Terreurs et violences

Par Mis en ligne le 23 avril 2012

Dans ce texte écrit au sujet de l’essai de Mike Davis, Les Héros de l’Enfer, Daniel Bensaïd retrace les débats sur la vio­lence révo­lu­tion­naire et sur le « ter­ro­risme » dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier.

« Alchimistes de la révo­lu­tion, ils ont en par­tage avec les alchi­mistes d’antan la confu­sion des idées et l’esprit borné rempli d’idées fixes. Ils se pré­ci­pitent sur des inven­tions cen­sées accom­plir des pro­diges révo­lu­tion­naires : bombes incen­diaires, machines infer­nales aux effets magiques, émeutes qui, espèrent-ils, seront d’autant plus mira­cu­leuses et sur­pre­nantes qu’elles auront moins de fon­de­ments ration­nels. »
— Karl Marx, « Recension des Conspirateurs d’A. Chenu », Oeuvres poli­tiques, tome I, Paris, Pleiade Gallimard, p. 361.

Bien avant les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 contre les tours du World Trade Center, les cer­veaux fer­tiles de l’administration états-unienne s’employaient déjà à concoc­ter une rhé­to­rique « anti-ter­ro­riste » ajus­tée l’après-guerre froide. Ayant perdu, avec l’effondrement de l’Union sovié­tique et la dés­in­té­gra­tion du camp pré­tendu socia­liste, leur meilleur ennemi et alibi, ils avaient besoin, pour leur Empire du Bien, d’un nou­veau double malé­fique, une incar­na­tion au goût du jour du Mal absolu, qui jus­ti­fie­rait la relance de la course aux arme­ments et les croi­sades du nouvel ordre impé­rial. La notion flot­tante de ter­ro­risme était toute dési­gnée pour four­nir la cou­ver­ture idéo­lo­gique requise aux expé­di­tions puni­tives, inva­sions néo­co­lo­niales, et autres « guerres pré­ven­tives ». Elle était sup­po­sée exor­ci­ser le spectre d’un danger omni­pré­sent et d’un ennemi insai­sis­sable[1].

Dans le cadre de la réorien­ta­tion stra­té­gique (la « révo­lu­tion des affaires mili­taires ») amor­cée au len­de­main de la chute du Mur de Berlin et à la veille de la pre­mière Guerre du Golfe, les manuels du Pentagone défi­nis­saient le ter­ro­risme comme « l’usage cal­culé de la vio­lence à des fins d’intimidation et de coer­ci­tion pour atteindre des objec­tifs reli­gieux, poli­tiques, idéo­lo­giques ou autres. » Une défi­ni­tion aussi élas­tique peut par­fai­te­ment s’appliquer aux guerres colo­niales, aux conquêtes impé­riales, à la cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux et à toutes les formes de ter­ro­risme d’Etat (dont celui d’Israël dans les ter­ri­toires occu­pés) uti­li­sant la vio­lence pour atteindre, par « l’intimidation et la coer­ci­tion », des objec­tifs à la fois poli­tiques, idéo­lo­giques et reli­gieux.

Implicite dans la défi­ni­tion penta­go­nesque, la dif­fé­rence entre ter­ro­risme et vio­lence légi­time consiste à consi­dé­rer acquis que, tout comme l’Etat wébé­rien est sup­posé déte­nir le mono­pole de la vio­lence légi­time, les Etats-Unis (ou le club fermé des Etats nucléaires, ou le Conseil per­ma­nent de Sécurité des Nations Unies – lorsque ces mêmes Etats-Unis y obtiennent l’unanimité) détiennent le mono­pole pla­né­taire de la vio­lence légi­time. La contre­par­tie logique d’un tel pos­tu­lat serait bien évi­dem­ment que toute contes­ta­tion de l’ordre imposé par la vio­lence coer­ci­tive d’Etat ne peut être le fait que d’Etats « voyous » (« rogue States ») ou de « délin­quants inter­na­tio­naux » (ainsi que le pré­sident Nixon défi­nis­sait déjà naguère les com­bat­tants viet­na­miens). Les occu­pants alle­mands dénon­çaient comme ter­ro­ristes les résis­tants de l’Affiche rouge. La dic­ta­ture fran­quiste qua­li­fiait ainsi les indé­pen­dan­tistes basques. Les tor­tion­naires fran­çais consi­dé­raient ter­ro­riste tout rebelle à la domi­na­tion colo­niale en Algérie. Moshe Begin ou Itzaac Shamir furent des ter­ro­ristes aux yeux des auto­ri­tés bri­tan­niques en Palestine, avant de pour­chas­ser eux-mêmes comme ter­ro­ristes les mili­tants pales­ti­niens. La dési­gna­tion du ter­ro­risme (et des ter­ro­ristes) dis­qua­li­fie et dépo­li­tise ainsi pêle-mêle toutes formes de contes­ta­tion ou de résis­tance à l’ordre établi. En décré­tant l’adversaire hors-la-loi, elle tend non seule­ment à l’exclure du domaine du droit, mais elle éman­cipe du même coup « l’anti-terroriste » des contraintes de sa propre loi : la preuve par Guantanamo, Abou Ghraïb, ou les pri­sons fan­tômes sous­traites à toute juri­dic­tion natio­nale ou inter­na­tio­nale.

Dès l’origine, l’anathème « ter­ro­riste » s’offre, écrit Sophie Wahnnich, « comme la dis­qua­li­fi­ca­tion nor­ma­tive où se dit la délé­gi­ti­mi­sa­tion par les vain­queurs ther­mi­do­riens d’une vio­lence sou­ve­raine, effec­tuée hier par des repré­sen­tants du peuple légi­ti­me­ment élus, deve­nus des ter­ro­ristes vain­cus, cri­mi­na­li­sés, et exclus rétro­ac­ti­ve­ment du champ poli­tique légal et légi­time »[2]Quels cri­tères pré­sup­pose cette dis­qua­li­fi­ca­tion ? Certains défi­nissent le ter­ro­risme par les vio­lences com­mises envers « des vic­times arbi­trai­re­ment choi­sies pour affir­mer un pou­voir, une volonté de puis­sance, par la peur ». D’autres consi­dèrent qu’il n’est que la « forme contem­po­raine et moderne de la guerre menée contre des civils pour anéan­tir leur déter­mi­na­tion à sou­te­nir des poli­tiques que les agents de cette vio­lence jugent inad­mis­sibles »[3]. Ces défi­ni­tions s’enferment presque tou­jours dans la tau­to­lo­gie, ou dési­gnent invo­lon­tai­re­ment le ter­ro­risme d’Etat. C’est sans doute pour­quoi d’autres auteurs limitent l’usage du terme aux actes de vio­lence per­pé­trés par des acteurs non éta­tiques.

Il res­sort de ces approxi­ma­tions que la notion de ter­ro­risme, loin de pro­po­ser un concept opé­ra­toire, appa­raît comme une construc­tion idéo­lo­gique de cir­cons­tance. Elle stig­ma­tise l’ennemi et le dépouille non seule­ment de ses droits de com­bat­tant, mais encore de son appar­te­nance même à l’espèce humaine. En ce sens, elle par­ti­cipe plei­ne­ment du voca­bu­laire de la nou­velle « guerre juste » — autre­ment dit de la « guerre glo­bale »— pré­sen­tée comme une croi­sade idéo­lo­gique — l’Axe du Bien contre « l’Axe du Mal » — et non plus comme une guerre d’intérêts inter-éta­tique régu­lée par un droit inter­na­tio­nal, si dis­cu­table soit-il. Dans cette guerre « hors limites », dans le temps et dans l’espace, contre un ennemi pro­téi­forme et insai­sis­sable, décla­rée par Georges Bush au len­de­main du 11 sep­tembre, tous les coups sont permis, publics et secrets, autre­ment dit avouables et inavouables : la fin sans fin de la guerre éthique (ou sainte) au ter­ro­risme jus­ti­fie tous les moyens.

N’opposant plus des Etats ter­ri­to­ria­le­ment déli­mi­tés, mais des pro­ta­go­nistes s’affrontant par­tout et nulle part, abo­lis­sant la dis­tinc­tion entre le dehors et le dedans maté­ria­li­sée par le tracé des fron­tières, cette guerre revêt ten­dan­ciel­le­ment les formes d’une guerre civile glo­bale ; d’autant plus que la pri­va­ti­sa­tion du monde s’étend à la pri­va­ti­sa­tion de la vio­lence, non seule­ment de la part des bandes et milices, mais aussi des mafias et troupes mer­ce­naires (qui repré­sentent un quart de l’effectif d’occupation en Irak). Ce petit livre réunit des textes de Mike Davis trai­tant de ques­tions diverses : d’une part la vio­lence des héros de l’Enfer à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, d’autre part les explo­sions sociales de Los Angeles dans les années 60. Ces deux thèmes font écho aux contro­verses en cours sur le phé­no­mène ter­ro­riste ou sur la crise des ban­lieues. Ils per­mettent de trou­ver des réso­nances par-delà les dif­fé­rences d’époque, de dres­ser des com­pa­rai­sons entre diverses modes de vio­lence sociale qui, d’émeutes en rébel­lions, trans­gressent les lois de l’ordre établi.

