Violence invisible

Par Mis en ligne le 23 avril 2012

1821 mani­fes­tants ont été arrê­tés par la police lors du Congrès répu­bli­cain qui s’est tenu à New York à la fin du mois d’août et au début du mois de sep­tembre (selon la police, source : New York Times, 4 sep­tembre). C’est presque quatre fois plus que lors des mani­fes­ta­tions contre l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) à Seattle en 1999. Et pour­tant… À New York, il n’y a pas eu de Black Blocs, ni de vitrines de McDonald’s ou de banques fra­cas­sées, ni de clô­ture ren­ver­sée. Bref, les mani­fes­tants étaient « paci­fiques » et « non-vio­lents », comme les poli­ti­ciens et poli­ciers les aiment. Résultat, les médias offi­ciels – publics ou privés – ont à peine parlé du grand défilé de plu­sieurs cen­taines de mil­liers de mani­fes­tants, et peu ou pas du tout des dizaines d’actions décen­tra­li­sées qui se sont suc­cé­dées pen­dant plu­sieurs jours. Il semble que pour les médias offi­ciels, c’est sur­tout la « vio­lence » qui jus­ti­fie qu’on parle des mani­fes­tants.

Il y a pour­tant eu vio­lence, au cœur de la démo­cra­tie amé­ri­caine : près de 2000 per­sonnes ont été menot­tées, regrou­pées dans des véhi­cules et incar­cé­rées durant sou­vent plus de 24 heures sans accu­sa­tion (ce qu’a dénoncé la Guilde natio­nale des avo­cats). Comment expli­quer qu’une telle vio­lence n’ait pas attiré une vaste cou­ver­ture média­tique et n’ait pas pro­vo­qué des édi­to­riaux enflam­més ? La vio­lence des poli­ciers serait-elle invi­sible aux yeux des médias offi­ciels ? Il faut dire que les poli­ciers de New York avaient semé la peur plu­sieurs semaines avant l’évènement, pour bien jus­ti­fier leur actes répres­sifs. Un quo­ti­dien new-yor­kais avait ainsi annoncé en pre­mière page que, selon la police, des « anar­chistes » pré­pa­raient des « bombes ». Le 26 août, le jour­nal New York Daily News men­tion­nait l’arrivée de dan­ge­reux mili­tants anar­chistes, dont « Jaggi Singh, un citoyen cana­dien […] qui aurait cata­pulté des ours en peluche imbi­bés d’essence contre les poli­ciers lors des mani­fes­ta­tions contre le G20 en 2001 à Québec, selon le rap­port de la police de New York ». Tout est faux : la cata­pulte a été uti­li­sée – sans essence – lors des mani­fes­ta­tions contre le Sommet des Amériques et non contre le G20 et la cour a reconnu que Jaggi Singh n’avait rien à voir avec cette « arme ». Sing a bel et bien été arrêté lors d’une mani­fes­ta­tion contre le G20 (Montréal, automne 2000), mais a été inno­centé de cette accu­sa­tion. Quant aux accu­sa­tions por­tant sur son mili­tan­tisme contre le Sommet de Québec, la pour­suite a été aban­don­née.

Amalgames, men­songes, dés­in­for­ma­tion. Qui sème la peur, qui ter­ro­rise ? Jaggi Singh n’était pas à New York, et les « anar­chistes » n’y ont rien cassé. Les témoi­gnages concordent pour­tant au sujet d’arrestations des plus arbi­traires : celui-là jouait de la gui­tare sur le trot­toir : arrêté ; ceux-là dérou­laient une ban­de­role dans la rue : arrê­tés ; d’autres se ras­sem­blaient pour déli­bé­rer au sujet des pro­chaines mani­fes­ta­tions : arrê­tés.

La majo­rité des com­men­ta­teurs et des mili­tants aime­raient croire que les actions « non-vio­lentes » – défi­lés, vigiles, etc. – sont plus « effi­caces ».

Politiciens, poli­ciers et gens des médias nous disent d’ailleurs que la « vio­lence » ternit l’image publique des mani­fes­tants et jus­ti­fie leur arres­ta­tion. La répres­sion poli­cière de New York semble indi­quer une dyna­mique bien plus com­plexe… À consi­dé­rer les grands médias, il semble que sans « vio­lence », les mani­fes­tants n’ont pas d’image publique… À consi­dé­rer la police, il semble que les arres­ta­tions de masse ne sont pas néces­sai­re­ment une réponse à la « vio­lence » des mani­fes­tants. Qui est violent ? Qui encou­rage le recours à la vio­lence ?

P.-S.

L’auteur est cher­cheur au dépar­te­ment de science poli­tique et au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal (CRÉUM).

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