Pour Haïti : honneur et respect

Mis en ligne le 02 février 2010

Le vaste mou­ve­ment de soli­da­rité qui a suivi le trem­ble­ment de terre du 12 jan­vier s’accompagne de dis­cours sur les « malé­dic­tions » que subi­rait Haïti – occul­tant ainsi le rôle direct des grandes puis­sances, à com­men­cer par la France, qui n’ont cessé de faire payer à Haïti son audace anticoloniale.

Ce texte a été rédigé le 18 jan­vier 2010. Son auteure a sou­haité l’accompagner du chapô suivant :

Tout article tend à être dépassé dès qu´il est écrit : aujourd´hui il fau­drait dire pour­quoi l’Etat hai­tien est ce qu’il est : pré­da­teur et cor­rompu et com­ment sa faillite – réelle – a été aggra­vée par les poli­tiques néo­li­bé­rales ; pré­ci­ser la crainte que la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » (excluant les pays de l’ALBA) ou plutôt les Etats Unis seuls n’instaurent un pro­tec­to­rat jus­ti­fié par l’urgence, l’immensité des besoins et cette même absence d’Etat. Il y a main­te­nant en Haiti près de 20 000 sol­dats US… que per­sonne n’a appe­lés, inau­gu­rant une « inva­sion huma­ni­taire ». Dire que la feuille de route que les « amis d’Haiti » qui se sont réunis à Montréal et les banques pré­parent pour Haiti n’a rien de nou­veau : der­nières pri­va­ti­sa­tions à réa­li­ser, exten­sion des entre­prises d’assemblage…

Il fau­drait enfin répé­ter que le seul chemin juste pour la recons­truc­tion d’Haiti est celui de la prise en compte du for­mi­dable poten­tiel d’organisation et de soli­da­rité dont les Haitiens ont fait preuve dès les heures qui ont suivi le trem­ble­ment de terre, avant qu’aucune aide n’arrive de l’extérieur et dans les pires conditions.

La catas­trophe qui frappe Haïti a sou­levé un élan de soli­da­rité impres­sion­nant à l’échelle mon­diale. Cela est bon : la soli­da­rité c’est la ten­dresse des peuples ! Et l’aide d’urgence est indis­pen­sable, quand tout manque -à com­men­cer par l’eau potable-, quand on ne par­vient même pas à enter­rer les dizaines de mil­liers de morts…et quand le chaos occa­sionné par le trem­ble­ment de terre vient s’ajouter à une réa­lité quo­ti­dienne déjà mar­quée par la pénu­rie d’eau potable et par la faim pour l’immense majo­rité du peuple haïtien.

Mais cette aide s’accompagne d’un dis­cours tenu par tous les médias et les gou­ver­ne­ments occi­den­taux qui est une offense à Haïti et qui laisse pré­sa­ger le pire quant aux prin­cipes qui régi­ront la recons­truc­tion du pays. On nous rabâche à lon­gueur d’antenne et d’articles ce qui carac­té­ri­se­rait Haïti : pau­vreté extrême, délin­quance et vio­lence, proxi­mité avec la France qui fait tout pour aider ce pays fran­co­phone. Enfin, Haïti, éprou­vée il y a deux ans par quatre oura­gans dévas­ta­teurs et aujourd’hui par ce séisme, serait frap­pée par une malé­dic­tion ! Quand on est maudit, c’est qu’une puis­sance divine vous punit : on doit être bien cri­mi­nel pour atti­rer pareil châtiment !

Ne fau­drait-il pas com­men­cer par se deman­der pour­quoi Haïti est si pauvre ?

Haïti colo­nie fran­çaise jusqu’à la fin du XVIIIème siècle -alors appe­lée Saint Domingue et sur­nom­mée « la perle des Antilles »- a fait, grâce aux den­rées qui y étaient pro­duites au pre­mier rang des­quelles le sucre, la richesse de la France. Plus de 400 000 noirs tra­vaillaient pour 30 000 pro­prié­taires fran­çais. Les condi­tions de l’esclavage étaient si atroces que l’espérance de vie des esclaves ne dépas­sait pas 9 ans et que par consé­quent la majo­rité d’entre eux étaient des « bos­sales » direc­te­ment venus d’Afrique.

