De Détroit à Istambul

Panorama du Forum social mondial en 2010

Par Mis en ligne le 24 janvier 2011

Pas de forum social mon­dial en 2010, mais une qua­ran­taine d’événements ont lieu par­tout dans le monde afin d’élargir le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, de réflé­chir sur la crise – si elle est éco­no­mique, sociale ou « civi­li­sa­tion­nelle » – et de pré­pa­rer le FSM en février 2011, à Dakar, au Sénégal.
L’année a com­mencé par un grand succès à Porto Alegre, ber­ceau du pre­mier forum social mon­dial. Il s’est déroulé entre le sommet de l’Onu sur l’environnement à Copenhague et le sommet des peuples de Cochabamba en mai 2010. La ques­tion éco­lo­gique a donné un véri­table coup de fouet au forum social, avec l’implication de nom­breux jeunes très moti­vés. Les ques­tions anti­ca­pi­ta­listes et les ques­tions envi­ron­ne­men­tales ont été arti­cu­lées avec succès et on a vu émer­ger un nou­veau slogan : « le capi­ta­lisme n’est pas soutenable ».

Porto Alegre a été par ailleurs un moment de réflexion, 10 ans après le pre­mier forum social mon­dial. Il a permis des débats inté­res­sants sur la crise de « civi­li­sa­tion », l’état du néo­li­bé­ra­lisme, l’impact poli­tique du FSM, etc.

En mai, un forum social thé­ma­tique a eu lieu à Mexico. Malgré une par­ti­ci­pa­tion peu impor­tante, il a été, en termes de contenu, par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant avec des sémi­naires sur l’agriculture, les ques­tions éco­lo­giques, les ques­tions sociales, les taxes mon­diales, le genre, etc. Cela a pu paraître un peu dérou­tant à cer­tains car il a eu lieu sur la Zócalo – la place cen­trale prin­ci­pale de la ville –, à côté de tra­vailleurs de l’électricité en grève de la faim et d’un camp zapa­tiste, sans lien avec le forum.

Fin juin, le deuxième forum social des États-Unis (USSF) a été orga­nisé à Détroit. Pour les habi­tués des forums sociaux, il s’agissait d’un « retour au bon vieux temps » : une foule très enthou­siaste de 15 000 per­sonnes, une marche d’ouverture très moti­vante, un lieu cen­tral où se sont dérou­lés la plu­part des sémi­naires et où les par­ti­ci­pants pou­vaient se ren­con­trer, boire et manger. La diver­sité était au rendez-vous avec des gens du cru, blancs, noirs, lati­nos, hommes et femmes, pré­sents un peu par­tout. Tous les sémi­naires et les assem­blées ont été très animés et avec une par­ti­ci­pa­tion active. L’organisation était par­faite, même en termes de « jus­tice lin­guis­tique », avec des inter­prètes et des tra­duc­teurs quand c’était nécessaire.

Une semaine plus tard, le forum social euro­péen s’est déroulé à Istanbul et a été une sorte d’anti-climax. Malgré une bonne marche de fer­me­ture, d’excellents sémi­naires et de très bons contacts, le FSE marque très clai­re­ment un recul. Après Florence, Londres, Paris, Athènes et Malmö, on doit en conclure que les mili­tants euro­péens ne semblent pas appré­cier la for­mule. Il y avait à peine 2 500 par­ti­ci­pants à Istanbul et, pro­por­tion­nel­le­ment, très peu de Turcs. L’organisation a été en des­sous de tout.

Je vais partir de ces deux exemples, Détroit et Istanbul, pour les com­pa­rer et exa­mi­ner quelles conclu­sions on peut en tirer pour la stra­té­gie future du FSM.

