« Au Canada, la démocratie est en danger ! »

Par , Mis en ligne le 07 janvier 2010

Entretien avec Delphine Abadie, co-auteure du livre « Noir Canada : Pillage, cor­rup­tion et cri­mi­na­lité en Afrique »

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Alain Deneault (ani­ma­teur), Delphine Abadie et William Sacher sont membres du col­lec­tif qué­bé­cois « Ressources d’Afrique » et co-auteurs de « Noir Canada : Pillage, cor­rup­tion et cri­mi­na­lité en Afrique », un essai polé­mique dénon­çant la res­pon­sa­bi­lité de l’Etat cana­dien dans le pillage des res­sources natu­relles en Afrique et cer­tains crimes attri­bués à plu­sieurs trans­na­tio­nales enre­gis­trées au Canada. « Polémique » car ces trois cher­cheurs uni­ver­si­taires ainsi que leur maison d’édition Ecosociété [1] sont actuel­le­ment pour­sui­vis devant la jus­tice cana­dienne par Barrick Gold et Banro, deux des nom­breuses trans­na­tio­nales citées dans le livre, cotées à la Bourse de Toronto, qui les accusent de dif­fa­ma­tion. Encore fau­drait-il qu’elles aient lu cet ouvrage très docu­menté… Delphine Abadie rédige actuel­le­ment sa thèse en phi­lo­so­phie poli­tique à Bruxelles, où nous l’avons ren­con­trée.

Renaud Vivien (RV) : Votre livre sou­ligne le laxisme, voire la com­pli­cité du gou­ver­ne­ment cana­dien avec des trans­na­tio­nales cana­diennes sus­pec­tées d’avoir commis des crimes en Afrique. D’où tirez-vous toutes ces infor­ma­tions ?

Delphine Abadie (DA) : Il faut tout d’abord rap­pe­ler qu’Alain Deneault, qui est à l’origine de l’écriture de Noir Canada, a col­la­boré pen­dant plu­sieurs années avec François-Xavier Verschave, ancien pré­sident de Survie [2] et auteur de nom­breux ouvrages sur la Françafrique dont Noir Silence. Cette col­la­bo­ra­tion l’a natu­rel­le­ment conduit à se pen­cher sur la poli­tique du Canada en Afrique. C’est ce qui a ensuite donné nais­sance au col­lec­tif « Ressources d’Afrique » dont la tâche prin­ci­pale a consisté à col­lec­ter et ana­ly­ser une plé­thore d’informations sur les liens qu’entretient le Canada (poli­tiques, diplo­ma­tiques et finan­ciers) avec le conti­nent afri­cain. A notre grande sur­prise, nous nous sommes retrou­vés rapi­de­ment avec une manne impor­tante d’informations à ana­ly­ser, toutes déjà acces­sibles au public (dépêches des grands organes de presse, articles de jour­naux, divers rap­ports de l’ONU, d’ONG renom­mées ou encore des rap­ports par­le­men­taires comme le rap­port congo­lais Lutundula, des dépo­si­tions faites devant le congrès amé­ri­cain ou encore des recherches uni­ver­si­taires, etc). Depuis 2006, l’écriture de Noir Canada a été entamé en syn­thé­ti­sant toutes ces infor­ma­tions, que nous avons recou­pées entre elles de manière inter­dis­ci­pli­naire pour fina­le­ment ques­tion­ner la res­pon­sa­bi­lité du Canada dans le pillage et d’autres exac­tions com­mises par cer­tains entre­prises en Afrique et le sou­tien qu’elles reçoivent du gou­ver­ne­ment.

RV : En effet, vos déduc­tions concernent des faits très graves puisque vous parlez non seule­ment de pillage mais aussi d’empoisonnement massif au Mali, de mineurs enter­rés vifs en Tanzanie, de la trans­for­ma­tion d’Ivoiriens en « cobayes phar­ma­ceu­tiques », etc. En quoi le Canada est-il com­plice de ces crimes commis par les trans­na­tio­nales épin­glées dans votre livre ?