I

Laissant déli­bé­ré­ment de côté son « équi­valent urbain », l’historien Eric Hobsbawn étu­diait, dans Les Bandits, le ban­di­tisme social agraire, que la vul­gate penta­go­nienne inclu­rait aujourd’hui sans sour­ciller dans sa caté­go­rie exten­sible du ter­ro­risme[4]. La figure type du bandit social est selon lui celle du paysan hors la loi, ven­geur ou jus­ti­cier, lié au paysan ordi­naire vic­time d’abus et d’injustices. Les contes et légendes font remon­ter ce per­son­nage mythique à des temps anciens, mais la crois­sance du ban­di­tisme social aux XIXe et XXe siècles serait, selon Hobsbawn, l’indice d’une crise pro­vo­quée par le choc de l’industrialisation, de l’urbanisation, et de l’ébranlement des struc­tures fami­liales ou com­mu­nau­taires tra­di­tion­nelles. Ce ban­di­tisme ne pro­pose aucun pro­gramme à la société pay­sanne ; il repré­sente plutôt une ten­ta­tive de lui échap­per. Cette forme tran­si­toire de rébel­lion serait condam­née par l’avènement du monde moderne et la pré­sence de l’Etat et de ses ins­ti­tu­tions – admi­nis­tra­tion, police, jus­tice – sur l’ensemble du ter­ri­toire, grâce au déve­lop­pe­ment des trans­ports, à la mobi­lité des forces répres­sives, au ren­for­ce­ment des moyens de contrôle et de sur­veillance. Le ban­di­tisme agraire aurait ainsi été condamné, soit à som­brer dans le ban­di­tisme tout court et à s’intégrer aux réseaux mafieux, soit à se lier aux mou­ve­ments d’émancipation sociale.

Le rôle du jus­ti­cier revien­drait, dans sa ver­sion urbaine, au privé du roman noir. Mike Davis sou­ligne cepen­dant, dans City of Quarz, que les héros clas­siques du genre (chez James Cain ou Raymond Chandler) expriment plutôt, lors de la dépres­sion des années trente, le res­sen­ti­ment social d’une petite-bour­geoi­sie confron­tée à l’effondrement du rêve cali­for­nien, plutôt qu’une forme urba­ni­sée de ban­di­tisme social. Les héros du nou­veau polar à succès, sont désor­mais, chez Connely, Mankel, ou Harvey, des poli­ciers dépres­sifs et hypo­con­driaques à l’épreuve du chaos urbain et du déli­te­ment des ser­vices publics (comme Walander ou Montalbano, dans les romans de Mankel ou de Camilieri). Le rôle de redres­seurs de torts revient aux out­si­ders et aux flics déclas­sés de Fred Vargas, de Lehane (peut regar­dants sur les moyens), ou au mora­liste C.W. Sughrue de James Crumley. La seule échap­pa­toire à cette récu­pé­ra­tion mora­li­sante consis­te­rait, pour le rebelle social, à se lier aux mou­ve­ments révo­lu­tion­naires (méta­mor­phose illus­trée jadis par Pancho Villa ou Emiliano Zapata dans la ver­sion rurale, par Kamo, Victor Serge, Max Höltz dans la ver­sion urbaine). L’étude de Hobsbawn s’arrête au seuil de ce pas­sage ; de l’univers rural à l’univers urbain, bien que cer­taines épo­pées, comme celle de Francisco Sabaté Llopart et de son groupe gué­rillero dans les années d’après-guerre à Barcelone, débordent son propos.

Le tra­vail de Mike Davis sur Les Héros de l’Enfer appa­raît donc comme une ébauche de cette muta­tion, entre un mil­lé­na­risme rural et un mil­lé­na­risme urbain. Reste à savoir quelle mys­tique, la jungle des villes a pu ins­pi­rer à ces Héros de l’Enfer, dont cer­tains semblent pos­sé­dés d’une apo­ca­lyp­tique nou­velle.

II

Le bandit urba­nisé est tiraillé entre truands ordi­naires (voire en mafieux ou auxi­liaires irré­gu­liers de l’ordre domi­nant), et mili­tants dont la rébel­lion sociale se tra­duit en enga­ge­ment poli­tique. Cette mue est plus pro­bable dans le cadre des luttes de libé­ra­tion natio­nale ou anti-dic­ta­to­riale. Héros mythique des expro­pria­tions bol­che­viques du début du XXe siècle, Semeno Arzhakovitch Ter-Petrossian, dit « Kamo »[5], est le type même de l’aventurier barou­deur devenu mili­tant d’une cause. Il se dis­tingue ainsi de la plu­part des poseurs de bombes passés en revue par Mike Davis, dont l’action consti­tuait sou­vent une riposte immé­diate à une injus­tice, l’ expres­sion sym­bo­lique d’une révolte sans vision stra­té­gique. Les coups d’éclat de Kamo mettent au contraire la vio­lence sociale au ser­vice d’un projet poli­tique ins­crit dans la durée. Des cir­cons­tances par­ti­cu­lières ont aussi pu pro­duire des cas de mutants, passés de la délin­quance ordi­naire à l’action sub­ver­sive (un cas bien connu est celui d’Ali La Pointe, sou­te­neur notoire de la casbah d’Alger, devenu mili­tant du FLN algé­rien), quitte a faire par la suite le che­mi­ne­ment inverse (comme cer­tains truands, deve­nus résis­tants sous l’Occupation alle­mande, avant de retour­ner aux com­bines et au marché noir à la Libération).

La vio­lence révo­lu­tion­naire se dis­tingue de la délin­quance rebelle par un chan­ge­ment de pers­pec­tive et de tem­po­ra­lité. En adop­tant une démarche stra­té­gique elle se dote de nou­veaux cri­tères d’efficacité et de per­ti­nence. Elle ne puise plus sa légi­ti­mité dans la seule fidé­lité à la bande, au clan, ou au groupe conjuré, mais dans sa rela­tion à une col­lec­ti­vité sociale en deve­nir. Le cri­tère d’évaluation des moyens rap­por­tés à une fin, devient alors indis­so­cia­ble­ment moral et poli­tique. Ainsi, Marx et Engels se décla­raient incon­di­tion­nel­le­ment soli­daires des Fenians irlan­dais, mais ne se pri­vaient pas de cri­ti­quer comme une « affaire stu­pide » l’attentat à la prison de Clarkenwell qui fit six vic­times civiles, cent vingt bles­sés, et détrui­sit plu­sieurs mai­sons du voi­si­nage. Leur répro­ba­tion repo­sait sur le fait qu’une telle opé­ra­tion com­pro­met­tait la soli­da­rité néces­saire des tra­vailleurs bri­tan­niques envers la cause natio­nale irlan­daise. Dans ce refus d’une vio­lence frap­pant aveu­glé­ment les oppri­més eux-mêmes au lieu de les ras­sem­bler, poli­tique et morale sont à l’unisson.

Dans Que Faire ?, Lénine éta­blit une symé­trie para­doxale entre « l’économisme » et « le ter­ro­risme » qui « s’inclinent devant les deux pôles oppo­sés » de la lutte de classe dans ses formes spon­ta­nées : « les éco­no­mistes, devant la spon­ta­néité du “mou­ve­ment ouvrier pur”, et les ter­ro­ristes devant la spon­ta­néité de l’indignation la plus ardente d’intellectuels qui ne savent pas ou ne peuvent pas lier le tra­vail révo­lu­tion­naire au mou­ve­ment ouvrier[6]. » Les uns se lancent à la recherche « d’excitants arti­fi­ciels », les autres se limitent à des reven­di­ca­tions pré­ten­dues « concrètes », mais tous deux sous-estiment le poten­tiel révo­lu­tion­naire de l’action de masse et le rôle de l’organisation poli­tique. Ce ter­ro­risme, cri­ti­qué en 1902 comme le jumeau de l’économisme, s’inscrivait dans la tra­di­tion des mou­ve­ments popu­listes russes, comme la Volonté du Peuple, qui ima­gi­naient en finir avec l’oppression par l’attentat indi­vi­duel, en déca­pi­tant tel gou­ver­ne­ment ou tel état-major.

Lénine tint pour­tant, au len­de­main de la révo­lu­tion vain­cue de 1905, un autre propos sur le ter­ro­risme en tant qu’expression d’un déses­poir social. Il s’agissait dans ce cas d’une orien­ta­tion poli­tique fausse à laquelle se sacri­fièrent nombre de mili­tants déso­rien­tés par le reflux de la vague. Ce que l’on dési­gnait du même mot de ter­ro­risme recou­vrait alors des mani­fes­ta­tions dis­pa­rates, de résis­tance, de sabo­tage, d’insolence popu­laire, dont les révo­lu­tion­naires devaient s’inspirer quitte à leur donner, pour plus de clarté, un nom dis­tinct : « L’ancien ter­ro­risme russe était affaire d’intellectuels conspi­ra­teurs ; aujourd’hui la lutte de par­ti­sans est menée, en règle géné­rale, par des mili­tants ouvriers ou sim­ple­ment des chô­meurs[7]. »

A l’heure où le mot péjo­ra­tif de ter­ro­risme devient un fourre-tout, bon à dis­qua­li­fier toute forme de résis­tance ou d’insoumission à l’ordre des choses, ce souci de dis­tin­guer les formes et les signi­fi­ca­tions sociales de la vio­lence devient par­ti­cu­liè­re­ment actuel. Le « ter­ro­risme indi­vi­duel », en rup­ture avec lequel Lénine défi­nis­sait le projet bol­che­vik nais­sant, visait la vio­lence mino­ri­taire indi­vi­duelle, censée mettre le feu par l’exemple à la spon­ta­néité de masses inor­ga­ni­sées hors de toute pers­pec­tive stra­té­gique quelque peu éla­bo­rée.