Détroit était différent

Qu’avait de par­ti­cu­lier le forum social des États-Unis (USSF) ? Quatre points méritent d’être men­tion­nés. Tout d’abord, l’ensemble du pro­ces­sus de pré­pa­ra­tion a été très éla­boré. Le point de départ a été, évi­dem­ment, la charte des prin­cipes du FSM et, par consé­quent, l’« espace ouvert ». Toutefois, comme l’« espace ouvert » ne consti­tue pas une « règle du jeu équi­table », un long pro­ces­sus de recherche des par­te­naires indis­pen­sables a été engagé ainsi qu’une longue réflexion sur les per­sonnes qui devaient ou non y par­ti­ci­per. Les orga­ni­sa­teurs sou­hai­taient que les per­sonnes et les groupes les plus mar­gi­na­li­sés par­ti­cipent au pro­ces­sus. Ils ont dû ensuite enga­ger un autre long pro­ces­sus de contacts et de dis­cus­sions, parce que beau­coup de groupes ne se connais­saient pas ou n’avaient jamais parlé ensemble. C’est ce pro­ces­sus d’« inten­tion­na­lité » qui a fait du forum social des États-Unis un véri­table évé­ne­ment popu­laire inclu­sif, fondé sur la confiance.

Deuxièmement, la vieille contro­verse sur « l’espace » par oppo­si­tion à « l’action » a été réso­lue par les assem­blées des mou­ve­ments popu­laires. Ces assem­blées ont com­mencé à tra­vailler bien avant l’événement et une cin­quan­taine se sont réunies au cours du forum social des États-Unis. Leur inté­rêt est non seule­ment de réunir plu­sieurs groupes thé­ma­tiques qui tra­vaillent sur le même sujet et de les mettre en réseau, mais aussi de leur per­mettre d’adopter des réso­lu­tions ou des pro­grammes d’action. Le der­nier jour du forum, toutes les réso­lu­tions ont été ras­sem­blées, et beau­coup d’entre elles ont été pré­sen­tées en séance plé­nière. Ces assem­blées du mou­ve­ment des peuples se sont dérou­lées paral­lè­le­ment à plus de 1 000 ate­liers et sémi­naires auto-orga­ni­sés. Dans la mesure où on peut consi­dé­rer ces sémi­naires comme des fins en soi, les assem­blées ne sont rien de plus qu’un moment dans un long pro­ces­sus pré­pa­ra­toire avec une mise en oeuvre ini­tiale et un dérou­le­ment ultérieur.

Troisièmement, les sémi­naires et les ate­liers aux­quels j’ai assisté ont été très par­ti­ci­pa­tifs et moti­vants. Les « tri­bunes » n’ont presque jamais été phy­si­que­ment sépa­rées du public, les par­ti­ci­pants étaient assis en rond. Nul ne par­lait plus de 5 ou 10 minutes ; les inter­ven­tions des par­ti­ci­pants alter­naient avec l’exécution de mor­ceaux de musique, de danse, de lec­ture de poèmes. Le « public » a tou­jours été invité à inter­ve­nir. La diver­sité a tou­jours été scru­pu­leu­se­ment respectée.

Quatrièmement, j’ai constaté une dif­fé­rence dans les com­por­te­ments indi­vi­duels des par­ti­ci­pants. Je ne suis pas naïve et je ne pense pas qu’il n’y a pas de rela­tions de pou­voir au sein et entre les mou­ve­ments et les par­ti­ci­pants aux États-Unis, mais la façon dont cela a été traité a été très inté­res­sante pour un par­ti­ci­pant euro­péen. Toutes les idées, d’où qu’elles viennent, ont été col­lec­ti­ve­ment débat­tues et, éven­tuel­le­ment, adop­tées ou reje­tées. Jamais une sug­ges­tion n’a été reje­tée a priori sans débat. Chacun-e se sen­tait pris-e au sérieux. Personne n’a jamais été blessé ou humi­lié. Il y avait une ouver­ture et une volonté d’écouter les autres.

