La « tempête d’Avril 2012 »

Petit survol historique de la violence comme réponse au mépris

Par Mis en ligne le 23 avril 2012

« Qui sème le vent récolte la tem­pête »
— Osée

Ce qui devait arri­ver arriva. À force de négli­gence et d’arrogance, à force de mépris et de dénis de démo­cra­tie, vient un temps noir, une dépres­sion, un climat ora­geux qui incitent cer­tains « indi­gnés » à agir avec force. Ceux-ci, non sans raison, en viennent à penser que la seule solu­tion pour être enten­dus des auto­ri­tés en déroute se trouve dans la vio­lence. Ils réagissent à l’indifférence.

Depuis trois jours, les médias acteurs rap­portent des actes de van­da­lisme. Ces médias répètent en chœur les propos du gou­ver­ne­ment qui dit ne pas vou­loir céder à l’intimidation. Ces médias voient du boy­cott dans la grève et laissent entendre que les lea­ders sont irres­pon­sables, comme des pirates. Ils publient un son­dage qui fait croire que l’appui à la grève étu­diante dimi­nue. On le voit : ce gou­ver­ne­ment cherche, et c’était déjà écrit, à divi­ser le mou­ve­ment étu­diant en iso­lant la CLASSE. Il récu­père les actes de vio­lence pour rendre illé­gi­time la démo­cra­tie étu­diante. Il mul­ti­plie les arres­ta­tions et on assiste au déploie­ment de la police anti-émeute. Face au mépris de cer­tains édi­to­ria­listes télé­gui­dés et autres chro­ni­queurs de droite paten­tés, les asso­cia­tions étu­diantes pro­tègent leurs assem­blées et reçoivent encore l’appui de pro­fes­seurs, de parents et de syn­di­cats. Leur cause est juste, le temps tra­vaille pour elles et le mou­ve­ment s’inscrit dans l’Histoire du Québec. Nous sommes entrés dans la « tem­pête d’Avril 2012 » : le navire du gou­ver­ne­ment vogue len­te­ment vers son nau­frage, lequel entrai­nera avec lui des étu­diants, des ins­ti­tu­tions, mais aussi une bonne partie de la popu­la­tion com­po­sée de parents et de pro­fes­seurs. Ce nau­frage pré­vi­sible, dans la vio­lence crois­sante, s’expliquera très bien.

Un gou­ver­ne­ment qui ne gou­verne plus

Quand le gou­ver­ne­ment ne gou­verne plus, quand le capi­taine fait porter sa res­pon­sa­bi­lité aux autres et que l’État auto­rise la force, voire la pro­voque, la peur peut se trans­for­mer en cou­rage et l’action deve­nir sac­cage et des­truc­tion. En invi­tant les étu­diants à retour­ner en classe malgré la grève et en appuyant les injonc­tions et les direc­teurs pani­qués contre la majo­rité démo­cra­tique, le gou­ver­ne­ment montre qu’il est irres­pon­sable. Il cherche des affron­te­ments et des alter­ca­tions avec les forces de l’ordre pour jus­ti­fier son inac­tion.