III

La lit­té­ra­ture mar­xiste clas­sique ne récuse donc pas la vio­lence, qui résulte inévi­ta­ble­ment de la domi­na­tion et de l’oppression. Elle cherche à lui donner sens et à en maî­tri­ser l’usage en fonc­tion de situa­tions concrètes. Ainsi, Lénine eut-il grand peine à jus­ti­fier les expro­pria­tions armées (dont l’attaque légen­daire de la banque de Tiflis en 1907) devant les ins­tances de la Deuxième Internationale, pétries de léga­lisme par­le­men­taire et peu dis­po­sées à com­prendre les impé­ra­tifs de la lutte clan­des­tine sous un régime des­po­tique.

La gamme de la vio­lence révo­lu­tion­naire se décline alors selon les cir­cons­tances, de l’appareil logis­tique et d’autodéfense du parti, à la contre-intel­li­gence et à la résis­tance armée contre une occu­pa­tion étran­gère (en France ou en Grèce pen­dant la Seconde guerre, en Palestine depuis l’Occupation des ter­ri­toires), en pas­sant par les milices ouvrières (celles de Max Hoeltz dans la Ruhr en 1920-21, du Schutzbund de Vienne au début des années trente, de Catalogne en 1936), et l’autodéfense pay­sanne (des zapa­tistes au Chiapas) ou ouvrière (des mineurs astu­riens en 1934). En regard de ces formes déve­lop­pées de la lutte de classe, la ter­reur indi­vi­duelle des Héros de l’Enfer appa­raît comme une forme bal­bu­tiante et embryon­naire, carac­té­ris­tique des époques de tran­si­tion, consé­cu­tive sou­vent à des défaites majeures des mou­ve­ments d’émancipation et à l’adoption de légis­la­tions d’exception. Ce fut le cas en France après l’écrasement de la Commune de Paris, en Russie après l’échec de la Révolution de 1905, avec un retour de flamme mys­tique dans les rangs bol­che­viks eux-mêmes, ou encore en Espagne après la vic­toire du fran­quisme, en Italie pen­dant les années de plomb, suite au reflux du Mai ram­pant des années 1970.

Le ban­di­tisme social ana­lysé par Hobsbawn don­nait nais­sance à des groupes com­mu­nau­taires (les haï­doucs, les cagan­cei­ros) liés par des codes d’honneur, des ser­ments moraux, voire une mys­tique col­lec­tive et une langue codée (argot, dia­lecte), des rituels ini­tia­tiques d’identification et de sacra­li­sa­tion. La lutte révo­lu­tion­naire se carac­té­rise autre­ment, par la for­ma­tion d’associations ou de poli­tiques pro­fanes (partis), réunis autour d’un projet commun, et cher­chant à se lier orga­ni­que­ment aux mou­ve­ments d’émancipation, plutôt qu’à s’en dis­tin­guer. L’évolution qui va ainsi des socié­tés secrètes, comme la Charbonnerie ou la société blan­quiste des Saisons, au parti moderne, est paral­lèle à celle qui va de la ter­reur indi­vi­duelle à la vio­lence régu­lée par la stra­té­gie.

IV

Dans les années 1960/70, le foyer de gué­rilla sym­bo­lisé par l’image du Che et popu­la­risé par l’histoire mythi­fiée de la Révolution cubaine, fit école. L’action mino­ri­taire, exem­plaire et déter­mi­née, était censée réveiller un mou­ve­ment ouvrier enlisé dans les rou­tines par­le­men­taires, et tenu en bride par la raison bureau­cra­tique d’Etat, sovié­tique ou chi­noise. On vit fleu­rir, en Amérique latine les gué­rillas rurales (Guatemala, Colombie)[8], ou urbaines (Argentine, Uruguay). Par un jeu de miroir géné­ra­tion­nel, dans le contexte de muta­tions sociales (mas­si­fi­ca­tion de la jeu­nesse sco­la­ri­sée), de trans­for­ma­tions urbaines, d’innovations tech­no­lo­giques accé­lé­rées, le phé­no­mène eut un écho en Europe, au Japon, ou en Amérique du Nord.

Apparurent alors des groupes comme la Fraction Armée Rouge en Allemagne, le MIL en Espagne, ou les Weathermen aux Etats-Unis[9]. La nou­velle gauche radi­cale, d’inspiration gué­va­riste, trots­kyste ou maoïste (en Italie, en France, au Japon notam­ment) tenta de fécon­der l’héritage du mar­xisme révo­lu­tion­naire en s’inspirant des vents nou­veaux venus d’Amérique latine ou de la Révolution cultu­relle. Leur pra­tique de la vio­lence est cepen­dant restée dans la plu­part des cas paro­dique ou iro­nique. Lorsque la ques­tion s’est posée, du pas­sage à l’arme et à l’acte de donner la mort, la Gauche Prolétarienne en France s’y refusa lors de l’enlèvement d’un cadre de chez Renault en réplique à l’assassinat de Pierre Overney. Le MIL se consi­dé­rait comme un groupe de sou­tien au mou­ve­ment ouvrier de Barcelone en lutte contre la dic­ta­ture[10]. Dans les deux cas, l’expérience de la limite condui­sit à l’autodissolution de la GP et du MIL en 1973. Les Weathermen prirent en 1976 « la déci­sion consciente de ne pas deve­nir des assas­sins ». En revanche, avec l’exécution de Hans-Martin Schleyer, chef du patro­nat alle­mand, la RAF (Fraction armée rouge, plus connue comme la « bande à Baader-Meinhhof) a fran­chi le Rubicon. Il n’y avait plus dès lors pos­si­bi­lité de rebrous­ser chemin. Un devoir de fidé­lité envers les pri­son­niers et les morts mit en branle une spi­rale d’auto-perpétuation de l’organisation conspi­ra­tive par-delà les chan­ge­ments de conjonc­ture. L’autodissolution de la RAF et des Brigades rouges ita­liennes n’intervint ainsi for­mel­le­ment qu’à la fin des années 1990, dans un monde géo­po­li­ti­que­ment bou­le­versé. D’après le com­mu­ni­qué alors dif­fusé par ce qu’il res­tait des diri­geants de la RAF, leur guerre était finie : « La gué­rilla urbaine sous la forme que lui a donnée la RAF appar­tient désor­mais à l’histoire »[11].

Lorsque la vio­lence s’autonomise et se détache d’un projet col­lec­tif d’auto-émancipation pour se réduire à une vio­lence pour soi, à une mys­tique de la vio­lence exem­plaire (ou sym­bo­lique), à un féti­chisme de la vio­lence nue, éthique et poli­tique ne jointent plus. Selon ses propres textes (auto)critiques, l’action de la RAF tendit ainsi à se res­treindre à la ques­tion des pri­son­niers, dont la libé­ra­tion deve­nait un impé­ra­tif caté­go­rique et une fin en soi, tandis que les buts ini­tiaux du mou­ve­ment s’effaçaient peu à peu de l’horizon d’attente. Certains allèrent alors jusqu’à évo­quer un « exis­ten­tia­lisme armé », fondé sur la foi en la capa­cité de la vio­lence à trans­for­mer et subli­mer ses acteurs, nourri par l’idéal d’un sujet fusion­nel, uni à la vie à la mort par les com­pli­ci­tés de la clan­des­ti­nité et de la trans­gres­sion. Or, la vio­lence révo­lu­tion­naire n’est pas un mode d’action parmi d’autres : elle met en mou­ve­ment une part obs­cure de pas­sions et de pul­sions dont nul n’est cer­tain de garder la maî­trise.

V

Dans nouvel essais récent, qui pro­longe à cer­tains égards les Héros de l’Enfer, Mike Davis recons­ti­tue la généa­lo­gie des atten­tats sui­cides à la voi­ture piégée, consi­dé­rée comme la « force aérienne du pauvre »[12]. Ses anté­cé­dents remon­te­raient à la char­rette à bras char­gée d’une bombe, que l’anarchiste ita­lien Mario Buda fit explo­ser en sep­tembre 1920 devant la banque Morgan (en plein Wall Street) en riposte à l’arrestation de Sacco et Vanzetti. La tech­nique fran­chit un nou­veau pas avec le camion chargé d’explosifs aban­donné en jan­vier 1947 par le groupe Stern devant un poste de police bri­tan­nique à Haïfa ; bilan : 4 morts et 140 bles­sés. L’usage du véhi­cule piégé se répan­dit par la suite à Saïgon en 1952, à Alger en 1962, en Sicile. Un nou­veau palier fut fran­chi avec l’attentat du Hezbollah contre la caserne des marines de Beyrouth en 1983, avant de se géné­ra­li­ser aujourd’hui, en Irak notam­ment.