La crise du forum social européen

Les deux der­niers aspects sont très dif­fé­rents de ce qu’on peut consta­ter au niveau euro­péen. Des sémi­naires et des tables rondes ont été orga­ni­sés « à l’ancienne », avec une par­ti­ci­pa­tion très mas­cu­line et des inter­ve­nants qui avaient besoin de plus de 15 à 20 minutes pour leur exposé. Avec un panel de six inter­ve­nants, cela signi­fie que les gens doivent rester assis et écou­ter pen­dant une heure et demie à deux heures. Les inter­ven­tions du public sont alors sévè­re­ment limi­tées. La diver­sité a été très res­treinte, voire inexis­tante. La tra­duc­tion était le plus sou­vent absente ou s’est faite en consé­cu­tif. L’espace du forum a été frag­menté, moins cepen­dant qu’à Malmö il y a deux ans.

La dif­fé­rence majeure que j’ai notée consiste dans le com­por­te­ment des par­ti­ci­pants. La plu­part se connaissent depuis de nom­breuses années et par leur par­ti­ci­pa­tion com­mune au pro­ces­sus pré­pa­ra­toire. La plu­part d’entre eux, consciem­ment ou non, sont éti­que­tés et ne sont pas écou­tés pour ce qu’ils disent mais à partir du lieu d’où ils parlent. Les mots uti­li­sés servent de mar­queurs de la place occu­pée. Cela entrave for­te­ment l’émergence de nou­velles idées et les pos­si­bi­li­tés de convergence.

En termes de contenu, on retrouve la divi­sion tra­di­tion­nelle entre « révo­lu­tion » et « réfor­misme ». Les syn­di­cats sont les bien­ve­nus mais on leur reproche sou­vent leur manque de radi­ca­lité. La cri­tique des poli­tiques de l’Union euro­péenne se situe soit dans une démarche anti-Union euro­péenne soit dans une approche cri­tique faite d’acceptation et d’opposition. Post- ou anti- moder­nistes sont confron­tés à des moder­nistes, défen­dant tous la jus­tice sociale et éco­lo­gique, mais avec des points de vue radi­ca­le­ment dif­fé­rents. Tant qu’aucun pro­ces­sus volon­ta­riste de cla­ri­fi­ca­tion et de conver­gence ne démarre pas sur ces dif­fé­rentes posi­tions, les dif­fé­rences peuvent deve­nir des lignes de faille per­ma­nentes et sans issue. Des dis­cus­sions plus ouvertes sont abso­lu­ment nécessaires.

Surtout, par rap­port au forum social des États-Unis, le forum social euro­péen est davan­tage un pro­ces­sus de haut en bas orga­nisé par une poi­gnée de syn­di­cats de gauche et un petit groupe de mou­ve­ments sociaux, des per­sonnes qui se connaissent depuis des années et qui défendent leurs propres posi­tions plutôt que le pro­ces­sus et son énorme poten­tiel de conver­gence. Je me doute que c’est loin d’être inten­tion­nel et la plu­part des par­ti­ci­pants ont pro­ba­ble­ment tra­vaillé très dur et hon­nê­te­ment pour le FSE, mais ils n’ont pas réussi à atteindre l’objectif prin­ci­pal. La ques­tion est de savoir s’ils peuvent par­ve­nir à déve­lop­per une nou­velle culture poli­tique et la conver­gence poli­tique dont nous avons tant besoin.

Ces dif­fé­rents points peuvent expli­quer pour­quoi la par­ti­ci­pa­tion a été si réduite à Istanbul et pour­quoi si peu de contacts ont été pris avec les amis turcs. Malgré une impor­tante moti­va­tion des par­ti­ci­pants, la mobi­li­sa­tion en Europe est net­te­ment en baisse. Il y a eu très peu de déci­sions concer­nant de nou­veaux agen­das com­muns. La décla­ra­tion de l’assemblée finale a appelé à une mobi­li­sa­tion le 29 sep­tembre 2010, par­tout en Europe, afin de pro­tes­ter contre les poli­tiques d’austérité, mais il n’y a pas eu d’accord pour appe­ler à une par­ti­ci­pa­tion mas­sive à la mani­fes­ta­tion orga­ni­sée par les syn­di­cats à Bruxelles ce jour-là. C’est vrai­ment regret­table car on a vrai­ment besoin d’actions uni­taires et donc d’un cer­tain degré de com­pro­mis quand les droits sociaux sont menacés.

