Amérique latine : deux ou trois mondes à découvrir

Par Mis en ligne le 08 janvier 2010

À propos de Georges Couffignal (dir.), Amérique latine. Mondialisation : le poli­tique, l’économique, le reli­gieux, Franck Gaudichaud (dir.), Le Volcan latino-amé­ri­cain. Gauches, mou­ve­ments sociaux et néo­li­bé­ra­lisme en Amérique latine, Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, Nous serons des mil­lions. Evo Morales et la gauche au pou­voir en Bolivie, Guy Bajoit, François Houtart et Bernard Duterme, Amérique latine : à gauche toute ?

Par Marc Saint-Upéry

Pour rendre compte de la per­cep­tion actuelle de l’Amérique latine, l’image du volcan est sans doute assez juste : toute bouillon­nante de pos­si­bi­li­tés, comme en témoigne la quan­tité de publi­ca­tions qui lui sont consa­crées. Cependant, cette ima­ge­rie du volcan unique ne doit pas céder à l’utopie ni, sur­tout, dis­pen­ser de diag­nos­tics empi­riques par­ti­cu­liers. Marc Saint-Upéry enjoint ici, à tra­vers un état des lieux de quelques publi­ca­tions de 2008, à conju­guer rigueur scien­ti­fique et capa­cité de trans­ver­sa­li­sa­tion des pro­blèmes.

Pour les Européens, l’Extrême-Occident latino-amé­ri­cain est le lieu où la ren­contre trau­ma­tique avec l’Autre (l’Indien, le Noir), quoique tou­jours tein­tée de vio­lence pré­da­trice, s’effectue de manière pré­coce, car à tra­vers un médium cultu­rel latin et catho­lique qui auto­rise tous les pièges de l’identification. L’exotisme dont il est le siège est en effet étran­ge­ment fami­lier ; et en cela, il est l’espace de pro­jec­tion pri­vi­lé­gié de toutes les pul­sions uto­piques de la gauche euro­péenne. Á l’inverse, d’autres se méfient de ces pul­sions uto­piques, cher­chant plutôt à iden­ti­fier les signes d’une « nor­ma­lité » émer­gente. Et bien que tous per­çoivent et décrivent les chan­ge­ments en cours, le lexique des pre­miers est aujourd’hui celui du « mou­ve­ment », de la « résis­tance » et de la « rup­ture », celui des seconds insiste plutôt sur la « sta­bi­li­sa­tion » et la « nor­ma­li­sa­tion ».

Cinq pro­blé­ma­tiques natio­nales

L’annuaire dirigé par Georges Couffignal, inti­tulé Amérique latine. Mondialisation : le poli­tique, l’économique, le reli­gieux et paru aux édi­tions de La Documentation fran­çaise, sous l’égide de l’Observatoire des chan­ge­ments en Amérique latine , s’inscrit plutôt, bien qu’avec des nuances, dans cette deuxième ten­dance. Publié chaque année depuis l’an 2000, cet ouvrage ne pré­tend pas offrir un pano­rama exhaus­tif. De fait, s’il com­porte en fin de volume des fiches pays d’environ quatre pages de texte et de don­nées chif­frées pour toutes les nations de la région, il se carac­té­rise sur­tout par deux fortes sec­tions abor­dant, dans un pre­mier temps, des ques­tions trans­ver­sales ou des thèmes per­ti­nents pour le sous-conti­nent et, dans un second temps, une série de pro­blé­ma­tiques plus spé­ci­fiques concer­nant un petit nombre de pays indi­vi­duels. C’est la régu­la­rité de la publi­ca­tion annuelle qui, en prin­cipe, devrait garan­tir que tous les pays soient peu à peu abor­dés par rota­tion.

L’édition 2008 offre ainsi un regard sur cinq pro­blé­ma­tiques natio­nales. Dans « L’enjeu des bio­car­bu­rants au Brésil », la géo­graphe Martine Droulers offre un pano­rama très détaillé d’un thème assez contro­versé, puisque les bio­com­bus­tibles sont à la fois perçus comme la pro­messe d’une éner­gie renou­ve­lable et, dans leur mode d’exploitation pro­duc­ti­viste, comme por­teurs de nou­veaux risques éco­lo­giques et agro-ali­men­taires, sans parler d’une concen­tra­tion indus­trielle qui ne fait que répli­quer les énormes inéga­li­tés sociales et régio­nales qui carac­té­risent le Brésil : « tout en s’affirmant incon­tes­ta­ble­ment comme un modèle alter­na­tif, la filière sucre-alcool porte aussi les carac­té­ris­tiques d’une « moder­ni­sa­tion conser­va­trice », deux pra­tiques dont le Brésil a, de l’une comme de l’autre, le secret ».

Le por­trait par Jean-Baptiste Chenet d’un Haïti à l’économie « dévas­tée », à la « popu­la­tion rurale ruinée », au sys­tème poli­tique « effon­dré » et aux maigres res­sources mena­cées par un « désastre éco­lo­gique » est par­ti­cu­liè­re­ment dépri­mant. L’auteur ne manque pas de signa­ler que, si de graves han­di­caps struc­tu­rels marquent depuis l’origine la tra­jec­toire his­to­rique de l’île cari­béenne, les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment dog­ma­tiques et contre-pro­duc­tives impo­sées par des orga­nismes comme l’USAID (United States Agency for International Development), la Banque mon­diale, le FMI (Fond moné­taire inter­na­tio­nal) ou la Banque inter­amé­ri­caine de déve­lop­pe­ment, ont une lourde res­pon­sa­bi­lité dans la situa­tion actuelle.

Cécile Lavrard-Meyer apporte un éclai­rage sur les rela­tions entre com­por­te­ment élec­to­ral, pau­vreté et iden­tité eth­nique au Pérou. Malheureusement, si son ana­lyse du vote offre des aper­çus très inté­res­sants – entre autres sur le décou­ple­ment du com­por­te­ment de vote entre les popu­la­tions d’origine andine ins­tal­lées dans l’immense péri­phé­rie plé­béienne et infor­melle de Lima et leurs congé­nères du Sud andin –, son expo­si­tion du thème de l’ethnicité est pas­sa­ble­ment sché­ma­tique et par­tiel­le­ment fau­tive. Son assi­mi­la­tion de la sup­po­sée « india­nité » iden­ti­fi­ca­toire et pro­gram­ma­tique de l’ex-candidat (per­dant) aux élec­tions pré­si­den­tielles de 2006, le com­man­dant Ollanta Humala, à un phé­no­mène eth­nique simi­laire à celui qui a porté Evo Morales au pou­voir en Bolivie, par exemple, passe à côté d’un cer­tain nombre de ques­tions cru­ciales concer­nant les modes de construc­tion sociale et d’appropriation poli­tique de l’indianité dans les pays andins et leur mise en oeuvre sur le ter­rain des mobi­li­sa­tions et des reven­di­ca­tions. Elle traite à la légère la ques­tion de savoir ce qu’est un ter­ri­toire ou un élec­to­rat « indien » dans un Pérou qui non seule­ment ne connaît pas de mou­ve­ment social indi­gène auto­nome et mobi­lisé (sauf en Amazonie, région beau­coup moins peu­plée), contrai­re­ment à l’Équateur et à la Bolivie, mais où l’écrasante majo­rité de la popu­la­tion par­lant que­chua ou aymara refuse de se défi­nir comme « india » ou même « indí­gena ». On pourra éga­le­ment trou­ver plutôt curieuse la conclu­sion assez ser­mon­neuse et peu éclai­rante de l’auteure sur les risques du « popu­lisme » et de la « déma­go­gie », à grand ren­fort de cita­tions d’Aristote et de Tocqueville.