Lorsque ces esclaves se sou­lèvent contre leurs bour­reaux et la puis­sance colo­niale, leur chef Toussaint Louverture est empri­sonné par les Français et meurt dans une prison gla­ciale du Jura ; Napoléon envoie son armée pour mater la révolte. Le géné­ral Leclerc, son beau-frère, dirige l’expédition et écrit à l’empereur : « Voilà mon opi­nion sur ce pays : il faut sup­pri­mer tous les nègres des mon­tagnes, hommes et femmes, et ne garder que les enfants de moins de douze ans, exter­mi­ner la moitié des Noirs des plaines, et ne lais­ser dans la colo­nie aucun mulâtre por­tant des galons. » [1] L’armée fran­çaise est défaite : en 1804, Haïti devient un état indé­pen­dant. C’est la pre­mière et l’unique fois dans l’histoire de l’humanité que des hommes et des femmes soumis à l’esclavage furent capables à la fois d’abolir l’esclavage, de rendre leur pays indé­pen­dant, de le défendre contre une armée répu­tée invin­cible et de mettre fin aux struc­tures coloniales.

La révo­lu­tion haï­tienne fut et demeure un exemple pour les peuples oppri­més : anti­es­cla­va­giste, anti­co­lo­niale, dès l’indépendance elle offre sa soli­da­rité à ceux qui luttent pour libé­rer leurs propres peuples : le Venezuela, Cuba, le Mexique et la jeune répu­blique des Etats Unis (où l’esclavage per­du­rait) reçoivent l’aide d’Haïti pour leur propre éman­ci­pa­tion du joug colo­nial ou de l’esclavage.

Considérée comme un exemple hau­te­ment dan­ge­reux pour les autres peuples, Haïti fut sou­mise à un long blocus inter­na­tio­nal. Et elle fut lour­de­ment châ­tiée, non par un quel­conque dieu, mais par la France : alors qu’elle avait été dévas­tée par la guerre contre la France où un tiers de sa popu­la­tion avait péri et où toutes les infra­struc­tures avaient été détruites, en 1825.

Haïti fut sommée, sous la menace d’une inva­sion mili­taire, de payer à la France une rançon de 150 mil­lions de francs or pour dédom­ma­ger ce pays des pertes subies par les colons. Le gou­ver­ne­ment haï­tien se plia à cette exi­gence et Haïti, pour rem­bour­ser à la France cette somme dont l’équivalent actuel serait de plus de 20 mil­liards de dol­lars, coupa ses arbres pour vendre du bois pré­cieux et sur­tout s’endetta auprès de banques étran­gères : c’est ainsi que se consti­tua au XIXème siècle la pre­mière dette exté­rieure d’un pays du Sud. Haïti mit près de soixante dix ans à s’acquitter de sa rançon et les ultimes agios cou­raient encore au début du XXème siècle…

Par la suite, le trésor haï­tien fut pillé par une expé­di­tion de marines en décembre 1914. S’en suivit une occu­pa­tion mili­taire du pays par les Etats Unis qui dura vingt ans, à la fois parce que la résis­tance haï­tienne fut par­ti­cu­liè­re­ment farouche (Charlemagne Peralte qui diri­gea la résis­tance pay­sanne est un martyr dont les Haïtiens gardent la mémoire), parce que les Nord Américains ten­tèrent d’instaurer à nou­veau de grandes plan­ta­tions qui furent à l’origine d’une nou­velle défo­res­ta­tion et parce que les Etats Unis ne se reti­rèrent qu’après avoir obtenu l’abolition de l’article de la Constitution qui inter­di­sait à des étran­gers de pos­sé­der des entre­prises en Haïti.

