exa­miner si on ne peut pas en tirer un prin­cipe géné­ral por­tant sur la poli­tique, ou l’art » 20. Et il laisse entendre que la réponse se trouve dans la créa­tion d’une dia­lec­tique poli­tique entre socia­lisme réfor­ma­teur et socia­lisme révo­lutionnaire. Il faut se rap­pe­ler qu’il a écrit cela en des temps où l’Interna­tionale com­mu­niste par­lait de « fas­cisme socia­liste ». « Chacun des contraires de cette contra­dic­tion dia­lec­tique doit s’efforcer d’être plei­ne­ment lui-même et de s’investir à fond dans la lutte, avec ses propres « res­sources » morales et poli­tiques, pour per­mettre un véri­table dépas­se­ment dia­lec­tique de cette contra­dic­tion. » 21

Le dés­équi­libre né des révo­lu­tions bour­geoises du xixe siècle entre les ten­dances modé­rées, d’une part, et celles de l’initiative popu­laire, d’autre part, venait du fait que « la thèse seule déve­lop­pait toutes ses pos­si­bi­li­tés de lutte jusqu’au moment où elle absor­be­rait les repré­sen­tants pré­su­més de l’antithè­se : c’est pré­ci­sé­ment cela la révo­lu­tion pas­sive. » 22

« Être plei­ne­ment soi-même » ren­voie à la for­mule évo­quée plus haut : la capa­cité de par­ti­ci­per à la for­ma­tion d’un bloc his­to­rique équi­vaut à la capa­cité de contri­buer à la consti­tu­tion d’une classe pro­gres­siste, ce qui, au sens his­to­rique, équi­vaut à la for­ma­tion d’un parti poli­tique.

J’ai tenté de mettre en évi­dence quelques caté­go­ries d’Antonio Gramsci, pour cla­ri­fier leur signi­fi­ca­tion et faci­li­ter ainsi nos débats. Définies dans le cadre de la grande crise et de l’échec de la gauche euro­péenne dans les années 1930, ces caté­go­ries peuvent éga­le­ment nous aider à com­prendre la situa­tion actuelle.

Enfin, et sur­tout, je me réfère à Gramsci parce que ses caté­go­ries peuvent être utiles pour esquis­ser le plan de tra­vail à mettre en oeuvre pour refon­der la gauche en Europe. Pousser à appro­fon­dir le débat théo­rique ne signi­fie sûre­ment pas qu’il faut tra­vailler à trans­for­mer les partis et mou­ve­ments en comi­tés d’experts en sciences sociales. Pourtant, et à bien des égards, le monde d’aujourd’hui a besoin d’être réin­terprété.

Face à cette nou­velle « Grande trans­for­ma­tion » qui se tra­duit aujourd’hui sous la forme d’une crise de civi­li­sa­tion, toutes les forces poli­tiques et cultu­relles se trouvent confron­tées à la tâche de « faire émer­ger une nou­velle civili­sation », à tra­vers ceux qui sont prêts à s’investir pour en poser les bases : c’est à ces der­niers de trou­ver le mode de vie ori­gi­nal qui per­met­tra à cette liberté de croître ; c’est aujourd’hui une néces­sité.

Walter Baier *

* Économiste autri­chien, coor­don­na­teur du Réseau Transform ! Europe. Extraits de l’intervention pro­non­cée lors du sémi­naire « Significations, sujets et espaces de transforma­tion » orga­nisé par Transform ! à Florence, les 29 et 30 mai 2010.

Notes

1. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 7, Berlin, 1996, p. 1 563.

2. Ibidem, p. 1 578.

3. Gramsci Antonio : « Carnets de prison », tome 4, Berlin, 1992. p. 873

4. Ibid., p. 816.

5. Cf. Wimmer Ernst : Antonio Gramsci und die Revolution (Antonio Gramsci et la révo­lu­tion), Vienne, 1984. p. 15.

6. Cf. Gerratana Valentino : « Einleitung » in (intro­duc­tion à) : Antonio Gramsci, Carnets de prison », tome 1, Berlin, 1991, p. 31.

7. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 2, Berlin, 1991, p. 354.

8. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 6, Berlin, 1991, p. 1 239.

9. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 3, Berlin, 1992, p. 500.

10. Ibid., p. 499.

11. Marx Karl et Engels Friedrich : Die deutsche Ideologie/L’idéologie alle­mande In : Marx/​Engels : Werke (MEW), tome 3, Berlin 1969, p. 35.

12. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 5, Berlin, p. 1 045.

13. Ibid., p. 1 045.

14. Polanyi Karl : Chronik der großen Transformation, Artikel und Aufsätze (1920-1947), Marburg, 2005, p. 270.

15. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 3, p. 492.

16. Gramsci Antonio : Carnets de prison, tome 5, p. 1 050f.

17. Polanyi Karl : The Great Transformation, Boston, 2001, p. 248.

18. Gramsci Antonio, tome 6, p. 1 259.

19. Gramsci Antonio, tome 7, p. 1 727.

20. Ibid.

21. Ibid.

22. Ibid.

23. Gramsci Antonio, tome 1, p. 132.

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