Le texte de Sophie Daviaud inti­tulé « Déclin des vio­lences en Colombie » aborde ce thème à tra­vers l’analyse de l’affaiblissement des FARC – for­te­ment accen­tué dans les mois qui ont suivi la publi­ca­tion de cet ouvrage –, de la poli­tique dite de « sécu­rité démo­cra­tique » du gou­ver­ne­ment, de la démo­bi­li­sa­tion incom­plète et ambi­guë des para­mi­li­taires et de l’amorce d’un pro­ces­sus de recon­nais­sance des vic­times, le tout non sans inter­ro­ga­tions sur la dérive auto­ri­taire du régime du pré­sident Álvaro Uribe.

Enfin, Hélène Combes dénoue l’écheveau du scru­tin pré­si­den­tiel mexi­cain de 2006, avec les accu­sa­tions de fraude qui l’ont enta­ché, et se demande si cet épi­sode et d’autres comme le grave conflit social d’Oaxaca, qui a vu une capi­tale de pro­vince orga­ni­ser une rébel­lion civique et auto­gé­rée, pen­dant plu­sieurs mois, contre l’arbitraire du pou­voir local et fédé­ral, remettent en ques­tion l’horizon de « nor­ma­li­sa­tion démo­cra­tique » du pays.

Un por­trait trop opti­miste ?

Dans la pre­mière sec­tion, outre des textes trans­ver­saux infor­ma­tifs et de qua­lité sur la diver­sité des vio­lences contem­po­raines (David Garibay), la plu­ra­li­sa­tion reli­gieuse (Jean-Pierre Bastian) et les dyna­miques migra­toires (Marie-Carmen Macias) – je revien­drai sur ces deux der­niers –, l’attente impli­cite de « nor­ma­li­sa­tion » dont nous par­lions plus haut (et dont cer­taines pré­misses méri­te­raient sans doute d’être inter­ro­gées) trans­pa­raît dans le texte intro­duc­tif de Georges Couffignal, qui trace un por­trait rela­ti­ve­ment opti­miste des évo­lu­tions régio­nales : embel­lie éco­no­mique, crois­sance sou­te­nue, fin du danger infla­tion­niste, ten­dance lente mais réelle à la dimi­nu­tion de la pau­vreté et, sur le plan poli­tique, fin des « mes­sia­nismes » et assomp­tion du « pos­si­bi­lisme » en poli­tique. L’auteur estime que « si l’on essaie de dépas­sion­ner l’analyse, les poli­tiques menées pour l’heure au Venezuela, en Bolivie et en Équateur, ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment aven­tu­reuses ». On peut par­ta­ger cette idée (qu’il fau­drait nuan­cer pour le Venezuela même si les « aven­tures » ne sont pas tou­jours celles qu’on y per­çoit), sans pour autant être d’accord avec Georges Couffignal sur le carac­tère cen­sé­ment « révolu » de cer­taines idées comme les natio­na­li­sa­tions ou la « pri­mauté du sec­teur public ». Alors que la crise éco­no­mique en cours com­mence à révé­ler l’ampleur du champ de ruines laissé par le fon­da­men­ta­lisme de marché, on peut consi­dé­rer qu’elle élar­git ample­ment l’horizon de ce qui mérite désor­mais d’être consi­déré comme « normal » et « rai­son­nable » en poli­tique.

Le Volcan

Apparemment, les auteurs du Volcan latino-amé­ri­cain n’ont de leur côté guère de sym­pa­thie pour les attentes de « sta­bi­li­sa­tion » et de « nor­ma­li­sa­tion », et consi­dèrent même le pos­si­bi­lisme comme une « malé­dic­tion ». Une pre­mière sec­tion de cet ouvrage publié dans une col­lec­tion diri­gée par le phi­lo­sophe et diri­geant de la LCR Daniel Bensaïd offre une série d’approches à l’échelle conti­nen­tale. Le socio­logue nord-amé­ri­cain James Petras s’emploie à essayer de démon­trer que le déclin de l’influence des États-Unis en Amérique latine est très dis­cu­table, voir que les pertes en matière d’hégémonie sont com­pen­sées par des gains rela­tifs. Cet exer­cice contre-intui­tif serait bien­venu s’il n’était biaisé par le fait que l’auteur consi­dère que la seule avant-garde anti­ca­pi­ta­liste et anti-impé­ria­liste sérieuse en Amérique latine réside dans les FARC colom­biennes – aujourd’hui la gué­rilla la plus autiste, la plus nocive et la moins popu­laire de l’histoire contem­po­raine du conti­nent après le Sentier Lumineux péru­vien – et, dans une moindre mesure, dans le Mouvements des pay­sans sans terre bré­si­lien (MST), auquel il reproche tou­te­fois amè­re­ment de ne pas rompre dras­ti­que­ment avec Lula et le PT (de même qu’il reproche au régime cubain, qu’il sou­tient par ailleurs fer­me­ment, de ne plus appuyer les mou­ve­ments de lutte armée dans la région). Dans ces condi­tions, il est clair que tout ce qui, dans les évo­lu­tions de la gauche ou du centre gauche, ne cor­res­pond pas aux pré­sup­po­sés de Petras (qui ne cache guère, dans d’autres textes, sa nos­tal­gie pour l’existence du bloc sovié­tique) peut être perçu comme une vic­toire de l’impérialisme.