La dic­ta­ture de la famille Duvalier dura ensuite 29 ans. A leur chute, ils furent accueillis en France avec une for­tune de 900 mil­lions de dol­lars, une somme qui dépas­sait le mon­tant de la dette exté­rieure d’alors. Les Duvalier jouissent tran­quille­ment de ces biens en France (tandis que la Suisse vient de res­ti­tuer à l’Etat haï­tien 6 mil­lions de dol­lars dépo­sés par les Duvalier dans des banques suisses : c’est peu par rap­port aux sommes volées à Haïti, mais c’est dans ce sens que la jus­tice devrait s’exercer).

En 1971, Bébé Doc avait suc­cédé à son père : alors que le pays pro­dui­sait son ali­men­ta­tion jusqu’à cette époque, il fut investi pré­sident par le Département d’État pour lancer les poli­tiques qui allaient mettre fin à la sou­ve­rai­neté ali­men­taire d’Haïti, avec l’intervention du FMI et de la Banque mon­diale. A titre d’exemple : tous les porcs « créoles », base de l’économie de toute unité fami­liale rurale, furent abat­tus par un orga­nisme spé­cia­lisé pour enrayer la peste por­cine afri­caine soi disant immi­nente en Haïti –ce dont aucune preuve ne fut appor­tée-. Cet orga­nisme haï­tien d’élimination des porcs opé­rait à l’instigation des Etats Unis via la BID (Banque Interaméricaine de Développement) et avec la com­pli­cité d’autres pays tels le Canada.

Les Etats Unis, en inon­dant le marché haï­tien de riz sub­ven­tionné dont le prix était infé­rieur au prix du riz pro­duit loca­le­ment ont brisé la filière natio­nale de pro­duc­tion de riz. Il en a été de même de tous les pro­duits agri­coles de base, de sorte que le dum­ping des den­rées nord-amé­ri­caines sub­ven­tion­nées par l’État nord-amé­ri­cain pour détruire la pro­duc­tion locale qui n’a ni sub­ven­tions ni moyens, a fini par avoir raison de l’alimentation pro­duite sur place. Victime de cette concur­rence déloyale, Haïti est deve­nue le récep­tacle des pro­duits ali­men­taires de mau­vaise qua­lité des Etats-Unis.

Il faut se deman­der pour­quoi les Etats Unis se sont livrés à cette des­truc­tion déli­bé­rée de l’agriculture haï­tienne au cours des qua­rante der­nières années : au-delà de l’intérêt à dis­po­ser d’un marché pour ses pro­duits, inté­rêt fort rela­tif au demeu­rant vu le pou­voir d’achat limité des Haïtiens, a primé le besoin qu’avaient les Etats Unis d’installer des entre­prises d’assemblage dans un pays proche de façon à appro­vi­sion­ner le marché nord amé­ri­cain. Les « maqui­las » sont mas­si­ve­ment ins­tal­lées au Mexique dans la région fron­tière avec les USA ; elles le sont éga­le­ment en Haïti. Tout a donc été fait pour dis­po­ser dans ce pays d’un réser­voir de main d’œuvre réduite à l’oisiveté suite à l’exode rural et prête à accep­ter n’importe quels salaire et condi­tions de tra­vail. La voie de l’émigration est pra­ti­que­ment blo­quée et l’on sait com­bien l’émigration clan­des­tine sur des embar­ca­tions de for­tune est meur­trière. Des diri­geants haï­tiens se sont flat­tés du résul­tat de cette poli­tique, qui consti­tue pour eux l’avantage com­pa­ra­tif d’Haïti dans la com­pé­ti­tion mon­diale : elle place la main d’œuvre haï­tienne parmi les moins chères du monde. Tout au long de la fron­tière avec la République domi­ni­caine et dans la capi­tale se sont donc déve­lop­pées ces entre­prises d’assemblage. L’année 2009 a été mar­quée par de longues luttes ouvrières, relayées par les étu­diants, pour obte­nir une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum : le pré­sident Préval s’est lui-même impli­qué for­te­ment dans ce débat pour éviter l’augmentation de ce salaire mini­mum ini­tia­le­ment votée par l’assemblée natio­nale ; il faut dire qu’il subis­sait la pres­sion de chefs d’entreprise mena­çant de fermer leurs usines au cas où les salaires augmenteraient.