Cette situa­tion montre que les riva­li­tés sont consi­dé­rées comme plus impor­tantes que la coopé­ra­tion et que les rap­ports de force sont perçus comme plus impor­tants que le contenu. Certains, dans la gauche radi­cale, semblent encore igno­rer à quel point la crise de la gauche a érodé leur pou­voir et à quel point il leur faut agir ensemble pour survivre.

Leçons pour le forum social mon­dial de Dakar Il est clair que les Africains ont leur propre dyna­mique et sont par­fai­te­ment capables d’organiser leur propre forum basé sur leurs propres res­sources sociales, cultu­relles, poli­tiques et orga­ni­sa­tion­nelles. Mais comme Dakar sera l’hôte du forum social mon­dial en 2011, il faudra aussi tenir compte des influences d’une Europe vieillis­sante et d’États-Unis très dyna­miques, de l’expérience latino et d’un nombre limité d’Asiatiques qui par­ti­cipent main­te­nant au FSM. Les attentes et les ambi­tions sont éle­vées alors que le pre­mier FSM en Afrique, à Nairobi, en 2007, n’a pas laissé un bon sou­ve­nir una­ni­me­ment par­tagé. À Dakar, la pré­pa­ra­tion est entre de très bonnes mains et j’espère que le FSM 2011 sera un grand succès. Cela dépen­dra beau­coup de la capa­cité à parler et écou­ter, à coopé­rer et partager.

C’est facile à dire mais ce n’est pas aussi facile à réa­li­ser. En ce moment, une grande frus­tra­tion existe chez les « anciens » par­ti­ci­pants au FSM, ceux qui y par­ti­cipent depuis 2001, 2002 ou 2003. Les résul­tats concrets en termes de luttes ou en termes de chan­ge­ment poli­tique réel font encore défaut, sauf en Amérique latine où des gou­ver­ne­ments de gauche tentent de contre­car­rer les poli­tiques néo­li­bé­rales. La vieille contro­verse espace/​action n’est pas réso­lue ; de nom­breux réseaux se sont mis en place et conso­li­dés et n’ont plus besoin du FSM. Alors qu’il a été facile d’établir une conver­gence pour résis­ter aux poli­tiques néo­li­bé­rales, la dif­fi­culté est plus grande pour éla­bo­rer des pro­po­si­tions alternatives.

Le débat stra­té­gique actuel au FSM reflète ces dif­fé­rentes posi­tions et doit être lié aux objec­tifs du FSM. Selon Chico Whitaker, l’un des pères fon­da­teurs du FSM, ces objec­tifs sont triples : créer une nou­velle culture poli­tique fondée sur le res­pect et la diver­sité, donner du pou­voir poli­tique à la société civile et orga­ni­ser l’action poli­tique ainsi que les luttes sociales en vue de dépas­ser le capi­ta­lisme et le néo­li­bé­ra­lisme. Bien que ces objec­tifs ne soient pas for­mu­lés de manière hié­rar­chique, il est clair que le pre­mier déter­mine le succès du deuxième et du troi­sième. L’intérêt poli­tique du FSM, sa capa­cité à créer de nou­veaux conte­nus poli­tiques, à atti­rer des intel­lec­tuels impor­tants de tous les coins du globe, à offrir de nou­velles alter­na­tives aux mou­ve­ments sociaux et à faire émer­ger une oppo­si­tion à l’ordre capi­ta­liste mon­dial et néo­li­bé­ral dépendent de sa capa­cité à se réin­ven­ter en per­ma­nence et à créer un cadre intel­lec­tuel attrayant. Bien que com­men­cer par l’action poli­tique et la lutte sociale puisse sem­bler plus impor­tant et plus urgent, on risque d’ignorer la riche diver­sité des par­ti­ci­pants au FSM et les diver­gences de leurs exi­gences et de sur­es­ti­mer la force de nos mou­ve­ments. La vieille gauche n’a pas de forte tra­di­tion démo­cra­tique et risque d’ignorer en partie les nou­velles méthodes