L’article sui­vant de Cédric Durand et Alexis Saludjian décrit l’expansion et l’impact des mul­ti­na­tio­nales en Amérique latine, ainsi que les résis­tances aux­quelles elles se heurtent. Si la des­crip­tion des méfaits de ces entre­prises est viru­lente et lar­ge­ment fondée empi­ri­que­ment, les auteurs sous-estiment les ambi­guï­tés qui règnent dans ce domaine. Il est vrai que dans le sec­teur minier en par­ti­cu­lier, la sur­ex­ploi­ta­tion, la des­truc­tion éco­lo­gique et la déstruc­tu­ra­tion sociale font des ravages, mais, dans d’autres branches, il n’est pas rare que les sala­riés latino-amé­ri­cains pré­fèrent tra­vailler au ser­vice d’entreprises étran­gères où ils sont sou­vent mieux payés, par­fois rela­ti­ve­ment mieux trai­tés, et qui res­pectent plus fré­quem­ment leurs obli­ga­tions fis­cales que dans la majo­rité du sec­teur privé natio­nal. Au moment d’esquisser un « autre régime d’insertion inter­na­tio­nale des pays de la péri­phé­rie », les auteurs avouent que les nou­veaux gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, Venezuela com­pris, « sont cepen­dant contraints de com­po­ser avec les mul­ti­na­tio­nales, qui détiennent des capa­ci­tés tech­no­lo­giques, des capi­taux ou des réseaux d’écoulement dont les pays ne peuvent se passer sous peine de renon­cer à des reve­nus immé­diats cruel­le­ment néces­saires ». Estimant que cette limite à l’émancipation régio­nale peut être « en partie contre­car­rée à moyen terme par une dyna­mique d’intégration régio­nale », ils ont ten­dance à beau­coup sur­es­ti­mer la cohé­rence stra­té­gique et l’efficacité pra­tique des ini­tia­tives du Venezuela en la matière, en par­ti­cu­lier de l’Alternative boli­va­rienne pour les Amériques (ALBA).

Cette sur­es­ti­ma­tion est éga­le­ment pré­sente dans la contri­bu­tion du cher­cheur alle­mand Thomas Fritz sur l’intégration régio­nale, qui s’avère tou­te­fois légè­re­ment plus pru­dente et nuan­cée au sujet de cet orga­nisme « sur­vendu » par Caracas et auquel l’Équateur, pour­tant consi­déré comme fai­sant partie du soi-disant axe La Havane-Caracas-Quito-La Paz, vient de refu­ser poli­ment de par­ti­ci­per, sans doute parce que le pré­sident équa­to­rien Rafael Correa est un éco­no­miste qui sait faire ses comptes.

L’article, tou­jours dans Le Volcan latino-amé­ri­cain, du cher­cheur belge Bertrand Duterme, spé­cia­liste entre autres du néo­za­pa­tisme, est une ana­lyse très sti­mu­lante des mou­ve­ments indi­gènes. Son seul défaut est d’être un peu trop court pour rendre jus­tice à toutes les nuances de la ques­tion et four­nir les quelques exemples his­to­riques et empi­riques sup­plé­men­taires qui auraient permis de rendre ses thèses encore plus par­lantes pour le lec­teur. Appuyé sur une bonne connais­sance des résul­tats les plus inno­va­teurs de la socio­lo­gie des mou­ve­ments sociaux, à égale dis­tance de l’exotisme et de sa vision tou­ris­tique du « bon sau­vage », du scep­ti­cisme qui iden­ti­fie par­tout le spectre du « mau­vais sau­vage » ethno-fon­da­men­ta­liste et de l’angélisme des mili­tants en mal de sujet alter­na­tif pur et dur, Duterme offre une intro­duc­tion fort utile à la pro­blé­ma­tique spé­ci­fi­que­ment poli­tique du monde indi­gène et à son rap­port aux gauches locales.

Tout aussi utile et ins­truc­tif est le texte de Jules Falquet sur les tra­jec­toires du fémi­nisme latino-amé­ri­cain, qui éclaire entre autres des thé­ma­tiques comme l’« ONGisation » du mou­ve­ment fémi­niste ou comme les ten­sions stra­té­giques entre « fémi­nismes des sec­teurs popu­laires » et néo­fé­mi­nismes radi­caux (les­biens, anti-hété­ro­fa­mi­lia­listes, etc.), ou encore les nou­velles formes de vio­lence contre les femmes et de « haine de genre », tel que les atroces « fémi­ni­cides » mexi­cains et centre-amé­ri­cains. Elle-même par­ti­sane d’un fémi­nisme de combat qui n’occulte pas les dimen­sions de classe et de race, l’auteure pro­pose en conclu­sion une conver­gence des radi­ca­li­tés fémi­nistes qui me semble rele­ver en partie d’une illu­sion intel­lec­tua­liste. Les choses se passent rare­ment comme cela sur le ter­rain, et les alliances sociales réelles, ainsi que les dyna­miques d’émancipation – sur­tout quand elles touchent de façon aussi intime au monde privé et à l’imaginaire indi­vi­duel des acteurs – se forgent de façon sou­vent plus contin­gente et moins pro­gram­ma­tique. Ainsi, quand Jules Falquet fait allu­sion aux sectes néo­pro­tes­tantes et aux dan­gers du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, elle passe à côté de la for­mi­dable dimen­sion de genre de l’essor du pen­te­cô­tisme en Amérique latine aujourd’hui, avec des formes assez para­doxales d’empowerment fémi­nin dont la socio­logue bré­si­lienne Clara Jost Mafra déplore que les fémi­nistes radi­cales et pro­gres­sistes des classes moyennes ne per­çoivent pas le poten­tiel .

Tour d’horizon

Après l’article d’Hélène Roux sur la pro­blé­ma­tique agraire, éga­le­ment inté­res­sant bien que peut-être trop centré sur l’Amérique cen­trale, la deuxième sec­tion offre de brèves mono­gra­phies sur les dif­fé­rents pays. Le texte d’Edgardo Lander et de Pablo Navarrete sur le Venezuela est un peu déce­vant parce qu’il s’appuie beau­coup plus sur une ana­lyse des décla­ra­tions d’intention du régime (texte consti­tu­tion­nel et divers docu­ments pro­gram­ma­tiques) et sur des consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques un peu dés­in­car­nées que sur un examen des pra­tiques admi­nis­tra­tives et sociales concrètes du cha­visme ou de la dyna­mique socio­lo­gique et poli­tique des forces en pré­sence. Les deux auteurs, qu’on pour­rait ranger en gros dans le camp « cha­viste cri­tique », sont loin d’être des incon­di­tion­nels du régime, mais même leurs cri­tiques sont assez géné­riques alors que la spec­ta­cu­laire indi­gence de la plu­part des dis­cours pro- ou anti-Chávez en cir­cu­la­tion rend d’autant plus néces­saire l’émergence d’analyses en pro­fon­deur et cir­cons­tan­ciées de ce qu’il se passe vrai­ment sur le ter­rain.

Malgré la briè­veté de l’espace qui est alloué aux dif­fé­rents contri­bu­teurs, Hervé Do Alto s’en sort beau­coup mieux de ce point de vue, offrant des aper­çus extrê­me­ment riches et per­ti­nents sur le pro­ces­sus ouvert en Bolivie par l’élection d’Evo Morales. On peut être d’accord ou pas avec les espoirs d’une radi­ca­li­sa­tion plus net­te­ment post­li­bé­rale et par­ti­ci­pa­tive que caresse l’auteur, et je suis per­son­nel­le­ment plutôt scep­tique à ce sujet, mais Do Alto ne laisse pas ses désirs occul­ter la réa­lité sou­vent très prag­ma­tique et para­doxale de cette « révo­lu­tion démo­cra­tique » natio­na­liste mati­née d’indianisme à géo­mé­trie variable et de néo­dé­ve­lop­pe­men­tisme bien tem­péré.