Il nous faut ter­mi­ner cette revue de l’histoire de deux siècles où la misère d’Haïti est fabri­quée par les grandes puis­sances qui ont conti­nué à faire payer à ce pays de noirs son audace anti­co­lo­niale. En 1991, au cours des pre­mières élec­tions démo­cra­tiques que connaît Haïti, est élu le prêtre Aristide, issu de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion. Il est ren­versé par un coup d’état neuf mois plus tard. Il revien­dra à la pré­si­dence en février 2001, non sans un pas­sage par les Etats Unis qui rend à Haïti un per­son­nage qui n’a plus grand-chose à voir avec le pré­sident qui avait sou­levé tant d’espoir dix ans plus tôt. Pourtant, à l’approche de la célé­bra­tion du bicen­te­naire de la Révolution, Aristide a l’audace de récla­mer à la France répa­ra­tion du tort qu’elle a causé à Haïti en deman­dant la res­ti­tu­tion de la somme qui lui fut extor­quée au siècle précédent.

La réponse ne se fit guère attendre : en 2004, Aristide fut à nou­veau ren­versé par une expé­di­tion mili­taire menée par les Etats Unis, la France et le Canada. Enlevé manu mili­tari, il fut expulsé et vit depuis lors en exil en Afrique du Sud.

L’expédition a fait place à une occu­pa­tion mili­taire dégui­sée en mis­sion de paix : la MINUSTAH, la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti. Déployée depuis juin 2004, son mandat a été récem­ment pro­longé à la demande du pré­sident Préval. Alors qu’elle est com­po­sée de près de 9000 hommes -dont d’importants contin­gents de Brésiliens, Argentins, Chiliens et des contin­gents moins nom­breux de Guatémaltèques, Boliviens et Equatoriens-, seuls 2 des 20 membres de l’Etat Major sont sud-amé­ri­cains et les Etats Unis contrôlent le ren­sei­gne­ment mili­taire. Cette « inter­ven­tion sous-trai­tée par les Etats-Unis », selon l’expression du Prix Nobel de la paix l’argentin Adolfo Esquivel, est pour les Haïtiens le sym­bole de la perte de l’indépendance natio­nale. Qui a visité Haïti sait que la majo­rité de la popu­la­tion haï­tienne res­sent la pré­sence de la MINUSTAH comme une offense. La ten­sion s’est aggra­vée quand les 114 sol­dats du Sri Lanka, accu­sés de viols de femmes et d’adolescentes, ont été rapa­triés. Ils ont bien sûr béné­fi­cié d’une totale impunité.

Alors, qu’on ne vienne sur­tout pas nous parler d’une quel­conque malé­dic­tion ! La pau­vreté d’Haïti n’est pas tombée du ciel, elle a été fabri­quée au cours de deux siècles d’interventions étran­gères, elle a été l’œuvre déli­bé­rée de grandes puis­sances au pre­mier rang des­quelles figurent la France et les Etats Unis. Les Français d’aujourd’hui doivent connaître l’histoire tra­gique des rela­tions entre la France et Haïti, le rôle que la France, direc­te­ment et à tra­vers les Institutions finan­cières inter­na­tio­nales, joue dans le main­tien et l’aggravation de la misère d’Haïti.

Patrick Poivre d’Arvor, au titre d’ambassadeur de l’UNICEF, ose écrire dans le Figaro du 15 jan­vier : « c’est un des peuples…les plus mau­dits par l’histoire. Mais il n’est pas res­pon­sable de cette his­toire là. Le peuple fran­çais non plus ». Ce ne sont pas là d’innocentes âne­ries, mais l’expression de la pensée unique à l’œuvre sur Haïti.