A partir de ce coup d’éclat, la tech­nique fut « per­fec­tion­née » en atten­tat kami­kaze uti­li­sant des can­di­dats au sui­cide. Celui de Beyrouth eut d’autant plus de reten­tis­se­ment qu’il signi­fiait, selon le jour­na­liste Bob Woodward, « la défaite géo­po­li­tique la plus acca­blante sous Reagan » : « Nous avons pris nos jambes à notre cou et quitté le Liban en catas­trophe ». Il avait suffi pour cela de 12 000 livres de dyna­mite et d’un camion volé, pré­ci­sait alors un chro­ni­queur du New York Times. Pour se venger de l’humiliation subie, William Casey, alors direc­teur en exer­cice de la CIA, aurait lui-même déclaré : « Je vais résoudre le pro­blème en étant aussi, voire plus, impla­cable que les ter­ro­ristes dans l’utilisation de leur propre arme, la voi­ture piégée »[13].

Cet usage bana­lisé de la voi­ture piégée est favo­risé par le déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies de des­truc­tion maniables à l’échelle arti­sa­nale (l’attentat de 1993 contre le World Trade Center n’aurait ainsi coûté que 3615 dol­lars d’explosif et 65 dol­lars de loca­tion de camion­nette ![14]), d’autant plus acces­sibles que la déré­gu­la­tion mar­chande mul­ti­plie les filières de contre­bande et de trafic d’armement. Cette dis­sé­mi­na­tion contri­bue à l’effritement du mono­pole éta­tique de la vio­lence légi­time. Si cette variante de ter­ro­risme est étroi­te­ment asso­ciée par le dis­cours média­tique domi­nant à l’intégrisme isla­mique de type Al Qaida, plu­sieurs études montrent qu’il n’en est rien. Les pion­niers des atten­tats sui­cides, les Tigres Tamoul du Sri-Lanka, n’étaient pas musul­mans : il s’agit d’un mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale d’origine hin­douiste et d’idéologie sécu­lière, qui serait l’auteur de 76 atten­tats sui­cides sur les 315 recen­sés entre 1980 et 2003[15].

Dans la « guerre asy­mé­trique » théo­ri­sée par les stra­tèges du Pentagone, l’attentat sui­cide se pré­sente donc comme l’arme de dis­sua­sion du pauvre, corol­laire de la pri­va­ti­sa­tion de la vio­lence éta­tique au profit (son­nant et tré­bu­chant) de socié­tés de mer­ce­na­riat et de ser­vices de sécu­rité privés. S’il est vrai, selon la for­mule de Hegel, que « l’arme est l’essence des com­bat­tants », on peut se deman­der de quel com­bat­tant, le pilote de bom­bar­dier ou l’artilleur de mis­siles contre des cibles humaines minia­tu­ri­sées à la dimen­sion d’insectes, est l’essence. Les effets col­la­té­raux des atten­tats à la voi­ture piégée appa­raissent comme la réplique à moindre échelle des effets col­la­té­raux des bom­bar­de­ments aveugles qui font plus de vic­times civiles que mili­taires, ainsi que l’ont encore illus­tré les bom­bar­de­ments israé­liens au Liban pen­dant l’été 2006. L’usage des armes de des­truc­tion mas­sive abolit le risque réci­proque de la mort qui frei­nait encore la bana­li­sa­tion de la guerre. Dans les conflits à armes inégales, les morts se comptent d’un côté à l’unité, de l’autre à la louche (quand on prend encore la peine de les comp­ter).

Lors de l’intervention mili­taire au Laos, dès les années 1970, les stra­tèges du Pentagone pro­po­sèrent de com­pen­ser l’absence de troupes au sol par des bom­bar­de­ments aériens d’une inten­sité sans pré­cé­dent sans égard pour les « dom­mages col­la­té­raux », qui tendent peu à peu à deve­nir, non plus des bavures regret­tables, mais le but même d’une guerre visant désor­mais à ter­ro­ri­ser les popu­la­tions civiles. Violant ainsi le pré­tendu prin­cipe de « pro­por­tion­na­lité » entre fins pour­sui­vies et moyens uti­li­sés, cette nou­velle guerre aérienne consti­tuait, selon le jour­na­liste du New York Times lau­réat du prix Pulitzer, Neil Sheehan,, « un crime de guerre massif de la part du gou­ver­ne­ment états-unien et de ses diri­geants ». Depuis, le blocus éco­no­mique et les bom­bar­de­ments inter­mit­tents infli­gés à l’Irak entre la pre­mière et la seconde guerre du Golfe ont consti­tué un autre crime massif, entraî­nant, selon l’Unicef, une « sur­mor­ta­lité infan­tile » de 5000 enfants par mois dans les der­nières années du siècle écoulé ; et fai­sant au total, selon la Commission des Nations Unies pur la pro­mo­tion et la pro­tec­tion des droits de l’homme, entre 500 000 et 1 mil­lion 500 000 vic­times, dont une majo­rité d’enfants (soit, trois fois les dégâts des bombes ato­miques lar­guées sur le Japon). Interpellée à ce propos par un jour­na­liste de l’émission 60 Minutes, Madeleine Albright, alors ambas­sa­drice aux Nations Unies, avait répondu par ces immor­telles paroles : « Je crois que c’est un choix très dif­fi­cile, mais nous esti­mons que ça en valait le prix. »

Le kami­kaze cein­turé de dyna­mite ou lancé dans la foule d’un marché au volant d’une bombe rou­lante, res­semble comme un jumeau au pilote de bom­bar­dier, dont Walter Benjamin écri­vait en 1933, bien avant les lar­gages d’Hiroshima et de Nagasaki, ou les bom­bar­de­ments de Bagdad et de Beyrouth : « Le simple jeteur de bombes qui, dans la soli­tude de ses hau­teurs, est seul avec soi-même et avec son dieu, a une pro­cu­ra­tion de son chef supé­rieur gra­ve­ment malade, l’Etat, et là où celui-ci appose sa signa­ture, l’herbe ne repousse plus ». Les kami­kazes des Tours jumelles de Manhattan furent, eux aussi, dans la soli­tude des hau­teurs, seuls avec leur dieu ; pas plus que les déci­deurs du Pentagone, ils ne se sou­cièrent des dégâts col­la­té­raux de leurs actes, et pas plus qu’eux ils ne firent de dif­fé­rence entre le peuple amé­ri­cain, son gou­ver­ne­ment et ses diri­geants. L’essence de tels com­bat­tants devient donc aussi pro­blé­ma­tique que celle du « simple jeteur de bombe », à la dif­fé­rence près que ce der­nier a réduit le risque de mort à un impro­bable acci­dent, alors que le kami­kaze l’assume avec cer­ti­tude. L’explication de ce sacri­fice par le seul fana­tisme est un peu courte. La foi n’explique rien. C’est plutôt elle qu’il fau­drait cher­cher à expli­quer.

Cette évo­lu­tion pose avec une acuité accrue le pro­blème de la cohé­rence entre le but des poli­tiques d’émancipation et le recours à des moyens qui ter­ro­risent ceux-là même dont on pré­tend défendre la cause. D’un point de vue de classe, toute action qui soude une com­mu­nauté adverse dans une peur par­ta­gée, au lieu d’y favo­ri­ser les dif­fé­ren­cia­tions sociales (de classe), est contre­pro­duc­tive. Mike Davis rap­pelle à ce pro­pose les retom­bées poli­tiques néga­tives de cer­tains atten­tats aveugles de l’IRA irlan­daise au début des années 1970 — dont le « Bloody Friday » de juillet 1972 — qui four­nirent pré­texte à l’armée bri­tan­nique de l’opération Motorman. De même cer­tains atten­tats d’ETA, comme celui per­pé­tré dans un super­mar­ché de Barcelone, durent faire l’objet d’autocritiques et d’excuses publiques envers les vic­times. A l’époque de la lutte de libé­ra­tion viet­na­mienne et de l’épopée gué­va­riste, la vio­lence révo­lu­tion­naire pou­vait paraître inno­cente et uni­la­té­ra­le­ment éman­ci­pa­trice, voire subrep­ti­ce­ment rédemp­trice. Elle est deve­nue pro­blé­ma­tique à mesure que la fron­tière entre vio­lence poli­tique et vio­lence cri­mi­nelle deve­nait de plus en plus poreuse. De quel com­bat­tant l’attentat sui­cide est-il l’essence et quelle huma­nité pré­fi­gure-t-il ? Sartre pour­rait-il encore écrire sans trem­bler que « le colo­nisé se guérit de la névrose en chas­sant le colon par les armes » ou, para­phra­sant Hegel, que « l’arme du com­bat­tant, c’est son huma­nité »[16]?