et manières de penser des nou­veaux acteurs sociaux moins sou­cieux de concur­rence que de coopération.

Ce point permet de pré­ci­ser la dif­fé­rence entre le FSE et le forum social des États-Unis. Le FSE est davan­tage orienté vers le contenu et l’action alors que l’USSF est meilleur en ce qui concerne la méthode et la culture poli­tique. Ces dif­fé­rences expliquent aussi la diver­sité des approches stra­té­giques. Actuellement, trois voies dis­tinctes sont explorées.

La pre­mière est celle de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux. Elle semble suivre une double voie, d’une part pour créer son espace spé­ci­fique dans le pro­ces­sus du FSM, d’autre part pour créer une struc­ture paral­lèle au conseil inter­na­tio­nal (CI) et au FSM lui-même. L’Assemblée des mou­ve­ments sociaux a créé une coa­li­tion de mou­ve­ments impor­tants sur le plan mon­dial repré­sen­tant la dette, le genre, les pay­sans, etc. Toutefois, son prin­ci­pal objec­tif semble être d’avoir un pro­gramme d’action commun, quel que soit le contenu poli­tique de son anti­ca­pi­ta­lisme ou en se don­nant impli­ci­te­ment un contenu poli­tique commun.

La seconde est l’organisation d’un débat stra­té­gique sur le site Internet du FSM 2011, sur la base des dif­fé­rents évé­ne­ments de 2010, des actions des dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux ou des contri­bu­tions d’intellectuels de renom­mée mon­diale. L’organisation de débats Internet autour de quelques ques­tions majeures de notre temps peut aider à cla­ri­fier les défis posés au FSM et, espé­rons-le, à cla­ri­fier éga­le­ment les idées concer­nant les stra­té­gies. Différentes contri­bu­tions aide­ront à cerner les dif­fé­rents élé­ments stra­té­giques à l’oeuvre au sein des mou­ve­ments sociaux et de ce qui se pro­duit par­tout dans le monde.

La troi­sième stra­té­gie pour­rait être l’organisation de vrais débats cir­cons­tan­ciels durant le FSM 2011 de Dakar et après, autour de quelques grandes ques­tions pro­po­sées par le comité d’organisation ou autour de ques­tions d’actualité à partir des contri­bu­tions sur le site. Dans l’idéal, il s’agirait d’événements co-orga­ni­sés en paral­lèle avec les sémi­naires auto-orga­ni­sés du FSM. Cela pour­rait contri­buer à pré­pa­rer des conver­gences, non pas d’une manière direc­tive ou contrai­gnante, mais en mon­trant les liens pos­sibles entre les sujets, la trans­ver­sa­lité des thèmes ; en don­nant un aperçu des débats au niveau mon­dial et en orien­tant vers les grands sujets émer­gents. Cette for­mule a très bien réussi à Porto Alegre en 2010. De même, une réunion plé­nière quo­ti­dienne a été orga­ni­sée à Détroit. Le prin­ci­pal inté­rêt est de donner une conti­nuité aux débats sur cer­tains sujets majeurs et, impli­ci­te­ment, d’inspirer les mou­ve­ments sociaux puisque les confé­rences les aident à décou­vrir les dif­fé­rentes opi­nions sur un sujet. En fait, cela permet d’articuler des objec­tifs dif­fé­rents, de ras­sem­bler les dif­fé­rents éven­tails d’idées sur un sujet par­ti­cu­lier ou contro­versé, de débattre et d’écouter, et d’inspirer des évé­ne­ments auto-orga­ni­sés, de cla­ri­fier les enjeux, de pré­pa­rer la pensée et l’action futures.