Un gou­ver­ne­ment qui ne recon­naît pas la démo­cra­tie qué­bé­coise

Le gou­ver­ne­ment ne veut pas négo­cier avec les étu­diants. Pour lui, on ne peut pas reve­nir sur la hausse des frais de sco­la­rité décré­tée et pro­gram­mée dans le budget. Il dit faire des pro­po­si­tions, sur l’endettement et l’administration des uni­ver­si­tés, mais sans abor­der le cœur du pro­blème. Il ne veut pas s’entendre avec les étu­diants ni entendre raison. Il se com­porte comme les libé­raux fédé­raux qui ne vou­laient pas recon­naître la démo­cra­tie qué­bé­coise, les lois du Québec, le pro­blème consti­tu­tion­nel cana­dien et un réfé­ren­dum gagnant… La gou­ver­nance de Charest, un ancien conser­va­teur d’Ottawa, res­semble de plus en plus à celle des Trudeau, Chrétien et Dion : elle se moque de la volonté des qué­bé­cois fran­co­phones. Son entê­te­ment, c’est triste, n’est digne que de la fédé­ra­tion cana­dienne diri­gée par les monar­chistes de Harper. On oblige sans que la popu­la­tion appuie. On impose sans dis­cu­ter. On méprise et on ramène des sym­boles bri­tan­niques. On « règne » dans une vio­lence qui s’accroît. Force est de consta­ter que les actes de van­da­lisme à l’Université de Montréal et aux bureaux des ministres libé­raux nous rap­pellent, à tous les jours un peu plus, les mani­fes­ta­tions ciblées ayant conduit à la crise d’Octobre.

La tempête d’Avril s’inscrit dans l’Histoire du Québec

Le prin­temps qué­bé­cois est bien com­mencé. Il nous conduit dans une tem­pête poli­tique, la « tem­pête d’Avril 2012 ». Pour mieux com­prendre la grève, les marches, les mani­fes­ta­tions et les actes de van­da­lisme, rien ne vaut le rappel des années 1960-1970 au Québec. Car le conflit, on le voit, dépasse lar­ge­ment la cause des étu­diants : il met en scène des visions oppo­sées de l’avenir du Québec. Pour com­prendre l’inaction du gou­ver­ne­ment et son refus de négo­cier, il faut bien connaître l’histoire du Québec. Et si les étu­diants qué­bé­cois sont en grève et n’ont plus de cours d’histoire natio­nale, nous nous limi­te­rons ici à un survol.

Quelques faits déci­sifs pré­cé­dant la crise d’octobre 1970

Dès mars 1963, dans un Montréal plus anglo­phone que fran­co­phone, l’Armée de libé­ra­tion du Québec (ALQ) et le Front de libé­ra­tion du Québec (FLQ) font sauter leurs pre­mières bombes. Leurs cibles ? Des sym­boles de la domi­na­tion anglaise, notam­ment des boîtes aux lettres dans Westmount. À Québec, le 10 octobre 1964, on assiste au « Samedi de la matraque » : à l’occasion de la visite de la Reine Elizabeth II, les poli­ciers exercent une répres­sion bru­tale contre une foule sans arme.

Après le dépôt du contro­versé rap­port pré­li­mi­naire de la Commission d’enquête Laurendeau-Dunton, en février 1965, le bilin­guisme devient la poli­tique offi­cielle du Gouvernement fédé­ral. Le dépôt offi­ciel, en six volumes, aura lieu en 1969. Le 5 juin 1966, l’Union natio­nale revient au pou­voir au moyen du slogan « Égalité ou indé­pen­dance ». Par ce slogan, elle coupe l’herbe sous le pied du Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN). Le 15 sep­tembre, une ving­taine de membres du FLQ sont arrê­tés à Montréal et accu­sés de divers atten­tats reven­di­qués par le Front de libé­ra­tion. P. Vallières et C. Gagnon du FLQ sont arrê­tés à New York à la demande des auto­ri­tés cana­diennes. Les deux révo­lu­tion­naires pro­cèdent à une grève de la faim.

Si l’on recon­naît le cen­te­naire de la confé­dé­ra­tion cana­dienne le 1 juillet 1967, l’on ne peut passer sous silence le célèbre « Vive le Québec libre ! » lancé par le Général de Gaule depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, seule­ment 24 jours plus tard. François Aquin devient, suite à son départ des libé­raux, le pre­mier député indé­pen­dan­tiste du Québec. Les 7 et 8 octobre, le RIN approuve une réso­lu­tion pour l’union des forces indé­pen­dan­tistes. À Ottawa, entre-temps, on dit du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste qué­bé­cois qu’il est « plus dan­geu­reux que le com­mu­nisme » pour la sécu­rité natio­nale. À Ottawa, on méprise les Québécois qui veulent bouger, agir, et sortir du manoir.