DA : Avant de répondre sur le lien entre le Canada et toutes ces entre­prises qui consti­tue le fil conduc­teur du livre, j’aimerais rap­pe­ler que nous ne pré­ten­dons pas déte­nir la « vérité ». Nous insis­tons d’ailleurs là-dessus dès l’introduction de Noir Canada. Nos déduc­tions tirées de l’analyse de nom­breuses infor­ma­tions publiques et cré­dibles ne sont que des « allé­ga­tions ». C’est pour­quoi nous récla­mons l’instauration d’une Commission d’enquête à l’image de la Commission par­le­men­taire Lutundula en RDC pour faire la lumière sur les inves­tis­se­ments indus­triels, poli­tiques et finan­ciers du Canada en Afrique. Les conclu­sions de cette Commission pour­raient ensuite servir de base à des actions judi­ciaires contre tous les acteurs impli­qués dans les vio­la­tions de droits humains. En effet, aujourd’hui, tous ces acteurs pré­sents en Afrique dont les trans­na­tio­nales ne sont abso­lu­ment pas inquié­tés par la jus­tice au Canada, qui se contente de prôner les codes de bonne conduite. Pis, l’État cana­dien leur offre une pro­tec­tion sur mesure à tel point qu’on peut qua­li­fier le Canada, pour maintes rai­sons que l’on pour­rait détailler lon­gue­ment, de véri­table « para­dis judi­ciaire » pour le sec­teur extrac­tif. Tout ceci est par­fai­te­ment détaillé dans notre livre et doit être connu du grand public. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard de s’apercevoir que 75% des entre­prises d’industrie extrac­tive au niveau mon­dial sont sises au Canada, en s’enregistrant, notam­ment, à la Bourse de Toronto !

RV : Le débat public sur l’action du Canada en Afrique que vous récla­mez aujourd’hui est mal­heu­reu­se­ment entravé par les deux procès dont vous faites l’objet avec votre maison d’édition. Sur quel fon­de­ment Banro et Barrick Gold [3] vous attaquent-elles en jus­tice ?

DA : Barrick Gold a été la pre­mière à nous adres­ser une lettre de mise en demeure nous enjoi­gnant de ne pas lancer le livre, alors que Noir Canada était déjà entre les mains des jour­na­listes et dans les car­tons des libraires. Les avo­cats de Barrick Gold, qui n’avaient donc pas pu prendre connais­sance de l’ouvrage de 350 pages, affir­maient pour­tant que toutes les allé­ga­tions au sujet des acti­vi­tés de la société en Afrique sont « fausses et gran­de­ment dif­fa­ma­toires » ! Au moment de cette ten­ta­tive d’intimidation, seul un com­mu­ni­qué de presse annon­çant la sortie du livre cir­cu­lait sur inter­net. Nous avons refusé de céder au chan­tage et Barrick Gold a mis ses menaces à exé­cu­tion en dépo­sant plainte pour dif­fa­ma­tion devant la jus­tice qué­bé­coise. Quelques semaines plus tard, Banro fai­sait de même, mais en nous atta­quant cette fois devant les tri­bu­naux de l’Ontario… ce qui signi­fie pour nous un dou­ble­ment d’énergie, des frais et des équipes d’avocats ! En réa­lité, cette stra­té­gie que nous vivons comme un S.L.A.P.P (Strategic Lawsuit against Public Participation) ou « pour­suites-baillons » est bien connue dans le sys­tème judi­ciaire anglo-saxon. Elle vise à pro­té­ger les inté­rêts du plai­gnant en étouf­fant, d’une part, tout débat public sur ses agis­se­ments et d’autre part, le défen­deur par les moyens finan­ciers et pro­cé­du­riers dis­pro­por­tion­nés qu’il est obligé de mettre en œuvre pour se défendre. Ainsi, Barrick Gold et Banro nous réclament la somme totale de 11 mil­lions de dol­lars à titre de dom­mage-inté­rêts ! A noter que nous fai­sons, en plus, l’objet d’une mise en demeure nous enjoi­gnant de ne plus uti­li­ser le terme de « pour­suite-baillon » pour qua­li­fier cette pro­cé­dure, sous peine de devoir payer des dom­mages-inté­rêts sup­plé­men­taires : autre­ment dit, un SLAPP au carré ! Nous avons demandé à la Cour d’Ontario de se des­sai­sir de la plainte de Banro afin que la jus­tice du Québec soit la seule com­pé­tente pour les deux affaires vu qu’elles portent sur des allé­ga­tions du même ordre, que Noir Canada ne cir­cule qu’en 83 exem­plaires en Ontario et que nous sommes tous domi­ci­liés au Québec. Malheureusement pour nous, la Cour a rejeté notre requête en pre­mière ins­tance, ce qui nous oblige à redou­bler d’énergie sur le plan humain, juri­dique et finan­cier. Nous avons donc fait appel de cette déci­sion et atten­dons encore à ce jour d’être fixés. Quant au procès attendu au Québec, nous n’en connais­sons pas encore la date d’ouverture.