VI

Les limites, dont se sou­ciaient jadis les Héros de l’Enfer, ont cédé sous le choc de la vio­lence glo­ba­li­sée. La vio­lence légi­time de l’opprimé ne peut plus être tenue sans examen comme l’accoucheuse d’une his­toire orien­tée à sens unique vers l’avènement d’un monde meilleur. Les obser­va­teurs sou­lignent l’évolution du type d’attentat qua­li­fié de ter­ro­riste, des atten­tats ciblés contre des sym­boles ou des ins­ti­tu­tions du pou­voir (bâti­ments mili­taires, ins­ti­tu­tions éta­tiques) aux atten­tats aveugles contre des popu­la­tions civiles[17]. Cette ten­dance est le corol­laire logique des guerres asy­mé­triques où les armes de des­truc­tion mas­sive atteignent majo­ri­tai­re­ment les civils. Les pertes civiles, qui repré­sen­taient au début du XXe siècle 10% des pertes humaines d’une guerre (contre 90% de com­bat­tants), en consti­tuent désor­mais 90% contre 10% : la pro­por­tion s’est inver­sée. Le dis­cours de la « guerre éthique », dans laquelle l’Axe du Bien est censé affron­ter l’Axe du Mal, tend en effet à jus­ti­fier cet effa­ce­ment de la dis­tinc­tion entre civil et mili­taire[18].

Etienne Balibar s’interroge aujourd’hui sur l’absence d’une anthro­po­lo­gie de la vio­lence qui aurait empê­ché la cri­tique d’inspiration mar­xiste de penser le lien tra­gique entre poli­tique et vio­lence. La prio­rité donnée à l’exploitation comme forme prin­ci­pale de la domi­na­tion, un opti­misme anthro­po­lo­gique impli­cite, et une méta­phy­sique du sens de l’histoire, auraient selon lui fait obs­tacle à une pro­blé­ma­ti­sa­tion du « rôle de la vio­lence dans l’histoire ». Il décèle une ten­sion latente, chez Marx, entre la vio­lence comme moment dia­lec­tique néces­saire, et la vio­lence comme l’incalculable qui donne son sens tra­gique à la poli­tique des modernes. Ces deux approches déter­mi­ne­raient l’ambivalence des énon­cés de Misère de la phi­lo­so­phie, selon les­quels « l’histoire avance par le mau­vais côté », for­mule qui pour­rait jus­ti­fier une néces­saire souf­france rédi­mée, aussi bien que l’annonce d’un scé­na­rio catas­trophe qu’il est peut-être trop tard pour conju­rer.

On trouve chez les pion­niers de l’émancipation sociale dif­fé­rentes accep­tions de la vio­lence : une vio­lence expli­quée, si ce n’est excu­sée, par la souf­france sociale ; une vio­lence jus­ti­fiée, de résis­tance à l’oppression ; une vio­lence consti­tu­tive d’une prise de conscience qui contri­bue­rait à trans­for­mer l’opprimé-objet en agent actif de son auto-éman­ci­pa­tion. Cette der­nière est censée tirer sa légi­ti­mité de ses fins his­to­rique, selon une confor­table dia­lec­tique du bien et du mal. Sans limites déter­mi­nées, sans inter­dit trans­cen­dan­tal ni régu­la­tion imma­nente, elle est alors portée à l’excès et au débor­de­ment. Conscient du péril, Herbert Marcuse énon­çait comme impé­ra­tif que les actions entre­prises au nom de la révo­lu­tion ne puissent jamais en contre­dire les fins[19]. Mais ces fins sont elles-mêmes imma­nentes au deve­nir his­to­rique. Il n’est donc d’autre issue à ce cercle vicieux de l’immanence, que le pari tra­gique, inhé­rent à la poli­tique pro­fane.

La ten­ta­tion de la non-vio­lence, conçue non comme pra­tique cir­cons­tan­ciée, mais érigée en prin­cipe n’apporte guère, en effet, de solu­tion[20]. Comment désar­mer les domi­nants, et com­ment éra­di­quer les éra­di­ca­teurs ? Il y a certes des degrés de vio­lence, mais dans un monde quo­ti­dien­ne­ment en proie aux vio­lences sociales et phy­siques struc­tu­relles, le degré zéro n’existe pas. Il serait donc illu­soire de renon­cer uni­la­té­ra­le­ment à la vio­lence légi­time contre un monde hyper­violent ; mais il importe de réflé­chir dans ce nou­veau contexte à une éthique de la poli­tique, sus­cep­tible contri­buer à une culture maî­tri­sée de la vio­lence. Si elle n’était étroi­te­ment liée à une refor­mu­la­tion des enjeux stra­té­giques à l’époque de la mon­dia­li­sa­tion armée, une telle réflexion serait condam­née à tour­ner en rond dans les apo­ries d’un mora­lisme hors du temps.

VII

A la suite de Sorel, Walter Benjamin dis­tin­guait, pour sur­mon­ter le dilemme légalité/​illégalité, une « vio­lence divine » ins­tau­ra­trice un droit nou­veau, seule à même de briser le cycle fatal de la « vio­lence mythique » conser­va­trice au ser­vice des domi­nants. Cette vio­lence d’Etat s’exerce aujourd’hui par les armes de des­truc­tion mas­sive, par la bana­li­sa­tion des pro­cé­dures d’exception, par les exé­cu­tions et déten­tions « extra-judi­ciaires », par la réha­bi­li­ta­tion offi­cielle de la tor­ture pré­ven­tive comme corol­laire de la « guerre pré­ven­tive ». La trans­gres­sion par les domi­nants des bar­rières du droit ne peut rester sans consé­quence sur les modes opé­ra­toires des domi­nés pris dans la logique de la subal­ter­nité.

Dans ces com­bats obs­curs, d’acteurs et d’agents (doubles ou mul­tiples), dans leur uni­vers de secrets, il devient dif­fi­cile de savoir qui est qui, qui mani­pule qui (voir le roman Romanzo cri­mi­nale sur les années de plomb ita­liennes). Les « ter­ro­ristes » de la nou­velle géné­ra­tion, pour­chas­sés par les ser­vices amé­ri­cains, sont par­fois (sou­vent ?) eux-mêmes diplô­més des écoles de ter­ro­risme anti-ter­ro­riste créées dans les années 80 par la CIA ou les ser­vices secrets pakis­ta­nais, pour former les moud­ja­hi­dins contre l’occupation russe de l’Afghanistan. Les mil­liards de dol­lars injec­tés alors par Washington et par les diri­geants saou­diens en Afghanistan, les explo­sifs, déto­na­teurs, armes lourdes, four­nis aux groupes isla­mistes radi­caux, consti­tuent, « le plus grand trans­fert de tech­no­lo­gies ter­ro­ristes de l’histoire ». Il n’était donc pas néces­saire à ces groupes de « suivre un long appren­tis­sage auprès du Hezbollah sur l’usage de la voi­ture piégée, puisqu’ils pou­vaient acqué­rir une licence en sabo­tage urbain déli­vrée par la CIA dans les pro­vinces de la fron­tière pakis­ta­naise[21]. »

Comme l’a résumé avec un humour grin­çant Arundhati Roy, Ben Laden — et bien d’autres célé­bri­tés de son réseau — a le double « hon­neur » d’avoir été créé par la CIA, et d’avoir sa tête mise à prix par le FBI.

VIII

Mahmood Mamdani sou­ligne la ten­dance très actuelle à penser en termes théo­lo­giques une vio­lence qui échap­pe­rait à la logique illu­soire du pro­grès : indif­fé­rente à toute déter­mi­na­tion et varia­tion his­to­rique, ses racines plon­ge­raient la pro­pen­sion éter­nelle au Mal (le péché ori­gi­nel ?) et dans la réma­nence d’une culture pré­mo­derne[22]. Pourtant ce retour de l’énoncé reli­gieux en poli­tique, dont la sacra­li­sa­tion de la guerre, en croi­sade ou guerre sainte, à l’œuvre dans la rhé­to­rique rea­ga­nienne (ou glücks­ma­nienne pour sa ver­sion phi­lo­so­phante) du Bien et du Mal abso­lus. Dès les années 1980, le réac­tion­naire Pat Buchanan pro­phé­ti­sait avec jubi­la­tion la « guerre reli­gieuse à venir » ; c’est sous Moshe Begin que se pré­pa­rèrent les noces bar­bares du sio­nisme sécu­lier et du sio­nisme théo­lo­gique ; tandis que, sous cou­vert de guerre froide, les Etats-Unis encou­ra­geait l’islamisation de ses alliés contre l’Union sovié­tique et le natio­na­lisme laïque arabe. Ainsi le Jihad afghan fut-il aussi, rap­pelle Mamdani, « un jihad états-unien ». Dans ces guerres saintes, point de merci : à défaut de pou­voir être soigné, le Mal doit être éra­di­qué. Cette idéo­lo­gi­sa­tion de la guerre va de pair avec la glo­ba­li­sa­tion de la « vio­lence sans–frontière » et avec la pri­va­ti­sa­tion de son usage, par les agences de mer­ce­na­riat comme par les madras­sahs théo­lo­gico-mili­taires.