Les « jour­nées de la matraque » et la loi anti­ma­ni­fes­ta­tion

Après le samedi poli­cier du 10 octobre 1964, les Québécois connaî­tront le « Lundi de la matraque » le 24 juin 1968. La pré­sence de P.-E. Trudeau, nou­veau pre­mier ministre du Canada, sur l’estrade d’honneur du défilé de la Saint-Jean, pro­voque une émeute dans la foule. 290 per­sonnes seront arrê­tées pour l’occasion. Le len­de­main, jour d’élections fédé­rales, les libé­raux, dans la peur et l’indignation géné­rale, sont repor­tés au pou­voir après une cam­pagne émo­tive sous le thème One Canada, One Nation.

Le 28 mars 1969 se déroule à Montréal « Mc Gill fran­çais ». Il s’agit d’une mani­fes­ta­tion de 15 000 per­sonnes pour la fran­ci­sa­tion de la Mc Gill University. Le 7 juillet 1969, le gou­ver­ne­ment de Trudeau adopte la Loi sur les langues offi­cielles for­çant le bilin­guisme des ins­ti­tu­tions fédé­rales. Le 7 octobre, on assite à la grève des poli­ciers et des pom­piers de Montréal. Le maire Jean Drapeau demande, ce sera bien­tôt une habi­tude, l’intervention de la Sûreté du Québec et de l’armée cana­dienne…

Après l’Opération Murray Hill, le maire Drapeau accuse le FLQ de vou­loir ren­ver­ser l’État cana­dien. On ass­site ensuite au dépôt, le 23 octobre 1969, du contro­versé projet de Loi 63, bien connu sous le nom Bill 63, dont l’un des points forts est de confir­mer, pour les parents, la pos­si­bi­lité de choi­sir entre le fran­çais et l’anglais comme langue d’enseignement pour leurs enfants. On constate un tollé dans la popu­la­tion et on assiste à plu­sieurs mani­fes­ta­tions.

Le 10 sep­tembre 1969, sans l’accord de la mairie, une mani­fes­ta­tion se tient à Saint-Léonard et tourne mal : on relève une cen­taine d’arrestations. En octobre, le Front du Québec fran­çais mobi­lise plus de trente mille per­sonnes contre la loi 63. Jean Drapeau fait adop­ter le 12 novembre un règle­ment anti­ma­ni­fes­ta­tion : il devient alors inter­dit de mani­fes­ter, selon le règle­ment 3926, dans les rues mont­réa­laises. Le « coup de la Brinks » sur­vient en avril.

À quelques jours des élec­tions au Québec, le pre­mier scru­tin auquel se pré­sente le Parti qué­bé­cois, les médias annoncent que le Royal Trust effec­tue un visible trans­fert de fond de cer­tains clients « timo­rés » de Montréal vers Toronto à bord de neuf camions blin­dés de la com­pa­gnie Brinks. Le but de l’opération média­tique : éviter que les élec­teurs n’appuient le Parti qué­bé­cois.

Le 29 avril, le PLQ rem­porte l’élection avec 45% du vote et 71 des 108 comtés. Le PQ, avec 23% du vote, n’obtient que 7 comtés. Le 24 juin, une bombe explose contre un mur du quar­tier géné­ral du minis­tère de la Défense. Un fonc­tion­naire fédé­ral perd la vie à cette occa­sion.

Toutes ces actions pré­pa­raient la Crise d’Octobre…

Or, le 5 octobre 1970, lors de l’enlèvement, par la cel­lule Libération du FLQ, du diplo­mate bri­tan­nique James Richard Cross, sur­vient le début de la crise. Le len­de­main, le Secrétaire d’État aux affaires exté­rieures, Mitchell Sharp, refuse de céder aux condi­tions du FLQ. On lit au même moment dans les jour­naux le Manifeste du FLQ.