Ces trois stra­té­gies peuvent être com­plé­men­taires et peuvent contri­buer à créer un élan poli­tique et abou­tir à un pro­gramme d’action commun fondé sur un lan­gage commun et une com­pré­hen­sion com­mune des réa­li­tés poli­tiques et sociales d’aujourd’hui.

La crise de la gauche

La dif­fi­culté pour le forum et pour les mou­ve­ments sociaux en géné­ral à redé­fi­nir leurs stra­té­gies et à atteindre ou recon­qué­rir une uti­lité poli­tique est liée à la crise à laquelle la gauche est confron­tée dans de nom­breuses régions du monde, en par­ti­cu­lier en Europe. Cette crise n’est pas seule­ment due à des dif­fé­rences idéo­lo­giques ; elle vient aussi de ce que la crise éco­lo­gique a mis en évi­dence un impor­tant débat sur la moder­nité. Puisque la gauche est un enfant de la moder­nité, les deux sont liés et il y a un besoin urgent de cla­ri­fi­ca­tion : qu’entendons-nous exac­te­ment par « moder­nité » ? Que devons-nous/­vou­lons-nous reje­ter ou pré­ser­ver ? Peut-on résoudre les pro­blèmes par une ana­lyse mar­xiste de la crise éco­lo­gique ? De nom­breux débats ont lieu sur la crise de « civi­li­sa­tion » et l’« occi­den­ta­li­sa­tion », le déve­lop­pe­ment, la crois­sance, les droits de l’homme, les États, etc.

Si un tel débat sur la « moder­nité » peut très bien être orga­nisé au sein du forum, il est clair que ce sera une ques­tion d’années pour atteindre une com­pré­hen­sion com­mune – ou diver­gente – et déve­lop­per de nou­velles stra­té­gies sur cette base. On peut conce­voir ce débat comme la recherche d’une nou­velle uni­ver­sa­lité éman­ci­pa­trice ainsi que l’ont pro­posé les amis afri­cains orga­ni­sa­teurs du FSM 2011. Il sera néces­sai­re­ment fondé sur le res­pect des par­ti­cu­la­ri­tés cultu­relles et poli­tiques de tous les mou­ve­ments sociaux et peut conduire à la défi­ni­tion de nou­velles valeurs por­tant sur la rela­tion avec la nature et de valeurs tra­di­tion­nelles tra­duites dans un nou­veau langage.

Si la gauche veut sur­vivre, en par­ti­cu­lier en Europe, elle a besoin d’une approche inno­vante capable d’attirer les jeunes, met­tant l’accent sur les droits et la démo­cra­tie, repo­si­tion­nant la soli­da­rité sur de nom­breux plans, redé­fi­nis­sant les objec­tifs éco­no­miques en lien direct avec le monde social et politique.

Conclusion

De cette manière, le FSM peut aider les mou­ve­ments sociaux euro­péens à reca­drer leur pro­blé­ma­tique et aban­don­ner les oppo­si­tions tra­di­tion­nelles qui ne peuvent pas appor­ter de solu­tions au monde d’aujourd’hui. Cela ne signi­fie pas qu’on doit délais­ser les pers­pec­tives idéo­lo­giques mais qu’on peut les repo­si­tion­ner de manière dif­fé­rente. Le FSM peut éga­le­ment rejoindre la dyna­mique de l’USSF afin de mieux mobi­li­ser et d’attirer les mou­ve­ments popu­laires. Le FSM reflète les mou­ve­ments sociaux qui y par­ti­cipent. En Europe, beau­coup de ces mou­ve­ments ont leurs racines dans le cadre socia­liste lié à l’État. La crise finan­cière et éco­no­mique a pro­vo­qué un retour en arrière pour dif­fé­rents mou­ve­ments qui défendent de nou­veau leur vision mar­xiste ortho­doxe, en oubliant ses insuf­fi­sances notoires et en igno­rant les chan­ge­ments mon­diaux et les nou­veaux acteurs poli­tiques. La « vieille gauche » est encore l’un des piliers du pro­ces­sus du forum social mais elle est aussi l’un des prin­ci­paux obs­tacles à sur­mon­ter pour dépas­ser ses insuffisances.