L’expérience boli­vienne est aussi sans doute la cris­tal­li­sa­tion la plus spec­ta­cu­laire du grand moment « déco­lo­nial » ou post­co­lo­nial qu’est en train de connaître le conti­nent sud-amé­ri­cain, quoique sous des incar­na­tions com­plexes et très variées. Cette dimen­sion trans­pa­raît clai­re­ment dans l’excellent petit livre que le poli­to­logue Do Alto a coré­digé avec le jour­na­liste argen­tin (basé à La Paz) Pablo Stefanoni, Nous serons des mil­lions. Une frus­tra­tion, tou­te­fois : on n’y trouve guère que cinq ou six pages consa­crées aux poli­tiques publiques du gou­ver­ne­ment d’Evo Morales et à leur mise en oeuvre. Il est vrai que les auteurs ont choisi de faire court (et émi­nem­ment lisible) et concen­tré une bonne partie de leurs efforts à la mise en pers­pec­tive his­to­rique de la vic­toire d’Evo Morales et à l’analyse de la logique des mou­ve­ments sociaux et du cycle de luttes qui l’ont amené au pou­voir.

Pour reve­nir au Volcan latino-amé­ri­cain, si la Bolivie y reçoit un trai­te­ment de choix, on ne peut pas en dire autant de l’Équateur, expé­dié en deux textes de cir­cons­tances assez mal appa­riés. Éric Toussaint, pré­sident du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde, écri­vant à un moment où le gou­ver­ne­ment équa­to­rien n’avait encore rien décidé en la matière, aborde le sujet de façon plutôt spé­cu­la­tive (fin décembre 2008, le pré­sident Rafael Correa vient d’annoncer un mora­toire sur le paie­ment d’une partie des inté­rêts de la dette de son pays). Quant au texte de Maurice Lemoine, recy­clé du Monde diplo­ma­tique, il s’agit d’un repor­tage rele­vant d’un tou­risme poli­tique assez super­fi­ciel et com­por­tant de graves erreurs fac­tuelles. Ainsi, contrai­re­ment à ce qu’écrit l’auteur : les dépôts ban­caires des épar­gnants gelés pen­dant la crise finan­cière de 1999-2000 n’ont pas été res­ti­tués « par­tiel­le­ment », mais inté­gra­le­ment par l’État (p. 226) ; l’économie équa­to­rienne n’a pas été dol­la­ri­sée par le pré­sident Gustavo Noboa au len­de­main du sou­lè­ve­ment indi­gène-mili­taire de jan­vier 2000, mais par le pré­sident Jamil Mahuad avant ces évè­ne­ments (ibid.) ; le pré­sident Gutiérrez n’a pas pri­va­tisé les sec­teurs de l’électricité et des télé­com­mu­ni­ca­tions, et ce n’est pas ce que le FMI lui a demandé de faire (p. 227) ; Rafael Correa n’a jamais été « doyen de la faculté d’économie » de l’université privée San Francisco (p. 231) ; il n’y a nul­le­ment eu de fraude lors du pre­mier tour des élec­tions pré­si­den­tielles d’octobre 2006 (p. 232) ; et on ne peut pas dire qu’« on ne sait pas com­bien le pays compte d’Indiens » (p. 231) étant donné qu’il y a eu un recen­se­ment posant la ques­tion et d’excellents tra­vaux démo­gra­phiques inter­pré­ta­tifs sur la ques­tion. Il est dom­mage que la tâche de trai­ter l’Équateur n’ait pas été plutôt confiée à des cher­cheurs locaux tout à la fois recon­nus et enga­gés aux côtés du mou­ve­ment social, tel que par exemple Franklin Ramírez, de la Faculté latino-amé­ri­caine de sciences sociales (FLACSO), ou Pablo Ospina, de l’Université andine (tous deux en outre fran­co­phones).

Janette Habel, elle, connaît fort bien son ter­rain, Cuba, et même si on n’est pas d’accord avec les contraintes cog­ni­tives qu’implique sa « posi­tion de sujet » (en gros : cri­ti­quer le régime de Castro sans faire le jeu de l’impérialisme ni déses­pé­rer les sym­pa­thi­sants de la révo­lu­tion), sa contri­bu­tion se carac­té­rise par une richesse d’analyse et d’information que les pam­phlets « droit-de-l’hommistes » ne pos­sèdent mal­heu­reu­se­ment pas sou­vent. On ne peut pas en dire autant de Michaël Löwy, qui ne dévie pas de la ligne offi­cielle et ne décrit du Brésil en quelques traits sché­ma­tiques que ce que son public captif croit déjà savoir : Lula a trahi, le PT est devenu social-libé­ral et son gou­ver­ne­ment a déçu les attentes popu­laires. Löwy, qui explique doc­te­ment que « la soif de pou­voir » cor­rompt et que seule l’« orga­ni­sa­tion à la base » et « la lutte sans conces­sions » peuvent chan­ger les choses, ne sort jamais des sen­tiers battus. Il pour­rait, entre autres, se deman­der pour­quoi le « social-libé­ra­lisme » de Lula est à tel point attrac­tif qu’il a permis à un parti et un gou­ver­ne­ment promis à l’extinction en 2005 par presque tous les obser­va­teurs (en raison des scan­dales de cor­rup­tion) de remon­ter la pente avec des taux d’approbation remar­quables, sans parler de l’extraordinaire popu­la­rité du pré­sident, en par­ti­cu­lier auprès des pauvres.

La socio­logue argen­tine Maristella Svampa, à qui l’on doit un livre remar­quable sur les mou­ve­ments pique­te­ros , a éga­le­ment des opi­nions bien défi­nies sur le gou­ver­ne­ment de Néstor Kirchner, mais elle les illustre par des ana­lyses beau­coup plus fouillées repo­sant sur une longue fami­lia­rité avec le ter­rain. Il en est de même du texte sur le Chili de Franck Gaudichaud. Notons que, dans un ouvrage de ce type, la social-démo­crate chi­lienne est vouée à passer un mau­vais quart d’heure, et il est vrai qu’il règne encore au Chili une pesante atmo­sphère d’hacienda néo­li­bé­rale de l’Opus Dei que les socia­listes n’ont guère dis­si­pée. Gaudichaud évite tou­te­fois la cari­ca­ture, mais il est des ques­tions trans­ver­sales que les auteurs du Volcan ne se posent pas et qu’il serait inté­res­sant de sou­le­ver, comme celle de la confron­ta­tion des per­for­mances res­pec­tives du sys­tème de santé publique chi­lien – malgré son statut de parent pauvre d’une logique néo­li­bé­rale impi­toyable – avec les « mis­sions » boli­va­riennes de Chávez, ou de com­pa­rer l’efficacité des poli­tiques ciblées de réduc­tion de la pau­vreté dans les deux pays. On aurait peut-être alors des sur­prises.