Loin d’être le pro­duit récur­rent de forces obs­cures hors du temps, les formes contem­po­raines variées de la ter­reur résultent au contraire d’une confi­gu­ra­tion poli­tique his­to­ri­que­ment déter­mi­née : « Ce ter­ro­risme qui inquiète les Etats-Unis, c’est ce qui arrive quand la gauche com­mu­niste et le natio­na­lisme anti­co­lo­nia­lisme laïque ont été défaits, alors que les pro­blèmes créés par la domi­na­tion impé­ria­liste sont plus aigus que jamais. La haine prend alors le pas sur les idéo­lo­gies révo­lu­tion­naires, la vio­lence pri­va­ti­sée et la ven­geance sur les guerres de libé­ra­tion natio­nale. Les can­di­dats mil­lé­na­ristes au mar­tyre se sub­sti­tuent aux révo­lu­tion­naires orga­ni­sés. Lorsque la raison est mono­po­li­sée par l’impérialisme et détruite dans ses formes révo­lu­tion­naires, la dérai­son l’emporte[23]. » A ceci près que la dérai­son a ses rai­sons, et que la raison mono­po­li­sée dérai­sonne en pré­su­mant de sa force : la vio­lence de l’opprimé doit recher­cher le sou­tien de ceux dont elle pré­tend défendre la cause, alors que celle de l’oppresseur se contente de les ter­ro­ri­ser en masse pour étouf­fer toute vel­léité de résis­tance.

C’est lorsque la défaite éteint les lumières et lorsque la déses­pé­rance l’emporte, que la vio­lence régu­lée par un hori­zon d’émancipation bas­cule dans la cri­mi­na­lité, sans autre but ni cause que sa propre satis­fac­tion immé­diate.

IX

Les deux textes de Mike Davis qui accom­pagnent ici les « Héros de l’Enfer », traitent de la vio­lence sociale sous un angle fort dif­fé­rent. Il s’agit des mani­fes­ta­tions urbaines de Los Angeles en 1966-67[24]. Quarante ans après, leur rappel permet de rele­ver quelques simi­li­tudes et bien des dif­fé­rences avec sou­lè­ve­ment des ban­lieues de novembre 2005 en France. Le récit de Mike Davis pré­sup­pose connu de ses lec­teurs états-uniens, l’antécédent tra­gique du sou­lè­ve­ment de la popu­la­tion noire de Watts, en août 1965 à Los Angeles,. Les insur­gés de ce quar­tier-ghetto, cernés par des mil­liers de poli­ciers, avaient alors mis le feu et pillé les maga­sins. Les com­bats de rue avaient duré plu­sieurs jours, fai­sant, selon les chiffres offi­ciels, 32 morts, dont 27 noirs, plus de 800 bles­sés et 3000 pri­son­niers. Dans une bro­chure publiée en anglais la même année, « Le déclin et la chute de l’économie spec­ta­cu­laire mar­chande », Guy Debord ana­ly­sait ce que l’on n’appelait pas encore des « vio­lences urbaines » comme un conflit social, plus ou autant que racial : « Ce n’est plus la crise du statut des Noirs en Amérique, c’est la crise du statut de l’Amérique posé d’abord parmi les Noirs. Il n’y pas eu ici de conflit racial : les Noirs n’ont pas atta­qué les Blancs qui étaient sur leur chemin, mais aux poli­ciers blancs »[25]. De pas­sage à Paris en octobre 1965, Martin Luther King déclara lui aussi que « ce n’étaient pas des émeutes de classe, mais de race. »

L’interprétation situa­tion­niste de l’événement était celle d’une « révolte contre la mar­chan­dise » et d’un « pas­sage de la consom­ma­tion à la consu­ma­tion » : « Le pillage du quar­tier de Watts mani­fes­tait la réa­li­sa­tion la plus som­maire du prin­cipe bâtard : à chacun selon ses faux besoins ». En dépit des dif­fé­rences de contexte et d’époque, cer­tains traits de la révolte de Watts donnent penser sur cer­tains aspects de la révolte des ban­lieues fran­çaises qui ont sur­pris ou choqué les obser­va­teurs. Un jour­na­liste du Herald Tribune consta­tait en 1965 : « Avant, les gens avaient honte de dire qu’ils étaient de Watts, ils le mar­mon­naient. Maintenant, ils le reven­diquent avec fierté ». Il y eut, dans les évé­ne­ments de novembre 2005, quelque chose de cette révolte pour la dignité contre la stig­ma­ti­sa­tion et la dis­cri­mi­na­tion, le 9-3 jouant, toutes pro­por­tions gar­dées, le rôle de Watts[26].

« La jeu­nesse sans avenir mar­chand de Watts a choisi une autre qua­lité du pré­sent », écri­vait encore Debord. Il y avait sans doute dans cette conclu­sion une large part d’illusion. Quarante ans après, une nou­velle géné­ra­tion de la jeu­nesse sans avenir a, à son tour, mis le feu aux cités, sans avoir la pos­si­bi­lité de piller pour satis­faire ses « faux besoins » : entre-temps, la ségré­ga­tion urbaine a concen­tré les mar­chan­dises allé­chantes du spec­tacle publi­ci­taire dans des centre-ville sans peuple, réduits à un miroi­te­ment de vitrines raco­leuses et à un sanc­tuaire monu­men­tal des classes pos­sé­dantes. Alors que les jeunes hip­pies de 1966-67 défen­daient Sunset Strip contre cette expro­pria­tion ter­ri­to­riale, les popu­la­tions relé­guées dans les zones péri­phé­riques déser­tées par les ser­vices publics et par le com­merce, per­çoivent désor­mais la ville comme une cita­delle étran­gère et hos­tile, où les bandes peuvent effec­tuer des incur­sions — des­centes ou raids noc­turnes — avant de se replier sur leurs bases ter­ri­to­riales. Il n’est pas éton­nant que la vio­lence sociale refou­lée explose alors sous des formes res­sen­ti­men­tales et auto-des­truc­trices contre ce qui repré­sente la pré­sence rési­duelle de l’Etat en même temps qu’un sym­bole d’échec (sco­laire et social).

L’exode urbain imposé par les plans suc­ces­sifs d’occupation des sols et la spé­cu­la­tion immo­bi­lière, abou­tissent ainsi peu à peu à des Cités sans peuple, et à des citoyens sans Cité, à un ter­ri­toire amé­nagé où plus aucun évé­ne­ment n’est censé sur­ve­nir. Ce double divorce rend dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable aujourd’hui une Commune, telle qu’après Paris en connurent jadis Petersbourg, Vienne, Hambourg, ou Barcelone[27]. Il détruit l’espace public et, confor­mé­ment au vœu de Le Corbusier, « sup­prime la rue ». Il est à alors dans l’ordre – ou le désordre – des choses que la révolte tourne déses­pé­ré­ment sur elle-même. Entre Watts et Clichy ou Vaux-en-Velin, de l’eau a coulé sous les ponts.

Luther King et Debord exa­gé­raient peut-être en accor­dant aux rébel­lions de Los Angeles un sens de classe pré­pon­dé­rant. Mais le fait est que leur dyna­mique s’inscrivait dans un moment où Malcolm X évo­luait de la révolte reli­gieuse et com­mu­nau­taire à la lutte de classe, où l’émergence du Black Power cou­vait sous la révolte spon­ta­née. Le lien entre le sou­lè­ve­ment des ban­lieues fran­çaise et un mou­ve­ment ouvrier sonné par vingt ans de défaites face à la contre-réforme libé­rale, est autre­ment pro­blé­ma­tique. Alors que la vio­lence urbaine des années soixante fai­sait écho aux luttes de libé­ra­tion natio­nale en Indochine, en Afrique, en Amérique latine, et pou­vait se recon­naître dans les figures sym­bo­liques du Che Guevara, de Lumumba, d’Amilcar Cabral, les héros de l’Enfer sont deve­nus aujourd’hui des héros infer­naux, qui ont nom Ben Laden ou Zerkhaoui, et dont le combat est plus que dou­teux.

X

Dans Cité du Quarz, Mke Davis mon­trait com­ment, malgré la mon­tagne de richesse accu­mu­lée dans le centre-ville, Los Angeles res­tait expo­sée à un mélange explo­sif de ran­cœur, de pau­vreté, de dégra­da­tion envi­ron­ne­men­tale. Dès les années 1990, elle a perdu plus du tiers de ses emplois indus­triels et comp­te­rait à la fin de la décen­nie 260 000 sans logis, 700 000 tra­vailleurs pauvres vivant au des­sous du seuil de pau­vreté, et 1 800 000 illet­trés dans le comté. Elle n’est plus seule­ment une ville, mais une mar­chan­dise qui doit se mettre en valeur et se vendre, au même titre que les bagnoles ou les ciga­rettes. Offerte depuis les années 20 à une puis­sante indus­trie cultu­relle (qui ins­pira aux exilés de l’Ecole de Francfort leur cri­tique de l’industrie cultu­relle), elle a expé­ri­menté les modes de subor­di­na­tion d’une intel­li­gent­sia asser­vie aux logiques du capi­tal. La ségré­ga­tion sociale s’y est déve­lop­pée aussi vite que la popu­la­tion, avec en contre-partie un effon­dre­ment de la classe moyenne dans le der­nier quart du XXe siècle.