Nous ne pou­vons pas oublier que l’extrême pré­ca­rité de la situa­tion sociale haï­tienne, d’où dérive réel­le­ment la dimen­sion gigan­tesque de la pré­sente catas­trophe, est le résul­tat de deux siècles de colo­nia­lisme violent, d’interventions mili­taires et de pillage qui ont amené Haïti à rece­voir le triste titre de » pays le plus pauvre de l’Amérique ». Cette situa­tion a été aggra­vée au cours des deux der­nières décen­nies avec l’application sau­vage des pro­grammes d’ajustement néo­li­bé­ral dans l’économie et la société haï­tienne, avec le main­tien d’une dette exté­rieure illé­gi­time qui épuise les res­sources de la nation, avec la dévas­ta­tion de l’environnement et de l’agriculture et avec l’imposition des inté­rêts des com­pa­gnies transnationales.

Voilà deux siècles que l’histoire d’Haïti est le sym­bole du racisme et de l’anti-humanisme blanc, exprimé sans ambages par le pré­sident Jefferson au XIXème siècle quand il évo­quait « cette peste indé­pen­dan­tiste et anti­es­cla­va­giste de nègres qui ont pris leur indé­pen­dance par les armes » L’uruguayen Eduardo Galeano l’écrivait déjà en 1996 : « L’histoire de l’acharnement contre Haïti, qui de nos jours prend des dimen­sions tra­giques, est aussi l’histoire du racisme dans la civi­li­sa­tion occi­den­tale » [2].

Tout porte aujourd’hui à craindre que, sous cou­vert d’aide d’urgence puis de recons­truc­tion, face à un état haï­tien déli­ques­cent et fra­gi­lisé -ce dont l’écrasement du palais natio­nal, du palais de jus­tice et de divers minis­tères est comme la maté­ria­li­sa­tion sym­bo­lique-, des puis­sances étran­gères ne pro­fitent de la situa­tion offerte par le chaos pour mettre de manière radi­cale et défi­ni­tive le pays sous tutelle. La MINUSTAH consti­tuait déjà une mise sous tutelle mili­taire, la mis­sion d’envoyé spé­cial des Nations Unies confiée à l’ex-président Bill Clinton au cours de l’année 2009 ouvrait la voie à une mise sous tutelle éco­no­mique. Aujourd’hui, les Etats Unis ont pris le contrôle de l’aéroport et ont annoncé le déploie­ment de dix mille sol­dats dont deux mille marines. Ailleurs ou en d’autres temps, cela pro­vo­que­rait une pro­tes­ta­tion mon­diale. S’agissant d’Haïti et sous cou­vert de mis­sion huma­ni­taire, la nou­velle occu­pa­tion a un coût diplo­ma­tique presque nul (la France a élevé une légère pro­tes­ta­tion face à l’impossibilité d’atterrir à Port au Prince pour un avion fran­çais chargé d’un hôpi­tal, quand le besoin de soins hos­pi­ta­liers de la part d’innombrables bles­sés est des plus criants). C’est le Commandement Sud de l’armée nord-amé­ri­caine qui a pris la direc­tion des opé­ra­tions. Il est néces­saire ici de rap­pe­ler que la posi­tion géos­tra­té­gique d’Haïti dans la mer des Caraïbes fait de son contrôle un élé­ment essen­tiel de la poli­tique nord-amé­ri­caine dans la région. La catas­trophe qui frappe Haïti four­nit une occa­sion rêvée aux Etats Unis d’exercer ce contrôle.

