Une reconstruction avec et pour Haïti

Mis en ligne le 31 janvier 2010

Haïti, à la suite du séisme du 12 jan­vier der­nier, les des­truc­tions maté­rielles et imma­té­rielles sont à peine mesu­rables. […] Pis encore, le fonc­tion­ne­ment consti­tu­tion­nel du gou­ver­ne­ment est en partie enrayé : les élec­tions de février 2010 pour le renou­vel­le­ment au com­plet de la Chambre des dépu­tés et du tiers du Sénat ne sont plus pos­sibles, le mandat du pré­sident prend fin en 2010. Désormais, le gou­ver­ne­ment ne pourra opérer qu’à l’intérieur d’un cadre extra­or­di­naire d’arrangement poli­tique, en dehors de l’ordre consti­tu­tion­nel ordi­naire, en atten­dant que des élec­tions rede­viennent pos­sibles. Ce qui ne le sera vrai­sem­bla­ble­ment pas en 2010. À la fin de l’année 2010, c’est le vide poli­tique.

Au-delà des pertes humaines et maté­rielles, c’est la conti­nuité et la légi­ti­mité du gou­ver­ne­ment, la sou­ve­rai­neté de l’État et l’avenir indé­pen­dant d’Haïti qui semblent s’être momen­ta­né­ment en partie effon­drés.

C’est tout cela qu’il faudra recons­truire : des com­mu­nau­tés locales et une nation inté­gra­tive, des réseaux de com­mu­ni­ca­tion sociale et des centres de culture, des ins­ti­tu­tions poli­tiques et la sou­ve­rai­neté fra­gi­li­sée de l’État, en plus des infra­struc­tures et struc­tures. Bref, recons­truc­tion s’entend construc­tion d’une autre société. Qui peut construire cette société nou­velle et a la légi­ti­mité pour le faire ? Évidemment, le peuple haï­tien unifié, sou­tenu par la soli­da­rité inter­na­tio­nale.

Principes et orien­ta­tions

– DEVOIR de la soli­da­rité inter­na­tio­nale pour la recons­truc­tion, fondé sur le prin­cipe de la fra­ter­nité uni­ver­selle et l’éthique de convic­tion que rien de ce qui est humain ne peut être étran­ger à un être humain.

– DROIT du peuple haï­tien de défi­nir en toute indé­pen­dance la poli­tique de recons­truc­tion, par l’intermédiaire de ses repré­sen­tants poli­tiques légi­times et de ses ins­ti­tu­tions et orga­ni­sa­tions sociales repré­sen­ta­tives.

– OBLIGATION pra­tique de la coges­tion dans la mise en oeuvre de la poli­tique de recons­truc­tion, en raison du rôle de copro­duc­teur que doivent jouer les auto­ri­tés natio­nales et les délé­ga­tions inter­na­tio­nales.

– NÉCESSITÉ d’adopter une démarche inclu­sive, capable de réunir et de mobi­li­ser toutes les caté­go­ries et tous les groupes sociaux, tous les groupes d’intérêts, selon la devise « L’union fait la force » !

– IMPORTANCE vitale d’en finir avec le sys­tème d’exclusion sociale qui pro­duit sans cesse des moun andeyò — monde en dehors de l’attention de l’État — et d’opter réso­lu­ment pour une poli­tique d’intégration natio­nale.

– OCCASION excep­tion­nelle de réunir Haïtiens de l’intérieur et Haïtiens de la dia­spora dans une même com­mu­nauté natio­nale, par une citoyen­neté de rang égal. La dia­spora, réserve d’Haïti, doit être prise en compte pour la défi­ni­tion de la poli­tique de recons­truc­tion et la mise en oeuvre de cette poli­tique.

Politiques et prio­ri­tés

Dans le cas d’Haïti dévas­tée, il ne peut s’agir seule­ment, ni d’abord, de recons­truc­tion tech­nique d’infrastructures et de struc­tures. Il s’agit fon­da­men­ta­le­ment de recons­truc­tion poli­tique et sociale orien­tant la recons­truc­tion éco­no­mique et tech­nique. Ce serait gas­piller l’aide inter­na­tio­nale et toute la soli­da­rité citoyenne par­tout mobi­li­sée à tous les niveaux, si l’on se conten­tait de refaire une copie neuve sur papier vélin de la société d’avant le séisme.