Le défi de Dakar est de trou­ver une voie médiane entre le FSE et l’USSF, en uti­li­sant d’abord toutes les dyna­miques des mou­ve­ments afri­cains, la force et les capa­ci­tés de la « vieille gauche », et les méthodes nova­trices du forum social des États-Unis. C’est un équi­libre dif­fi­cile et il est très com­pré­hen­sible que les pères fon­da­teurs res­tent très pru­dents, parlent d’« espace ouvert », de « société civile », de « nou­velle culture poli­tique » sans jamais les défi­nir. Le débat actuel sur les « axes thé­ma­tiques » de Dakar 2011 montre com­bien il est dif­fi­cile d’aborder de nou­veaux sujets et d’intégrer de nou­velles conceptions.

Mais le FSM ne peut pas se per­mettre de perdre sa « vieille gauche » avec sa capa­cité d’analyse et sa connais­sance du passé. Si le FSM ne veut pas perdre de sa per­ti­nence poli­tique, une sorte de « sur­saut » sera néces­saire afin de sur­mon­ter le carac­tère flou de la « société civile » et les risques de « l’espace ouvert », ainsi que les anciennes approches concur­ren­tielles de la gauche traditionnelle.

Il a besoin de nou­veaux agen­das et d’un dis­cours renouvelé.

Aujourd’hui, le FSM est un mou­ve­ment majeur de la société civile dans le monde. Il est face à un choix. Soit il conti­nue à orga­ni­ser et à ras­sem­bler de nom­breux mou­ve­ments sans aucune cohé­rence de contenu ; ce choix s’inscrit plei­ne­ment dans la volonté de deve­nir un embryon de repré­sen­ta­tion de la société civile mon­diale. Soit il peut tenter de favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de nou­velles façons de penser et de s’organiser pour rendre pos­sibles de nou­velles alliances autour d’un contenu et essayer de pro­po­ser des alter­na­tives idéo­lo­giques condui­sant à de nou­veaux pro­grammes d’action com­muns. Les deux solu­tions ont un poten­tiel d’innovation pour la gauche, mais la seconde approche est plus inno­vante en termes de culture poli­tique. Il s’agit de la recherche d’une voie médiane entre l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux et l’approche de « l’espace ouvert ». Le FSM a été décrit par Chico Whitaker comme un « bien commun pour l’humanité », ce qu’il est cer­tai­ne­ment. Mais comme il n’est rien de plus qu’un outil de trans­for­ma­tion de l’action poli­tique, il a constam­ment besoin de nou­veaux par­ti­ci­pants pour moder­ni­ser l’outil, pour per­mettre plus d’innovation, afin de pro­gres­ser vers un autre monde meilleur.

Le forum social mon­dial de 2011 à Dakar, au Sénégal, peut être un énorme succès grâce à la dyna­mique et à la par­ti­ci­pa­tion de nom­breux Africains. Dakar peut apprendre aux Européens à parler et sur­tout à écou­ter et leur ouvrir la voie vers de nou­veaux agen­das et de nou­veaux dis­cours. Dakar peut apprendre du forum social des États-Unis à com­bi­ner les « règles » du FSM avec un contenu plus politique.

* Sociologue belge, membre du groupe de tra­vail Transform ! Bruxelles. Ce texte a paru dans Transform numéro 15, jan­vier 2010.

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