On ne peut non plus man­quer d’être cho­qués du men­songe par omis­sion de nos médias : appa­raissent chaque jour à l’écran un méde­cin fran­çais, ou cana­dien ou nord-amé­ri­cain. Leur dévoue­ment est magni­fique. Mais pas un mot et pas une image de l’aide appor­tée par Cuba à Haïti. Or elle est sans com­mune mesure avec l’aide des pays occi­den­taux et n’est pas seule­ment donnée dans l’urgence : elle a com­mencé il y a plus de dix ans à la suite de l’ouragan Mitch. Les 100 pre­miers méde­cins cubains sont arri­vés en Haïti fin 1998. Des cen­taines d’Haïtiens étu­dient à Cuba avec des bourses. Près de 400 méde­cins et per­son­nel de santé cubains tra­vaillent tous les jours dans 227 des 337 com­munes du pays. Le Venezuela et Cuba ont un pro­gramme commun de coopé­ra­tion pour monter en Haïti dix centres de santé (appe­lés centres de diag­nos­tic inté­gral) : les quatre pre­miers, déjà ins­tal­lés, dis­pensent une assis­tance médi­cale gra­tuite et de qua­lité à des mil­liers d’Haïtiens. Cuba a envoyé à la suite du trem­ble­ment de terre son Contingent inter­na­tio­nal de méde­cins spé­cia­li­sés dans les situa­tions de désastres et d’épidémies bap­tisé Henry Reeve formé de 152 méde­cins. Pourquoi nos médias passent-ils sous silence la soli­da­rité de ce petit pays de la Caraïbe, d’autant plus exem­plaire que Cuba est un pays appau­vri par un blocus d’un demi-siècle et par les oura­gans qui l’ont dure­ment frappé en 2008 ?

Je vou­drais enfin récu­ser abso­lu­ment cette répu­ta­tion de vio­lence qui est faite aux Haïtiens. La délin­quance n’est d’ordinaire pas plus forte à Port au Prince que dans les autres grandes villes du Sud. Hors de la capi­tale, on vit plus en paix en Haïti que dans bien des pays. Il n’est jamais rien arrivé de mal aux méde­cins cubains dis­per­sés dans le pays.

Les chaînes de télé­vi­sion montrent à plai­sir des images de pillages dégra­dantes pour Haïti : n’est-il pas légi­time, quand on est depuis plu­sieurs jours sans eau et sans nour­ri­ture, d’aller les cher­cher là où on peut les trou­ver, quand plus rien ne fonc­tionne normalement ?

Qui vit en Haïti sait à quel point la dignité des Haïtiens est bles­sée par l’image fausse qu’on pré­sente d’eux. Cette image s’est ren­for­cée depuis le trem­ble­ment de terre : misère, chaos, délin­quance et inca­pa­cité de résoudre leurs propres problèmes.

Qui vit en Haïti sait aussi à quel point ce peuple est dans la vie quo­ti­dienne doux, hos­pi­ta­lier, bien­veillant, cou­ra­geux, tra­vailleur, créa­tif. Ce pays four­mille de poètes, de décla­ma­teurs, d’écrivains, de peintres, de sculp­teurs, comme si créer de la beauté était la seule dignité de ceux à qui l’on a tout pris, la seule échap­pa­toire à la lai­deur de la misère. Par ailleurs, il n’est pas un illet­tré haï­tien qui ne connaisse et ne tire fierté de l’histoire de son pays.

Ce peuple fait aussi face avec un cou­rage et un opti­misme rares aux épreuves suc­ces­sives qui l’accablent. Le 16 jan­vier, sur le parvis des droits de l’homme au Trocadéro, au cours du ras­sem­ble­ment pour rendre hom­mage aux vic­times du trem­ble­ment de terre et pour se recueillir, les Haïtiens sont venus dire qu’ils n’étaient pas un peuple maudit, mais un peuple vaillant qui se relè­vera de ses cendres.

Comment expri­mer notre soli­da­rité avec le peuple haïtien ?

D’abord ne pas prêter nos consciences à l’infâme dis­cours domi­nant tenu sur Haïti basé sur l’hypocrisie et la cha­rité : même l’héritier des Duvalier net­toie sa conscience en offrant aujourd’hui les fonds d’une fon­da­tion fami­liale, déri­soires par rap­port au vol commis par cette même famille ! Etre en per­ma­nence en alerte pour défaire men­ta­le­ment cette pensée domi­nante. Etre convaincu que le peuple haï­tien est un grand peuple qui ne qué­mande pas d’aide pais mérite une totale soli­da­rité et un enga­ge­ment à ses côtés pour briser les entraves à son émancipation.