Le Volcan latino-amé­ri­cain se pour­suit avec un article du cher­cheur mexi­cain Arturo Anguiano, qui s’attarde lui aussi sur la cam­pagne pré­si­den­tielle du can­di­dat de gauche Andrés Manuel López Obrador, sur l’Autre Campagne zapa­tiste (non men­tion­née par Hélène Combes) et sur la rébel­lion d’Oaxaca. Anguiano ne cache pas sa pré­fé­rence pour la « gauche d’en bas » et le « basisme » zapa­tiste, dont il sur­es­time, à mon avis, le poten­tiel. Cette sec­tion de mono­gra­phies par pays s’achève sur une ana­lyse mili­tante, signée par le poli­to­logue mar­xiste Jairo Estrada Álvarez, du « bona­par­tisme néo­li­bé­ral » du gou­ver­ne­ment Uribe, de la dyna­mique de la « para-poli­tique » colom­bienne (liée aux para­mi­li­taires et aux groupes mafieux) et des pers­pec­tives du Pôle démo­cra­tique alter­na­tif (PDA), force rela­ti­ve­ment récente qui regroupe de façon oecu­mé­nique et confé­dé­ra­tive l’ensemble de la gauche colom­bienne, des mar­xistes révo­lu­tion­naires « civils » aux sociaux-démo­crates, et recueille une série de succès notables et répé­tés dans les urnes au niveau local depuis quelques années. L’auteur offre un por­trait valide mais incom­plet de la dyna­mique du PDA (il fait l’impasse sur la des­crip­tion des expé­riences de ges­tion muni­ci­pale de la gauche dans la capi­tale et d’autres centres urbains, ce qui est assez frus­trant) et expose de façon cor­recte mais plutôt som­maire les hypo­thèses stra­té­giques liées à son aile gauche.

Les effets de la mytho­lo­gie mili­tante

De ce bref aperçu de l’ouvrage de 446 pages dirigé par Franck Gaudichaud, il res­sort que, si cer­taines de ses contri­bu­tions four­nissent des points de réfé­rence dis­cu­tables mais incon­tour­nables, l’ensemble reste tou­te­fois for­te­ment inégal. Cette hété­ro­gé­néité qua­li­ta­tive est bien entendu essen­tiel­le­ment liée au cri­tère édi­to­rial cen­tral de ce recueil, qui semble être l’oscillation autour d’un point d’équilibre idéo­lo­gique « à gauche de la gauche » ne s’éloignant pas trop de la sen­si­bi­lité de la IVe Internationale et de sa sec­tion fran­çaise. Cette approche est en prin­cipe par­fai­te­ment légi­time, et je n’en cri­tique pas la mise en oeuvre au nom d’une « objec­ti­vité scien­ti­fique » à laquelle je ne crois guère. Mais bien que n’étant pas uni­ver­si­taire, mon expé­rience mili­tante me sug­gère que les acti­vistes poli­tiques et sociaux, quand ils se font ana­lystes parce qu’ils croient à la néces­sité de la réflexion pour guider l’action, et sans rien renier de leurs idéaux, auraient tout inté­rêt à se méfier des ten­ta­tions pav­lo­viennes de leur propre pro­pa­gande. Non seule­ment, comme le signale Franck Poupeau à propos du mou­ve­ment social boli­vien, la « mytho­lo­gie mili­tante » consti­tue sou­vent « un obs­tacle à une appré­hen­sion socio­lo­gique des condi­tions de l’engagement poli­tique dans les quar­tiers popu­laires » latino-amé­ri­cains, mais il est frap­pant de consta­ter à quel point cer­tains des auteurs de ces textes – en par­ti­cu­lier Petras, Lemoine et Löwy, chacun dans un style par ailleurs assez dif­fé­rent – ne semblent pas faire d’effort pour sortir de leur petite « zone de confort » idéo­lo­gique et pour mettre leurs pré­sup­po­sés à l’épreuve d’autres approches et d’autres ana­lyses. Sans parler de leur mécon­nais­sance appa­rente – au vu des réfé­rences biblio­gra­phiques – de la quasi-tota­lité de la pro­duc­tion aca­dé­mique et même jour­na­lis­tique sérieuse ou per­ti­nente en anglais, en fran­çais, en espa­gnol ou en por­tu­gais sur les sujets ou les pays qu’ils abordent.

Panorama des réa­li­tés empi­riques et impasse biblio­gra­phique

On retrouve le même pro­blème dans au moins un des trois textes qui com­posent le petit livre publié par le Centre tri­con­ti­nen­tal de Louvain-la-Neuve (CETRI), Amérique latine : à gauche toute ? Outre le texte de Bernard Duterme (éga­le­ment inclus dans Le Volcan latino-amé­ri­cain), l’ouvrage offre une réflexion du socio­logue Guy Bajoit, qui pro­pose une grille d’analyse fondée sur quatre (plus un) « modèles de déve­lop­pe­ment » pos­sibles pour l’Amérique latine : moder­ni­sa­tion natio­na­liste bour­geoise, action révo­lu­tion­naire avant-gar­diste (toutes deux plus cen­trées sur l’État), com­pé­ti­ti­vité libé­rale et dyna­mique social-démo­cra­tique (plus cen­trées sur la société civile), à quoi il ajoute une espèce d’outsider, le modèle de l’« iden­tité cultu­relle », « qui répond, en théo­rie du moins, à la ques­tion des coûts éco­lo­giques et cultu­rels du déve­lop­pe­ment indus­triel ». Adepte d’une voie social-démo­crate consé­quente, mati­née d’identité cultu­relle et ouverte aux mobi­li­sa­tions sociales, Bajoit offre un pano­rama assez per­ti­nent de la réa­lité empi­rique des dif­fé­rents gou­ver­ne­ments de gauche latino-amé­ri­cains, mais n’est pas entiè­re­ment convain­cant dans l’exposition et la dif­fé­ren­cia­tion de ses modèles de déve­lop­pe­ment, même si on les consi­dère comme de simples idéaux-types. Par ailleurs, outre que le contenu contro­versé de la notion de déve­lop­pe­ment en géné­ral, pour­tant objet d’une abon­dante lit­té­ra­ture, n’est guère abordé qu’en fili­grane dans cet essai, on ne com­prend pas très bien dans quel sens exac­te­ment l’« iden­tité cultu­relle » pour­rait être un « modèle de déve­lop­pe­ment », ni com­ment « culture » et « éco­lo­gie » y seraient liées autre­ment que par le biais de sté­réo­types dis­cu­tables concer­nant l’essence des peuples autoch­tones. Les typo­lo­gies de Bajoit (il défi­nit aussi « cinq condi­tions » d’un déve­lop­pe­ment éthique et viable) lui per­mettent tou­te­fois d’organiser, de hié­rar­chi­ser et de concep­tua­li­ser les expé­riences gou­ver­ne­men­tales de façon très péda­go­gique, ouvrant la pos­si­bi­lité d’une dis­cus­sion soli­de­ment arti­cu­lée.