RV : Comment se fait-il que la liberté d’expression soit à ce point pié­ti­née au Canada qui se dit « démo­cra­tique » ?

DA : Plusieurs juristes cana­diens pointent du doigt le fait que l’état actuel du droit cana­dien accorde une prio­rité outran­cière à la répu­ta­tion, laquelle prime la liberté d’expression. Il y a éga­le­ment le pro­blème de l’accès à la jus­tice pour les citoyens ordi­naires, qui ne peuvent faire valoir leur droit à la liberté expres­sion, tant la pro­cé­dure judi­ciaire est longue et oné­reuse. Il faut aussi sou­li­gner que nous ne sommes pas les seuls à être vic­times de « pour­suites-baillons » au Canada puisqu’il y a actuel­le­ment plu­sieurs cas en cours, les­quels concernent sou­vent de simples citoyens. Fort heu­reu­se­ment, l’opinion publique et la cam­pagne de sou­tien à Écosociété a fait bouger le monde poli­tique face à ce type d’harcèlement judi­ciaire puisque le 4 juin 2009, l’Assemblée natio­nale du Québec a adopté une loi pour pré­ve­nir l’utilisation abu­sive des tri­bu­naux et favo­ri­ser la liberté d’expression et la par­ti­ci­pa­tion des citoyens au débat public. Cette nou­velle légis­la­tion pour­rait être évo­quée dans notre affaire, ce qui consti­tue­rait alors un test déci­sif quant à l’efficacité de celle-ci. Mais plus fon­da­men­ta­le­ment, il y a un vrai pro­blème de démo­cra­tie. Nous ne pen­sions sin­cè­re­ment pas que nous tom­be­rions sous le coup d’une action en jus­tice pour nos écrits qui relèvent d’enjeux publics et visent une plé­thore d’acteurs et d’allégations et pas sim­ple­ment deux entre­prises en par­ti­cu­lier. Comment se fait-il qu’on puisse évo­quer nom­mé­ment un pré­sident afri­cain et pas une entre­prise privée ?

RV : Vous parlez de citoyens « ordi­naires » privés de leur liberté d’expression au Canada. Comment ont-ils accueilli votre livre au moment de sa sortie ?

DA : Notre livre a immé­dia­te­ment été asso­cié aux pour­suites judi­ciaires inten­tées par Barrick Gold et Banro. Ces procès ont alors très vite fait parler de notre livre et pour la majo­rité des Canadiens, le contenu de Noir Canada fut un choc ! Le fait d’appeler un chat un chat en employant par exemple les mots de « cri­mi­na­lité » ou « pillage » ont par­fois choqué une partie de l’opinion publique : ce qui est assez com­pré­hen­sible vu que ces termes sont en par­fait déca­lage avec le dis­cours domi­nant. Le Canada jouit, en effet, d’une répu­ta­tion angé­lique à l’échelle inter­na­tio­nale pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, contrai­re­ment à la France ou à la Belgique, le Canada n’est pas une ancienne puis­sance colo­niale. Ensuite, le gou­ver­ne­ment cana­dien met en place une cam­pagne média­tique assez redou­table qui le fait passer pour l’ami de l’Afrique. Toutes ces tech­niques, comme l’usage exces­sif de la « bonne gou­ver­nance » et autres concepts ampou­lés, détaillées dans notre livre, relèvent d’un mar­ke­ting diplo­ma­tique. Au final, la société cana­dienne est bai­gnée dans ces concepts vides de sens qui font recu­ler son esprit cri­tique et l’idée même de poli­tique. Plusieurs ONG ont éga­le­ment inté­gré ces notions… Mais en règle géné­rale, nous avons le sen­ti­ment que l’opinion publique nous sou­tient.

RV : Quels rap­ports entre­te­nez vous avec les grands médias cana­diens ? Avez vous été vic­times de cen­sure ?