Au-delà de l’indispensable aide d’urgence, il faudra exiger répa­ra­tion : non seule­ment l’annulation de la dette exté­rieure d’Haïti mais le rem­bour­se­ment des sommes indû­ment ponc­tion­nées par les Institutions Financières Internationales (IFIs) au titre de la dette exté­rieure et la mise en place d’un fonds cor­res­pon­dant à la rançon payée à la France afin que soient menés des pro­jets de reconstruction.

Il faut savoir que des mil­liards pour­raient être déver­sés sur Haïti : cela ne chan­ge­rait rien et ne ferait que ren­for­cer la dépen­dance et la cor­rup­tion, s’ils sont admi­nis­trés par un Etat soumis au diktat des grandes puis­sances et des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, ou pire encore si ces puis­sances (ou l’une d’elles) décident de prendre en main le sort d’Haïti, lui déniant ainsi sa capa­cité à s’administrer elle-même. Une manière d’aider les Haïtiens, c’est de lutter pour la non-ingé­rence de chacun de nos gou­ver­ne­ments pour qu’enfin, une fois pour toutes, les Haïtiens puissent être res­pon­sables de leur destin. Il faudra exer­cer une pres­sion poli­tique pour empê­cher que la catas­trophe ne serve de pré­texte à l’aggravation de la mise sous tutelle d’Haïti.

Enfin être à l’écoute des demandes de la société civile haï­tienne et leur répondre.

Le direc­teur de la PAPDA (Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif) a fait par­ve­nir le 14 jan­vier une pre­mière infor­ma­tion dont je reprends l’essentiel de la partie concer­nant la « SOLIDARITE STRUCTURANTE » qu’appelle cette pla­te­forme d’organisations populaires :

« C’est l’heure d’une grande vague de soli­da­rité de peuple à peuple qui per­mette de :

a) Vaincre l’analphabétisme (45 % de la population)

b) Construire un sys­tème d’enseignement public effi­cace gra­tuit qui res­pecte l’histoire, la culture, l’écosystème

c) Vaincre la crise de l’environnement et recons­truire avec la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des jeunes et des inter­na­tio­na­listes les 30 bas­sins hydrographiques

d) Construire un nou­veau sys­tème de santé publique en arti­cu­lant médi­cine moderne et tra­di­tion­nelle et en offrant des ser­vices pri­maires de qua­lité acces­sibles à 100 % de la popu­la­tion pour vaincre la mor­ta­lité infan­tile, la mal­nu­tri­tion, la mor­ta­lité maternelle

e) Reconstruire une nou­velle ville avec une autre logique basée sur une urba­ni­sa­tion humaine et équi­li­brée en res­pec­tant les tra­vailleurs et les vrais créa­teurs de richesse, en pri­vi­lé­giant les trans­ports col­lec­tifs, la recherche scien­ti­fique, l’agriculture urbaine, l’artisanat et les arts popu­laires, les parcs qui favo­risent la biodiversité

f) Construire la sou­ve­rai­neté ali­men­taire sur la base d’une réforme agraire inté­grale, avec prio­rité aux inves­tis­se­ments agri­coles pour uti­li­ser les réserves de pro­duc­ti­vité dans une logique qui res­pecte les éco­sys­tèmes, la bio­di­ver­sité ainsi que les besoins et la culture de la majo­rité de la population.

g) Détruire les liens de dépen­dance avec Washington, l’Union Européenne et l’impérialisme. Abandonner les poli­tiques dic­tées par les diverses ver­sions du consen­sus de Washington. Rompre avec les IFIs et leurs plans (…) »

PAPDA pro­pose enfin d’en finir avec la MINUSTAH et de construire des bri­gades de soli­da­rité de peuple à peuple.

Que chacun et cha­cune de nous se mobilise !

Une réponse à “Pour Haïti : honneur et respect”

  1. laformiotodidac dit :

    Poètes pour Haïti

    Des poètes du monde entier offrent leurs mots pour venir en aide à la popu­la­tion de cette île. 

    http://​www​.hai​ti2010​-secours​poe​tique​.net/​i​n​d​e​x​.html