Le centre-ville, coupé de la zone péri-urbaine, s’est trans­formé en « glacis archi­tec­tu­ral monu­men­tal ». Les indi­gents ont été dépla­cés dans de loin­taines zones de relé­ga­tion et rendus invi­sibles (comme à New York sous le maire Giuliani). Le spectre d’une « under­class » cri­mi­nelle a alors rem­placé le vieux fan­tasme du péril rouge, pour jus­ti­fier les attentes aux liber­tés publiques et indi­vi­duelles : « la dété­rio­ra­tion de la situa­tion des jeunes Noirs sur le marché du tra­vail est l’une des prin­ci­pales rai­sons pour les­quelles le trafic de drogue et la délin­quance juvé­nile ont pros­péré. Mais ce n’est pas tout. En rap­port avec la pau­pé­ri­sa­tion éco­no­mique des tra­vailleurs noirs, s’est pro­duit un ter­rible jeu­nis­se­ment de la pau­vreté parmi les groupes eth­niques de la ville. » La croi­sade pla­né­taire contre le « ter­ro­risme » aux mille visages a fourni le pré­texte pour fran­chir un pas sup­plé­men­taire dans la cri­mi­na­li­sa­tion de cette misère : de même que les « Etats voyous » sont décré­tés hors la loi inter­na­tio­nale, la « racaille » est mise au ban de la cité.

La sécu­rité elle-même est ainsi deve­nue une mar­chan­dise consom­mée en privé, en fonc­tion du revenu. La per­cep­tion sociale du danger, plus que le taux réel de cri­mi­na­lité, est devenu le moteur emballé de la mobi­li­sa­tion sécu­ri­taire, avec pour consé­quence la des­truc­tion et la réduc­tion de l’espace public ouvert à tous, la réduc­tion de tout contact avec « les intou­chables » refou­lés, la trans­for­ma­tion des parcs publics en zones de tran­sit des sans-logis (comme à Tokyo)[28]. On a ainsi assisté à une « pri­va­ti­sa­tion mas­sive de l’espace public et à la sub­ven­tion de nou­veaux ghet­tos raciaux, bana­li­sés sous l’appellation allé­chante de “vil­lages urbains”, tandis que le centre-ville s’emplissait de musées et de shop­ping-cen­ters dont l’architecture s’inspirait du Panopticon ben­tha­mien.

La police de Los Angeles, le fameux LAPD, popu­la­risé par le nou­veau roman noir et par les séries télé­vi­sées, s’est paral­lè­le­ment méta­mor­pho­sée en « tech­no­po­lice » équi­pée d’hélicoptères pour la sur­veillance aérienne (on enten­dit aussi ce vrom­bis­se­ment poli­cier au-dessus des ban­lieues pari­siennes à l’automne 2005). La lutte anti-drogue (cou­ver­ture des bases mili­taires états-uniennes en Amérique latine) a fait de tout ado­les­cent non blanc une cible pri­vi­lé­giée de la parano anti-gang. Le couvre-feu est devenu une mesure de rou­tine du dis­po­si­tif poli­cier, appli­qué sélec­ti­ve­ment et presque exclu­si­ve­ment aux quar­tiers noirs et chi­ca­nos. Admirateur de la poli­tique sécu­ri­taire made in USA et du Patriot Act, Nicolas Sarkozy a de même saisi l’opportunité de l’explosion de novembre 2005 pour remettre à l’ordre du jour un « état d’urgence » de colo­niale mémoire, et si le couvre-feu laissé au soin des pré­fets n’eut qu’une appli­ca­tion sélec­tive et tem­po­raire, l’important était d’imposer le pré­cé­dent et de créer un effet d’accoutumance à l’état d’exception.

XI

Les mani­fes­ta­tions de Watts en 1965 ont donné lieu à une prise de parole poli­tique. Significativement, les porte-parole du quar­tier par­lèrent alors de « rébel­lion », tandis que les médias blancs stig­ma­ti­sèrent les « émeutes ». C’est que l’explosion inter­ve­nait dans un contexte de montée des mobi­li­sa­tions pour les droits civiques, de radi­ca­li­sa­tion poli­tique de Malcolm X, d’éveil du Black Power. Les mani­fes­ta­tions de Southcentral, en 1966-67, rela­tées ici par Davis marquent un moment de résis­tance à la ségré­ga­tion ter­ri­to­riale et sociale encou­ra­gée par la spé­cu­la­tion immo­bi­lière.

Dans un tout autre contexte, Paris a aussi connu, au fil des plans d’occupation des sols, un pro­ces­sus ségré­ga­tif ten­dant à sépa­rer le « Paris-capi­tale », poli­tique et cultu­relle, du « Paris-Commune ». Les pou­voirs suc­ces­sifs se sont effor­cés d’exorciser l’histoire (et la mytho­lo­gie) du Paris popu­laire, rebelle et insur­rec­tion­nel, de Blanqui et de Walter Benjamin : celui de la Commune, de Juin 36, de la Libération. Le réta­blis­se­ment sous Giscard d’Estaing des pré­ro­ga­tives muni­ci­pales cor­res­pon­dait à une visée de décen­tra­li­sa­tion libé­rale, mais les poli­tiques de « recon­quête urbaine » fai­saient en même temps de Paris une cité sans peuple. Cette évo­lu­tion eut pour corol­laire l’affirmation d’un Paris-capi­tale, mons­trueuse tête sans corps, dépo­li­tisé par la monu­men­ta­li­sa­tion et l’esthétisation au profit d’un espace de com­mu­nion consen­suelle autour de lieux sym­bo­liques du pou­voir : une Pyramide, une Arche triom­phale, des gale­ries mar­chandes, des musées, alors que des grouillantes Halles du ventre de Paris, ne res­tait que le trou. Les grandes com­mé­mo­ra­tions comme le Bicentenaire, la mise en scène ludique de Paris-plage pour­suivent cet effort de refou­le­ment de la conflic­tua­lité. Le Paris olym­pique 2012 eut été, à n’en point douter, l’apothéose de ce chan­tier de paci­fi­ca­tion sociale, agré­menté d’une folk­lo­ri­sa­tion du passé à l’œuvre dans la conser­va­tion des « vil­lages » et des « fau­bourgs ».

Il ne faut guère s’étonner, dans ces condi­tions, que l’explosion de novembre 2005, inter­ve­nant après un quart de siècle de contre-réforme libé­rale et de poli­tiques ségré­ga­tives, dans un contexte qui est fort éloi­gné des révo­lu­tions et des luttes anti-colo­niales des années 60, aient été scé­na­ri­sés comme des spec­tacles pyro­tech­niques pra­ti­que­ment sans parole et sans porte-parole. Il ne fau­drait pas en conclure pour autant que ces paroles tues sont à jamais per­dues. Elles se cherchent, d’inscription sur les listes élec­to­rales en tra­vail de mémoire, de musique rap en poésie slam. De là à en conclure, comme l’ont fait cer­tains socio­logues à propos de Los Angeles, qu’un cock­tail de rock éthique, de peintres mura­listes, de break­dan­cers et de rap­peurs fini­rait par former une nou­velle intel­li­gent­sia orga­nique pour « un nou­veau bloc his­to­rique oppo­si­tion­nel », il y a un pas qu’on ne sau­rait fran­chir. Les moments intenses de contes­ta­tion peuvent aussi bien s’épuiser dans une agi­ta­tion inter­mit­tente, sans ins­crip­tion stra­té­gique dans la durée. Après l’élimination des Black Panthers, au début des années 1970, des groupes se récla­mant ini­tia­le­ment de la contes­ta­tion poli­tique ont bel et bien viré au gang, au fur et à mesure que leur espoir d’émancipation s’effaçait de l’horizon[29].

XII

Guy Debord pré­ten­dait que le quar­tier engendre l’athéisme, tout comme le désert est réputé pro­pice au mono­théisme. Son hypo­thèse est deve­nue fort hasar­deuse, à mesure que la lutte des classes cédait du ter­rain aux luttes raciales, tri­bales, ou eth­niques. Les atten­tats kami­kazes de Manhattan ont mis en scène les noces bar­bares du mythe archaïque et du spec­tacle moderne, stade suprême du féti­chisme de la mar­chan­dise. A l’âge post-héroïque, écri­vait-il encore, « le spec­tacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les mar­chan­dises et leurs pas­sions…, le deve­nir-monde de la mar­chan­dise et le deve­nir-mar­chan­dise du monde » : « Comme le vieux féti­chisme reli­gieux ; le féti­chisme de la mar­chan­dise par­vient à des moments d’excitation fer­vente[30] ». La frus­tra­tion ou la pri­va­tion du consom­ma­teur peut alors conduire à de tout aussi fer­ventes exci­ta­tions et une tout aussi fer­vente dés­écu­la­ri­sa­tion du monde.

Les jeux, pour­tant ne sont pas faits. Les sinistres années 1980, furent celles de l’abattement et de la rési­gna­tion face aux pre­miers assauts de la Contre-Réforme libé­rale. Puis vint le moment des résis­tances dans l’attente d’un impro­bable évé­ne­ment, puis celui de l’espérance renais­sante – annoncé par le sou­lè­ve­ment zapa­tiste du 1er jan­vier 1994, pour­suivi par les grèves de l’hiver 95 en France, par la mani­fes­ta­tion de Seattle en 1999, par les Forums sociaux mon­diaux et conti­nen­taux à partir de 2001. Ce fut aussi un moment uto­pique, au sens où Henri Lefebvre par­lait de l’Utopie comme de la mani­fes­ta­tion d’un sens non pra­tique du pos­sible : une expres­sion de ce dont on sent la ges­ta­tion sans encore savoir com­ment trou­ver les che­mins de la déli­vrance ; un moment où cer­tains rêvaient de chan­ger le monde sans prendre le pou­voir, par les micro-réformes, les micro-cré­dits, les micro-alter­na­tives dans un monde glo­ba­lisé.