Le 7 octobre, le Manifeste est lu à la radio de CKAC. Le len­de­main, la télé­vi­sion de la SRC se décide, « pour des rai­sons huma­ni­taires », de lire le Manifeste en ondes. Le 10 octobre, à 18 heures, Jérôme Choquette, Ministre de la jus­tice, déclare en confé­rence de presse que le gou­ver­ne­ment refuse toute négo­cia­tion avec le FLQ. À 18 heures 18, la cel­lule Chenier du FLQ enlève le Ministre du tra­vail et de la main d’oeuvre, Pierre Laporte. Le gou­ver­ne­ment de Robert Bourassa éta­blit dans ses quar­tiers, à l’Hôtel Queen Elizabeth de Montréal – un lieu fort en sym­bole -, laisse entendre qu’il négo­ciera peut-être avec le FLQ. Le 13 octobre, Pierre-Eliott Trudeau se livre à son inter­view Just watch me devant des jour­na­listes anglo­phones.

Le len­de­main, une quin­zaine de per­son­na­li­tés dont Claude Ryan, René Lévesque, Marcel Pépin, Louis Laberge et Yvon Charbonneau signent un mani­feste appuyant de véri­tables négo­cia­tions avec le FLQ. Mais coup de théâtre : durant la nuit du jeudi au ven­dredi 16 octobre, à la demande semble-t-il, de Bourassa, Trudeau décrète la Lois sur les mesures de guerre. Il s’agit de la loi pro­mul­guée pour défendre le Canada pen­dant la deuxième Guerre mon­diale. Prétextant une « insur­rec­tion », le gou­ver­ne­ment fédé­ral entend prendre pos­ses­sion du ter­ri­toire du Québec. Le ven­dredi, les Québécois assistent impuis­sants à l’État de siège : l’habeas corpus ne tient plus et les liber­tés civiles sont sus­pen­dues. L’armée cana­dienne prend le contrôle du Québec, pro­cède à l’arrestation, sans mandat, de 457 citoyens consi­dé­rés sus­pects, et s’installe pour assu­rer, semble-t-il, la pro­tec­tion des quar­tiers riches et des édi­fices gou­ver­ne­men­taux.

On découvre le 17 octobre, dans la voi­ture de l’enlèvement, le cadavre du Ministre Pierre Laporte assas­siné par le FLQ. Le 3 décembre, les ravis­seurs de James Cross sont cernés dans une rési­dence de Montréal-Nord et consentent à le libé­rer contre un sauf-conduit pour Cuba. Le 28 décembre enfin, Francis Simard, Paul et Jacques Rose, terrés depuis un mois dans un chalet à Saint-Luc, se rendent aux poli­ciers. C’est la fin de la « Crise » d’octobre.

Après le nau­frage d’avril, voguera le vais­seau fan­tôme des Libéraux…

Ce rappel n’entend pas jus­ti­fier la vio­lence, mais mon­trer que, dans l’Histoire récente, cer­tains qué­bé­cois n’ont pas hésité à s’en prendre au mobi­lier. Devant le mépris et le refus de négo­cier de bonne foi, les Québécois peuvent bras­ser la cage. Face à l’anglicisation et la cor­rup­tion géné­ra­li­sée, cer­tains en ont gros sur le cœur. Si le gou­ver­ne­ment libé­ral conti­nue d’appeler le vent, c’est-à-dire de faire la soude oreille en s’amusant, comme Trudeau, à oppo­ser une partie de la popu­la­tion contre elle-même, il ne s’agira plus bien­tôt de dis­cu­ter des dis­cours des porte-paroles étu­diants, ni de la hausse ou de la reprise, mais des rai­sons beau­coup plus pro­fondes qui ont conduit le « prin­temps qué­bé­cois » à deve­nir la « tem­pête d’Avril 2012 ». À ce moment, la peur n’aura fait qu’un temps.

Dominic Desroches
Philosophie / Collège Ahuntsic

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