DA : D’une cer­taine façon, oui : les télé­vi­sions et radios publiques comme Radio Canada, ont annulé une série d’interviews pro­gram­mées avec Alain Deneault en même temps qu’on y célé­brait la jour­née inter­na­tio­nale de la liberté de presse. Une consigne juri­dique aurait cir­culé quant aux risques qu’ils encou­raient en nous don­nant la parole. Un autre exemple élo­quent vient d’un jour­na­liste du quo­ti­dien La Presse, qui a atta­qué notre ouvrage dans un article en nous repro­chant en quelque sorte notre tra­vail d’analyse. Soulignons tou­te­fois que cette cri­tique a été émise dans ce jour­nal, qui appar­tient à l’homme d’affaires cana­dien Paul Desmarais, lequel s’est déjà pro­noncé sur le contrôle qu’il réa­lise sur la ligne édi­to­riale et qui a, par ailleurs, siégé au conseil consul­ta­tif inter­na­tio­nal de Barrick dans les années 1990…

RV : Oui d’ailleurs, une des grandes forces de Noir Canada est de mettre à nu les col­lu­sions entre les trans­na­tio­nales, les élites poli­tiques et finan­cières ainsi que l’Agence cana­dienne de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal (ACDI) en charge de l’aide publique au déve­lop­pe­ment (APD), qui est com­po­sée de plu­sieurs finan­ciers… Vous affir­mez que les fonds publics servent le sec­teur privé ! Comment ?

DA : Les Canadiens financent sans le savoir ces méfaits de cer­taines entre­prises, via les fonds publics, leur épargne privée ou leurs régimes de retraite appuyés sur les titres de ces entre­prises, fleu­rons de l’industrie natio­nale… Quant à l’APD cana­dienne, elle pro­fite indi­rec­te­ment au sec­teur privé puisqu’elle pré­pare le ter­rain aux trans­na­tio­nales, qui pour­ront rache­ter pour une bou­chée de pain les sec­teurs stra­té­giques pri­va­ti­sés dans le Sud sur injonc­tion du FMI et de la Banque mon­diale tels que le sec­teur minier, le trans­port, l’eau, l’électricité, etc., et jouir d’un per­son­nel formé « à la cana­dienne »… Entre autres exemples déve­lop­pés dans le livre, le réseau malien de che­mins de fer Transrail a été pri­va­tisé grâce à l’appui du Canada, via son APD. Cette pri­va­ti­sa­tion a, en outre, pro­fité à l’entreprise cana­dienne Canac et sa ges­tion a eu des consé­quences dra­ma­tiques pour les popu­la­tions locales qui ne peuvent par exemple plus vendre leurs mar­chan­dises, en raison de la fer­me­ture de la majo­rité des halte-pas­sa­gers. L’ACDI finance éga­le­ment des « élé­phants blancs » en Afrique comme les grands bar­rages, promus par les Institutions finan­cières inter­na­tio­nales (IFI) et pro­fi­tant prin­ci­pa­le­ment au sec­teur privé. Ces méga-pro­jets causent d’importants dom­mages sociaux et envi­ron­ne­men­taux et sont géné­ra­teurs de dettes pour les popu­la­tions. Un cha­pitre est d’ailleurs consa­cré à ces dettes odieuses, sur base notam­ment des ana­lyses du CADTM. Enfin, l’APD cana­dienne a long­temps été bonne pre­mière dans la pra­tique de l’ « aide liée » qui créé d’importants débou­chés pour les entre­prise pri­vées cana­diennes. Tous ces exemples nous per­mettent d’affirmer que les besoins de déve­lop­pe­ment des popu­la­tions du Sud ne sont abso­lu­ment pas la prio­rité du gou­ver­ne­ment cana­dien. Pour cou­ron­ner le tout, le Canada et les para­dis fis­caux entre­tiennent une rela­tion pri­vi­lé­giée alors que la plu­part des entre­prises, notam­ment du sec­teur extrac­tif, y hébergent une filiale : au sein des IFI, le Canada par­tage d’ailleurs son groupe avec sept para­dis fis­caux notoires des Caraïbes, en plus de l’Irlande.

ABADIE Delphine, VIVIEN Renaud

Notes

[1] www​.eco​so​ciete​.org [2] http://​survie​.org/ [3] Barrick Gold est la plus grosse société d’extraction d’or du monde. Elle exploite actuel­le­ment 27 mines d’or, d’argent et de cuivre, sur les cinq conti­nents.

Mis en ligne le 7 jan­vier 2010

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