La triple crise sociale, éco­lo­gique, morale, qui s’éternise et trahit chaque jour davan­tage le dérè­gle­ment d’un monde régi par la misé­rable loi de la valeur et des mar­chés, met à l’ordre du jour un qua­trième moment, celui de la poli­tique et des moyens visant à chan­ger effec­ti­ve­ment le monde . En 1988, dit Davis, les quar­tiers de Los Angeles « bruis­saient des récri­mi­na­tions et les sans-culottes sub­ur­bains mena­çaient l’ancien régime de la cité ». Les mani­fes­ta­tions géantes du prin­temps 2006 qui ont envahi le centre-ville au nom du peuple des immi­grés sans papiers (his­pa­niques notam­ment) ont montré au grand jour la force sociale des cités et des quar­tiers popu­laires. Peut-être y verra-t-on plus tard l’annonce d’un nou­veau cycle. Pour les mili­tants des mou­ve­ments sociaux, le défi consis­te­rait alors à ras­sem­bler ce pou­voir émer­geant autour d’un pro­gramme qui devrait « consti­tuer une sorte de décla­ra­tion des droits éco­no­miques et sociaux des enfants de la ville. » Pas seule­ment des enfants…

Un tel pro­gramme ne vau­drait pas que pour Los Angeles.

Daniel Bensaïd

Ce texte est paru comme pré­face au recueil de textes de Mike Davis, Les Héros de l’Enfer, paru en jan­vier 2007 chez Textuel


[1] Une stra­té­gie dis­cur­sive ana­logue fut esquis­sée au début des années 1970 par les gou­ver­nants euro­péens pour jus­ti­fier leur marche à « l’Etat fort » en réac­tion à la grande peur de Mai 68 et de l’automne chaud ita­lien. Le paral­lèle avec l’actualité de 2006 n’est pas sans inté­rêt : « Ils pré­tendent à l’exclusivité, au mono­pole de la vio­lence ? Ils auront vite fait le tour des moyens. Ils ren­for­ce­ront le contrôle des fron­tières, les fouilles, les dis­po­si­tifs auto­ma­tiques, mais ils ont en même temps besoin d’une cir­cu­la­tion rapide des mar­chan­dises et des capi­taux. Ils veulent, au sein du Marché commun, estom­per le rôle doua­nier des fron­tières, mais ren­for­cer leur contrôle poli­cier. Et les dif­fi­cul­tés com­mencent, les ordres et les contre-ordres bureau­cra­tiques… Une com­pa­gnie aérienne explique, après les détour­ne­ments d’avions que des dis­po­si­tifs de sur­veillance existent, qu’ils sont mis en ser­vice après un inci­dent, mais que trop lours, trop lents (il y a des mil­liers de portes à fran­chier par des mil­liers de voya­geurs), ils sont peu à peu débran­chés » ; (Daniel Bensaïd, « Terrorisme et Lutte de classe », in Rouge n° 173, Septembre 1973).

[2] Sophie Wahnich, La Liberté ou la mort, Essai sur la ter­reur et le ter­ro­risme, Paris, La Fabrique édi­tions, 2003, p 96.

[3] Jean Servier, Le ter­ro­risme (Que-sais-je ? PUF, 1979) et Caleb Carr, Les leçons de la ter­reur, Presses de la cité 2002, cités par Staphane Moulain in Dissidences : Révolution, lutte armée, et ter­ro­risme, Paris L’Harmattan, 2006.

[4] Eric Hobsbawn, Les Bandits, Paris, Zones, 2008

[5] Voir Jacques Baynac, Kamo, l’homme de main de Lénine, Fayard, Paris 1972.

[6] Lénine, Que Faire ?, Editions Sciences mar­xiste, Paris 2004, p. 119.

[7] Lénine, 1906. L’appréciation d’une action ne relève pas d’un juge­ment abs­trait, mais d’une situa­tion concrète. Ainsi, ce qu’écrit Trotsky en 1938 à propos de Grynzpan, le jeune ter­ro­riste juif qui venait d’abattre un fonc­tion­naire de l’ambassade alle­mande à Paris, pour­rait sur­prendre un dog­ma­tique de « l’action de masse » : « On peut ramas­ser à la pelle ceux qui sont seule­ment capables de ful­mi­ner contre l’injustice et la bes­tia­lité, mais ceux qui, comme Grynzpan sont capables de conce­voir et d’agir, au pris de leur vie s’il le faut, sont le levain pré­cieux de l’humanité. D’un point de vue moral, non par son mode d’action, Grynzpan peut servir d’exemple à tout jeune révo­lu­tion­naire. »

[8] Voir Daniel Pereyra, Del Moncada al Chiapas, Historia de la lucha armada en America latina, Editorial Canguro, Buenos Aires, 1994 ; Régis Debray, La cri­tique des armes, Paris, Seuil, 1974.

[9] Dissidences : Révolution, Lutte armée et ter­ro­risme, Paris, L’Harmattan 2006.

[10] Sergi Solé Cordovilla, El MIL, una his­to­ria poli­tica, Alikornio, Barcelona, 2002

[11] Communiqué d’autodissolution de la RAF en 1998.

[12] Mike Davis, Petite his­toire de la voi­ture piégée, Paris, Zones, 2007

[13] Cité par Bolb Woodward, dans Veil : the Secret Wars of the CIA, NY, 1988.

[14] De même, l’attentat de Timothy Mac Veigh le 19 avril 95 à Oklahoma City, appa­raît comme l’exemple même du « ter­ro­risme do-it-your­self » capable de pro­vo­quer des dégâts incom­men­su­rables par un acte soli­taire et avec des moyens arti­sa­naux.

[15] Cf. Robert Pape : « Il n’existe pas de lien aussi étroit que beau­coup l’imaginent entre le ter­ro­risme sui­ci­daire et le fon­da­men­ta­lisme isla­mique » (R. Pape, Dying to Win, New York, 2005).Voir aussi Stephen Holmes, Making Sense of Suicide Missions, Oxford, 2005.

[16] Jean-Paul Sartre, Préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon, Paris, La Découverte, 2002, p. 29. Dans la même page, Sartre écri­vait : « Il faut rester ter­ri­fié ou deve­nir ter­rible […] Car, en le pre­mier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, sup­pri­mer en même temps un oppres­seur et un opprimé : res­tent un homme mort et un homme libre ».

[17] Voir François Heisbourg, « Le siècle de l’hyperterrorisme », Le Monde, 11 sep­tembre 2006.

[18] G.W. Bush décla­rait ainsi en 2004 : « Il n’y a pas de ter­rain neutre dans le combat entre la civi­li­sa­tion et la ter­reur, la liberté et l’esclavage, la vie et la mort. »

[19] Herbert Marcuse, « Ethics and Revolution », in Revolution and the Rule of Law, (Edward Kent edit.) Voir aussi Georgy Lukacs, « Légalité et illé­ga­lité », in Histoire et Conscience de classe (Paris, Minuit) et Slavoj Zizek, Revolution at the Gates, Verso, Londres, 2004.

[20] Une orga­ni­sa­tion comme Rifundazione com­mu­nista en Italie pré­tend adhé­rer à une doc­trine de non-vio­lence, sans hési­ter pour autant à sou­te­nir au niveau par­le­men­taire et gou­ver­ne­men­tal les expé­di­tions mili­taires impé­riales en Afghanistan et au Moyen-Orient.

[21] Davis, Ibid.

[22] Mahmood Mamdani, Good Muslim, Bad Muslim. America, the Cold War and the Roots of Terror, Three Leaves Press Edition, New York, 2005.

[23] Aijaz Ahmad, Classes, Nation, and Litterature, « A Task which never ends », Indian Frontline Journal, 2001.

[24] Voir Mike Davis, Dead Cities, The New Press, New York, 2002.

[25] Le texte de Debord est repris dans Guy Debord, Œuvres, Paris, Quarto Gallimard, 2006, p. 702

[26] Voir Gérard Mauger, L’émeute de novembre 2005, Editions du Croquant 2006, ainsi que le n° 21 de la revue Lignes : « Ruptures sociales, rup­tures raciales ».

[27] Oaxaca

[28] La dis­tri­bu­tion au cours de l’hiver 2005-2006 par Médecins du Monde des tentes-igloos contro­ver­sées pro­cède de la démarche inverse : rendre la misère visible au cœur de la ville au lieu de la concen­trer et de la cacher dans des lieux réser­vés.

[29] A la fin des années 90, la police de Los Angeles recen­sait 230 gangs noirs ou chi­ca­nos et une cen­taine d’asiatiques. Même si elle exa­gère pro­ba­ble­ment pour les besoins de sa cause….

[30] Guy Debord, « La Société du Spectacle », in Œuvres, Gallimard Quarto, 2006, p. 789.

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