Dans cette pers­pec­tive, il ne suffit point de décla­rer dans des dis­cours poli­ti­que­ment cor­rects qu’on recon­naît et res­pecte la sou­ve­rai­neté d’Haïti. Il faut le mon­trer dans la pra­tique et les formes d’aide. C’est d’autant plus néces­saire que l’État haï­tien, fra­gi­lisé avant le séisme, s’est qua­si­ment effon­dré après le séisme. Ainsi blessé presque à mort, il est devenu une proie facile pour tous les États forts tentés de se conduire en redres­seurs d’États fra­giles.

L’extrême fra­gi­li­sa­tion du gou­ver­ne­ment et de l’État pour­rait faire croire à cer­tains qu’Haïti n’a plus les moyens de s’autogouverner dans le court terme. Tel n’est pas notre point de vue. Le peuple haï­tien n’a besoin d’aucun « consor­tium » de pays amis pour gérer la crise à sa place, ce qui met­trait entre paren­thèses pro­vi­soires la sou­ve­rai­neté sinis­trée d’Haïti. Donc, ni pro­tec­to­rat déclaré, ni tutelle dégui­sée ! Ni non plus gou­ver­ne­ment par décret pré­si­den­tiel !

Gouvernement d’exception

Dans une situa­tion excep­tion­nelle, qui fait sortir de l’ordre consti­tu­tion­nel, il faut oser inven­ter des solu­tions excep­tion­nelles alter­na­tives. La situa­tion actuelle d’exception com­mande un gou­ver­ne­ment d’exception ; elle exige un gou­ver­ne­ment d’union natio­nale fai­sant appel à toutes les forces vives du pays pour l’invention de solu­tions créa­tives au danger sans pré­cé­dent de nau­frage natio­nal. Gouvernement d’union natio­nale aussi pour ren­for­cer la capa­cité des auto­ri­tés légi­times de résis­ter aux pres­sions inévi­tables de ceux qui tiennent les cor­dons de la bourse. Presque par réflexe, les dona­teurs des moyens tech­niques et finan­ciers seront for­te­ment tentés d’ajouter à ces dons maté­riels visibles des direc­tives poli­tiques dis­crètes, les deux étant pré­sen­tés comme un package pour gou­ver­nance.

La pers­pec­tive de recons­truc­tion poli­tique et sociale com­mande une approche qui fasse place et droit à l’autoconstruction et aux com­mu­nau­tés locales. Les popu­la­tions ont une tra­di­tion et un savoir-faire en matière de construc­tion d’habitat fami­lial. On ne part pas d’une table rase. Dans tous les domaines, éco­no­mie infor­melle et méde­cine tra­di­tion­nelle, construc­tion de réseaux d’entraide et créa­tion d’«oeuvres de culture», capa­cité de rési­lience dans l’adversité et auto­mo­bi­li­sa­tion pour le chan­ge­ment, le peuple haï­tien s’est depuis tou­jours montré d’une grande inven­ti­vité, dans le mar­ron­nage et l’insurrection contre l’esclavage colo­nial, dans les konbit de tra­vail agri­cole, les coopé­ra­tives de pro­duc­tion et les mutuelles de soli­da­rité, dans la lutte armée contre l’occupation éta­su­nienne (1915-1934) et la lutte paci­fique contre les dic­ta­tures locales mises en place ou sou­te­nues par des puis­sances étran­gères.

Compétences locales

Peuple inven­tif qu’une cer­taine aide inter­na­tio­nale tend à « zom­bi­fier » et à trans­for­mer en assis­tés. Il faut abso­lu­ment éviter que l’aide inter­na­tio­nale mas­sive néces­saire à la recons­truc­tion d’Haïti devienne une assis­tance à la pro­duc­tion durable d’assistés dans un État dura­ble­ment dépen­dant. L’expertise tech­no­lo­gique de pas­sage de l’assistance inter­na­tio­nale ne doit pas pous­ser de côté les com­pé­tences locales éta­blies.