En revanche, dans ce même court volume qu’est Amérique latine : à gauche toute ?, l’essai de François Houtart, figure émi­nente des Forums sociaux mon­diaux, pâtit pour bonne part de l’espèce d’autisme idéo­lo­gico-théo­rique et de désin­vol­ture ana­ly­tique dont nous par­lions ci-dessus, en par­ti­cu­lier dans la sec­tion « Quelques défis pour les sciences sociales ». Les auteurs com­men­tés y sont essen­tiel­le­ment the usual sus­pects : Michael Hardt et Toni Negri, James Petras, Atilio Borón, Boaventura de Sousa Santos, Alain Touraine, Claudio Katz, Ernesto Laclau, Pablo González Casanova, Franz Hinkelammert et Enrique Dussel. À l’exception par­tielle de Touraine (ce qui ne rend pas ses ana­lyses récentes sur la ques­tion plus docu­men­tées ni plus clair­voyantes), on ne sort guère de la famille : en gros, celle des pen­seurs à tout faire de la gauche de la gauche euro-latine. On en reste en outre avec ces auteurs à un niveau d’analyse très géné­rique et par­fois même pure­ment décla­ra­tif, s’appuyant sur un tra­vail de ter­rain au sérieux dis­cu­table et nourri d’aucune syn­thèse docu­men­tée concer­nant les réa­li­tés latino-amé­ri­caines. En revanche, toute une riche lit­té­ra­ture, sou­vent anglo-saxonne, de socio­lo­gie empi­rique des mou­ve­ments sociaux latino-amé­ri­cains ou d’analyse des poli­tiques publiques concrètes des nou­veaux gou­ver­ne­ments est tout sim­ple­ment igno­rée tant par Houtart que par les auteurs qu’il com­mente.

Des méfaits de l’abstraction

Pour reve­nir au copieux volume du Volcan latino-amé­ri­cain, c’est sans doute dans la partie conclu­sive de cet ouvrage que la « mytho­lo­gie mili­tante » en roue libre fait le plus de ravages et démontre son impuis­sance. Si l’on met à part la contri­bu­tion d’Éric Toussaint qui, là encore, se concentre sur son thème de pré­di­lec­tion (la dette), les textes d’Attilio Borón et de Claudio Katz reflètent bien le niveau d’abstraction pieuse, de wish­ful thin­king sen­ti­men­tal et de sous-infor­ma­tion théo­rique et empi­rique du pseudo-débat (déjà en voie d’étiolement pré­coce à l’heure où j’écris) sur le « socia­lisme du XXIe siècle » en Amérique latine. Si l’on met de côté les réfé­rences au contexte contem­po­rain et l’allusion pure­ment rituelle aux consé­quences psycho-idéo­lo­giques de l’effondrement du socia­lisme « réel », les consi­dé­ra­tions de Katz sur anti­ca­pi­ta­lisme, réforme et révo­lu­tion auraient sans doute pu être rédi­gées tel quel en 1978, voire en 1948, dans n’importe quel pam­phlet trots­kyste. Elles n’offrent en tout cas aucune indi­ca­tion sur les dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels, la dyna­mique éco­no­mique, les vec­teurs de dura­bi­lité et de sou­te­na­bi­lité, les logiques de déve­lop­pe­ment et les rela­tions concrètes de pro­duc­tion et de redis­tri­bu­tion – ainsi que les confi­gu­ra­tions pra­tiques d’incitations maté­rielles et morales cen­sées via­bi­li­ser ces der­nières –, d’une éven­tuelle société post­ca­pi­ta­liste au XXIe siècle. Légèrement moins sché­ma­tique, adepte d’une sorte de léni­nisme soft et insis­tant for­te­ment sur la néces­sité d’une réflexion stra­té­gique sérieuse, mais au fond tout aussi désin­volte quant à la ques­tion de la signi­fi­ca­tion concrète du « socia­lisme », Borón se contente assez clas­si­que­ment d’en infé­rer la néces­sité géné­rique à partir de l’incompatibilité cen­sé­ment irré­mé­diable entre capi­ta­lisme et démo­cra­tie. Ce n’est pas très nou­veau et c’est fran­che­ment un peu court.

La dyna­mique du pro­ces­sus véné­zué­lien

Pour avoir une vue d’ensemble de la signi­fi­ca­tion de l’ouvrage, on sera plus avisé d’avoir recours à la longue pré­face de Franck Gaudichaud, qui ancre sa per­cep­tion de « la contra­dic­tion entre néo­li­bé­ra­lisme et démo­cra­tie » dans des ana­lyses par­fois dis­cu­tables, mais net­te­ment plus docu­men­tées et cir­cons­tan­ciées, et en partie ouvertes au doute et à la contes­ta­tion. On pourra tou­te­fois rester scep­tique face à une pers­pec­tive qui désigne comme alter­na­tives poli­tiques pro­met­teuses le Parti socia­lisme et liberté bré­si­lien (PSOL), une force assez mar­gi­nale mar­quée par de fortes ten­ta­tions sec­taires face aux ambi­guï­tés de l’expérience Lula et qui vient en outre d’être réduite à l’insignifiance par une défaite élec­to­rale dévas­ta­trice aux élec­tions locales, ou bien l’aile « clas­siste » et « cha­viste cri­tique » de l’Union natio­nale des tra­vailleurs véné­zué­lienne (UNT), vivier de mili­tants syn­di­caux sans doute admi­rables mais dont on voit mal quel est l’avenir entre le mar­teau du cau­dillisme boli­va­rien et l’enclume de la culture ren­tière, de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et de la pré­va­lence du tra­vail infor­mel et pré­caire. C’est d’ailleurs, au fond, du diag­nos­tic sur la dyna­mique et les poten­tia­li­tés du pro­ces­sus véné­zué­lien et sur les affi­ni­tés réelles et sup­po­sées qu’auraient avec lui les expé­riences équa­to­rienne et boli­vienne que dépend la convic­tion cen­trale de Gaudichaud et d’une bonne partie des auteurs du Volcan latino-amé­ri­cain, qui per­çoivent au sein des ces expé­riences l’émergence pos­sible d’une alter­na­tive socia­liste démo­cra­tique radi­cale face à la pré­va­lence d’un néo­dé­ve­lop­pe­men­tisme plus ou moins key­né­sien dans ses diverses ver­sions sociales-libé­rales ou natio­na­listes. Cette per­cep­tion s’appuie sur une vision assez sché­ma­tique du degré de « par­ti­ci­pa­tion popu­laire » et d’intervention des « masses » en tant que cri­tère de radi­ca­lité : com­bien de gens des­cendent dans la rue et avec quelle fré­quence ; com­bien d’organismes par­ti­ci­pa­tifs sont offi­ciel­le­ment pro­cla­més et plus ou moins rituel­le­ment convo­qués et mobi­li­sés. Et sur­tout, elle sous-estime consi­dé­ra­ble­ment les symp­tômes cumu­la­tifs de l’usure du cha­visme : entro­pie bureau­cra­tique, myopie ren­tière, ren­de­ment décrois­sant des pro­grammes sociaux (les fameuses « mis­sions »), extra­or­di­naire inef­fi­ca­cité de l’administration boli­va­rienne, épi­sodes de pénu­rie des pro­duits ali­men­taires de base et cou­pures d’électricité, per­cep­tion d’une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire de la cor­rup­tion, ras-le-bol de la popu­la­tion des quar­tiers pauvres face à un niveau d’insécurité hors de tout contrôle, dété­rio­ra­tion des rela­tions internes au camp boli­va­rien (les tout der­niers « traîtres » dénon­cés par Chávez ne sont rien moins que le Parti com­mu­niste véné­zué­lien et l’organisation de gauche Patria para Todos – Patrie pour tous –, jusqu’à hier alliés fidèles), tête-à-queue ver­ti­gi­neux de la poli­tique exté­rieure, etc. Pour reprendre la méta­phore employée jadis à propos de l’Union sovié­tique par le diri­geant com­mu­niste ita­lien Enrico Berlinguer, on peut penser que « la force pro­pul­sive de la révo­lu­tion boli­va­rienne s’est épui­sée ». La dif­fé­rence, c’est que la péri­pé­tie cha­viste n’aura guère duré qu’une dizaine d’années et qu’une grande partie de cette « force pro­pul­sive » rele­vait plus de la magie du verbe que d’une réa­lité concrète. Le leader boli­va­rien a sti­mulé une espèce d’empowerment sym­bo­lique des sec­teurs mar­gi­na­li­sés et poli­tisé la ques­tion sociale, mais sur le ter­rain pra­tique, au-delà de quelques poli­tiques publiques bien inten­tion­nées mais géné­ra­le­ment erra­tiques et rapi­de­ment inva­li­dées par l’impéritie, la cor­rup­tion et une logique chao­tique de dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion per­ma­nente, il s’est limité à passer une couche de pein­ture rouge sur le modèle de capi­ta­lisme d’État ren­tier et gas­pilleur typique du « Venezuela saou­dite » pen­dant ses phases de pros­pé­rité pétro­lière. Plus que la faible éven­tua­lité de dérives « tota­li­taires » de type est-euro­péen ou cubain, il faut sou­li­gner l’énorme iner­tie socio­lo­gique de la dyna­mique clien­té­liste-para­si­taire qui accom­pagne ce modèle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle une ana­lyse socio­lo­gique fine du Parti socia­liste uni véné­zué­lien (PSUV), de la classe poli­tique cha­viste et de la « boli­bour­geoi­sie » (bour­geoi­sie boli­va­rienne) fait cruel­le­ment défaut non seule­ment dans Le Volcan latino-amé­ri­cain, mais dans pra­ti­que­ment la tota­lité de la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée sur le Venezuela contem­po­rain .

Enfin, on peut s’interroger sur la soli­dité des aspi­ra­tions « socia­listes » d’un gou­ver­ne­ment qui, en plus de dix ans, outre la para­doxale rela­tion de dépen­dance éco­no­mique qu’il entre­tient avec les États-Unis et qui, selon les chiffres offi­ciels de Caracas, n’a fait que s’approfondir, n’a rien fait pour trans­for­mer la struc­ture régres­sive de l’impôt sur le revenu, a favo­risé la flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail à tra­vers une infla­tion de « coopé­ra­tives » lar­ge­ment fac­tices ou sous per­fu­sion (mena­çant de dis­cré­di­ter ainsi la poi­gnée d’authentiques expé­riences auto­ges­tion­naires déve­lop­pées sous son égide) et se refuse à répondre aux demandes de rené­go­cia­tion de plus de 400 conven­tions col­lec­tives de tra­vailleurs du sec­teur public. Ces der­niers, en revanche, sont régu­liè­re­ment sommés de par­ti­ci­per aux mobi­li­sa­tions « spon­ta­nées » du peuple boli­va­rien sous peine de repré­sailles ou de licen­cie­ment.

Exposer les graves défi­ciences du régime boli­va­rien ne revient nul­le­ment à vali­der les délires de cer­tains sur la « dic­ta­ture » de Chávez ou à sou­te­nir les menées désta­bi­li­sa­trices de Washington. Il s’agit sim­ple­ment d’essayer de faire com­prendre que le reflet inverse et symé­trique d’un men­songe n’est pas néces­sai­re­ment la vérité, et que la légi­time réflexion sur le dépas­se­ment du capi­ta­lisme n’a rien à gagner à prendre la sur­chauffe rhé­to­rique per­ma­nente et la mobi­li­sa­tion plé­bis­ci­taire des masses pour une preuve de radi­ca­lité poli­tique et sociale.

Au-delà des mou­ve­ments sociaux au sens strict : les effets de la vague néo­pro­tes­tante

En guise de conclu­sion, je sou­hai­te­rais en quelque sorte « prendre la tan­gente » en direc­tion d’autres aspects de la trans­for­ma­tion du social en Amérique latine qui offrent peut-être une pers­pec­tive sti­mu­lante de décen­tre­ment heu­ris­tique. Les auteurs du Volcan mettent beau­coup l’accent sur les mou­ve­ments sociaux et, en tant que mili­tant poli­tique, je com­prends et par­tage leur pré­oc­cu­pa­tion, mais ils en sur­es­timent sou­vent l’influence et la portée au sein même des sec­teurs domi­nés. Si l’on pre­nait la notion de mou­ve­ment social dans un sens un peu large, on pour­rait ainsi consi­dé­rer que la vague néo­pro­tes­tante (essen­tiel­le­ment pen­te­cô­tiste) que connaît l’Amérique latine est le prin­ci­pal mou­ve­ment d’auto-organisation popu­laire du conti­nent. C’est en tout cas un mou­ve­ment pro­fond dans le social qui a des effets sou­vent assez notoires sur la vie de ses par­ti­ci­pants en termes de mobi­li­sa­tion des res­sources, de sub­jec­ti­va­tion et d’opportunités éco­no­miques et sociales. Dans le volume publié par La Documentation fran­çaise, Amérique latine. Mondialisation : le poli­tique, l’économique, le reli­gieux, l’article de Jean Pierre Bastian, pion­nier des études en langue fran­çaise sur le sujet, offre un état des lieux très ins­truc­tif. On pour­rait tou­te­fois dis­cu­ter son inter­pré­ta­tion des socia­bi­li­tés pen­te­cô­tistes comme une « com­mu­nau­ta­ri­sa­tion » du croire oppo­sée à une logique d’individualisation : les stra­té­gies des acteurs reli­gieux néo­pro­tes­tants me semblent en fait beau­coup plus ambi­va­lentes et plus prag­ma­tiques. Manque aussi une ins­crip­tion de ce phé­no­mène dans sa dimen­sion mon­diale, avec non seule­ment l’essor du néo­pro­tes­tan­tisme popu­laire sur tous les conti­nents, mais ses affi­ni­tés struc­tu­relles pro­fondes avec les nou­velles pra­tiques dévo­tion­nelles isla­miques, qui n’ont qu’un lien assez tan­gen­tiel avec l’islamisme poli­tique ou le ter­ro­risme dji­ha­diste. Oliver Roy a sou­li­gné nombre de simi­li­tudes entre « evan­gé­li­cos » et « born again mus­lims ».