La même pers­pec­tive com­mande aussi prio­rité à la pro­duc­tion agri­cole et à la sou­ve­rai­neté ali­men­taire. Haïti est un pays presque sans indus­trie, un pays de culti­va­teurs à plus de 50 % tenus en dehors de l’attention et des ser­vices de l’État. Ce monde en dehors a pour­tant nourri long­temps la ville et chez lui se déve­loppent depuis l’an 2000 des expé­riences inno­va­trices d’économie sociale soli­daire.

C’est à partir de ce monde qui a les deux pieds sur la terre nour­ri­cière qu’il faut penser la recons­truc­tion et pla­ni­fier le relè­ve­ment du pays, résoudre les pro­blèmes de sou­ve­rai­neté ali­men­taire, de créa­tion d’emplois, de décen­tra­li­sa­tion gou­ver­ne­men­tale, de décon­cen­tra­tion urbaine, de relo­ca­li­sa­tion des popu­la­tions dépla­cées… La solu­tion du pro­blème des bidon­villes passe par le déve­lop­pe­ment local de la cam­pagne. Mais, com­ment y arri­ver sans une solu­tion rapide aux pro­blèmes d’absence de cadastre, d’incertitude des titres de pro­priété pay­sanne et « bidon-urbaine», d’absence d’actes civils éta­blis­sant juri­di­que­ment la citoyen­neté de beau­coup d’Haïtiens qui naissent et meurent sous les yeux d’un État aveugle !

Il y a d’autres ques­tions à trai­ter dans la pers­pec­tive de recons­truc­tion natio­nale. Les camps de réfu­giés dres­sés dans l’urgence doivent être pensés comme des réponses pro­vi­soires, en atten­dant que soit défi­nie une poli­tique de relo­ca­li­sa­tion per­ma­nente dans des vil­lages amé­na­gés selon les normes de l’urbanisme moderne. À noter que, pour les gens qui revien­dront sur leurs lieux d’habitation, il faudra s’attaquer aux pro­blèmes de cadastre en milieu urbain, pour qu’ils puissent les retrou­ver et avoir accès à des droits. Une telle poli­tique ne peut être ration­nel­le­ment éla­bo­rée sans qu’elle soit arti­cu­lée à des poli­tiques de trans­port en commun, de pro­duc­tion agri­cole et de com­mer­cia­li­sa­tion, de for­ma­tion uni­ver­si­taire, pro­fes­sion­nelle et tech­nique.

Pour donner toutes les chances de réus­site à cette entre­prise colos­sale et com­plexe de recons­truc­tion natio­nale, une mesure immé­diate d’accompagnement est abso­lu­ment néces­saire : la remise de la dette d’Haïti.

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Collectif d’auteurs haï­tiens-qué­bé­cois

Ont signé ce texte : Franklin Midy (UQAM), Jean-Claude Icart (UQAM), Ernst Jouthe (UQAM), Kéder Hyppolite (CONACOH), Claude Moïse (expert consti­tu­tion­na­liste), Samuel Pierre (Polytechnique), Pierre Toussaint (UQAM), Pierre-Joseph Ulysse (Université de Montréal), Nathan Ménard (Université de Montréal), Ninette Piou (CONACOH), Henri Dorvil (UQAM), Carlo Prévil (UQAM), Jean David Prophète (COPEDH), Denis Labelle (Comité de solidarité/​Trois-​Rivières), Marlène Valcin (pro­fes­sion­nelle à la retraite), Adrien Bance (ensei­gnant à la retraite) et Pierre A. Simon (ensei­gnant à la retraite). L’initiative est appuyée en outre par Dorval Brunelle, André Corten, Yves Vaillancourt, Louis Favreau, Gérald Larose, Réjean Mathieu, Michel Lambert et Pierre Bonin.

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