On pour­rait parler très sérieu­se­ment à ce sujet d’une véri­table révo­lu­tion anthro­po­lo­gique à l’échelle pla­né­taire, qui passe com­plè­te­ment sous le radar de pas mal de gens qui devraient pour­tant s’y inté­res­ser, au moins pour des rai­sons démo­gra­phiques évi­dentes. On constate au contraire à ce sujet le mutisme presque total des acti­vistes de la gauche tiers-mon­diste et, pis encore, parce que cela devrait les concer­ner au pre­mier chef, d’une bonne partie des études post­co­lo­niales et de leur péri­phé­rie mili­tante. Ces der­nières ont l’immense mérite d’avoir fait sortir un thème fon­da­men­tal de l’ombre du refou­le­ment euro­cen­triste, mais elles s’enlisent aussi sou­vent dans des com­bats à retar­de­ment contre des mou­lins à vent ou des tigres de papier. Si on veut bien sortir de la peti­tesse et de la sté­ri­lité para­noïaque de cer­tains débats franco-fran­çais dans un Hexagone de plus en plus tra­gi­que­ment déphasé sur le plan cultu­rel – et pas seule­ment cultu­rel –, le fait est que le décen­tre­ment « géo­cog­ni­tif » du regard que d’aucuns appellent de leurs voeux a déjà eu lieu pour bonne part, ou est en train d’avoir lieu, dans la pra­tique et sous notre nez. Mais pas néces­sai­re­ment de la façon que les post­co­lo­niaux estam­pillés sou­hai­taient ou anti­ci­paient. Il ne s’agit pas de la vic­toire du Grand Autre (qui n’existe pas), ou de l’assomption d’une dif­fé­rence inef­fable et cha­toyante, voire de l’effondrement uni­la­té­ral d’une hégé­mo­nie euro-occi­den­tale qui s’avère fina­le­ment à la fois moins solide et sur­tout beau­coup moins iso­morphe (au sens ou race, classe, genre, pou­voir éco­no­mique, pou­voir poli­tique et puis­sances de l’imaginaire y seraient com­plè­te­ment ali­gnés et congruents) que ne le pré­tendent cer­tains grands contre-récits à ambi­tions décons­truc­trices.

De ce point de vue, ce qui se passe dans le domaine reli­gieux en Amérique latine – et ailleurs – est à la fois plus com­plexe et plus inté­res­sant que bien des nar­ra­tions aca­dé­mi­que­ment cor­rectes sur l’émergence des subal­ternes. Un puis­sant mou­ve­ment spi­ri­tuel, qui avait jadis surgi de la « péri­phé­rie » et du « Sud » par rap­port au « centre » impé­rial de l’époque (Rome), trans­formé pour quelques siècles fina­le­ment assez brefs en culte offi­ciel des grandes puis­sances euro-atlan­tiques, créant ainsi l’illusion d’un Occident indis­so­lu­ble­ment « blanc, capi­ta­liste, et chré­tien » – illu­sion curieu­se­ment par­ta­gée par une partie de la cri­tique post­co­lo­niale – rede­vient à l’aube du XXIe siècle, sous une forme essen­tiel­le­ment plé­béienne et cha­ris­ma­tique, la grande reli­gion mon­tante et un puis­sant fac­teur de sub­jec­ti­va­tion chez les subal­ternes non musul­mans du Sud (tout en étant aussi parente sous de nom­breux aspects – mais pas tous – de la sub­jec­ti­va­tion néo­mu­sul­mane). Il est à craindre que l’indifférence ou l’aveuglement mas­sifs à cet égard de ceux qui plaident la cause des­dits subal­ternes augure d’un nou­veau rendez-vous manqué avec les masses et d’une nou­velle illu­sion pro­fes­so­rale, fût-elle le fait d’un pro­fes­so­rat aux vel­léi­tés sub­ver­sives. Autrement dit : les subal­ternes peuvent-il parler ? Oui, et il n’y a pas de quoi en faire tout un plat méta­phy­sique. Ils pra­tiquent tantôt la glos­so­la­lie dans les temples pen­te­cô­tistes, tantôt diverses autres formes d’auto-ventriloquisme sym­bo­lique et iden­ti­fi­ca­toire (comme un peu tout le monde, d’ailleurs). Mais la nou­velle n’est appa­rem­ment pas arri­vée jusqu’à Duke ou Columbia.

Plus fami­lière aux intel­lec­tuels pro­gres­sistes, mais pas vrai­ment assi­mi­lée dans toutes ses dimen­sions, la ques­tion des migra­tions glo­bales est un autre exemple de grand mou­ve­ment dans le social qui désta­bi­lise les attentes de la gauche. Les 28,4 mil­lions de membres de la dia­spora latino-amé­ri­caine, essen­tiel­le­ment concen­trée aux États-Unis (mais l’Europe, et l’Espagne en par­ti­cu­lier, sont de plus en plus concer­nées) repré­sentent aujourd’hui 15,3 % des 191 mil­lions de migrants dans le monde (contre seule­ment 2,5 % en 1990), nous rap­pelle Marie-Carmen Macias dans le volume de La Documentation fran­çaise. L’approche essen­tiel­le­ment socio­dé­mo­gra­phique de sa contri­bu­tion ne couvre tou­te­fois pas l’immense cir­cu­la­tion de pra­tiques, d’images et d’affects que sup­posent ces dépla­ce­ments. Les consé­quences en termes de construc­tion de la sub­jec­ti­vité popu­laire en seront pro­ba­ble­ment très impor­tantes et encore lar­ge­ment insoup­çon­nées. En Amérique latine, mais aussi dans toute l’étendue du « global South », réfor­mistes et révo­lu­tion­naires n’ont que leurs oeillères à perdre, et ils ont sans doute encore un, deux ou trois mondes à décou­vrir.

Marc Saint-Upéry

est tra­duc­teur et jour­na­liste indé­pen­dant. Vivant à Quito (Équateur), il est l’auteur de Le Rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-amé­ri­caines. Il a publié dans la RiLi n° 9 : « Amérique latine : deux ou trois mondes à décou­vrir ».

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